‹ Histoire générale de la tapisserieChapitre 18 sur 21 · BRUXELLES · texte numérisé non relu

BRUXELLES

La date précise de l’introduction de la tapisserie à Bruxelles n’est pas connue. M. Alphonse Wauters a cherché à démontrer que la capitale du Brabant avait possédé des artisans de haute lisse dès le xiv" siècle. Mais les textes invoqués ne fournissent que des indications assez vagues, sans preuves concluantes. En 1420, plusieurs grandes tentures à personnages, décrites dans l’inventaire de Philippe-le-Bon et représentant, les unes des sujets religieux, les autres les aventures fabuleuses de quelque héros des chansons de geste, sont accompagnées de cette mention : « Et est de Brabant — Et est tout de Brabant. » Il n’est point encore question de la ville de Bruxelles.

Ici, comme dans tous les grands centres de production, la corporation des tapissiers sortit de celle des tisserands, sans qu’il soit possible d’assigner une date précise à cette séparation. La rupture était un fait accompli vers 1448, époque à laquelle les tapissiers obtinrent leur organisation en un corps de métier distinct de celui des tisserands, sous le titre de Métier des legweckers. Peu de temps après, étaient rédigés, sur le modèle des règlements des autres maîtrises de Bruxelles, les statuts de la nouvelle corporation. Ils sont datés du 7 avril 1451 (nouveau style). Inutile d’entrer dans le détail des articles de cette constitution; ils présentent une analogie frappante avec les prescriptions des statuts rédigés en i3o2 pour les tapissiers parisiens. Même défense de travailler à la lumière, même interdiction d’employer le poil de vache ou de chèvre et d’autres matières également défectueuses. Les pièces neuves étaient soumises à un examen avant la vente, et un sceau ou timbre garantissait à l’acheteur l’exécution du règlement. Mais, quelques années plus tard, en 1472, la corporation demandait et obtenait l’abolition de cette clause. Désormais, les tapissiers ne furent plus astreints à faire sceller ou timbrer leurs ouvrages.

1 Ils ont été découverts par M. Van de Casteele dans un cartulaire appartenant aux Archives communales, et publiés par lui, en 1873, dans les Annales de la Société d'émulation de la Flandre, 3* série, t. VIII, dans une notice intitulée : Documents concernant la corporation des tapissiers, les gltilds de tiret les chambres de rhétorique à A lost. 11 en existe des tirages à part.

a i Betuelt aen Gillis Roose, tappisicr, over zyen jaerlicxpensionen,ende « denzelven daermede Iicentierende van synen dienst: j« liv. par. » (Registre t n° 3t5gi, fol. lij r«, ibidem .'

« Ce fait est rapporté à l’histoire d’Alost ( Gheschiedenis der stad Van Aalst ), t. II, p. 282, par MM. Broeckaeet et de Potter, qui y ont inséré quelques notes sur les tapissiers Roos de Ketele et Van Glabeke. Voy. les comptes de cette ville aux Archives du royaume, n°" 3i588 (fol. xlviij V» et 1, r»), et 3t58g (fol. lij r°, cxj v°).

* Les armoiries d’Alost sont d’argent à une épée de gueules mise en^p.il,

magistrat de cette ville a décrété la marque que devaient porter les tapisseries que l’on fabriquait, ainsi que le prescrivait l’édit général, une partie de ces meubles héraldiques doit s’y retrouver.

8 Cette citation nous a été signalée par M. A. Blomme, de Termonde, Cousultatio de principatu inter provincias Europœ.

6 n Textiles item picturas Flandrorum, maximi Alostensium et Oude- « nardorum, regum et principum pompa jamdudum auri ponderibus s anteposuit; cum ferè nullum palatium sit, quod ex ilia Bclgica acupictoria « officina non instruatur. »

t Notre collaborateur et ami, Alexandre Pinchart, est mort en juillet 1884, sans avoir pu terminer l’histoire des tapisseries flamandes à laquelle il consacrait tous les moments de répit que lui laissaient ses souffrances pendant sa longue maladie. Nous avons dû, pour que l’ouvrage commencé depuis bientôt dix années, ne restât pas incomplet, accepter la tâche de résumer en quelques pages l'histoire des ateliers de Bruxelles, sur lesquels notre regretté collaborateur avait amassé beaucoup de notes, mais n’avait rien rédigé. Le livre de M. Alphonse Wauters sur les tapisseries bruxelloises nous a singulièrement facilité la besogne, nous nous faisons un devoir de le reconnaître; il n’est que juste d’ajouter que M. Wauters devait beaucoup lui-même aux recherches d’Alexandre Pinchart qui datent de plus de vint-cinq années. — Jut.es Guiffrey.

Déjà, la corporation était assez puissante et assez riche pour posséder à Bruxelles, sur la Grande Place, une maison, V Arbre d'Or, qui fut plus tard la Maison des Brasseurs. Enfin, elle avait, dans l’église du Sablon un autel, où elle faisait dire trois messes par semaine.

Le premier tapissier bruxellois, dont l’existence soit établie d’une manière authentique, s’appelait Jean de Haze ou de Rave. Il travaillait vers 1466. Le 18 juillet 1466, il recevait du duc Bourgogne Philippe-le-Bon, la somme de 2i3i livres 7 sous pour huit pièces de verdure décorées des armoiries de Bourgogne tissées en or. La même année, le duc Philippe envoyait en présent au pape Paul II, six pièces ne mesurant pas moins de cinq cent sept aunes, représentant V Histoire d’Annibal, et portant les armoiries du donateur. Elles sortaient aussi de l’atelier de Jean de Haze.

Un peintre du plus rare mérite, qui travaillait à Bruxelles au milieu du xv" siècle, paraît avoir exercé une influence considérable sur les progrès de l’industrie de la haute lisse, par les cartons qu’il exécuta, suivant le témoignage des anciens historiens, pour les tapissiers. Il s’agit de Rogier Van der Weyden, le meilleur élève et le continuateur des Van Eyck. M. Wauters a fait cette remarque ingénieuse qu’il habitait une maison contiguë à celle où les maîtres procédaient aux opérations de vérification de la tapisserie et la scellaient. Peu d’années après la mort du grand artiste, arrivée le 16 juin 1464, on renonçait à ces mesures de garantie, et la chapelle de Saint-Christophe, affectée à ces opérations, était abandonnée.

Pour établir l’influence de Rogier sur les progrès de la tapisserie, on invoque surtout un passage de Van Mander. Ce texte doit être reproduit textuellement, car les auteurs qui le citent ne paraissent pas en avoir bien compris le véritable sens. « A cette époque, dit Van Mander, on avait encore l’habitude de garnir les « salles, comme de tapisseries, de vastes toiles sur lesquelles étaient peintes de grandes figures, au moyen de la * colle ou au blanc d’œuf. En ces sortes d’ouvrages, Rogier était un excellent maître, et je crois avoir vu de lui,

« à Bruges, plusieurs de ces toiles, qui étaient merveilleuses pour le temps et dignes d’éloges, etc... » Pas un mot de tapisseries ou de modèles pour les tapisseries. Le vieil historien dit seulement que Rogier se montra fort habile dans l’exécution des toiles peintes, genre de décoration très répandu au xv" siècle et dont les toiles de 1 hôpital de Reims sont aujourd’hui le spécimen le plus curieux et le plus connu.

Que ces toiles aient pu servir incidemment de modèles aux tapissiers, l’hypothèse n’a rien que de fort acceptable; mais du passage de Van Mander il semble bien résulter qu’elles avaient leur existence propre et indépendante, et qu elles constituaient par elles-mêmes un genre de décoration très apprécié, sans avoir besoin de rien emprunter au métier de tisserand. Au surplus, de quelque manière que soit interprété le passage de Van Mander, 1 influence de Rogier sur les tapissiers de son temps n'en reste pas moins considérable.

La fameuse tenture de Berne glorifiant la Justice de Trajan et celle du comte Herkenbald, ont seules conservé les fameuses compositions de l’Hôtel-de-Ville de Bruxelles, une des œuvres les plus célèbres de Rogier, détruites pendant le bombardement de i6g5. M. Wauters incline à croire que les tapisseries de Berne, dont M. Jubinal a donné le dessin dans son grand ouvrage, sont la copie fidèle des tableaux perdus depuis deux siècles. Cette opinion d’un juge d’une compétence indiscutable, double la valeur de ces tapisseries.

D’autres tentures portent la trace de l’influence directe de Rogier Van der Weyden. Au premier rang de celles-ci, nous citerons ï Histoire de Jules César, en quatre pièces, reproduites dans l’ouvrage de M. Jubinal, et une suite de cinq sujets conservés à Madrid, représentant des épisodes de la vie de Jésus-Christ : le Jardin des Oliviers, le Portement de croix , le Christ en croix, autre Crucifiement , dit le Christ de la miséricorde, enfin une Descente de croix. L’analogie de ces compositions avec certains tableaux, très authentiques, semble assez autoriser l’attribution de ces belles compositions au grand artiste bruxellois.

Mais il serait peut-être prudent de ne rien affirmer d’une façon trop catégorique. Les preuves décisives font absolument défaut, et nous avons entendu affirmer par notre regretté collaborateur, Alexandre Pinchart, qu’une des cinq compositions au moins, le Portement de croix, où la gravité du sujet est étrangement compromise par des figures grotesques et triviales, était d’un artiste du xvi" siècle, Jean Gossaert, dit de Mabuse. 11 faut se défier en g ' rai de ces attributions par analogie de style. N avait-on pas attribué pendant longtemps à Van der Weyden, la paternité des Scènes de l’Apocalypse et des Sept péchés capitaux de Madrid, reconnus depuis pour des œuvres du plus pur xvi” siècle. Les surprises de l’engouement ont causé bien d’autres erreurs. Rien n’est plus rare qu’une peinture bien authentique de Rogier Van der Weyden; il est donc sage de n’accepter les attributions de tapisseries a cet artiste qu’avec une extrême circonspection et sous les plus grandes réserves.

t II n’est pas moins difficile de déterminer la provenance des riches tentures conservées à Madrid que de nommer 1 auteur des cartons. Sortent-elles des ateliers de Bruxelles? M. Wauters, qui n’hésite pas à leur reconnaître une origine flamande, n’ose pas se montrer plus précis. Une grande incertitude plane encore sur les débuts de l’instrie qui va piendre, au xvi siècle, un si rapide développement dans la ville destinée à devenir la capitale des Pays-Bas espagnols.

TAPISSERIES BRUXELLOISES

En somme, si les ateliers de Bruxelles ë. aient en pleine activité depuis .'année ,45„ environ, il est for, difficile de retrouver des témoignages authentiques de leurs talents pendant cette première période de leur histoire, les textes manquent. De même, si l’influence de Rogier Van der Weyden parait fort probable, on ne

exécuté' er aV6C CertltUde a“C“° Cart0” de taPiSSCTie’ Ct V“ Ml"der M'm6me “ di* paS “ ait iamais

A partir du commencement du xv,” siècle, le, documents manuscrits, les monuments surtout abondent. C est par centaines qu on compte les tapisseries portant la fameuse marque de Bruxelles : un écusson de gueules accosté des deux B, en couleur plus claire que le fond. La marque occupe presque invariablement la même place, a gauche, dans la lisiere inférieure.

Pendant un demi siècle, les ateliers de Bruxelles, parvenus au plus haut degré de prospérité, éclipseront tous leurs rivaux. Leurs œuvres se répandront dans toutes les cours de l'Europe. La protection du tout puissant empereur d Allemagne s'étend sur eux. Aussi le pape ne pouvait-il s'adresser à un autre centre de fabrication quand il s agit de choisir les métiers auxquels serait confiée la haute et difficile tâche de traduire en or en soie et en laine, une des plus grandioses conceptions de l'art. les Actes des apôtres de Raphaël.

L'histoire des cartons de cette fameuse suite est aujourd’hui bien connue. On sait qu'après avoir subi de fâcheuses dégradations dans les ateliers des tapissiers, ils furent acquis, à l'instigation de Rubens, par le roi Charles I", et depuis^ cette époque ils n’ont pas quitté l’Angleterre. Installés définitivement dans une des galeries de Hampton-Court, ils sont pour tous les voyageurs qui ont quelque souci de l'art, un but de pieux pèlerinage Toutes ces choses ont été répétées trop souvent, avec bien d'autres détails, pour qu'il soit nécessaire d'insister davantage.

Grâce à de persévérantes recherches et à des découvertes récentes, on connaît maintenant les moindres circonstances de cette fameuse commande.

Les cartons étaient au nombre de dix. Ils représentaient : La Pêche miraculeuse , la Mission de saint Pierre; la Guérison du paralytique ; la Mort d'Ananias; le Martyre de saint Étienne; la Conversion de saint Paul; Elymas frappé de cécité ; saint Paul et saint Barnabe à Lystra ; saint Paul prêchant à Athènes; saint Paul en prison.

Raphaël s'était fait aider dans l’exécution de cette œuvre immense, dont la conception lui appartient toute entière, par ses collaborateurs habituels, Francesco Penni et Jean d’üdine. Le peintre Bernard Van Orley, fut charge de surveiller la fabrication des tapisseries, qui restèrent à peine quatre ans sur le métier. Elles étaient terminées en i5iq, et Raphaël, avant de mourir, avait pu jouir de l'enthousiasme général qu’elles excitèrent lors de leur arrivée au Vatican. « Il n’existe rien de plus beau dans l'univers, a écrit le maître des cérémonies de Léon X. Et il ajoute qu’elles valent chacune a,ooo ducats d’or. De son cdté, Vasari en fixe la dépense à 70,000 écus ; un autre historien italien parle de 5o,ooo couronnes. Quant à vouloir évaluer ces différentes sommes en monnaie actuelle, il n’y faut pas songer, toutes les tentatives Alites pour établir la relation entre la valeur du numéraire au xvi" siècle et son pouvoir actuel n’ayant donné que des résultats plus que problématiques.

Le soin de traduire en tapisseries les nobles conceptions du plus grand des artistes de la Renaissance italienne, avait été confié à Pierre Van Aelst, qui fut successivement tapissier de l’archiduc Philippe-le-Beau, dès i5o4, puis de l'empereur Charles-Quint. Il reçut de Léon X le titre de tapissier pontifical, titre qu’il conservé sous Clément VIL

Pierre Van Aelst se permit, malgré la surveillance de Bernard Van Orley, certaines licences qui ne laissent pas que d’altérer sensiblement la beauté radieuse des compositions originales. S’il avait seulement modifié quelques tons, changé quelques couleurs, il n’y aurait trop rien à dire; c’était une liberté qu’on laissait toujours aux tapissiers, les meilleurs juges de la solidité des nuances. Mais les types ont sensiblement perdu de leur noblesse, sont devenus lourds, vulgaires, presque communs. Le goût flamand a passé par là, il n’y a pas moyen de le dissimuler. Cet exemple prouve une fois de plus combien est nécessaire une communion complète d’idées et d’éducation entre l’artiste qui invente et l’artisan qui traduit ou qui interprète. On commence à revenir de l’engouement quelque peu excessif que les œuvres de Van Aelst avaient excité au premier abord. L’hyperbole italienne a fait place à un jugement plus raisonné et partant plus juste. Assurément les tapissiers ou bien n’ont pas eu les cartons de Raphaël sous les yeux, ou bien ont traité ces admirables modèles avec un sans gêne impardonnable. Voilà ce qu’on n’eût jamais osé dire jadis, et ce qui se répète tout haut maintenant.

Au xvi* siècle, l’admiration fut unanime, sans restriction, et de tous côtés des répétitions des fameuses tapisseries du Vatican furent demandées aux ateliers bruxellois.

Les suites qu’on voit encore à Madrid, à Dresde, à Berlin, à Vienne et dans la cathédrale de Lorette, attestent la vogue immense des compositions de Raphaël. Et nous ne parlons ici que des tentures à la marque de Bruxelles datant du xvi* siècle; car les répétitions de ces mêmes cartons, exécutées sous Charles I" à Mortlake, et

sous Louis XIV, aux Gobelins et à Beauvais, prouvent qu’après un siècle et demi, le succès des compositions de Raphaël n’était pas épuisé.

Le Vatican expose à côté des Actes des Apôtres une suite de Scènes de la vie du Christ, longtemps attribuées à Raphaël, mais unanimement tenues maintenant pour indignes de son talent.

La tenture des Actes des Apôtres , en dix sujets, sortait donc des ateliers de Van Aelst, ainsi que les deux séries des Enfants jouant et des Grotesques , dont les meilleurs élèves du maître d’Urbin avaient donné les modèles. Plusieurs pièces de la suite des Enfants jouant seraient aujourd’hui, assure-t-on, la propriété de la princesse Mathilde.

L’influence des artistes italiens sur la fabrication bruxelloise ne devait pas s’arrêter là; mais, avant de passer en revue les nombreux modèles fournis par les élèves de Raphaël aux tapissiers flamands, il convient d’examiner les types les plus remarquables du goût national, avant son altération par l’introduction des modèles exotiques. La plupart de ces suites, vulgarisées par la photographie, sont conservées en Espagne.

Les sujets tirés de V Apocalypse de Saint-Jean , attribués successivement à Rogier Van der Weyden, puis à Albert Durer, sont au nombre de huit; ils offrent un caractère flamand très prononcé. M. Wauters a établi que la tenture de l'Apocalypse, l'Histoire de Pomone, celles à' Abraham et les Fables d’Ovide sortaient de l’atelier de Guillaume de Pannemaker, qui vivait vers le milieu du xvi" siècle.

Les Sept péchés capitaux, les Vices et les Vertus offrent avec les séries précédentes de frappantes analogies. Même richesse de composition ; les personnages se comptent par centaines. C’est là un des signes caractéristiques de la tradition flamande ; Rubens lui-même ne manquera jamais de s’y conformer.

Il faut avouer que, plus on approche des temps de la décadence, plus les deux courants tendent à se confondre. Jules Romain, qui se rattache cependant de si près à l’école de Raphaël, commence à introduire dans ses cartons le désordre et l’entassement qui formaient les caractères propres des écoles du Nord. L Histoire de Scipion, commandée vers 1 533 par le roi François I", offre, dans certaines parties, l’exemple d’une extrême confusion. Et cependant cette suite, payée 22,000 écus, prix énorme pour l’époque, ne cessa de jouir, pendant plus d’un siècle, d’une immense réputation. Le cardinal de Mazarin, qui la possédait en 1660, la regardait comme une des perles de sa précieuse collection.

La tradition attribue également à Jules Romain les cartons des Triomphes de Scipion, conservés aujourd’hui au Louvre. La tenture, tissée à Bruxelles d’après ces cartons, comptait vingt-deux pièces d’un travail admirable, suivant le témoignage de Félibien, et ne mesurant pas moins de 120 aunes de cours. A quel artiste attribuer le dessin des charmantes compositions représentant les Amours de Vertumne et de Pomone? Certainement leur auteur est un Italien ; mais il serait téméraire de rien affirmer de plus. Charles- Quint acheta les tapisseries à Anvers, avant 1546, d’un marchand nommé Georges Wescher, et elles n’ont pas quitté l’Espagne depuis le xvi” siècle. C’est un des spécimens les plus parfaits de la fabrication bruxelloise à sa meilleure époque.

Il est bien difficile, sinon impossible, d’introduire quelques éléments de chronologie dans les suites multiples sorties des ateliers flamands pendant la première moitié du xvi° siècle. Sur quelques séries seulement on possède de trop rares renseignements. Ainsi, c’est en 1543 que le cardinal de Ferrare, Hercule Farnèse, achète dans les Pays-Bas une Histoire de Romulus et de Rémus , en quatre pièces. Elle appartient aujourd’hui à M. Léon Gauchez. Nous avons pu en admirer la richesse à diverses expositions; on y remarque la coloration d’un jaune verdâtre qui constitue comme le caractère essentiel des tapisseries bruxelloises à cette époque.

Le même sujet a été reproduit à plusieurs exemplaires, puisque les collections de Madrid en possèdent une réplique en six pièces.

La tenture appelée le Chemin des Honneurs, en trois pièces, trahit les préoccupations religieuses ou mystiques de l’époque, tandis que la suite où sont figurées trois scènes de la Tentation de Saint-Antoine nous présente sous un aspect plus réjouissant la pure tradition flamande.

Attribuées d’abord à Jérôme Bosch, ces compositions ne paraissent pas remonter plus haut que la deuxième moitié du xvi° siècle ; aussi a-t-on songé à en faire honneur à un peintre qui se plaisait beaucoup à ces sortes de sujets, à Breughel d’Enfer.

La pièce que le gouvernement belge a acquise, en 1862, pour le Musée d’antiquités de Bruxelles et qui avait été commandée par la confrérie du Saint-Sacrement, offre un sujet d’études des plus intéressants. On a la certitude que cette scène, où se trouve représentée la fameuse légende du comte Herkenbald et qui rappelle ainsi le souvenir glorieux des peintures de Van der Weyden à l’Hôtel-de-Ville de Bruxelles, fut composée par le peintre Jean van Brussel ou Jean van Roome, lequel reçut 2 florins et demi pour l’esquisse, recopiée de grandeur d exécution par un autre peintre nommé Philippe, et enfin traduite en tapisserie par un

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tisserand de Bruxelles nommé Léon. Le travail de ce dernier fut payé 52 florins du Rhin. Cette pièce, si curieuse à tant de titres, date de i5i3.

Le comte de Nassau demanda, vers la même époque, au peintre Bernard van Orley, pour la décoration de son hôtel, seize cartons destinés à être reproduits en tapisserie, représentant chacun le portrait équestre d’un seigneur ou d’une dame de la maison de Nassau. Un évêque de Liège, mort en 1 535, possédait et transmit à la maison d’Autriche sept pièces de paysages du bois de Soignes, ouvrées de fil d’or, d’argent et de soie. M. Wauters cite encore une Histoire de Jacob, exécutée vers i554 pour l’évêque de Tournai, et une Histoire de Tobie, confisquée en 1570 par le duc d’Albe sur le marquis de Berghes.

Quant à la tenture des ducs d’Arenberg, où se trouvent retracés des épisodes du fameux roman du Roi Modus et de la reine Ratio, les longues inscriptions en vieux français et l’absence de toute marque annonce plutôt, selon nous, une œuvre française qu’une tapisserie de fabrication bruxelloise.

Il ne faut pas oublier en effet, quand on étudie les tapisseries de cette époque, que si les ateliers de Bruxelles éclipsaient tous leurs rivaux et défiaient toute concurrence, les tapissiers français n’interrompirent jamais complètement leur travail, et la fabrique royale de Fontainebleau produisait, sous le règne de François I", des morceaux du goût le plus pur, d’une exécution irréprochable. Les arabesques à fond vert dont le musée des Gobelins a recueilli de précieux échantillons, et les pièces de l 'Histoire de Diane, réunies par M. Moreau en son château d’Anet, attestent suffisamment l’habileté des tapissiers français, au moment même de la plus grande vogue des métiers bruxellois.

Parmi les suites historiques sorties des fabriques de Bruxelles, il ne faut pas oublier la série représentant plusieurs épisodes de la bataille de Pavie. Offerte en i53i, par les États-Généraux des Pays-Bas, à l’Empereur Charles-Quint, la tenture de Pavie ne se trouve aujourd’hui ni à Madrid ni à Vienne. Si certains indices révélés par M. Gentili, directeur de la fabrique pontificale de tapisseries, sont exacts, cette suite appartiendrait aujourd’hui à don Alphonse d’Avalos, prince de Pescaire et marquis du Guast. Mais jusqu’ici aucun critique compétent n’a vu et décrit cette série, tandis que celles qui représentent la Conquête de Tunis par Charles-Quint et les Victoires du duc d’Albe , exposées et reproduites par la photographie, nous permettent d’apprécier le genre qui emprunte ses principaux éléments à la topographie et à l’histoire. Il faut bien avouer que l’impression produite est loin d’être heureuse. Rien de moins décoratif que ces alignements de canons, ces bataillons symétriquement rangés, tous ces détails techniques d’une bataille ou d’un siège. Les pièces qu’il nous a été donné d’examiner ne se sauvaient que par les trophées entassés dans les bordures; mais cet exemple prouve une fois de plus que l’art décoratif et la stratégie font assez mauvais ménage ensemble.

Comme les fantaisies capricieuses des Mois grotesques répondent mieux aux conditions de la tapisserie. Dans cet ordre d’idées, où l’imagination et le goût de l’artiste jouent le principal rôle, le modèle le plus parfait serait, selon nous, ces Triomphes des Dieux, dont les cartons attribués à Mantegna furent copiés à Bruxelles, dans une gamme un peu triste, au xvi” siècle, pour fournir ensuite à la manufacture des Gobelins sous Louis XIV un de ses plus éclatants succès. Ni les Fructus Belli, malgré leur réputation, ni cette Histoire de Vulcain , en dépit de sa merveilleuse bordure, ne soutiennent la comparaison avec les Triomphes des Dieux. On aperçoit trop, dans le premier cas, la préoccupation de la fresque derrière la tapisserie; tandis que l’auteur des Triomphes n’a eu souci que de l’effet décoratif

Il faudrait bien des pages pour dresser le catalogue complet de toutes les tapisseries sorties des ateliers bruxellois de la première moitié du xvi° siècle, et éparpillées aujourd’hui dans tous les musées de l’Europe. Mais, sans tenter une énumération qui resterait forcément très incomplète, nous parlerons encore de deux ou trois séries dont la réputation est générale. Les dessins de l’histoire de Psyché, dont certaines pièces sont conservées au château de Fontainebleau, d’autres au château de Pau, ont parfois été attribués à Raphaël. Michel Coxcie aurait arrangé et complété les inventions du maître d’Urbin. Cette attribution seule , ne fût-elle pas absolument justifiée, serait le plus bel éloge qu’on pût faire de cette suite fort connue et fort admirée depuis longtemps, car elle fut copiée aux Gobelins dans la seconde moitié du xvn° siècle.

Les habiles artisans qui travaillaient dans l’atelier de Jans et de Lefebvre ont aussi reproduit la tenture connue sous la désignation des Belles Chasses de Guise ou de Maximilien, et avec une telle perfection qu’on a peine bien souvent à distinguer la copie de l’original. Autrefois attribués à Albert Durer, les cartons de cette tenture sont dus réellement à Bernard van Orley, qui s’est montré ici très habile imitateur du goût allemand. Sans doute, la raideur des attitudes, l’exagération des proportions, la bizarrerie des costumes, causent un certain étonnement quand on examine de près le détail de ces scènes; mais il y a là une verve incontestable, une manière très décorative de traiter un sujet qui convenait admirablement aux murs d’une grande galerie de fête ou d’une vaste salle de festin. On trouve dans ces poursuites du cerf ou du sanglier à travers les halliers épais, dans ces repas pantagruéliques à l’ombre des forêts séculaires, comme un vieux souvenir des chasses du

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moyen âge. Ces représentations flattaient singulièrement les goûts des grands seigneurs de la cour de France ou d’Espagne; aussi le succès des Belles Chasses de Guise , fut-il très grand dès leur apparition et s’est-il maintenu bien longtemps. Elles décorèrent la demeure que François de Guise, dit le Balafré, possédait sur l’emplacement de l’hôtel de Clisson, et qui est devenu de nos jours le palais des Archives Nationales ; elles étaient naguère exposées, en partie du moins, dans une des galeries du Louvre. Le Mobilier national de France possède une suite des Belles Chasses exécutées au xvn° siècle, dans les ateliers des Gobelins, avec une fidélité d’autant plus remarquable que les tapissiers de Louis XIV en prenaient généralement plus à leur aise avec les vieux modèles ainsi qu’on peut le constater sur la copie, par Noël Coypel, des Triomphes des Dieux attribués à Mantegna.

Le duc d’Aumale a décoré la grande salle à manger du château de Chantilly de plusieurs épisodes des Belles Chasses qui portent dans la lisière la signature de De La Croix, le chef d’un atelier de basse lisse aux Gobelins; ces pièces ont été exécutées vers i685 ou 1686. Leur bordure est digne d’attention. On y voit apparaître l’imitation du cadre en bois sculpté et doré, caractère propre des tapisseries du xviii0 siècle, mais toutefois avec des guirlandes de fleurs de différentes couleurs dans les angles.

Les pièces de la tenture des Belles Chasses étaient au nombre de douze. Chacune d’elles porte un des signes du zodiaque dans la bordure supérieure et répond ainsi à un des mois de l’année. L’usage de composer des tentures de douze pièces correspondant aux mois prit grande faveur au xvi' siècle. Outre la tenture dont nous venons de parler, on connaît encore deux séries avec les signes du 'zodiaque : les Mois grotesques et les Mois dits de Lucas.

Les Mois grotesques , dont on a vu des échantillons à des expositions récentes, sont ornés d’une figure mythologique placée au centre, entourée de médaillons, d’attributs, d’animaux fantastiques, d’arabesques; le tout compose un ensemble de l’effet le plus heureux et le plus décoratif.

Quant à la série des Mois , dont les cartons ont été attribués bien à tort à Lucas de Leyde, ils rentrent tout à fait dans le style flamand. Une scène empruntée à la vie de la campagne, caractérise chaque mois de l’année, ainsi que dans les miniatures qui accompagnent les calendriers des anciens manuscrits. On assiste successivement à un épisode de patinage, à la plantation du Mai, au tir à l’arc. Le mois de janvier a pour emblème le Janus à double visage avec un cortège nuptial qui symbolise l’année ou la vie nouvelle. Les sujets sont tout à fait conçus dans le goût flamand et présentent quelques points d’analogie avec les œuvres de Téniers, avec un sentiment plus délicat et plus distingué. Depuis qu’on a reconnu l’impossibilité d’attribuer ces compositions à Lucas de Leyde, on a mis en avant les noms de plusieurs artistes, notamment ceux de Bernard van Orley, de Ccecke et de Floris. Mais rien de certain. On sait du moins que cette tenture fut exécutée à Bruxelles, probablement pour l’infant Ferdinand de Portugal, et copiée par la suite à Mortlake et aux Gobelins. L’exemplaire original datait de i53o environ et appartenait ainsi à la période la plus brillante de la fabrication bruxelloise.

C’est en effet durant la première moitié du xvi° siècle que furent exécutés les plus beaux spécimens de la tapisserie flamande. Pendant un demi-siècle, il est sorti des ateliers bruxellois une prodigieuse quantité de tentures du plus haut prix, et l’esprit demeure confondu devant le total de pièces encore existantes qui portent témoignage de cette prospérité inouïe. Cette extension si rapide des métiers de la capitale peut être attribuée à differentes causes et surtout à la protection du tout puissant empereur d’Allemagne. Sans doute, l’école de peinture qui florissait alors dans les Pays-Bas peut réclamer une part dans le succès des tapisseries auxquelles elle fournissait de nombreux et d excellents modèles; mais, sans la tranquillité que Charles-Quint assurait à ses vastes États, sans les mesures tutélaires dont il favorisa le développement du commerce et de l’industrie dans les provinces flamandes, les ateliers de Bruxelles n’eussent pas atteint aussi rapidement ce complet développement.

Le nombre croissant des artisans, les plaintes auxquelles donnèrent lieu les abus qui se glissent toujours à la suite dun commerce avantageux, nécessitèrent vers cette époque la révision des anciens règlements de tapissiers. Une ordonnance fut promulguée, le 24 avril i525, pour remédier aux fraudes. Ainsi, au lieu de tisser en bons fils le dessin et les ombres des figures ou des paysages, les marchands peu scrupuleux les peignaient en couleurs délayées à l’eau ou au pastel, et souvent la supercherie ne s’apercevait qu’à la longue. Des mesures sévères furent prises contre ces fraudes dans l’ordonnance du 24 avril i525 qui s’occupe également de tous les détails de police intérieure du métier, réglant les rapports de maître à maître et de maître à apprenti ou à valet, assurant au fabricant la propriété exclusive du modèle qu’il avait commandé et payé, et prescrivant des visites dans les ateliers pour assurer la stricte observation des règlements.

Ce ne fut que trois ans plus tard, et par une nouvelle ordonnance, en date du i5 mai i528, que le Magistrat prescrivit une mesure d une importance capitale dans l’histoire des ateliers flamands, je veux parler de la marque officielle imposée à tous les tapissiers de Bruxelles. A partir de la promulgation de cet édit, toutes les pièces sortant des ateliers bruxellois durent porter, comme signe distinctif de leur origine, dans la lisière inférieure, un écusson rouge entre deux B, en laine plus claire que le fond. Quelquefois cette marque se trouve deux fois

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repetee dans la lisière inférieure. Quant au monogramme compliqué, surmonté d’un 4 qu’on voit dans la lisière droite de beaucoup de pièces, il signifierait, d’après M. Wauters, que la tapisserie a été faite pour un marchand, ou par un tapissier faisant aussi le commerce de tentures. Dans tous les cas, comme chaque marchand ou fabricant avait une marque distincte, il serait bien précieux de retrouver les registres où ces marques étaient consignées en regard du nom de leur propriétaire.

Notre regretté collaborateur, Alexandre Pinchart, a publié ici pour la première fois, quelques feuillets découverts par lui et donnant de précieuses indications sur les marques des tapissiers d’Audenarde. Ne retrouverait-on pas, en poursuivant les recherches, d’autres documents de même nature. Par ce moyen seulement, on déterminer avec certitude les auteurs des plus belles tentures portant la marque de Bruxelles.

L édit de Charles-Quint, daté du 16 mai 1544 et regardé comme la charte définitive des tapissiers flamands, ne fit que reproduire les principales prescriptions des ordonnances de i525 et de i528. Il étendait seulement aux arrivera à Pays-Bas tout entiers les mesures appliquées jusque-là aux seuls habitants de Bruxelles.

Le premier article interdisait la fabrication de la tapisserie hors de Louvain, Bruxelles, Anvers, Bruges, Audenarde, Alost, Enghien, Binche, Ath, Lille, Tournai, et autres villes franches où le métier était réglé par des ordonnances. Nous n’entrerons pas dans le détail des prescriptions techniques de ce fameux édit dont le texte se trouve un peu partout, notamment dans les ouvrages de MM. Houdoy et Wauters.

Cette législation édictait des peines d’une sévérité excessive pour les moindres contraventions; elle établissait de plus un privilège exorbitant en faveur des marchands d’Anvers et de Berg-op-Zoom, qu’elle constituait, à l’exclusion de tous autres, seuls entrepositaires et courtiers de la vente des tapisseries. Cette réglementation rigoureuse et inique ne pouvait avoir d’autre effet que de tuer l’industrie qu’elle prétendait protéger. Les effets funestes ne tardèrent pas à se faire sentir. La décadence vint à pas rapides.

Sans doute, les troubles des Pays-Bas, les guerres intestines, les implacables répressions de Philippe II contribuèrent pour une bonne part à la décadence de l’industrie qui avait jeté tant d’éclat; mais la négligence des tapissiers, l’abandon des bons modèles, la substitution du procédé plus expéditif de la basse lisse au métier de haute lisse y furent certainement pour quelque chose. D’ailleurs tout s’enchaîne : la déplorable politique du roi d’Espagne, les persécutions du duc d’Albe, les bouleversements continuels du pays entraînèrent l’émigration des artistes et des artisans. Les uns se réfugièrent dans les provinces libres et les pays protestants; les autres, attirés par les avantages offerts par des princes étrangers, surtout par le roi de France, allèrent fonder des ateliers rivaux dans les contrées voisines. La décadence fut aussi rapide qu’avaient été merveilleux les progrès de l’industrie.

Nous ne nous occuperons pas ici des artisans flamands ou bruxellois qui abandonnèrent leur patrie pendant la seconde moitié du seizième siècle pour chercher fortune à l’étranger. Ce chapitre de l’histoire de la tapisserie a été traité partiellement dans les autres divisions du présent ouvrage.

On trouvera, par exemple, le passage concernant le tapissier Jean Van der Roost, directeur des ateliers de Ferrare, puis de Florence, dans la section italienne, et, dans la section française, les détails sur le tapissier flamand Pierre Godefroy, qui voulut installer une manufacture de tapisseries dans la ville d’Orléans vers i55y. Ajoutons toutefois que ce dernier, dont la tentative n’eut pas de suite, était originaire de Bruges et non de Bruxelles.

D’ailleurs, on ne saurait trop le répéter, aucune installation industrielle n’est aussi facile que celle du métier de haute ou de basse lisse. Aussi, n’est-il pas étonnant que chaque jour amène la révélation d’un centre de fabrication complètement inconnu. 11 en résulte que toutes les tentures de quelque importance sont attribuées aux ateliers célèbres sans qu’on tienne compte, dans cette répartition, des artisans nomades et obscurs. Beaucoup de pièces dont on a fait longtemps honneur aux métiers de Bruxelles, leur échapperont peu à peu, à mesure que les recherches et les découvertes se multiplieront.

Nous avons parlé déjà des tapisseries que le duc d’Albe fit tisser pour perpétuer le souvenir de ses exploits. Les événements militaires qu’elles retracent leur assignent une date précise. Les trois pièces longuement décrites dans le catalogue des collections de Berwick et d’Albe, mises en vente sans grand succès en avril 1877, furent exécutées dans les ateliers de Guillaume de Pannemaker, vers 1570. Elles représentent un siège, le passage d’un fleuve et une bataille de cavalerie et d’infanterie. Nous avons dit ce que nous pensions de ces tapisseries. Nous sommes loin de partager, à leur égard, l’enthousiasme de M. Charles Blanc; seules, les bordures, composées d’attributs en rapport avec les sujets, méritent une certaine estime et rappellent la belle époque de l’industrie de la haute lisse.

N’est-il pas étrange qu’un atelier voisin de celui qui célébra les victoires du duc d’Albe ait reçu la commande de la tenture où était retracé le succès de la flotte anglaise sur l’invincible Armada espagnole? Les exigences du commerce imposent de pareils compromis aux plus fanatiques. Les Anglais, ennemis implacables de l’Espagne, obtenaient des sauf-conduits quand il s’agissait de venir acheter des tapisseries à Bruxelles, et c’est ainsi que François Spierinck put être chargé par l’amiral anglais lui-même, au dire des historiens, de l’exécution des

dix pièces qui décorèrent la salle de la Chambre des lords jusqu’en 1834. Le peintre Henri-Cornelis de Vroom, d’Harlem, aurait reçu la mission de dessiner les cartons.

Si les tapisseries ont péri par le feu, on en connaît du moins la composition par la publication de John Pine'. Voici l’énumération des sujets représentés sur cette tenture historique :

i° La flotte espagnole entre dans la Manche; 2° Elle s’avance rangée en croissant et suivie par les Anglais; 3° Premier engagement entre les deux flottes; 40 Le galion de Valdez pris par sir Francis Drake; 5° Le vaisseau amiral de l’escadre de Guipuscoa prend feu et est capturé par les Anglais ; nouveau combat près l’ile de Portland ; 6° Les Espagnols poursuivis se forment en cercle ; 70 Principal engagement livré près de l’île de Wight, le 25 juillet ; 8° La flotte espagnole s’avance dans le canal pour atteindre Calais et Dunkerque ; g° Elle est inquiétée par les brûlots envoyés contre elle; io° Fuite des Espagnols vers le nord. La chef galéasse de l’Armada échoue et est prise.

La fin du seizième et le commencement du dix-septième siècle voient les ateliers de tapisserie s’organiser dans presque tous les pays de l’Europe, grâce aux transfuges des fabriques bruxelloises. Des protestants réfugiés à Leyde et à Middelbourg y portent leur industrie qu’ils consacrent surtout à célébrer les défaites des Espagnols.

On a parlé longuement, dans cet ouvrage, des efforts tentés par Henri IV pour assurer la prospérité d’une industrie qui semble avoir atteint, dans la maison des Gobelins, son plus haut degré de perfection.

L’honneur de la fondation des Gobelins revient en grande partie au chef de la dynastie des Bourbons, aux mesures qu’il prit pour attirer et retenir en France les ouvriers flamands ou bruxellois. On suppose que Marc de Comans et François de la Planche, les directeurs de la colonie installée au faubourg Saint-Marcel, étaient d’origine bruxelloise. Mais on n’a pu fournir jusqu’ici aucune preuve de cette conjecture.

Vers la même époque, Vincent Van Quickelberghe se fixe successivement à Arras, puis à Lille; Daniel Pepersack est appelé par le duc de Mantoue pour fonder à Charleville un atelier de tapisserie. On lui doit les Scènes de la vie du Christ conservées dans la cathédrale de Reims. D’autres tapissiers émigrent en Danemark à la sollicitation du roi Christian IV ; d’autres encore vont s’établir en Autriche et en Bavière. Le duc Maximilien fonde à Munich, en i6o3, une fabrique de tapisseries dont la direction est confiée à Jean Van der Biest. Elle compte jusqu’à trente-sept tapissiers occupés à retracer les épisodes de la vie du fondateur de la maison de Bavière, Othon de Wittespach.

En 1612, un Bruxellois, Herman Labbe, prend la direction des ateliers que le duc de Lorraine cherche à organiser à Nancy; d’autres tapissiers viennent le rejoindre les années suivantes, sans parvenir à assurer la durée de cet atelier.

Il n’en fut pas de même de l’établissement que le roi d’Angleterre, Charles I", un peu plus tard, installait à Mortlake, à quelque distance de sa capitale. Le personnel fut certainement recruté à Bruxelles et dans les Pays-Bas espagnols; mais il faut admettre que cet atelier fut dirigé par un homme fort intelligent et d’un goût tout à fait supérieur, car les tapisseries à la marque de Mortlake éclipsent complètement toutes les productions flamandes de la même époque.

Cependant les Pays-Bas espagnols, après une longue période de troubles et de désastres, commençaient à retrouver un peu de calme. La prospérité renaissait lentement sous le gouvernement réparateur de l’archiduc Albert et de l’archiduchesse Isabelle. Les tapissiers profitèrent les premiers de la pacification générale. L’archiduc employait pour les retenir les moyens qui servaient à les attirer à l’étranger. Un arrêt du Conseil privé, en date du 18 septembre 1606, exemptait les tapissiers de Bruxelles de la garde bourgeoise. On réduisit pour eux l’impôt sur la biere, et ce privilège fort apprécié contribua, dans une certaine mesure, à rendre aux ateliers de Bruxelles une partie de leur ancienne prospérité.

D’autres encouragements furent accordés par les archiducs Albert et Isabelle aux tapissiers de Bruxelles. D’importantes commandes et de nombreux achats furent faits pour leur compte. En 1607, une série de vingt-neuf pièces, mesurant 990 aunes 3/4 de cours, fut payée 8987 livres, ou 9 livres l’aune. Cette acquisition comprenait plusieurs tentures, V Histoire de Potnone, celle de Paris et d'Hélène , les Travaux de Troie , des Jardinages. Leur protection ne se serait pas arrêtée là; on assure que les archiducs accordèrent pendant plusieurs années des subventions qui atteignirent jusqu’à i3ooo florins par an. Le fait n’est pas authentiquement établi; mais les tapissiers furent autorisés a contracter des emprunts dont le domaine s’engageait à servir les intérêts. La corporation se procura ainsi une somme de 5o.ooo florins, dont une partie fut répartie, comme prime, entre les patrons et les ouvriers.

Les renseignements techniques envoyés des Pays-Bas au cardinal Barberini sur les tapissiers et les teinturiers d Anvers et de Bruxelles contiennent des renseignements précieux. Il convient donc d’en dire quelques mots

■ The Tapeslry hangings ot the House of Lords, Londres i853, 2» édit.

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ici. D’après le correspondant du cardinal, les teintures les plus estimées étaient celles d’Anvers et de Bruxelles • celle de Paris était regardée comme inférieure; les tapissiers les plus renommés étaient Jean Raes, François Van Cotthem, Jean Raet, la veuve Geubels, Bernard Van Brustom. Daniel Leyniers l'emportait onJ. teinturier sur tous ses concurrents. La perfection de la teinture consistait dans certains procédés soigneusement cachés et dont l’envoyé du cardinal se plaint de n’avoir pu obtenir la révélation.

D’ailleurs l’industrie du tapissier se confond souvent avec celle du teinturier. Ainsi le nom de Leyniers, cité plus haut comme celui du plus habile teinturier de Bruxelles vers i63o, a été porté par une nombreuse famille de tapissiers fort estimés qui apparait dans les fastes de l’industrie bruxelloise dès le milieu du seizième siècle. M. Wauters a reconstitué la généalogie de cette importante dynastie. Nous renvoyons pour plus de détails à son ouvrage. Au dix-huitième siècle on voit encore des Leyniers figurer parmi les teinturiers en réputation.

Sous le gouvernement de l’archiduc Albert, la corporation des tapissiers comptait cent trois maîtres ; ce chiffre est la meilleure preuve de l’état prospère dans lequel se trouvait alors l’industrie; mais la mort d'Isabelle, les nouveaux assauts que les provinces belges eurent à subir, portèrent une nouvelle et décisive atteinte aux métiers de Bruxelles.

Tout ce qui pouvait arrêter la décadence de l’industrie locale fut tenté par les chefs de la corporation des tapissiers. Dans le but de faciliter aux fabricants l’écoulement de leurs produits, on résolut de suivre l’exemple d’Anvers et d’ouvrir à Bruxelles même une galerie d’exposition permanente, ou pant, où toutes les tentures seraient mises sous les yeux des amateurs après leur achèvement. Il paraîtra singulier sans doute que les chefs des métiers n’aient pas songé plus tôt à cette innovation qui devait entraîner pour eux de réelles économies en les exemptant de l’impôt qu’ils payaient à l’entrepôt d’Anvers. L’établissement de cette galerie ne rencontra pas de sérieux obstacles. L’affaire, portée devant le conseil de Brabant, reçut son approbation le 17 août i655; le magistrat de Bruxelles concéda aux tapissiers une partie des salles appelées V École des Escrimeurs. Cette institution dura jusqu’au bombardement de 1695.

Les avantages de la nouvelle création étaient multiples. Les tapissiers exposaient leurs œuvres et les vendaient sans les envoyer à Anvers, ce qui entraînait auparavant de continuels et de coûteux déplacements.

Les transactions devenaient ainsi bien plus rapides et plus faciles; les frais étaient diminués. Le facteur appelé à la direction de l’entrepôt du pant, en retour de la commission sur toute tapisserie vendue par son entremise, s’engageait â faire des avances sur les marchandises déposées, jusqu’à concurrence de la somme de 20.000 florins. Le prêt fait au tapissier s’élevait aux deux tiers de la valeur de la tapisserie; il était dû au prêteur un intérêt de 6 et demi pour cent.

Les droits perçus par le facteur, nommé Jean-François de Grouseliers s’élevaient à deux sous par florin pour toute tapisserie sortant des ateliers de Bruxelles, à deux pour cent pour les tentures fabriquées à Anvers, à trois pour cent pour celles d’Audenarde. La raison de cette distinction est facile à deviner. On ne voulait pas taxer trop haut les anversois et s’exposer à des représailles , car la ville d’Anvers restait, malgré tout, le principal marché des la tapisseries.

Les mesures qui viennent d’être exposées ne laissèrent pas que d’exercer une influence heureuse pendant quelques années; mais les événements politiques, d’une part, de l’autre la décadence de l’école de peinture qui avait longtemps fourni d’excellents modèles aux métiers bruxellois, devaient entraîner la chute irrémédiable de tapisserie.

Pendant la première moitié du dix-septième siècle, les artisans de Bruxelles avaient trouvé dans Rubens et dans ses meilleurs élèves de précieux auxiliaires. Grâce au chef de l’école anversoise, les métiers flamands avaient pu soutenir, sans trop de désavantage, la lutte contre les efforts tentés en Angleterre et en France pour leur enlever leur suprématie.

Le style large et abondant de Rubens convenait admirablement aux exigences décoratives de la tapisserie. Beaucoup de tentures lui sont attribuées. Parmi les plus célèbres on cite : l 'Histoire d'Achille , plusieurs fois reproduite et dont le gouvernement belge a acheté un exemplaire en cinq pièces, à Anvers, en 1875. La série complète, exécutée sur la demande de Charles Ier, comptait huit sujets. — L 'Histoire d'Ulysse , dont les cartons envoyés en Espagne par ordre d’un gouverneur des Pays-Bas auraient péri dans un naufrage. — Le Triomphe de l Église , exécuté en peinture une première fois dans le palais de Bruxelles, puis une seconde fois sur la demande de l’archiduc infant don Ferdinand; ces deux suites différentes auraient été reproduites en tapisserie; la première, offerte au couvent de Loeches, en Espagne, se composait de sept panneaux. L’autre, commandée par l’archiduc Ferdinand pour les Carmélites déchaussées, dites de l’Impératrice, ne comptait pas moins de quinze sujets. Les cartons, envoyés en Espagne sur l’ordre de Philippe IV, ont été dispersés. Deux d’entre eux se voient au musée du Louvre.

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L’ Histoire de Décius , traduite en tapisserie par Jean Raes, se trouve presque toute entière en Autriche. Les sept cartons de Rubens sont une des gloires de la galerie du prince de Lichtenstein, qui possède quatre reproductions des mêmes sujets en tapisserie ; d’autres pièces se trouvent à l’église Saint-Etienne, d’autres enfin décorent les châteaux de plusieurs grands seigneurs autrichiens. Une suite de l 'Histoire de Décius était, paraît-il, à vendre récemment à Vienne. — L’ Histoire de Constantin a été copiée dans les ateliers de Paris par les Comans et leurs émules. Les tapisseries, d’une très belle exécution, font encore partie du mobilier national. Les gravures des douzes esquisses de Rubens, jadis conservées dans la galerie d’Orléans et aujourd’hui dispersées, sont dédiées à Hippolyte de Comans, dont les armoiries ont été conservées par l’estampe.

Telles sont les principales tentures dont Rubens ait fourni les cartons. Son inventaire après décès, dressé en 1643, énumère de nombreuses tapisseries d’Audenarde, de Bruxelles, d’Anvers et de Bruges, dont l'illustre peintre pourrait être le premier inspirateur. — Les Histoires de Camille, de Cléopâtre , de Troie, de Diane, des Amazones, de Lucrèce , ont pu certainement tenter son infatigable pinceau.

Sur la collaboration de Van Dyck aux tapisseries de son temps on est réduit à des conjectures ; mais on a la preuve formelle que Jordaens travailla pour les fabricants de Bruxelles. Nul d’ailleurs ne pouvait mieux seconder les efforts tentés pour rajeunir et relever l’art de la tapisserie.

Au nombre des peintres qui fournirent des patrons aux artisans de Bruxelles, vers la fin du seizième ou au commencement du xvnc siècle, Félibien cite Jean Bol de Malines. Josse de Momper peignit les dessins "des tapis destinés à l’archiduc Albert, à l’occasion de son arrivée dans les Pays-Bas. Denis Van Alsloot et Louis Van Alsloot, tous deux peintres de paysages comme Bol et Momper, reçurent la commande de grotesques pour les mêmes ateliers.

D’autres artistes, peu connus aujourd’hui, mais jouissant d’une certaine réputation chez leurs contemporains, travaillèrent beaucoup pour les tapissiers. Parmi ceux-ci il faut citer : Louis de Vaddere (i658), auteur d’une Histoire de Diane et de Pan, payée plus de mille florins ; Antoine Sallaerts qui naquit et passa toute sa vie â Bruxelles, où il avait exécuté plus de vingt-quatre chambres ou tentures complètes pour les tapissiers ; Lancelot Lefébure, qui obtint du Magistrat de Bruxelles l’exemption de certaines charges pour services par lui rendus à l’industrie ; Daniel Leyniers, peintre assez obscur qui avait fait de l’exécution des cartons de tapisseries une sorte de spécialité.

David Teniers a-t-il jamais travaillé directement pour l’industrie dont nous retraçons l’histoire ? Sans doute il a exercé une influence considérable sur la décoration des tentures à la fin du dix-septième siècle. Un genre spécial, qui procédé directement de lui, a gardé son nom. On désigne sous le nom de Ténières les pièces où sont représentées les scènes rustiques inspirées par les tableaux du maître anversois. Mais on n’a rencontré jusqu’ici aucun document qui permette d’attribuer à David Teniers un seul carton de tapisserie. La Danse rustique, le Repos, le Jeu de quilles, le Tir à l'Arc, sont des sujets très répandus. On les rencontre un peu partout. L’imitation de Teniers est très visible. Nous approchons du moment où la tapisserie sera réduite, faute de bons modèles, a entrer dans une voie funeste, c est-à-dire à copier des tableaux n’offrant aucune des qualités requises pour la décoration d’une étoffe.

D autres Flamands, fort capables de donner des modèles aux ouvriers de haute et de basse lisse, comme Van derMeulen et Philippe de Champagne, allèrent porter à l’étranger le concours de leurs talents. Aussi, vers la fin du dix-septième siècle, l’école flamande ne comptait-elle plus un seul artiste capable de la diriger et de la soutenir. On trouve bien encore quelques peintres d’un réel mérite, comme Jérôme de Potter, qu’une mort prématurée empêcha de réaliser toutes les espérances que son talent avait inspirées, et qui peignit des cartons pour Gilles Leyniers, ou comme Jean Van Kessel et Herp, chargés, en i663, par Albert Auwercx, de lui fournir les modèles de la tenture destinée au comte de Moncade; mais les tentures communes, les vulgaires verdures tendent de plus en plus à se substituer, sur les métiers bruxellois, aux grandes compositions historiques ou allégoriques.

En i658, Jacques Artoys ou d’Artoys avait succédé à de Vaddere, comme peintre chargé de fournir régulièrement des cartons de tapisserie moyennant certains avantages. D’autres paysagistes, Van Schoor, Luc Achtschellinck, Jacques Van der Heyden, Lambert de Hondt, qui se distingua aussi comme peintre de batailles, Pierre Rysbrack, travaillèrent beaucoup pour les tapissiers. Jean Lottin, qui prenait le titre de peintre du roi de la Grande-Bretagne, Guillaume III, et de contrôleur du palais de ce prince à Bruxelles, s’occupait activement, entre 1690 et 1700, non seulement du dessin des cartons, mais aussi du commerce des tentures.

Parmi les peintres employés par les tapissiers vers la fin du dix-septième siècle, figure un descendant de Bernard Van Orley, nommé François, qui laissa périr les cartons de son aïeul pendant le bombardement de Bruxelles; on lui doit les cartons des Amours de Vénus et d' Adonis, conservés à l’hôtel d’Arenberg et ceux de 1 Histoire de Psyché , exécutée par Pierre Van den Hecke, pour l’impératrice Marie-Thérèse. Victor-Honoré Janssens, peintre habile qui a beaucoup voyagé et beaucoup travaillé, fournit plusieurs modèles aux de Vos et

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aux Leyniers. D autres artistes plus obscurs, Augustin Coppens, Louis Grange, Philippe de Hondt, Nicolas- Emmanuel de Péry, François Eisen, père du dessinateur vignettiste bien connu, et Maximilien de Haese, lurent charges de pourvoir les ateliers des tapissiers de cartons nouveaux. La plupart des artistes qui viennent d’être nommes en dernier heu vécurent pendant le dix-huitième siècle. Eisen ne mourut qu'après 1778, et de Haese en 1787 seulement; leurs ouvrages alimentèrent donc les ateliers bruxellois jusqu'aux derniers jours de leur existence. Mais il faut avouer qu'avant de rendre le dernier soupir, l’industrie séculaire des Pays-Bas en était arrivée depuis longtemps à un état de décadence complète, irrémédiable.

On a cherché, depuis quelques années, à déchiffrer les monogrammes tracés sur la lisière d’un grand nombre de tapisseries ; on est parvenu à reconstituer en partie la généalogie et l’histoire d’un certain nombre de familles qui ont tenu le premier rang parmi les fabricants bruxellois. La plupart des résultats définitivement acquis sont consignés dans le livre de M. Wauters. Rappelons avant tout que la marque de Bruxelles aux deux B places de chaque côté d’un écusson de gueules n’a été rendue obligatoire qu’en 1528. Les pièces antérieures ne sauraient donc la porter. Sous les archiducs Albert et Isabelle, les tapissiers prirent l’habitude de signer leurs œuvres de leur nom écrit en toutes lettres. Point de difficulté dans ce cas, si ce n’est pour reconnaître auquel des membres d’une dynastie souvent nombreuse appartient la signature. Entre i5a8 et 1600, les fabricants employent, en guise de signature, un monogramme et parfois un rébus dont le propriétaire était constaté sur le registre des tapissiers. Mais la perte des archives de la corporation nous laisse le plus souvent dans l’incertitude sur le sens de ces monogrammes obscurs. Les photographies, les inventaires avec fac-similés de signatures, aideront beaucoup à élucider cette question ; car les vieilles tapisseries bruxelloises sont éparpillées un peu partout, et surtout à Madrid, à Vienne, à Florence et à Paris ; or, on ne saurait tout voir, pénétrer partout, ni se souvenir de tout ce qui a passé sous vos yeux. Jusqu’à nouvel ordre, il est donc préférable de ne pas se lancer dans des conjectures hasardeuses sur le sens de ces monogrammes obscurs. Nous nous contenterons de présenter, d’après M. Wauters, la liste des tapissiers bruxellois; malheureusement elle ne part que du commencement du xvn* siècle.

Jacques T’Seraerts, tapissier de la Cour, vendit aux archiducs Albert et Isabelle , en 1 6o3 , une tenture à grotesques payée 5oo livres, et en 1604, une autre payée 1,498 livres i5 s.

François Sweerts vend, en 1594, à l’archiduc Ernest d’Autriche , six tapisseries représentant des Scènes troyennes; en i6i3, il reçoit 1 1,475 livres de l’archiduc Albert pour une tenture de l’Histoire de Josué, mesurant 225 aunes.

Pierre Van den Guchte livre, en 1601, une tapisserie destinée au jubé de Sainte-Gudule, pour le prix de 184 florins du Rhin.

Gérard Bernaerts vend plusieurs tentures aux archiducs, de 1608 à 1640, notamment une suite représentant des Boscaiges et figures poétiques.

Catherine Van den Eynde, veuve de Jacques Geubels, fournit aux gouverneurs des Pays-Bas, de i6o5 à i6i3, les tentures suivantes : Histoire de Josué, treize pièces, payées 7,3 1 5 livres, ou 19 livres l’aune; Histoire de Troie, sept pièces, 3,33o livres, ou 18 livres l’aune; Histoire de Cléopâtre , huit pièces, 4,147 livres ou 1 2 livres l’aune ; Histoire de Diane et Histoire de Noé; les deux dernières existent encore dans les collections royales de Madrid.

Guillaume Toens remet aux archiducs, en 1607, une Histoire de Constantin , en huit pièces, du prix de 4, 1 5o livres, ou 1 8 livres

Martin Reymbouts, de 1609 à i6i5, livre aux mêmes princes au moins six tentures représentant le Triomphe de Pétrarque, l 'Histoire de T roie et l’Histoire de Pomone, plusieurs fois répétée.

François Reymbouts, fils du précédent, était établi à Bruxelles en 1646.

Jean Raes, qui occupa plusieurs fonctions municipales importantes de 1617 à 1634, possédait un des premiers ateliers de Bruxelles. II a inscrit son nom sur une répétition des Actes des Apôtres de Raphaël, donnée aux Carmélites de Bruxelles en 1620, et payée 13,272 livres. Elle comptait quinze pièces et mesurait 829 aunes. Parmi les nombreuses productions de ce laborieux tapissier, on cite : le Sacre de Charlemagne, composition de 5i figures (collection de Berwick et d’Albe; les Travaux de Cupidon, en sept pièces;l’Histoire de Thésée, dix pièces; l’Histoire d’Absalon, une pièce; l’Histoire de Décius, huit pièces en laine, soie et or. La plupart de ces tentures appartiennent à la Couronne d’Espagne. On a vu plus haut que Rubens était l’auteur des cartons de Décius.

François Raes, fils de Jean, a signé une suite, en douze pièces, de l’Histoire d’Alexandre-le-Grand et une tapisserie représentant Alexandre combattant un lion.

Bernard Van Brustom, tapissier de 1629 à 1637.

Jean Aerts, nommé doyen en 1 633, en place de Jean Van den Hecke.

François Van Maelsack, de 1629 à i638.

Jean Raet ou Raedt, en 1629, a signé une pièce représentant une forêt peuplée d’animaux (la collection de Berwick et d’Albe).

Henri Mattens, 1627-1640.

Chrétien Van Brustom travaillait de 1629 à 1657.

Jean Van den Hecke, doyen du métier au moment de sa mort, en i633-34, était probablement père du suivant.

François Van den Hecke, fut doyen en 1640, et tapissier de la Cour en 1660. On connaît de lui plusieurs tentures signées, notamment l’Histoire de Samson, en quatre pièces, dont une porte aussi les initiales I. R. (Jean Raet?); sept pièces allégoriques sur le Triomphe de la Religion , qui figuraient dans la collection de Berwick et d’Albe, et dont le dessin est attribué à Rubens ; d’autres suites, enfin, appartenant à divers particuliers à Madrid.

Jean-François Van den Hecke, fils de François, donna, vers 1676, une grande extension aux affaires de la maison. Vingt-un métiers et soixante-trois tapissiers travaillèrent à la fois pour lui. Il aida son père dans l’exécution du Triomphe de l’Église, dont certaines pièces sont signées I. F. V. H. D’autres tapisseries portent sa signature en toutes lettres, notamment des copies de V Histoire d’Alexandre, de Le Brun. Une de ces copies, en trois sujets, appartient à M. Edouard André; une autre, en treize pièces, faisait partie delà collection de Berwick; une troisième, en dix pièces, est conservée à Madrid.

Antoine Van den Hecke, frère de Jean-François, était peintre et tapissier. Il mourut en 1689, avant son frère.

Jean Raes, le jeune, travaillait de 1628 à 1637. 11 a signé en toutes lettres une Vie de Décius (huit pièces), à Madrid, et un Cavalier de la collection de Berwick.

Pierre Van Sinay, en i638, présente une requête dans laquelle il se vante d’avoir fabriqué des tapisseries pour plus de 200,000 florins.

Everard Leyniers, — neveu du célèbre teinturier Daniel Leyniers, et fils de Gaspard, un des tapissiers les plus occupés de son temps, décédé le 26 octobre 1649, âgé de 73 ans, — naquit le 16 juin 1597 et mourut le 29 janvier 1680, 0 accablé de gloire, u suivant l'expression d'un de ses descendants. Voici la liste de ses principaux ouvrages : la Conversion de saint Paul, de la suite des Actes des Apôtres, commandée, en 1618, pour les Carmélites de Bruxelles; l'Histoire d’Annibal et de Scipion, pour le prince de Vaudemont; une tenture de Chasses, en six pièces, que M. Delpech Buytet exposait naguère à Paris. Dans un concours ouvert par le gouverneur des Pays-Bas, vers i65o, entre les meilleurs tapissiers de la contrée, et où il s’agissait de traduire les Mois de Téniers, Everard Leyniers l’emporta sur tous ses concurrents. Son travail fut jugé supérieur à celui que présentaient Gérard Van der Streken Guillaume Van Leefdael et Henry Rydams.

Jean, Daniel et Gilles Leyniers, fils d’Everard, furent tous trois tapissiers comme leur père et comme leurs oncles Pierre et Nicolas; aussi est-il fort difficile de faire la répartition exacte de l’œuvre collective entre les différents membres de la famille, surtout quand les tapisseries ne portent que des initiales.

Jean Leyniers était le plus renommé des trois frères. Sa réputation égala celle de son père. Il travailla beaucoup pour la France et exécuta pour Monsieur, frère de Louis XIV, quatre pièces représentant l’Histoire de Méléagre et d’Atalante, d’après Le Brun. On a

de lui une Histoire de Mo'ise et une Histoire de Cléopâtre, chacune en six pièces; les Arts (sept pièces); V Histoire de Clovis (huit pièces) ; le Paradis terrestre (huit pièces) , plusieurs fois répété. La tenture de Clovis est exposée à l’Hôtel de ville de Bruxelles. Jean Leyniers mourut en 1686, après avoir eu de deux mariages seize enfants.

Gaspard Leyniers, cousin germain de Jean et fils de Nicolas, continua et augmenta peut-être la réputation de la famille. Il excella surtout dans la teinture des laines, et son habileté lui valut, en 1672, le titre de teinturier du gouverneur des Pays-Bas, avec le monopole exclusif de la teinture des laines employées dans les ateliers de Bruxelles. Il mourut en 1703, à l'âge de 69 ans. On cite parmi ses ouvrages une tapisserie des Trois Rois qu’il donna comme marguillier à l’église de Sainte-Catherine.

Conrad Van der Bruggen travaillait de 1637 à 1657.

Gaspard Van der Bruggen (1642-1673), est sans doute l’auteur de trois pièces représentant des épisodes de la Guerre de Troie, qui appartiennent à M. Braquenié, et qui portent la marque I. V. B. (Jaspar Van Bruggen).

Henri Rydams ou Reydams, admis dans le métier en 1629, eut pour successeur, en 1671, son fils qui portait aussi le nom d’Henri. Huit tapisseries armoriées, qui sont chez le duc de Médina Cœli, à Madrid, exécutées d’après des modèles de Teniers, portent les signatures de H. Reydams et de J. Borght. Reydams signa seul une pièce représentant l’Education du Cheval. Cette famille s’unit à celle des Leyniers et continua sa fabrication jusqu'au milieu du dix-huitième siècle. Certaines pièces portent les noms réunis Leyniers-Rydams.

Gilles Van Habbeke dépensa, de t635 à 1645, plus de cent mille florins pour faire travailler les artisans Bruxellois; mais ses efforts aboutirent à la ruine. En 1659, il quittait Bruxelles après avoir perdu tout ce qu’il possédait.

André Van den Driessche, reçu maître en i635, vivait encore en 1671.

Jean De Clerck, reçu en t636, exécuta pour les Jésuites de Rome une pièce de la Circoncision, dont le succès fut très grand en Italie. Une tapisserie représentant une Allégorie de la Victoire, qui faisait partie de la collection de Berwick, était signée J. Leclerc.

Jérôme De Clerck succéda à son père vers 1677. Il vivait encore en 1703. Un des De Clerck a tissé un Triomphe romain. Ils travaillèrent souvent en collaboration avec les Castro.

Jacques Van Zeune ou Van Zeunen, faisait travailler trois autres maîtres. Vers 1660, il avait reçu la commande d’une chambre du prix de 25, 000 florins. On lui attribue une Histoire de Jacob, dont deux pièces appartiennent à M. Braquenié ; elles portent la signature J. V. Z. Une troisième de la même suite est signée J. Van Zeune.

Erasme de Pannemaker, descendant de la célèbre famille qui avait jeté un si vif éclat dans l’industrie nationale au seizième siècle, exerça sa profession de 1644 à 1681. Il exécuta pour Henri Lenaerts, négociant anversois, une Histoire de Cyrus, en six pièces. Son frère François et son neveu André allèrent s’établir à Lille, en 1684. M. Houdoy a retracé, dans une étude spéciale, l’histoire de la manufacture Lilloise, dont François de Pannemaker, son fils André et son petit-fils Pierre, furent successivement directeurs.

Jean Van Leefdael, inscrit en place de Jean Raet, tombé en faillite (1644), est peut-être l’auteur d’une Histoire deScipion, signée J. V. L.

Guillaume Van Leefdael (1656-1684), fils du précédent, a signé une tapisserie d'Antoine et Cléopâtre, qui se voit à Madrid, plusieurs pièces de la Vie de saint Paul et une suite de tapisseries à armoiries, appartenant à M. Michel Ephrussi.

Baudouin Van Beveren (i645-i65i), avait demandé des modèles à Louis de Vadder et Jacques Jordaens.

Jacques Courdys (1645-1680), travailla également d’après les cartons de Jordaens, de De Vadder et de Van den Plassche. Il eut pour successeur, en 1680, son fils, qui s’appelait aussi Jacques.

Voici les noms de plusieurs autres tapissiers qui travaillaient vers la même époque et dont les œuvres sont moins connues :

Jean Cottart (1646).

Gilles de Glabbais (1646).

Gérard Van den Strecken (1647-1677); on a de lui deux épisodes de l’Histoire de Constantin.

Antoine Tauton (1649).

Jacques Coenot (i658-i6go).

Jean Van derMeren, de Bruges, demeura à Bruxelles de i65oà 1661.

Pierre Van den Berge ou Beiighe (i65i). On connaît de lui une pièce représentant une Reine assise sur son trône.

Charles Dellièvre ou Le Lièvre (1654-1661).

Adrien Parent (1654-1675), achète des cartons en France et les exécute au prix de 20 et 24 florins l'aune.

Marc De Vos (i655-i663), asigné des verdures représentant les Saisons; un Sacrifice à Diane et quatre pièces de la Vie de César, portant son nom, figurent au catalogue de la collection Berwick et d’Albe. Ses descendants exercèrent avec succès la même profession pendant un siècle environ.

Albert Auwercx (vers 1660), est l’auteur d’une tenture en quatre pièces, représentant l 'Histoire du comte Guillaume Raymond de Moncade, seigneur d’Airola, en Sicile, qui a paru à plusieurs expositions parisiennes dans ces dix dernières années. Certaines parties, les fonds surtout ont noici; mais les bordures sont charmantes. Le même a exécuté une Histoire de saint Paul, en quatre

pièces. Le carton de la scène du martyre se trouvait naguère chez le comte Vilain XIV.

On rencontre un Albert Auvercx, tapissier en 1717, dont trois fils furent tapissiers à leur tour: Philippe, qui vivait encore en 1732, Guillaume, doyen en 1719, et Nicolas, cité en 1738.

Jean Parmentiers occupait six métiers en 1661.

Daniel Abeloos était un des membres les plus actifs de la corporation en i663.

George Leemans (t665), est l’auteur de deux pièces probablement copiées sur des modèles de Le Brun : Louis XIV approuvant les dessins des Invalides, et la Révocation de l'Édit de Nantes. Elles . portent le nom du tapissier I (Joris ou Georges) Leemans. Elles figuraient à l’exposition de Milan, en 1874.

Gérard Peemans (i665-i 683), dont on voit le nom au bas d’une pièce appartenant à M. Braquenié, Zénobie à la chasse, pièce faisant partie de l'Histoire de l'empereur Aurélien et de la reine Zénobie, dont les cartons avaient été peints par Jean Snellinck le vieux. Une tenture des Actes des Apôtres, d’après Raphaël, conservée au musée de Madrid, porte la signature G. Peemans.

Les de Broe commencèrent par être peintres. Un Jean de Broe était apprenti tapissier, en 1639, chez Lancelot Lefebvre; un Anselme de Broe travaillait de 1671 à 1681. On a de lui une suite de cinq pièces représentant l’Education du Cheval. On rencontre encore un Jean de Broe, en 1687.

Les Van der Borcht, qui devaient fermer la liste glorieuse des tapissiers bruxellois, descendaient d’une ancienne famille de peintres qui remonte au seizième siècle. Ils débutèrent comme tapissiers vers 1676, dans la personne de Jacques Van den Borcht. Son nom figure au bas d’un Triomphe de Neptune et d'Amphilrite, exécuté sur un carton de Jean Van Orley. Il travaillait encore en 1706.

La signature A. Castro, équivalent latin du nom Van der Borcht, se trouve sur un certain nombre de tapisseries de la fin du dixseptième siècle. Citons : une tenture en cinq pièces de Chasses, une portière aux armes d’Angleterre, appartenant à M. Bellenot, et plusieurs pièces avec sujets à la Téniers. On suppose que ce nom a été porté à la fois par plusieurs individus exerçant la profession de tapissier.

René Le Roux paraît sur les registres en 1677.

Jean de Melter, signalé dès 1679, s’établit à Lille en 1688 et y resta jusqu’à sa mort (1698). Le musée national de Bavière a de lui une Scène champêtre, avec la marque de Bruxelles. Dans le palais royal de la même ville, on voit du même tapissier un Campement, un Sacrifice d' Abraham. Un moment, en 1694, Jean de Melter fut sur le point d’aller établir une fabrique à Madrid; mais ce projet n’eut pas de suite.

Guillaume Warnier épousa la fille de Jean de Melter en 1700, et fut admis dans la bourgeoisie de Lille en 1701. Il donna une grande extension à la fabrication, car il n’avait pas moins de vingt-un métiers en activité. 11 a signé un grand nombre de pièces , dont M. Houdoy a dressé la liste et vanté le mérite. On en trouve encore beaucoup à Lille et dans les environs. Warnier mourut en 1738, laisant une veuve qui continua les affaires de son mari. Un de ses frères Adrien Warnier alla fonder un établissement à Copenhague.

Guillaume Foulon, de Namur, et son fils Guillaume-François, furent admis en même temps dans la corporation des tapissiers, en 1680. Guillaume Foulon fabriquait surtout des verdures. En 1681, il terminait une chambre de l'Histoire d'Alexandre.

N. Van des Sande, Jean Cobus et Jean-Baptiste Grimberchs travaillaient en même temps vers 1686 et 1687,

Au début du dix-huitième siècle, Bruxelles ne possède plus que neuf fabricants de tapisseries, cinquante-trois métiers et environ cent cinquante ouvriers. Voici les noms de ces chefs de l’industrie bruxelloise :

Auwercx (Albert), occupant 5 métiers.

De Clerck (Jérôme), occupant 7 métiers.

De Vos (Josse), occupant 12 métiers.

De Potter (Guillaume), occupant 3 métiers.

Peemans, occupant 4 métiers.

Rydams (Henri), occupant 5 métiers.

Van den Hecke (François), occupant 4 métiers.

Van den Borcht (Gaspard), occupant 5 métiers.

Van den Borcht (Jacques), occupant 8 métiers.

On ne sait rien sur Guillaume de Potter. Jérôme de Clerck ne tarda pas à céder son atelier à Jean- Baptiste Vermillion, qui cessa sa fabrication vers 1730.

Josse De Vos est le plus renommé des tapissiers qui ont porté ce nom. Il exécuta, pour la Cour de Vienne, une répétition de la Conquête de Tunis, vers 1712. On lui attribue aussi la tenture commandée pour le palais de Blenheim et représentant les Campagnes du général duc de Marlborough, et la suite des Victoires du prince Eugène de Savoie, qui existent encore à Vienne. Il a beaucoup travaillé pour les familles de Mérode et d’Arenberg. On voit dans l’hôtel d’Arenberg, à Bruxelles, une suite de six pièces représentant les Amours de Vénus et d" Adonis.

Jean-François De Vos, fils de Josse, occupait encore huit métiers en 1736. Ôn signale aussi un J. -B. De Vos, signataire de deux pièces d’après van der Meulen : l 'Arrivée au Camp, le Lever du Camp.

Pierre Van den Hecke, fils de Jean-François, travaillait en basse lisse vers 1 7 1 o. Il mourut en 1 752. Une note, reproduite par M . Wauters,

TAPISSERIES BRUXELLOISES

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chatte, en petites ligures, huit pièces. L’hôtel de ville de Gand

possède neuf panneaux U sujets mythologiques et historiques, portant

1. signature de P. Van den Hecae. O» rencontre Mqiemimdi tapisseries avec son nom. Parmi les dessins faisant partie de son fonds et vendus à sa mort, figuraient ceux de V Histoire de Psyché, par Jean Van Orley, et ceux des Femmes Illustres , par De f£ese

Urbain Lévriers, fils de Gaspard, l'habile teinturier dont il a été question plus haut, naquit en 1674. Il égala l'habileté de son père dans la coloration des laines; plusieurs tapisseries portent sa signature. On ce notamment la Pêche du poisse, appartenant à la famille d'Arenberg, une Histoire de Don Quichotte, en sept pièces, et surtout les trois belles tapisseries de la salle du conseil communal de Bruxelles. Il les exécuta en collaboration avec Rydams , d’après les cartons de Victor-Honoré Janssens. Elles représentent : i° Philippe le Bon, duc de Bourgogne, remettant le don de joyeuse entrée aux représentants des trois ordres, lors de son avènement, en 1430; V Abdication de Charles-Quint, en i555 ; une Allégorie relative à l'installation, comme duc de Brabant de l'empereur d'Autriche Charles VI, en .7,7. Les deux dernières sont reproduites au trait dans le livre de M. Wauters. Par une dérogation aux lois les plus formelles de l’art décoratif, ces tapisseries n’ont pas de bordures. Ce sont de véritables tableaux tissés.

Daniel Leyniers, fils d’Urbain mort en 1747, fut à la fois, comme plusieurs de ses ancêtres, teinturier et tapissier. Il signa une Allégorie relative au Commerce. C’est lui qui fut chargé de fournir en 174S, trois tentures offertes au maréchal de Saxe, nommé gouverneur général des Pays-Bas qu’il venait de conquérir pour la, France. Ces trois tentures représentaient les Triomphes des Dieux, sept pièces; l’Histoire de Moïse, six pièces; les Paysans de Teniers, cinq pièces. Le tout coûta 12,800 florins au Magistrat de Bruxelles En 1768, Daniel Leyniers fermait ses ateliers, laissant ains sans ressources les huit ouvriers qu’il employait.

Jacqoes-Joseph-Xavier Leyniers tenta de reprendre les affaires de son père à la fin de l'année 1768. Un certain François Leyniers, fils aussi de Daniel, est auteur d’une Vie de Moïse, d’après les dessins de Van Helmont, dont trois pièces appartiennent à M. Bérardi.

Gaspard Van der Borght étant mort en 1742, deux de ses fils, Jean. François et Pierre, continuèrent les traditions de la famille. On cite, comme un de leurs principaux travaux, la tenture de la Vie du Christ, en huit pièces exécutées, en i73i, pour l’église Saint-Donatien, de Bruges, sur les dessins de Jean Van Orley. Elles coûtèrent 46,000 florins. Elles sont aujourd’hui conservées dans l’église du Saint-Sauveur, où on les voit les jours de fête.

François Van der Borght a signé six pièces, d’après Teniers, fabriquées entre i73o et i738 et conservées aujourd’hui à Amsterdam. Il est l’auteur des deux tapisseries servant à décorer le chœur de Sainte-Gudule les jours de fête, et sur lesquelles on voit le Poignardement des Hosties et les Hosties remises à l'archiprêtre de Bruxelles en i585. Elles furent données à l’église en 1770.

Pierre Van der Borght a mis son nom sur des Fêtes Champêtres, sur des Paysages étoffés de figures. Dans son inventaire après décès (i763), est mentionnée une série de sept pièces, d’après Wouwermans, représentant des scènes de camp, des chevaux à l’abreuvoir, des sujets militaires.

Jean-François Van der Borght, mort en 1772, est le père de Jacques le dernier des fabricants bruxellois et l’auteur de quatre tapisseries conservées à Sainte-Gudule et fabriquées, en i785, aux frais du chapitre, d'après les cartons du peintre de Haese. On lui attribue beaucoup d’autres pièces conservées, soit au palais impérial de Vienne, soit dans des collections particulières. En 1781, la dernière fabrique de Bruxelles possédait encore trois métiers en activité, quand elle fut visitée par l'empereur Joseph IL Le décès de Jacques Van der Borght, mort célibataire le i3 janvier 1794, mit fin à cette lente agonie de la glorieuse industrie bruxelloise. Les tentures trouvées dans ses magasins furent vendues quelques années après a Jérôme, roi de Westphalie, et périrent dans l'incendie du château de Cassel.

Des causes multiples avaient contribué à la décadence et à la ruine de la vieille industrie flamande. On les trouve résumées en quelques lignes dans un curieux mémoire présenté, en 1777, par le Magistrat de Bruxelles en réponse aux demandes faites par le dernier des Van der Borght qui luttait pour relever l’industrie nationale On lit dans ce document le passage suivant : « La décadence de la tapisserie est une suite nécessaire du changement » qui, depuis un certain nombre d’années, s’est fait sentir dans nos goûts, dans nos fortunes et dans nos usages. » Le luxe qui a gagné tous les états, a étendu nos besoins sur trop d’objets différents pour qu’à l’exemple de nos » ayeux qui, à deux ou trois chambres près, n’habitaient que les quatre murs, nous puissions encore songer à des » meubles d’un si grand prix. La papeterie d’ailleurs, jointe à une infinité de petits meubles dont le bas prix et la » variété infinie s’accommode si bien aux besoins, aux caprices, à l’inconstance, aux goûts, à la fortune de tous les » états, ont introduit une telle nécessité de varier ses meubles et d’en changer suivant les usages, que nos fortunes » ne nous permettent plus que nous fassions les frais de la tapisserie, au risque d’en voir disparaître la mode » le lendemain. »

Ces observations, qui n’ont pas cessé d’être justes, contenaient l’arrêt de mort du dernier artisan qui luttait encore contre les revirements du goût et l’indifférence du public. La tapisserie avait cessé d’être l’accompagnement en quelque sorte nécessaire de tout mobilier un peu soigné. La découverte des toiles imprimées, suivie bientôt de l’invention du papier peint de tenture, l’avait tuée; rien ne pouvait désormais la sauver. Les événements politiques, les bouleversements dont la Belgique fut le théâtre pendant la Révolution française, la mort même du dernier des Van der Borght, furent sans influence sur un fait trop prévu depuis longtemps, la fermeture du dernier atelier bruxellois.

Depuis le commencement du xix” siècle, plusieurs tentatives ont été faites pour rétablir en Belgique la fabrication de la tapisserie. Le comte Des Cantons de Montblanc fonda dans la ville d’Ingelmunster un atelier de basse-lisse qui existe encore. Il n’épargna rien de ce qui pouvait assurer la prospérité du nouvel établissement : vastes bâtiments, teinturerie, etc. En i856, il prenait pour associés MM. Braquenié frères. La mort du fondateur de la maison (1861), n’arrêta pas la fabrication continuée par la veuve et les fils du comte de Montblanc. De cet atelier proviennent les tentures qui décorent le palais du Franc à Bruges, exécutées sur d’anciens modèles trouvés dans cet édifice, et un panneau représentant un épisode d’histoire locale, le Siège du château d’Ingelmunster en i5So.

MM. Braquenié ont rompu de bonne heure leur association avec les propriétaires de l’établissement d’Ingelmunster pour fonder à Malines un atelier qui travaille surtout pour le gouvernement belge ou les administrations communales, ainsi, la ville de Bruxelles a commandé, pour la décoration de la grande salle gothique de son hôtel-de-ville, une suite de panneaux représentant, d’après les modèles de M. Geets, peintre de Malines, les

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serments et les me'tiers de Bruxelles. Presque tous les personnages symbolisant les métiers sont des portraits. Les premiers panneaux terminés ont figuré à l’Exposition universelle de Paris où ils ont été très remarqués. Certains juges compétents n’hésitèrent pas à les mettre sur le même rang que les meilleurs ouvrages des Gobelins. Ce résultat est dû certainement au sentiment décoratif dans lequel sont conçus les cartons de M. Geets, car ce qui manque le plus aux habiles tapissiers contemporains, ce sont les modèles. On ne saurait s’imaginer les difficultés qu’on rencontre pour s’en procurer. M. Braquenié et M. Dautzenberg, son gendre, qui s’occupe particulièrement de la maison de Malines, terminent en ce moment une grande tenture commandée par le gouvernement belge et destinée au palais du Sénat.

Si nous jetons maintenant un regard d’ensemble sur l’histoire des tapisseries bruxelloises, cette histoire se divise naturellement en plusieurs périodes bien distinctes. Dès le commencement du xvi" siècle, les métiers de Bruxelles, dont les débuts et les premiers tâtonnements sont encore entourés d’une profonde obscurité, atteignent leur complet développement et une prospérité sans exemple. De cette première période, qu’on peut prolonger jusqu’au milieu du xvi" siècle, datent les plus riches et les plus magnifiques tentures conservées, soit à Madrid, soit dans les autres collections publiques de l’Europe.

En 1 528, se produit un fait capital dans les annales de la tapisserie bruxelloise : l’obligation de marquer toutes les pièces exécutées dans les ateliers de la ville d’un écusson de gueules accosté de deux B. Seules les tapisseries qui portent cette marque ont une origine incontestable. De plus , elles sônt toutes postérieures à l’année i528.

Avec l’abdication de Charles-Quint commence la décadence; en même temps les tapissiers prennent l’habitude de signer leurs œuvres de ces marques monogrammatiques dont un grand nombre n’ont pu et ne pourront probablement jamais être déchiffrés. A partir du commencement du xvii” siècle, sous l’administration réparatrice de l’archiduc Albert, les tapissiers commencent à signer leurs œuvres en toutes lettres. Cet usage devient bientôt général. Alors on voit paraître au bas des vastes et fougueuses compositions inspirées par Rubens, les noms des Raes, des Van den Hecke, des Pannemaker, des Leyniers, des Auwercx, des Van der Borght, qui ont illustré pendant deux siècles l’industrie nationale. Coïncidence singulière! c’est au moment où les tapisseries portent, presque toutes, le nom de leur auteur, que les documents écrits commencent à abonder, tandis qu’ils font presque entièrement défaut pour la période précédente.

Vers i65o, les métiers de Bruxelles, un moment relevés par l’influence féconde de Rubens, par les encouragements des archiducs, sont de nouveau victimes des événements politiques. La décadence désormais ne s’arrêtera plus jusqu’à la fin du xviii" siècle, jusqu’à la fermeture du dernier atelier de basse lisse, malgré quelques efforts isolés, tentés de loin en loin, pour rendre la vie à l’industrie expirante. On voit encore sortir quelques tentures remarquables de ces ateliers presque déserts. Mais l’indifférence des gouvernants, les révolutions du goût, de profondes modifications dans les mœurs et dans l'économie domestique, portent le dernier coup aux rares survivants de la vieille corporation des tapissiers. Les métiers s’arrêtent l’un après l’autre. En 1794, la tapisserie bruxelloise rend son dernier soupir à la mort du dernier des Van der Borght.

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