ESPAGNE
A côté des Flandres, de la France et de l’Italie, l’Espagne est certainement le pays qui s’est le plus passionné pour les précieuses et éclatantes productions de la tapisserie. Les inventaires des églises ou des palais et les descriptions des fêtes publiques témoignent également de son ardeur. Mais, plus indolents et plus superbes que leurs voisins, les Espagnols se contentèrent pendant longtemps de tirer leurs tentures des Flandres auxquelles les rattachaient tant de liens : l’idée d’en fabriquer à leur tour ne leur vint que fort tard, vers la fin du xvii0 siècle ; avant cette époque on ne constate en effet que des tentatives isolées et de peu d’importance , la plupart dues à des étrangers.
Ce n’est pas, toutefois, que dans ce domaine les compatriotes de Velasquez et de Murillo ne pussent s’appuyer sur des traditions nationales glorieuses ; mais ces traditions avaient perdu toute force à l'époque où la haute et la basse-lisse reprirent leur essor. Déjà, au temps de Sertorius, c’est-à-dire au premier siècle avant notre ère, l’Espagne se distinguait par un luxe extraordinaire. Les historiens romains reprochent vivement à Metellus Pius (mort 64, av. J.-C.) d’avoir encouragé la magnificence de ses hôtes, d’avoir consenti à dîner dans des salles tendues d’«attalica aulæa» °, de tentures à la façon d’Attale.
Au moyen âge ce ne furent plus les tapisseries, mais bien les tapis d’Espagne, qui s’enorgueillirent d’une grande célébrité. Le marquis deLaborde, qui a relevé à ce sujet un texte de l’an 1 i5o, fait observer que l’on désignait probablement sous ce terme des tapis orientaux fabriqués dans la Péninsule par les Maures’. Au xv° siècle, les
« An accounl of the ne w manufactory of tapestry after the marner of that at the Gobetins and of carpets after the marner of that al Chaillot, etc. Nom undertaken at Fulham by M * Peter Parisot. Londres, 1753, in-8», 24 p.
a La Bibliothèque du Musée de South Kensington possède le Catalogue de la vente des ouvrages de la manufacture de Fulham consistant en belles tentures de tapisseries, tapis, écrans, dossiers et sièges pour fauteuils, tous exécutés avec une grande perfection, dans le style des manufactures royales de Chaillot et des Gobelins, de Paris. Août 1755. Boyer de Sainte-Suzanne, pp. 55, 56.)
a Voy. le Bulletin de la Société de l’histoire de l'art français, t. III, pp. 95-99 et 126.
* Textile fabrics, p. cxrv.
6 0 Cum ad cœnam invitassent ultra Romanorum ac mortalium etiam nemlabricalis, simulcrocosparsahumusetaliain moduin templi celcberrimi.
quum in Hispania adventus suos ab hospitibus aris et ture excipi patiebatur! Quura Attalicis aulæis contectos parietes læto animo intuebatur, quum immanibus epulisapparitissimos interponi ludos sinebat? » (Valère-Maxime, IX, I( 5.) cité par Bucholtz, De aulteorum vclorumque usu, p. 9.
’ Glossaire, p. 5n.
inventaires enregistrent à plusieurs reprises des « tapis velus blancs, de l'ouvrage d’Espaigne » *, par conséquent des tapis de pied dans le genre de ceux de la Savonnerie.
Peut-être les tentures envoyées par le roi de Castille à Tamerlan (f 1405) appartenaient-elles à la même catégorie de tissus. Les portraits dont elles étaient ornées se distinguaient par une telle délicatesse, dit un historien persan, que si l’on voulait leur comparer les ouvrages merveilleux autrefois représentés par le peintre Mani, sur la toile d’Artène, Mani serait couvert de honte et ses ouvrages paraîtraient difformes !. Peut-être aussi cette suite avait-elle été tout simplement achetée dans les Flandres.
Dès cette époque, cependant, nous voyons se dresser dans le Nord de la Péninsule quelques métiers de tapisserie. Il résulte des registres conservés dans les Archives municipales de Barcelone, qu’en 1391 et en 1433, plusieurs tapissiers (maestros de tapices) " faisaient partie du Grand Conseil de cette ville. Peut-être les tapisseries dont on se servait, lors des solennités, pour décorer les parois de diverses salles publiques, étaient-elles leur ouvrage*.
La Navarre, ce fait résulte de documents absolument probants, comptait des haute-lissiers dans les premières années du xv° siècle. En 1413, Lucian Bartholomen, ou Bertolomeo, et Juan Noyon travaillaient à des tapisseries dans le château d’Olite (Navarre), par ordre de Charles III (D. Carlos el Nobile). Ce prince donna l’ordre, la même année, de payer « cuatro fageros que llevaron el gran telar de los brodaderos tapiceros al palacio. » Lucian Bartholomen exécuta notamment « un tapiz de autaliza con las imagines de sant Luis et sant Nicasio » pour la chapelle de la reine, dans le palais de Tapalla s.
Dans l’intervalle la munificence des souverains français ou bourguignons enrichissait le garde-meuble de leurs alliés espagnols. Nous savons notamment qu’en 1397 le duc de Bourgogne envoya au roi Martin d’Aragon une tenture des Miracles de saint Antoine 8.
Dès la fin du xv' ou le commencement du xvi' siècle, l’Espagne regorgeait des plus riches tissus : le mariage de l’héritier des ducs de Bourgogne avec l’héritière de Ferdinand et d’Isabelle, ne fit que développer ce luxe de bon aloi. Lors du voyage de Philippe le Beau, les tapisseries exposées partout sur son passage témoignèrent et de l’allégresse de ses nouveaux sujets et de leur goût pour les précieux tissus des Flandres 7.
En 1517 la reine Jeanne la Folle fit préparer pour son fils Charles-Quint, à Tordesillas, des appartements dont les tapisseries faisaient les principaux frais8.
C’était surtout aux foires de Médina del Campo, alors les plus fréquentées de la Péninsule, que les marchands flamands étalaient les merveilles sorties des ateliers de Bruxelles, de Bruges, d’Alost, d’Audenarde’. Mais indépendamment de ces importations en masse, l’Espagne ne cessa de commander dans les Flandres, pendant tout le xvi° siècle, d’innombrables suites, exécutées d’après des cartons spéciaux. La splendide série exposée aujourd’hui encore dans les palais de la Couronne et connue par les photographies de M. Laurent, peut donner une idée des trésors qui s engouffrèrent, a l’époque de la Renaissance, dans les garde-meubles des souverains et des grands seigneurs espagnols
Est-il nécessaire d’ajouter qu’un artiste spécial fut chargé de la garde et de l’entretien des tapisseries de la Couronne? Nous connaissons, pour la fin du xvP siècle, le nom de cet artiste, qualifié de « maestro tapicero respostero », ou de « oficial de hacer tapiceria » : il s’appelait Pedro Gutierrez (1578-1587)".
En 1624 nous assistons enfin à une tentative sérieuse pour introduire dans la Péninsule la fabrication des tapisseries. Une lettre de Philippe IV à don Andrea de Prada nous apprend que François Tons 11 s’était établi, à ce moment, avec des ouvriers flamands, dans la petite ville de Pastrana (Nouvelle Castille), et que le roi lui avait
1 tbii. Voy. aussi La Tapisserie, éditée par M. Quantin, p. 6G.
s Deguignes, Histoire générale des Huns, t. IV, p. 72.
3 Dans la Castille, on appelait les tapisseries a tapices »; dans l’Aragon, « panos de Ras » (Cruzada Villaamil, Los tapices de Goya. Madrid 18-0' F- 70-
* Serra y Gibert, Album de la exposicion retrospectiva... celebrada potla Academia de bellas artes de Barcelona en 1867. Barcelone, 18GS, note 10.
“ Renseignements communiqués par le baron Davillier, d’après la brochure de D. Juan Iturralde y Suit: Memoria sobre las ruinas del Castillo de Olite. Pampelune, 1870, in-4».
6 Guifl'rey, Tapisseries françaises, p. 17.
1 Voy. Gachard, Itinéraire des Souverains, 1. 1, pp. i3a, 137, i52, i53 i83, 188, 218, 23o, 238, 240, a5i, 256.
devoit coucher, tout velour Yerd, 1
je d’une belle riche tapisserie, historié par -■ En une autre sale, ou grand chambre, le roy, à l’endroit où se devoit dresser sa table, y avoit ciel ouvert, d orfaverie bien mis en œuvre, sur un fond et le surplus tendue d’une tapisserie bien riche, ouvré une avoit fait tendre la chambre, où le roy, son fils, de drap d’or figuré de cramoysi ; l’autre estoil figuré de ' . °iei» blanches sur or: laquelle tenture
it fort riche. Et la re' ar et de soye fort exquise, figuré par personnages de plusieurs
histoires, corne du Couronnement de la Vierge Marie, et au dessus la figure représentante iceluy Couronnement de Vierge Marie, extrait hors du (lie) Bible. Aussi y estoient la Nativité de Nostre Seigneur Jésus-Christ, VOblation des trois Roys, avec les Figures de l'ancienne Loy. La reine avoit fait accoustrer le quartier de Madame Aléonore, sa fille, à sçavoir la sale où elle devoit manger, estoit tendue d’une plaisante tapisserie de Boqilillions, et, à l’endroit où elle mangeoit, y avoit tendue un riche dosseret à ciel de velours cramoysi, bordé de drap d’or, ouvré à l’italienne, qui fort bien se monstroit. La chambre où elle devoit coucher, estoit toute tendue de drap d’or traict, qui avoit bonne grâce, et principalement du soir, à la lueur des torses. Il y avoit une autre chambre, en allant de la chambre du roy vers le quartier de Mons. de Chièvres, laquelle estoit tendue d’une tapisserie historié des Miracles de Nostre Seigneur, mentionnés és saints Evangiles.» ( Lacroix, Revue universelle des arts, t. XIV, p. 390.)
9 Voy. de Capmany, Memorias historiens sobre la marina, comercio y artes de Barcelona; Madrid, 1792, t. Il, p. 355. Cf. Iod dem Honder Declamatio panegyrica in laudem hispance nationis. i5q5. Voy. aussi, aux Archives du Royaume, à Bruxelles, le fonds du Conseil privé, liasse n» 2, t535, et dans r Art, 1876, t. IV, p. 180, l’article de M. Pinchart.
10 Voy. les très curieux articles de M. Pinchart dans l'Art, de 1875 et de 1876.
11 Villaamil, p. xlvi-xlviii.
,s Voy. sur ces artistes Les Tapisseries bruxelloises de M. Wauters, pp. 207, 296.