HONGRIE — POLOGNE — RUSSIE — TURQUIE — EXTRÊME ORIENT
De l’histoire de la tapisserie en Hongrie nous ne connaissons qu’un seul point, à savoir qu’en 1432-1433 un tapissier arrageois, nommé Clays Davion , travaillait à Bude en haute-lisse. Il avait été appelé dans cette ville par l’empereur Sigismond'.
Les documents que nous possédons sur l'histoire de la tapisserie en Pologne sont peu nombreux et peu concluants’. En i563, lors du mariage du roi Sigismond avec l’archiduchesse Catherine, on exposa à Cracovie de riches tentures’. Au xvii° siècle, Jean Sobieski rapporta, comme trophées de sa victoire sur les Turcs, des tapisseries exécutées par le Flamand J. Van Zewnen ; ces tapisseries ornent encore la cathédrale de Cracovie. Enfin, on remarque dans le trésor de la cathédrale de Plock cinq chasubles blanches, rouges, vertes et noires, contenant chacune un « Gobelin » tissé de soie, et représentant le Christ en croix, sur un fond de nuages, probablement d’après Rubens. Sur le revers sont figurés les instruments de la crucifixion. Deux des chasubles portent la signature : Fait à Varsovie, en 1745, F. Sidire, sur la commande de l’évèque de Culm en Poméranie, et chancelier de Pologne André Stanislas Kostke Zaluski *. — Puissent les savants polonais compléter bientôt ces trop fragmentaires indications !
Dès le moyen âge les traditions de luxe chères à la cour de Constantinople pénétrèrent dans l’Empire des Tsars, alors comme aujourd’hui tributaire de l’art byzantin, et y développèrent l’industrie textile, sous ses aspects les plus divers. Renonçant à réunir ici des documents déjà publiés par d’autres 5, nous nous bornerons à signaler quelques faits peu connus, se rapportant à une époque plus rapprochée de nous.
En 1 567 une requête adressée par Gérard Gramaye à la duchesse de Parme, gouvernante des Pays-Bas, nous apprend qu’un certain Bernardt Lievens avait « soubz son pouvoir certains joyaulx et tapisseries d’or et de soye appartenant audict suppliant [ et que ], estant adverty que le grandt maistre des Russes se debvoit marier, il s’est mis en chemin vers Russe sur espoir de pouvoir vendre les dicts joyaulx et tapisseries, comme il fist 6 ».
Au xvii' siècle, en 1607, nous voyons Martin Stuerbout, d’Anvers, diriger dans la Moscovie un atelier de haute-lisse 7.
Mais ce fut au xviii° siècle seulement qu’une manufacture régulière prit naissance dans l’Empire des Tsars. Elle fut, comme tant d’autres institutions, une création de Pierre le Grand. En 1716, l’autocrate appela de Paris une véritable colonie d’artistes, parmi lesquels neuf haute ou basse-lissiers. Les noms de ces fondateurs d’un établissement qui compte aujourd’hui plus de cent cinquante années d’existence nous ont été conservés ; ils méritent d’être cités ici. Ce furent J. -J. Gaucher, J. -Louis Varoque, Pierre Grignon, J. -B. Bourdin, haute-lissiers; Pierre Camousse, son fils François Camousse, son frère Philippe Camousse, Arnould Masson, Noël Raison, basselissiers*. En 1719,4 ce qu’il semble, on adjoignit à nos compatriotes un certain nombre de Flamands’. M. Van de Graft, dans le travail auquel nous avons déjà fait plusieurs emprunts, affirme qu’au début on exécuta surtout des portraits de princes vivants.
Après avoir décliné quelque temps, la fabrique reprit, sous les règnes d’Élisabeth et de Catherine II, un grand développement; elle fournit à l’Europe entière de nombreux produits10. A ce moment le personnel se composait presque exclusivement d’indigènes; ce n’était que de loin en loin que l’on faisait venir de l’étranger quelque ouvrier habile".
La Description du Musée historique des Voitures impériales (Saint-Pétersbourg, 1861) contient la mention de cinquante et une tapisseries françaises et de treize tapisseries russes. Ces dernières sont : n“ 14-17 Vases de fleurs; H. 3 -f§- arshines; n° 18 Y Aurore, du Guide; H. 5 L. 5 n° 19 Y Alliance de l'Amour; H. 5 H. 6-75-; n° 3g la Nuit; H. 5 — ; L. 7 -~; n° 40 Apollon sur son Char; H. 5-j-; L. 6 ; n° 52 le Triomphe de Bacchus;
> Voy. mon volume intitulé La Tapisserie, 2» édit., pp. 173-174.
* Sur le luxe des étoffes dans ce pays, voy. F. Michel, Recherches, t. II, pp. 326-328.
* Raczynski, Le Médaillier de Pologne, t. I, p. 75.
* Renseignement communiqué à M. Pinchart par un amateur polonais.
* Voy. notamment les Recherches de M. Francisque Michel, 1. 11, pp. 3ig- 3a6.
8 Bruxelles. Archives du royaume. Secrétairerie d'Elat allemande. Communication de M. A. Pinchart.
* Almanak de Sanie Lucas
TAPISSERIES ALLEMANDES
* Dussiéux, les Artistes français à l’étranger, édit, de 1876, p. 121.
» Van de Graft, de Tapijt fabrieken, p. 100.
10 Van de Graft, loc. cit.
t> 8 octobre 1763.— « Nous . avons permis, sous le bon plaisir du Roy,
au nommé Rondet, ouvrier de la manufacture royale des meubles de la Couronne établie aux Gobellns, à Paris, de demeurer en Russie l’espace de trois années seulement à compter du jour et date de sa présente permission, passé lequel temps lui enjoignons de revenir en France sous les peines
portées par les ordonnances du Roy. En foi de quoi . » ( Nouvelles archives
de l'Art français 1878, p. 32.)
Gilde voor, i855, p. 5i.
H. 5-fî L. 6-£; n° 53 le Triomphe de l’Amour; H. 5-^-; L. 6 -75-, tous d’après le Guide; n° 60 Junon sur son Char; H. 4-^-; L. 4 n° 63 Y Amérique; H. 4 A.; L. 2 -f; n° 64 Y Asie; H. 4 L. 2 -f-.
D’après une communication de M. Dautzenberg-Braquenié, il existe dans une collection particulière deux tapisseries provenant de la fabrique de Saint-Pétersbourg et se rattachant selon toute vraisemblance à la suite des Quatre Parties du monde , dont font partie Y Amérique et Y Asie, décrites ci-dessus. L’une, à cadre doré en guise de bordure, représente, comme dans la Tenture des Indes, un roi porté par deux Maures (personnification de Y Afrique), avec la signature (en russe) : à Saint-Pétersbourg, année 1741, et le chiffre P. E. B. L’autre, YEurope, porte son titre inscrit en russe également dans un cartouche placé au centre de la bordure inférieure.
La manufacture de Saint-Pétersbourg existe encore. Mais nous n’avons pas réussi à nous procurer des informations suffisantes sur son organisation et ses travaux actuels.
L'Orient, antique patrie des tapisseries historiées ’, se laissa singulièrement éclipser, à partir de la seconde moitié du moyen âge, par ses rivaux de l’Europe occidentale. Tout tend cependant à prouver que l’exécution de tentures à figures n’y fut jamais entièrement interrompue. L’attribution faite à Zizim, l’infortuné frère de Bajazet, des tapisseries de Boussac* ne repose que sur une tradition orale, aujourd’hui démentie, mais nous possédons un témoignage probant de l’habileté des haute-lissiers orientaux à la fin du xv° siècle. A Ferrare, l’Egyptien Sabadino, né au Caire, mérita d’être comparé, pour la perfection qu’il apportait dans la « textura de panni figurati, » aux plus grands artistes de l’antiquité s.
Pour le xvi* siècle, le doute n'est pas possible : l’Orient reconnaît et accepte notre supériorité. En 1 553, un peintre d’Alost, Couke, fonde à Constantinople une fabrique de tapisseries de haute-lisse*. Quelque trente ans plus tard, en 1 585, l’ambassade envoyée par le sultan au roi d’Espagne lui apporte vingt tapisseries d’or, destinées à servir de garniture à la salle des festins et sur lesquelles étaient représentées les victoires remportées par les armées ou les flottes turques , sous le règne de ce sultan \ Il est permis de supposer que ces tentures sortaient de la nouvelle fabrique constantinopolitaine.
Je serai moins affirmatif pour les deux tapis apportés à la cour d’Espagne par les ambassadeurs persans. De Thou nous apprend que l’on y voyait retracés les exploits de Tamerlan, tandis que les deux lits qui les accompagnaient étaient ornés de compositions représentant les combats entre Ouzoun-Haçan et Chas-Marathes 6.
Les tapisseries de la Chine mériteraient également une mention ; on sait que l’on exécute aujourd’hui encore dans ce pays des haute-lisses d'une rare perfection. Mais les éléments d’un pareil travail sont encore à réunir; nous nous bornerons à renvoyer le lecteur à une très intéressante étude de M. Brossard7, en attendant que pour l’extrême Orient , comme pour l’Europe, la lumière se fasse enfin sur les vicissitudes de cette peinture en matières textiles, pendant longtemps si injustement délaissée.
Voy. mon volume intitulé La Tapisserie, 2* édit., p. i3 et suiv.
3 Revue archéologique, t. X, pp. 176, 176.
3 Voy. les Tapisseries italiennes, p. 56.
* Francisque Michel, Recherches, t. II, p. 424.
3 « Misit Turca régi Philippo... aulæa quoque viginti attalica, éx panno aureo ad ornandum cænaculum facta, in quibus victoriæ, quas classes atque
quo in triremibus utuntur, ex puro auro atque cristallo, in cujus cortinis et umbella res ab hoc rege Philippo féliciter gestæ aftabre elaboratæ conspiciebanturo » (Annales rovesienses. Dans Marlène, Vet. script, et mon. ampl. collectio, t. IV, col. 676.)
« Voy. Francisque Michel, Recherches, t. II, p. 421. Cf. p. 571, notes 1, 2.
’ Chronique des Arts, 1879, p. 279, 280.
TABLE DES MATIÈRES