XV. — Testament de S. Fulcrandy évêque de Lodève
Ce dernier acte, qui est un monument de la piété de Fulcrand, nous apprend l'usage qu'il fit de son domaine. Se qu'il le consacra presque entièrement à de bonnes œuvres. Il lègue plusieurs églises & plusieurs alleux dans le comté de Lodève à l'abbaye de Saint-Sauveur qu'il avoit fondée dans cette ville, 8c qu'il mit sous la protection de Matfred, évêque de Béziers 8c des chanoines de la cathédrale. 11 veut que les moines jouissent en commun de tous ces biens, 8c défend de les donner en fief à aucun seigneur. Il lègue ensuite des biens considérables à sa cathédrale de Saint-Geniès 8c à ses différens autels, c'est-à-dire qu'il y fonda autant de chapelles. Il laisse entre autres à cette église le château de Gibret avec tout ce qu'il possédoit à Vinadohre , dans la viguerie de Gignac, 8c plusieurs églises dont il se réserva l'administration pendant sa vie , 8c qu'il donna ensuite à Matfred , évêque 8c à son chapitre. Il fait des legs aux archidiacres, à divers chanoines 8c autres ecclésiastiques de son église, à condition pour quelques-uns de donner la réfection aux frères chanoines, certaines festivités de l'année, le jour de son sacre 8c celui de sa mort, 8c de fournir alors le luminaire. Il désigne à cet effet plusieurs alleux, de l'administration desquels il charge l'évêque Matfred 8c ses chanoines, avec défense à ce prélat, ou à quelque comte ou autre puissance que ce soit, de donner ces biens en fief ou en alleu , voulant qu'après la mort du même Matfred, tous ces alleux reviennent au profit commun des chanoines, à condition qu'ils satisferoient aux charités dont il les charge.
S. Fulcrand donne diverses terres qu'il possédoit dans le Rouergue à l'abbaye de Joncels, dans le diocèse de Béziers, entre autres un village qu'il avoit acquis du vicomte Eledon ou Eldenon, 8c dont il laisse l'usufruit à l'abbé Etienne, avec défense de prêter serment de fidélité à personne, c'est-à-dire de le prendre en fief d'aucun seigneur. Il charge cet abbé de célébrer tous les ans son anniversaire 8c de faire quelques charités. Il lègue enfin divers autres biens qui lui appartenoient dans le pays de Nimes, entre autres la partie du château de Roquefeuil dont il avoit hérité de Bernard, son cousin, à l'abbaye de Saint-Pierre de Nant, située sur les confins du Rouergue 8c du
■ Voyez tome V, Chartes & Diplômes, nu- ' Bollandistes, févr. t. 2,, p. 897 & suiv. — Ar-
méro CXXXI, la i"^*^ charte citée sous ce numéro. chives de l'éelise de Lodève.
An 988
An 988 "
diocèse de Lodève. Il nomme pour ses exécuteurs testamentaires l'évêque Matfred, deux archidiacres de son église, deux abbés, l'un nommé Angelmar Se l'autre Etienne, un chanoine & tous les autres frères qui vivaient sous la règle canoniale dans V église de Lodève ^ preuve que la vie commune étoit dès lors en usage dans cette cathédrale. S. Fulcrand l'y avoit sans doute introduite. Ce saint prélat donne pouvoir à ses exécuteurs testamentaires de distribuer à leur gré aux évêques, aux chanoines, aux moines. Sec, ses meubles, son argenterie, ses ornemens 5c tout l'argent monnoyé qu'on trouveroit chez lui le jour de son décès. Ce testament fut écrit par l'abbé Etienne & souscrit par Angelmar, abbé, par le prévôt, un archidiacre &. onze chanoines de la cathédrale. Le premier étoit abbé de Joncels Se l'autre de Saint-Sauveur de Lodève.
XVI. — Matfredj évêque de Bé-:{iers, désigné successeur de S, Fulcrand,
Quant à l'évêque Matfred dont S. Fulcrand fait mention si souvent dans son testament, cet acte nous fait comprendre qu'il avoit été dès lors élu pour succéder à ce saint prélat dans l'évêché de Lodève qu'il posséda, en effet, depuis la mort de ce dernier, arrivée dix-huit ans après, conjointement avec l'évêché de Béziers dont il étoit pourvu depuis longtemps. Cela nous fait conjecturer qu'il étoit fils de quelque comte ou vicomte du pays, lesquels, selon l'usage du siècle, se faisoient peu de scrupule de s'emparer des évêchés Se d'en tfn.p^fîTi. faire pourvoir leurs fils ou leurs plus proches 5 peut-être étoit-il de la maison de Narbonne, dans laquelle on trouve un vicomte de ce nom au milieu du dixième siècle. Il succéda dans l'évêché de Béziers à Bernard qui vivoit encore en 982, à ce qu'on prétend '5 mais c'est sur l'autorité d'un acte ^ dont la date ne peut convenir qu'à l'an 977. Matfred pouvoit donc remplir le siège épiscopal de Béziers dès l'an 980; car c'est sans preuve qu'on a avancé^ qu'il n'avoit été élu qu'en 992, 5t nous venons de voir, en effet, qu'il devoit l'être en 988 dans le temps du testament de S. Fulcrand, qui témoigne pour lui beaucoup de considération, ce qui est assez surprenant; à moins que le saint prélat ne fût persuadé qu'après sa mort Matfred opteroit pour l'un des deux évêchés de Béziers ou de Lodève, ce qu'il ne fit pas. Aussi l'illustre prélat^, qui a composé l'histoire des évêques de Lodève, ses prédécesseurs, le traite-t-il d'usurpateur Se d'intrus^.
' Andoque, Histoire de Bé'^iers, p. 53. diacre de Saint-Just quand il succéda en 979 àBer-
' Voyez tome V, Chartes & Diplômes, nu- nard dans l'évêché de Béziers. S'étant fait élire évè-
mero CXXXI. que de Lodève en ioc6, après la mort de S. Ful-
' Andoque, Histoire de Béliers, p. 53.. crand, il administra en effet ce diocèse pendant neuf
^ Plantavit, Histoire des évêques de Lodève, p-yâ. ans, conjointement avec celui de Béziers. — Voyez
' Matfred, deuxième du nom, était parent d'Er- tome IV, Note LVIII, la Suite chronologique des
mengaud, archevêque de Narbonne j il était archi- évêques de Béliers. lE. M.]
HISTOIRE GENERALE DE LANGUEDOC. LIV. XIII. 2o5
XVII. — Fondation de l'abbaye de Saint-Sauveur de Lodève. — Rétablissement de celle de Joncels.
On doit inférer de ce testament que l'abbaye de Saint-Sauveur de Lodève étoit déjà fondée en 988 ; on prétend ' même qu'elle avoit déjà un abbé en 980, mais on n'en donne aucune preuve. L'auteur^ de la Vie de S. Fulcrand rapporte que ce prélat la transféra dans une église qui étoit voisine de la cathédrale 8c qui subsistoit depuis longtemps sous le titre de Sainte-Croix; que Thierri, évêque de Lodève, prédécesseur de ce saint, avoit consacré cette église en l'honneur de S. Sauveur; que ce dernier, après l'avoir réparée et richement dotée, lui donna pour abbé Angelmar, homme sage &(. éclairé, qu'il aimoit beaucoup, 5c qui, après avoir été chanoine de Lodève, embrassa l'état monastique, &. qu'enfin il acheva la construction du monastère en 996. Il semble donc que S. Fulcrand n'en fut que le restaurateur, puisqu'il ne fit que le trans/erer d'un lieu à un autre; mais il pourroit l'avoir d'abord fondé ailleurs. Quoi qu'il en soit, il en est regardé avec raison comme le principal fondateur, par les biens considérables qu'il lui laissa. On^ ajoute que le saint ordonna que cette abbaye ne seroit soumise à l'avenir à d'autre puissance qu'à celle des évêques de Lodève, qui en seroient les protecteurs 8c les avoués, 8c auroient seuls l'autorité sur l'abbé 8c sur les moines, ce qu'on ne trouve marqué ni dans la vie, ni dans le testament du saint prélat. Il est vrai cependant que dans une dispute qui s'éleva en 1209 entre l'évêque de Lodève 8c les religieux de Saint-Sauveur, au sujet de l'élection de l'abbé, il fut"^ décidé que le premier étoit patron 8c tuteur de cette abbaye ; qu'en conséquence le^s religieux ne pouvoient procéder à l'élection sans son consentement, 8c qu'enfin l'abbé élu devoit prendre de lui sa confirmation. Cette abbaye subsiste encore aujourd'hui sous la règle de S. Benoît.
Celle de Joncels fut également ^ redevable à la générosité 8c à la piété de Fulcrand. Divers seigneurs du voisinage qui en avoient envahi les biens, l'avoient réduite à une pauvreté extrême, lorsque S. Fulcrand, touché de la voir dans un état si déplorable, trouva moyen de Vacquérir de leurs mains, la rétablit , la réforma , la combla de bienfaits 8c y établit pour abbé Etienne, homme recommandable par sa piété, en qui il avoit une entière confiance.