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LA MANUFACTURE DE MO RTLAKE

La création de la manufacture de Mortlake est une date capitale, non seulement dans l’histoire de l’art anglais, mais encore dans les annales de la fabrication européenne. Deux peintres illustres, Rubens et Van Dyck, ont

1 Walpole, Anecdotes of painting, éd. Wornum, 1. 1, p. 235.

» Boyer de Sainte-Suzanne, Notes d'un curieux sur les tapisseries tissées de haute ou basse lisse; Paris, 1876, p. 5i. L’auteur, malheureusement, n’indique jamais les sources auxquelles il puise.

s Dudgale, the antiquities of Warmckshire, 2° éd., 1730.

* Van de Graft, p. 98.

5 Van de Graft, p. 99.

6 Article de M. Pinchart dans The Chronicle,de Londres, 1" février 1868, p. no.

I Textile fabrics, p. cxu.

« Tapestry, p. 49.

* A. Michiels, l'Art flamand dans l'Est et le Midi de la France; Paris, 1877, pp. 491 et suiv.

>o Rock, p. cxiv, document de i5o3. — First report of the royal commission on historical manuscripts, p. 76.

II The tapestry hangings of lhe house of Lords; Londres, 2» édition.

attaché leur nom à cet établissement, qui s'est illustré en outre par le tissage des Actes des Apôtres et de Y Histoire de Vulcain. La perfection technique répondait à la beauté des modèles. Pendant tout le XVII* siècle, les produits de Mortlake, on est en droit de l’affirmer, n’eurent à redouter que la concurrence de ceux des Gobelins.

La manufacture de Mortlake est due à l’initiative de Jacques I" (i6o3-iÔ25). En 1619, ce monarque fit venir des Flandres un grand nombre de tapissiers habiles, les installa à Mortlake, à quelques lieues de Londres, et les plaça sous la direction de Sir Francis Crâne, chancelier de 1 ordre de la Jarretière. Une subvention annuelle de 2.000 livres sterling, les encouragements du prince de Galles, du duc de Buckingham, et d’autres membres de l’aristocratie permirent à l’établissement naissant de se développer rapidement '. Dès le mois de novembre 1620, le secrétaire de l’ambassade des archiducs à Londres signalait à ses maîtres cette tentative propre à inspirer aux Pays- Bas les craintes les plus sérieuses; il évaluait à plus de cinquante le nombre des ouvriers recrutés de l’autre côté de la Manche. L’enquête prescrite par les archiducs prouve avec quelle habileté le gouvernement anglais avait procédé à cet embauchage; il nous révèle en même temps les noms de quelques-uns des émigrants : Josse Ampe, de Bruges, Josse Inghels, Jacques Hendricx, Pierre Foquentin et Simon Heyns, d’Audenarde \ Les Van Quickelberghe, d’Audenarde, qui se rendirent en Angleterre vers i63o s, concoururent peut-être aussi aux travaux de la nouvelle manufacture.

Il est difficile aujourd’hui de se rendre compte de l’état réel de la manufacture, de ses ressources, de sa prospérité. Sir Francis, à l’entendre, aurait consacré à l’entreprise plus de 16,000 € ; dans une lettre au roi Jacques il déclare formellement que ses ressources sont épuisées4. D’autre part, l’auteur d’un rapport présenté au roi Charles vers i63o, signale les bénéfices énormes réalisés par le directeur de Mortlake ; il les évalue à plus de 12,000 € pour quatre exemplaires de Y Histoire de Vulcain et d’autres suites, non compris le gain que lui ont procuré les tapisseries vendues à des particuliers5. Ce qui est certain, c’est que si Sir Francis apportait une ardeur extrême à la poursuite des travaux, Charles I" n’hésitait pas à lui prodiguer l’or à pleines mains6, quoique les versements ne se fissent pas toujours avec la régularité désirable. C’est ainsi qu’en i63o le roi devait à l’entrepreneur 7,5oo £, pour garantie de laquelle somme il proposa de lui engager le domaine de Grafton, dans le comté de Northampton, où il fut question un moment d’installer la manufacture7.

Le but proposé par Jacques Ior et Charles Ie' aux efforts de la manufacture était double : d’une part, reproduire des suites anciennes, classiques; de l’autre, traduire des compositions nouvelles, parmi lesquelles, comme nous le verrons, figuraient les portraits des souverains. L’achat, à Bruxelles, des cartons des Actes des Apôtres et probablement aussi de ceux de Y Histoire de Vulcain, donna satisfaction à la première de ces aspirations. Un peintre laborieux et habile, Francis Cleyn ou Klein, de Rostock, dans le Mecklembourg (f i658), fut simultanément chargé d’adapter les suites anciennes et d’en composer de nouvelles8. On lisait, en effet, sur des copies d’après les cartons de Raphaël, l’inscription : a J. (?) Clein fec : anno 1646 », ou « 18 jul. 1640 8. » Il est probable que Jean Gaspard Baptist (f 1691) travailla également pour Mortlake. Nous savons du moins que cet artiste excellait dans le dessin des tapisseries10.

Mais d autres maîtres , plus illustres , ne tardèrent pas à être associés aux destinées de la manufacture royale. Rubens peignit à son intention les six esquisses de Y Histoire d'Achille", et Van Dyck composa pour elle, d après un de ses derniers biographes, les cartons des bordures des Actes des Apôtres, merveilles d’imagination et d’élégance. Nous possédons même sur les relations du peintre favori de Charles I" avec le directeur de Mortlake un document du plus haut intérêt, une tapisserie contenant les portraits de Van Dyck et de sir Francis Crâne (voir plus loin).

L’illustre disciple de Rubens conçut en outre, d’après un de ses biographes, le projet d’une suite de tapisseries destinée à éclipser toutes les autres, passées, présentes et à venir. Il offrit à Charles I" de composer, pour le grand salon de Whitehall, des cartons représentant Y Élection du Roi, Y Institution de l’ordre de la Jarretière, la Procession des chevaliers, et diverses autres cérémonies militaires ou civiles. Leurs dimensions devaient être doubles de celles des Actes des Apôtres. Malheureusement l’artiste, parvenu au comble de la gloire et de la fortune, formula des prétentions tellement exagérées qu’elles firent hésiter même un Charles I" : il demanda, pour les peintures seules, 3oo,ooo écus, somme qui équivaudrait aujourd’hui à plusieurs millions

le M. Pinchart d

s The Chronicle, loc. c

* Wauters, les Tapisseries bruxelloises, r.

4 " lan‘ outalready abovef 16,000 in ihis busynes,and near made of moi a than £ 2,5oo, so that my estate is wholly exhausted, and ir so spenc besides the debts that lye upon me, that I protest unto your (before almightie god)I ltnowe nothow to givecontinuance to the bus month longer... . , {THe European Marine, octobre .786, p. *85.) ’ (i63oi) Discoyery of the great gain made by the manufactur tapestry. By four copies of the tapestry of Vulcan and Venus, manu or t -. King, together with other allowances also made by the K

patentée had made a gain of 12, 255 £., besides his gain on other copies, some sold here and others exported. » (Catendar of State Papers, Domestic sériés, i62g-i63i, p. 441.)

6 Ibid., i623-i6s5, pp. 364, 445, 623; i63i-i633, p. uo; i633-i634, d. 474.

I Calendar of State Papers , Domestic. 1629-1631, p. 442.

8 Walpole, Anecdotes of Painting, t. Il, p. 26.

9 Fiorillo, Geschichte der 4 eichnenden Künste, t. V, p. 33g.

10 Pilkington, A Dictionary of pointers, cd. de 1810.

II Walpole, Anecdotes of Painting, t. I, p. 3o8, note, ett. II, p. 26, note.

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