‹ Histoire générale de Languedoc avec des notes et les pièces justificatives (volume 2)Chapitre 188 sur 227 · Raimond d'Agiles, p. i · texte numérisé non relu

Raimond d'Agiles, p. i

HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XV. 5ij

tours voisines; ce qui augmenta de plus en plus la division cjui régnoit déjà entre ces deux princes 8c influa beaucoup sur l'affoiblissement de la discipline militaire parmi les croisés.

Quelques jours après la défaite du général Corbaghan, Boémond, fils de Robert, Rainiondj comte de Saint-Gilles, le duc Godefroy & Hugues le Grand écrivirent ' une lettre à tous les fidèles d'Occident, pour leur apprendre le succès de leur expédition 8c leur demander le secours de leurs prières, attendu qu'ils étoient encore menacés d'être attaqués vers la Toussaint par le sultan de Perse en personne. Ils marquent que l'expédition d'Antioche leur avoit coûté dix mille hommes, mais que la perte des infidèles montoit jusques à soixante-neuf mille des leurs. Boémond, Raimond, Godefroy, Robert, duc de Normandie, Robert, comte de Flandres, 8c Eustache, comte de Bologne, écrivirent aussi d'Antioche, le ii de septembre, une lettre^ commune au pape Urbain II pour lui faire part de leur victoire, le prier de venir se mettre à leur tête avec un renfort Se l'informer de la mort d'Aymar, évêque du Puy, que la peste, qui s'étoit mise dans Antioche, avoit enlevé le i" d'août.

Ce prélat^ fut généralement regretté de tous les croisés, dont il étoit également aimé.8c respecté. Sa perte leur fut d'autant plus sensible qu'il auroit pu, tant par l'autorité que sa vertu lui avoit acquise que par la sagesse de ses conseils, concilier les chefs qui étoient la plupart divisés entre eux 8c les porter à profiter de leur victoire. Il les fit assembler peu de temps avant que de mourir, 8c les exhorta à l'union. Il recommanda sa famille au comte de Toulouse, 8c à Boémond, Bernard, son chapelain, homme de lettres. Provençal"^ natif de Valence sur le Rhône 6* Goth d'origine, que ce prince fit élire dans la suite patriarche d'Antioche. Toute l'armée assista à ses obsèques qui se firent dans la cathédrale de Saint-Pierre où il fut inhumé. Tous les auteurs qui ont écrit de la croisade font un très-grand éloge d'xAymar qu'on fait auteur ^ de l'antienne Salve regina. On prétend*^ q^^j pour honorer sa mémoire, les évêques du Puy, ses successeurs, ont mis dans leurs armes l'épée d'un côté 8c le bâton pastoral de l'autre, 8c que les chanoines de sa cathédrale portent dans le temps pascal une pièce de fourrure en forme de cuirasse. Pierre-Raimond de HautpouF mourut aussi vers le même temps à Antioche 8c fut inhumé devant la porte de l'église de Saint-Pierre. Outre les marques de valeur qu'il avoit données durant le siège de cette ville, il avoit arrêté prisonnier, dans une sortie, un des principaux émirs de la garnison.

' Martène, AmpUss. collect. t. i, p. 568 & seq, * Guillaume de Tyr, 1. 6, c. 28. — Orderic Vital,

' Foucher de Chartres, c. i5. — Ba\uze, Miscel- ad ann. i i 01 , p. 796 & seq.

lança, t. i , p. 41 S & seq. ^ Albéric, Chronicon, ad ann. i i3o.

^ Raimond d'Agiles, p. i55. — Guillaume de ^Théodore, Histoire de Notre-Dame du Puy,

Tyr, 1. 7. — Robert le Moine , Historia Hicrosol. p. 241. — Gallia Christiana, nov. edit. t. 2, p. 704.

— Gesta Tancredi, c. 94 & seq. — Orderic Vital , " Mabillon , Muséum Italicum, Hist. bclli sacri,

ad ann. moi, p. 796 & seq. c. 44 &. seq.

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""; T" 5i8 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XV.

An 1098

LXXIV — Exploits de Raimond Pelet.

Peu de jours' après la défaite du général Corbaghan, les princes s'assemblèrent pour délibérer sur la suite de leurs opérations. Il fut résolu d'un commun accord qu'on différeroit de marcher vers Jérusalem jusques au i^f de t? 1'/,' pl'^j^i'" .' novembre suivant, en quoi ils firent une faute considérable; car leur victoire avoit jeté une si grande terreur parmi les infidèles, qu'il eût été aisé aux croisés de se rendre maîtres sans coup férir de tout le pays jusques à Jérusalem. On convint^ cependant, pour ne pas demeurer tout à fait dans l'inaction, d'envoyer des partis de côté Se d'autre tenter diverses entreprises.

Raimond surnommé "Pelet ou PelîtuSf homme vaillant & de bonne mine, proposa entre autres à une troupe de croisés de le suivre; ce qu'ils firent d'autant plus volontiers qu'ils faisoient un cas singulier de sa personne, tant à cause de sa libéralité que de son expérience dans l'art militaire ; « car, ajoute « un historien ^ du temps, ce seigneur qui étoit de race de chevaliers s'étoit « rendu fort célèbre par ses faits d'armes, &. il étoit un des premiers entre « ceux qui s'étoient mis à la suite du comte de Saint-Gilles. » Raimond Pelet ayant donc composé une petite armée de plusieurs volontaires, tant cavaliers que fantassins, s'avança à leur tête à deux journées d'Antioche, où les Syriens lui remirent le château de Talamania dont ils étoient les maîtres. Raimond, après y avoir passé huit jours, alla attaquer un château voisin défendu par une nombreuse garnison de Sarrasins qu'il força à se rendre. Il accorda la vie à tous ceux qui voulurent recevoir le baptême, & fit passer tous les autres par le fil de l'épée. Il revint à Talamania, en sortit trois jours après 8c s'avança vers Marra. Il rencontra aux environs de cette ville un corps d'infidèles qui s'y étoient rassemblés, & avec lesquels il fut obligé de combattre. Il les mit d'abord en fuite malgré l'inégalité du nombre ; mais les ennemis, après s'être ralliés, étant revenus à la charge avec toutes leurs forces, il battit en retraite Se se défendit jusques au soir. Sa troupe accablée par la multitude, par la soif Se par la lassitude, prit alors le parti de céder Se gagna avec lui, après une perte assez considérable, le château de Talamania, d'où il ne cessa cependant de faire des courses sur les terres des infidèles, jusques au ï^'^ d'octobre qu'il rejoignit l'armée à Antioche.

LXXV. — Expédition de Raimond de Saint-Gilles aux environs d'Antioche. Suite de ses dijjerends avec Boémond 6* Tancrède.

Raimond de Saint-Gilles ayant"* enfin recouvré sa santé voulut aussi ne pas

' Raimond d'Agiles, p. i55. ■* Raimond d'Agiles, p. iSy&suiv. — Guillaume ' Tudebode, 1. 4, p. 902. — Guibert de Nogent, de Tyr, 1. 7, c. 3 & suiv. — Gilon, 1. 5. — Robert 1. 5, c. 12. — Gilon, de Exped. Hierosol. — Robert le Moine, Historia Hierosol. 1. 7. — Muséum haie Moine, Hist. Hierosol, 1. 7. licum, Historia. helli sacrij c. 90. — Tudebode, 1. 5, ^ Guibert de Nogent, 1. 5, c. 12. tdition Bongars.

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demeurer oisif. Il alla d'abord joindre le duc Godefroy vers le commencement du mois d'août avec Boémond, Se ayant marché tous trois à la tête de trente mille hommes au secours du seigneur ou gouverneur du château d'Hasart, assiégé par Rodoan, prince d'AIep, ils tombèrent sur un corps de ses troupes composé de dix mille hommes, le défirent entièrement & obligèrent ce prince à lever le siège. Le comte de Toulouse revint ensuite à Antioche 8>c en partit bientôt après pour une autre expédition qu'il entreprit avec ses propres troupes, tant pour les occuper que pour leur procurer de quoi subsister, car la disette étoit fort grande dans la ville. Il s'avança à deux journées dans la province d'Apamée, prit Rugia Se assiégea Albara, ville très-forte, dont il se rendit maître par escalade. Plusieurs milliers de Sarrasins y furent massacrés ou faits prisonniers; le comte donna la liberté à ceux qui s'étoient rendus volontairement durant le siège, emmena à Antioche une partie des prisonniers qu'il revendit, 6c fît mourir tout ceux d'entre les autres qui refusèrent d'embrasser le christianisme. Après avoir soumis cette ville & tous les environs, qu'il unit à son domaine, il assembla ses chapelains &l les principaux de son conseil, 8c nomma de leur avis un évêque latin à Albara. Il choisit pour cela un ecclésiastique de son armée nommé Pierre, natif de Narbonne, qui se fit sacrer à Antioche. Raimond lui donna la moitié du domaine d'Albara 8c de son territoire : le patriarche latin d'Antioche érigea dans la suite cette ville en archevêché. Ce Pierre, évêque d'Albara, occupa pendant quelque temps dans l'armée la place du feu évêque du Puy.

Le comte laissa ensuite ses troupes à Albara 8c se rendit en diligence à Antioche, pour y assister, avec tous les autres princes qui s'y rassemblèrent, à un conseil qui fut tenu le i^"* de novembre dans la cathédrale de Saint-Pierre, 8c dans lequel on délibéra sur leur prochain départ pour Jérusalem; car c'étoit là le terme dont ils étoient convenus. Il y eut là-dessus de grands débats dans l'assemblée. Boémond demanda avant toutes choses que le comte de Toulouse lui remît la partie d'Antioche dont il s'étoit assuré la possession. Ce dernier s'en excusa sur le serment qu'il avoit prêté à l'empereur Alexis, de l'avis même de Boémond, 8c que tous les autres princes lui avoient fait également, de lui t*^!!" p'^'^aî'i remettre toutes les places qu'ils prendroient sur les infidèles, lesquelles avoient été auparavant du domaine de l'empire. Se de n'en garder aucune sans son consentement. Il ajouta qu'Alexis leur faisoit espérer de venir bientôt à leur secours Se de se mettre à leur tête. Se qu'à son arrivée il s'en tiendroit à sa décision. La dispute s'échauffa extrêmement entre Boémond Se Raimond, Se ils étoient sur le point de décider leur querelle par les armes, lorsque les autres princes s'entremirent pour les mettre d'accord. Le comte de Toulouse leur fit alors la proposition suivante : Si Boémond^ leur dit-il, veut marcher avec nous pour la délivrance du Saint-Sépulcre, j'offre volontiers, sauf la fidélité que je dois à l'empereur, de me soumettre à l'arbitrage de nos pairs ' , savoir du

' Ilistoria bcllï sacr'i, c. 93, dans le Muséum Italicum. — Tudebode, 1. 5, éd. Eongars, p. 23.

An 1098

duc Godefroy, du comte de Flandres 6* du duc de Normandie, 6^ à celui des évêques 6" des autres seigneurs. Boémond acquiesça ou fit semblant d'acquiescer à la proposition; ainsi Raimond 8c lui jurèrent entre les mains des évêques d'observer fidèlement cette convention, 8c de ne pas abandonner l'expédition du Saint-Sépulcre. Boémond pourvut cependant à la défense de la citadelle d'Antioche, pour se mettre à l'abri de toute surprise de la part de Raimond, 8c celui-ci munit de son côté le palais de Dacien 8c la tour du pont dont il étoit le maître.

Les croisés, consternés de cette division, 8c voyant avec douleur que depuis un an qu'on étoit à Antioche on avoit déjà perdu plus de deux cent mille hommes à cette seule expédition, murmuroient hautement de la conduite des princes qui ne cherchoient que leurs propres intérêts : tantôt ils étoient résolus de se choisir eux-mêmes un chef pour les conduire à Jérusalem, 8c tantôt ils vouloient détruire les fortifications d'Antioche afin d'ôter tout prétexte d'arnbition 8c de dispute. Le comte de Toulouse, pour éviter leurs plaintes 8c se soustraire à la vengeance de Boémond, partit de cette ville le 2 de novembre' 8c alla à Albara rejoindre ses troupes. Le duc de Normandie, le comte de Flandres, le duc Godefroy 8c Tancrède le suivirent, 8c ils entreprirent tous ensemble le siège de Marra, ville très-forte 8c bien munie, située à huit milles d'Albara. Ils arrivèrent devant la place le 4 de novembre 8c en commencèrent aussitôt l'attaque.

Si nous en croyons l'historien de Tancrède^, il s'éleva un différend durant le siège de Marra entre les soldats de ce prince 8c ceux du comte de Toulouse^ ce qui mit la division parmi les deux chefs. « Tancrède, ajoute cet auteur, <( étoit sur le point de tourner ses armes contre les Provençaux, lorsqu'il « résolut de se venger d'une autre manière. Il part de Marra 8c se rend à (( Antioche, où ayant choisi un certain nombre de soldats, il leur fait prendre « des capots sous lesquels il leur ordonne de cacher leurs armes. Il se met « ensuite à leur tête 8c s'approche du château de la ville qui étoit au pouvoir a du comte de Toulouse. Il heurte à la porte, 8c les soldats de la garnison « qui ne se doutoientde rien lui ayant ouvert, lui 8c ses troupes jettent leurs <( capots, mettent l'épée à la main 8c les chassent ignominieusement de ce c( poste. Tancrède livra ensuite cette forteresse à Boémond qui souhaitoit « depuis longtemps de s'en saisir, 8c par reconnoissance reconduisit ce prince « au siège de Marra, pour empêcher le comte de Toulouse de tirer vengeance « de cette trahison. )> Mais ce récit a tout l'air d'une fable : car^ comme on l'a déjà vu, le château d'Antioche étoit au pouvoir de Boémond longtemps avant que Raimond entreprît le siège de Marra, à moins que ce dernier ne s'en fût emparé sur lui depuis la conférence du i^"" de novembre , ce qui n'est pas marqué 8c ne paroît nullement vraisemblable. Que si par ce château on veut entendre la tour du pont 8c les autres postes que Raimond occupoit à An-

' Raimond d'Agiles, p. 1 69 & suiv. — Guillaume ' Gesta Tancredi , dans l'édition de Bongars,

de Tyr, 1. 7, c. 9 & suiv. c. 96.

tioche, il est certain que ce comte les possédoit encore après' la prise de Marra. Quoi qu'il en soit, Boémond alla joindre les croisés occupés au siège de cette place.

La nombreuse garnison qui la défendoit arrêta plus longtemps qu'on n'avoit cru l'armée chrétienne qui se trouva d'ailleurs réduite aux dernières extrémités par la famine qui se mit dans le camp. Le comte Raimond n'omit rien cependant pour se rendre maître de Marra. Il fit construire dans ce dessein une grande tour de charpente à trois étages*, qui dominoit les murailles de la ville & y mit une troupe de chevaliers d'élite sous la conduite de Guillaume de ('"^i- "'"'j',"- Montpellier qui commandoit au premier étage. Cent soldats furent employés pour faire approcher cette machine des murailles à la faveur de quatre roues qui la soutenoient, tandis qu'un des veneurs du comte qui étoit dedans sonnoit du cor pour animer les troupes, & qued'autres qui étoient à ses cotés fais oient voltiger les drapeaux de ce prince. Dès que cette tour fut à portée des murailles, Guillaume de Montpellier fit tirer une prodigieuse quantité de pierres pour écarter les assiégés, Se se comporta avec toute la bravoure & l'intrépidité possibles, malgré les efforts de ces derniers, qui de leur côté firent pleuvoir une grêle de pierres Se de flèches Se jetèrent du feu grégeois pour embraser la tour de bois : ni les uns ni les autres ne purent cependant rien avancer de tout ce jour-là. Le lendemain les assiégeans furent plus heureux, car ayant fait encore jouer la machine. Se Guillaume de Montpellier ayant enfin écarté les assiégés, on trouva moyen de planter une échelle. Gouffier de la Tour, ou de las Tours, d'une ancienne noblesse de Limousin , monta le premier, plusieurs autres le suivirent} mais l'échelle ayant rompu sous eux, il demeura seul sur la muraille pendant quelque temps Se se défendit à grands coups de lance contre les infidèles qui l'environnoient, jusques à ce que les croisés, ayant attaché une autre échelle, vinrent enfin à son secours. Quelques- \ins ne pouvant soutenir les efforts des assiégés se jetèrent du haut de la muraille en basj les autres firent ferme Se les infidèles, voyant que les chrétiens avoient déjà sapé la muraille, abandonnèrent ce poste : ainsi la ville fut prise d'assaut le samedi onzième de décembre, vers le coucher du soleil. L'évêque d'Orange Se l'évêque d'Apt prirent part à cette expédition. Se le premier y perdit la vie.

Après la prise de Marra il s'éleva un nouveau différend entre le comte Raimond Se Boémond. Le premier qui avoit fait proprement la conquête de cette ville vouloit en donner le domaine à Pierre, évêque d'Albaraj mais l'autre s'y opposa Se déclara qu'il garderoit la partie de Marra dont il s'étoit assuré, à moins que Raimond ne lui cédât de son côté la portion d'Antioche dont il étoit toujours en possession. Les croisés, scandalisés de ces disputes, se plaignoient hautement de ce qu'elles retardoient de plus en plus leur départ pour

' Raimond d'Agiles, p. iSp & suiv. — Guillaume de Tyr, 1. 7, c. 9 & suiv. — Tudebode, 1. 5. — Gilon, 1. 5. — Baudri, 1. 3.

An 1058

Jérusalem. Ils convenoient' cependant, quoiqu'un historien^ moderne ait avancé le contraire, que la justice étoit entièrement du côté du comte Raimond 8c que l'ambition ou la passion n'avoit aucune part à ses ^démarches. Leurs plaintes n'empêchèrent pas Boémond de déclarer publiquement qu'il l'alloit différer le voyage jusques après Pâques. Quelques-uns des principaux chevaliers, suivis d'une foule de peuple^, alarmés de ce retardement Se ayant l'évêque d'Albara à leur tête, furent trouver alors le comte Raimond 8c s'étant prosternés à ses pieds, ils le supplièrent avec larmes de les conduire à cette expédition. Ce prince ne demandoit pas mieux, mais la plupart des autres chefs étant absens, il n'osoit entreprendre de se mettre en chemin, de crainte qu'ils ne voulussent pas le suivre. Enfin, touché des supplications des croisés, il résolut de partir 8c ordonna qu'on se tînt prêt à marcher à quinze jours de là. Boémond pour le contrecarrer fit publier de son côté qu'on partiroit pour Jérusalem dans cinq ou six jours, 8c s'en retourna promptement à Antioche dans le dessein de s'approprier entièrement cette ville Se de chasser les troupes du comte des postes qu'elles y occupoient encore. Quelques auteurs"^ assurent qu'il le fit sur le champ, mais nous allons voir que ce ne fut pas sitôt.

Raimond, après le départ^ de Boémond, disposa librement du domaine de Marra en faveur de l'évêque d'Albara j 8c pour s'assurer la possession de cette ville,^ il la fit fortifier 8c résolut d'y laisser une nombreuse garnison. Cependant, comme il avoit pris jour pour le voyage de Jérusalem, il voulut avant son départ faire une tentative auprès des autres princes afin de les engager à le suivre. Il les fit prier de se rendre à Roja ou Rugia, ville située à moitié chemin entre Marra 8c Antioche, pour conférer là-dessus. L'assemblée se tint, mais les avis furent partagés, 8c la plupart des princes s'excusèrent de se mettre en marche. Raimond pour les y déterminer offrit dix mille sols Éd. origin^ ^u duc Godcfrov, autant au duc de Normandie, six mille au comte de Flan-

t. II, p. 3i5. -^ ' •'

dres, cinq mille à Tancrède, 8c à chacun des autres en proportion j mais Boé- . mond ^ s'opposa toujours au départ jusques à ce que le comte lui eût remis le palais de Dacien avec la porte 8c la tour du pont d'Antioche. Raimond refusa d'accepter cette condition, sous prétexte du serment qu'il avoit fait à l'empereur , 8c envoya un détachement sous la conduite de Guillaume Ermengaud pour renforcer la garnison de ces postes.

LXXVI. — Raimond se met à la tète des croisés 6* part pour Jérusalem. Boémond s'empare sur lui d'une portion d'Antioche,

Les princes s'étant séparés '^ sans rien conclure, Raimond vint rejoindre ses

■ Robert le Moine, H'ist. Hierosol. ]. 2, p. 34 ; ' Raimond d'Agiles, p. 160 & suiv.

1. 7, p. 70 & seq. '' Tudebode , 1. 5 , p. 806 & suiv. — Muséum

^ Maimbourg, Histoire des Croisades^ 1. 2, p. 278. Ital. Hist. belli sacri, c. çS.

^ Raimond d'Agiles^ p. 160 8c suiv. ^ Raimond d'Agiles, p. 170; — Tudebode, 1. 5,

^ Guillaume de Tyr, 1. 7, c. 11. p. 808. — Muséum Ital, Hist. belli sacrij c. 94.

troupes à Marra. En arrivant il fut extrêmement surpris de voir que pendant son absence elles en avoient abattu les murailles &. détruit les fortifications. Les croisés avoient pris ce parti, malgré l'opposition de l'évêque d'Albara & des domestiques du comte, dans la crainte que ce prince, ayant fait fortifier cette ville, ne voulût s'y arrêter 8c que cela ne retardât leur départ pour Jérusalem. Raimond témoigna d'abord beaucoup de chagrin de cette entreprise : il n'en eut pas moins d'apprendre peu de temps après que Boémond, après son retour à Antioche, avoit chassé ses troupes des postes qu'elles y occupoient & s'étoit entièrement rendu maître de cette ville; mais croyant devoir préférer l'utilité publique à ses propres intérêts, il se rendit enfin aux vœux des croisés 8c résolut de partir incessamment. Dans ce dessein il fit achever de raser les murs de Marra, 8c après avoir attendu inutilement pendant quelques jours la jonction des autres princes, il partagea ses troupes qui souffroient extrêmement par le défaut de vivres , s'avança dans le pays pour en chercher, à la tête d'une partie de son armée, 8c laissa l'autre à Marra à la garde des équipages. Ce partage de l'armée fit de la peine à quelques-uns de ses domestiques qui l'accusèrent de légèreté. « A peine reste-t-il, disoient-ils, trois cents « chevaliers, 8c le nombre des autres combattans n'est pas grand; ceux qui « demeureront ici dans cette ville sans défense seront donc exposés à la merci « des ennemis? » Dieu bénit cependant les soins de Raimond : il s'empara de divers châteaux, fit un riche butin 8c ravitailla son armée sans autre perte que celle de six à sept hommes.

Ce prince, après avoir laissé tout le butin à Capharda, château situé à quatre lieues de Marra, rejoignit le reste de son armée dans cette ville; 8c après y avoir fait mettre le feu, il quitta sa chaussure 8c se mit en marche le jour marqué, i3 de janvier de l'an 1099, sans attendre les autres princes. Il fit tout le chemin de Marra jusques à Capharda, pieds nus, suivi de l'évêque d'Albara 8c de ses clercs ou chapelains qui marchoient en procession pour implorer le secours du ciel au commencement de ce voyage. Comme il avoit peu de cavalerie, il avoit prié ce prélat de le suivre avec une partie de la garnison de sa ville épiscopale, dont il confia la garde à un chevalier nommé Guillaume- Petri de Cumliac ou Ciniliac, qui avoit sous ses ordres sept autres chevaliers 8c trente fantassins.

LXXVIJ. — Le duc de Normandie 6» Tancrède se joignent à Raimond.

Siège d'Archos.

Raimond' ayant rassemblé toute son armée à Capharda, elle se trouva composée seulement de dix mille hommes , dont il n'y en avoit que la moitié qui fussent armés, 8c parmi lesquels on ne comptoit que trois cent cinquante

■ Raimond d'Agiles, p. ryo. — Tudebode, I. 5, p. 806. — Guillaume de Tyr, 1. 2, c. 12 & suiv. — Gilon, 1, 5. — Muséum Italicum, Hist. belli sacri, c. 98.

Au icp]

An 1099

An I op9

chevaliers. Il fut joint bientôt après par le duc de Normandie & Tancrède qui lui amenèrent quarante chevaliers 8c un corps d'infanterie. Les croisés ayant continué leur marche après cette jonction, les princes Se les peuples des villes qui se rencontrèrent sur leur passage leur envoyèrent des présens & des vivres, recherchèrent leur amitié &. se rendirent volontairement leurs tributaires, jusques à Césarée, dont le gouverneur fit avertir les peuples des environs de prendre la fuite 8c de resserrer leurs troupeaux : mais l'un des courriers qu'il avoit envoyés, ayant été pris par Raimond de Lisle & par sa troupe, on apprit sa mauvaise volonté qu'il changea ensuite en politesses. Il vendit entre autres aux croisés jusqu'à mille chevaux, dont ils se servirent pour remonter leur cavalerie. L'armée chrétienne se trouvant ensuite harcelée par les Arabes, le comte Raimond pour la couvrir marcha toujours depuis à l'arrière-garde. Se battit dans une occasion ces brigands qui lui avoient dressé une embuscade, ce qui fit qu'ils n'osèrent plus reparoître. Éd. origin. Les croisés furent encore retardés dans leur marche par une armée de Sar-

t. II, p. iio. ... .

rasins qui s'étoient rassemblés au nombre de trente mille, auprès d'un château situé sur la pente d'une montagne à vingt stades de la mer, entre Tortose Se Tripoli. Ces infidèles coururent d'abord sur tous ceux qui s'écartoient pour chercher des vivres Se en tuèrent plusieurs. Raimond, résolu de punir leur témérité, les attaqua avec toutes ses troupes jusque sur la montagne où étoit le château dont on a parlé 8c les obligea de s'y retirer. Tandis qu'il combattoit à la tête de quelques-uns de ses chevaliers, ses soldats s'étant saisis d'un grand nombre de bestiaux qu'ils rencontrèrent dans cet endroit s'en retournèrent avec leur butin Se l'emmenèrent au camp situé à dix milles de là, en sorte que le comte se trouva presque seul. Les infidèles s'en s'étant aperçus se rallient aussitôt Se viennent l'attaquer. Ce prince étoit alors engagé dans le sentier de la montagne, où il ne pouvoit passer qu'un cavalier l'un après l'autre. Il fut pourtant assez heureux pour battre en retraite 8c se sauver avec sa troupe. Il avoua qu'il ne s'étoit jamais trouvé dans un si grand péril. A son arrivée au camp il fit de sanglans reproches à ses soldats de l'avoir abandonné. Les troupes, honteuses de leur faute, promirent d'aller assiéger ce château Se de ne pas le quitter qu'elles ne l'eussent renversé de fond en comble j mais les infidèles ne leur en donnèrent pas la peine : la crainte s'empara de leurs esprits, ils l'abandonnèrent pendant la nuit Se se dispersèrent. Raimond s'en saisit le lendemain Se en rapporta de riches dépouilles.

La prise de ce château, qui passoit pour imprenable, jeta une si grande terreur dans tous les environs, que les peuples Se les princes, entre autres l'émir ou le gouverneur de Tripoli, envoyèrent à l'envi des députés au comte pour le prier de mettre leurs villes Se leurs châteaux sous sa protection 8c de leur envoyer ses signes 6* ses sceaux pour leur sûreté. Un ancien historien ' ajoute à cette occasion que c'étoit l'usage, dans l'armée chrétienne, qu'aù-

' Raimond d'Agiles, p. 170.

An lot^p

cun croisé n'osoit attaquer une place dès que le signe ou le drapeau de quelqu'un des François y étoit arboré, 8c que le nom du comte Raimond étoit d'ailleurs si célèbre qu'il étoit plus respecté qu'aucun autre. La soumission de l'émir de Tripoli n'empêcha pas cependant ce comte d'entreprendre le siège du château d'Archos', place très-forte & bien munie, qu'on pouvoit comparera une ville considérable. Il étoit situé sur une élévation, dans la province de Phénicie, au pied du mont Liban, à un mille de la mer Se à huit de Tripoli, sous le gouvernement de l'émir de cette ville ^. Voici ce qui l'engagea dans cette entreprise.

Il y avoit dans Tripoli un grand nombre d'esclaves chrétiens qui avoient été pris par les Turcs durant le siège d'Antioche : ces captifs, dans l'espérance d'obtenir leur liberté, firent savoir à Raimond que s'il vouloit assiéger le château d'Archos, l'émir de Tripoli lui enverroit aussitôt des présens considérables Se les délivreroit de l'esclavage, pour l'obliger à décamper. Raimond, soit par compassion pour ces chrétiens, soit pour donner le temps aux princes qui étoient demeurés à Antioche de venir le joindre avec leurs troupes, entreprit ce siège qu'il crut pouvoir finir en peu de jours, & le commença le lundi 12 de février ; mais il eut lieu de s'en repentir, tant par le grand nombre de braves chevaliers qu'il y perdit , que par la longueur de cette expédition à laquelle il s'opiniâtra mal à propos. Pons de Balazun, du diocèse de Viviers, dont on a parlé ailleurs, y fut tué entre autres d'un coup de pierre. La disette s'étant mise bientôt après dans le camp, Raimond fit divers détachemens pour aller chercher des vivres dans le pays 8c envoya vers Tripoli Raimond, vicomte de Turenne, Pierre, vicomte de Castillon, Amanieu d'Albret, Sicard 8c Begon de la Rivière, Guillaume Botiiis ou de Loubens^, 8c quelques autres chevaliers au nombre de quatorze. Cette troupe s'étant mise en marche en rencontra une autre de soixante Turcs ou Arabes qui emmenoient quelques-uns de nos prisonniers 8c cinq cents pièces de bétail. Malgré l'inégalité du nombre, les chrétiens attaquèrent les infidèles, en tuèrent six, prirent autant de chevaux 8c leur enlevèrent leur butin qu'ils amenèrent au camp. Un autre jour, Raimond Pelet 8c le vicomte de Turenne, ayant été détachés avec cent cavaliers 8c deux cents hommes de pied, s'avancèrent jusques à Antarados ou Tortose, ville située sur la côte de la Méditerranée, à vingt milles d'Archos, 8c l'assié- Éd. oriein. gèrent. Les habitans se défendirent d'abord avec beaucoup de valeur j mais la crainte les ayant saisis durant la nuit, ils abandonnèrent la place dont Raimond Pelet s'empara le lendemain} il y trouva beaucoup de vivres qui servirent à ravitailler l'armée.

' Arka, petite ville à douze milles au nord-est la première croisade, dans ses mémoires d'histoire

de Tripoli, assise au pied du Liban, sur une col- orientale j & M. Peyré , Histoire de la première

line abrupte que domine la forteresse de cette ville. croisade, chapitre xxiv & suivants. [E. M.]

" Voyez sur ces événements: De£temery, Récit de * Muséum Ital. Hist. bclli sacri,c. 96.

An 1099

LXXVin. — Les autres princes joignent Raîmond au siège d'Archos. Tancrède tâche de le noircir.

Cependant le duc Godefroy', le comte de Flandres & les autres princes qui étoient demeurés à Antioche, pressés par les croisés qui étoient avec eux, se mirent enfin en chemin le !<='' de mars. Boémond les accompagna jusques à Laodicée Se s'excusa d'aller plus loin , sous prétexte que sa présence étoit nécessaire à Antioche , dont la conservation lui tenoit plus à cœur que la prise de Jérusalem. Les princes étant partis de Laodicée à la tête de vingt-cinq mille croisés qui s'y étoient rassemblés, s'arrêtèrent devant Giblet, ville située sur la côte, entre Antioche & Archos, à deux journées de l'une &c de l'autre, &. entreprirent le siège de cette place. Celui qui en avoit le gouvernement pour le Soudan d'Egypte, à qui elle appartenoit, fit offrir six mille écus d'or à Godefroy s'il vouloit lever le siège 5 mais ce duc refusa généreusement cette offre. On prétend que le même gouverneur envoya secrètement alors à Raimond pour lui en faire une semblable, s'il vouloit engager les croisés à se retirer. On ajoute que ce comte se laissa tenter à la vue de cette somme , qu'il dépêcha aussitôt l'évêque d'Albara au duc de Lorraine & au comte de Flandres pour les prier de marcher incessamment à son secours, à cause qu'il étoit menacé d'une armée formidable de Persans prêts à fondre sur lui, & que les princes ayant donné dans ce panneau abandonnèrent le siège de Giblet pour l'aller joindre. Mais on ne fonde cette accusation que sur un bruit incertain^ j voici ce qui vraisemblablement peut y avoir donné occasion.

Nous apprenons de l'historien ^ de Raimond , témoin oculaire, 8c de celui du duc Godefroy ^^ qui n'est pas suspect, que ce comte avoit donné cinq mille sols 8c deux chevaux arabes à Tancrède pour l'engager à son service jusqu'à Jérusalem 5 que ce dernier, qui étoit neveu de Boémond , ennemi juré de Raimond , 8i. qui avoit eu déjà quelques démêlés avec lui , le quitta au siège d'Archos, sous prétexte qu'il ne le payoit pas assez à proportion de ses services & du monde qu'il avoit avec lui ; qu'il alla au devant du duc Godefroy, lui promit fidélité y le prévint contre le comte de Toulouse, qu'il accusa d'avoir reçu la somme dont on a parlé du gouverneur de Giblet afin d'engager les croisés à lever le siège, &» quil fit^ depuis tout le mal qu'il put à ce prince, à ses domestiques b à ses troupes, pour se venger de lui. Tancrède, que le premier historien traite de brouillon, aura donc formé de lui-même cette accusation; 8c comme les princes ne virent pas paroître l'armée de Perse dont Raimond se disoit menacé, cela aura suffi pour le rendre criminel aux yeux de ses ennemis 8c de quelques historiens postérieurs qui n'ont pas assez examiné ce fait.

' Raimond d'Agiles, édition Bongnrs, p. 170. — " Ut dicitur^ Guillaume de Tyr, 1. 7, c. 17.

Guillaume de Tyr, 1. 2, c. 12. — Gilon, de Expe- ^ Raimond d'Agiles, p. 170.

d'itione Hicrosolimitana, 1. 6. — Albert d'Aix, 1. 5, ^ Albert d'Aix, 1. 5, c. 35 & suiv

c. 35 & suiv. ^ Iliid,

' An 1099

Nous ne voudrions pas nier cependant que Raimond, voyant la longueur du siège d'Archos 8c souhaitant de le terminer au plus tôt pour continuer ensuite le voyage de Jérusalem, n'ait fait courir le bruit d'une prochaine irruption des infidèles, dans le dessein d'engager par là les autres princes à marcher incessamment à son secours : ou plutôt on doit attribuer, avec l'historien ' du comte de Toulouse, le bruit qui courut de cette prochaine irruption, à la garnison d'Archos &. aux Sarrasins du voisinage qui l'inventèrent exprès pour obliger les croisés à se retirer. Il est certain d'ailleurs que le duc Godefroy 8c le comte de Flandres, avant que de se retirer de devant Giblet, firent un traité^ très-avantageux avec le gouverneur de cette place, qui leur donna une grosse somme èi leur fit divers présens pour les obliger à lever le siège.

Les princes, que Tancrède avoit extrêmement ^ prévenus contre le comte de Toulouse, étant arrivés à Archos, refusèrent de prendre part "aux travaux du siège, ne voulurent avoir aucune communication avec ce comte 8c campèrent en particulier à deux milles de son camp. Raimond, surpris de leur conduite, employa toute sorte de moyens pour les ramener 8c fit tant par ses discours, ses caresses 8c ses présens, qu'enfin il leur fit entendre raison 8c se réconcilia avec eux, excepté avec Tancrède. Ses richesses 8c les dépouilles que lui 8c ses troupes t'u°p!^'?8. avoient remportées sur les infidèles leur'^ donnèrent cependant quelque jalousie, 8c animés par Tancrède, qui ne cessoit de brouiller 8c de semer la discorde, ils résolurent de s'enrichir à leur tour. Dans ce dessein ils envoyèrent des lettres dans toutes les villes voisines occupées par les infidèles, 8c chacun se disant maître de l'armée chrétienne, ils extorquèrent diverses contributions 8c menacèrent le gouverneur de Giblet d'aller reprendre le siège de cette place 5 ce qui engagea cet émir à leur envoyer encore cinq mille écus d'or 8c divers présens pour les détourner de cette entreprise.

LXXIX. — Pierre Barthélemi s'expose à l'épreuve du feu pour soutenir la vérité de l'invention de la lance de Notre-Seigneur.

Il s'éleva quelque temps après une dispute qui causa une nouvelle division parmi les croisés. Arnoul, chapelain du duc de Normandie, homme de lettres, mais de mauvaises mœurs, publioit partout que la lance qu'on prétendoit avoir trouvée à Antioche n'étoit rien moins que celle qui avoit percé le côté de Notre-Seigneur 5 que ce n'étoit qu'une supercherie du comte de Toulouse qui cherchoit à s'enrichir par les offrandes que les peuples faisoient en l'honneur de cette relique. Pierre Barthélemi, qui l'avoit trouvée, appuyé des chapelains du comte, offrit alors pour en soutenir la vérité de s'exposer^ à l'épreuve du feu. Il jeûna pendant trois jours, 8c les évêques ayant béni, le vendredi saint

' Raimond d'Agiles, p. i65. ^ Guillaume de Tyr, 1. 2, c. 12. — Albert d'Aix,

'Tudebode, 1. 5, p. 808. — Robert le Moine, 1. 5, c. 35 & suiv. 1. 8 Si suiv. ^ Raimond d'Agiles, p. 1 65.

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8 d'avril de l'an 1099, un grand bûcher qu'on avoit préparé au milieu du camp d'Archos, ils y mirent le feu. Barthélemi passa ensuite au travers des brasiers, n'ayant que la chemise sur le corps Se la lance dans ses mains, en présence de toute l'armée attentive à ce spectacle. Au sortir de cette épreuve tout le peuple se jeta sur lui par dévotion, & il fallut que Pvaimond Pelet se mît à la tête de plusieurs chevaliers pour écarter la foule &. empêcher qu'on ne l'étouffât, tant on avoit d'empressement à lui témoigner sa vénération. Comme cet ecclésiastique mourut douze jours après, les uns attribuèrent sa mort à l'action du feu, 8c les autres aux diverses meurtrissures que lui avoit faites la grande foule du peuple qui s'étoit jetée sur lui après son épreuve : ainsi un chacun persista dans son sentiment. Se les esprits demeurèrent toujours partagés sur la vérité de cette relique. Un auteur', partisan de Boémond Se de Tancrède, ennemis du comte de Toulouse, ajoute que celui-ci Se les Provençaux indignés contre le prêtre Arnoul, qui par ses discours avoit donné occasion à cette épreuve , cherchèrent à venger sur lui la mort de Pierre Barthélemi, Se qu'ils le poursuivirent jusque dans la tente du duc de Normandie qui le mit à couvert de leur fureur : mais cet auteur donne assez à entendre que le véritable motif qui engagea Arnoul à s'élever contre la vérité de la lance fut la jalousie qu'il conçut de ce qu'elle procuroit diverses offrandes à la chapelle du comte de Toulouse ; car il ajoute que pour les détourner en sa faveur, ce prêtre fit fabriquer une image d'or de Notre-Seigneur qu'il exposa à la dévotion des croisés. Raimond conserva précieusement depuis cette lance j il la porta toujours avec lui. Se le commun des croisés, de même que l'empereur Alexis^, eurent toujours pour elle un très-grand respect. Au reste, un ancien auteur^ impartial atteste que Raimond employoit en aumônes les offrandes qu'on faisoit par dévotion à cette relique. Se qu'il la perdit enfin, on ne sait par quel accident.

L/XXX. — Raimond lève le siège d'Archos malgré lui, 6* part avec les autres

princes pour Jérusalem.

L'empereur Alexis envoya vers Pâques des ambassadeurs aux princes occupés au siège "^ d'Archos, pour se plaindre de ce qu'à son préjudice ils avoient cédé la ville d'Antioche à Boémond, contre la teneur du serment qu'ils lui avoient prêté Se du traité qu'ils avoient conclu avec lui. Il les prioit en même temps de l'attendre avant que de marcher vers Jérusalem, leur promettant de les aller joindre à la Saint-Jean. Les princes s'étant assemblés pour délibérer là-dessus, les avis furent partagés. La plupart, voyant qu'on se consumoit inutilement depuis trois mois au siège d'Archos, déclarèrent qu'il falloit le lever

' Gesta Tancredi, c. 109 & seq. ^ Raimond d'Agiles, p. 170 & sulv. — Giiillaumî

^ Orderic Vital, ad nnn 1 099. de Tyr, 1. 7, c. 2 1 & suiv. — Albert d'Aix, 1. 5, c. 36

3 Foucher de Chartres, Hist. H'icrosol. 1. 1, c. 10. & suiv. — Guibert de Nogent, Hist. Hicrosol. 1. 7.

An lopy

8c partir incessamment pour Jérusalem. Le comte de Toulouse, soutenu de quelques autres, pour s'épargner la honte d'abandonner cette entreprise qu'il étoit de son honneur de terminer, vouloit au contraire qu'on attendît l'empereur, &. il fit tout au monde pour engager les autres princes à continuer le siège. Ils se rendirent à sa demande pour quelque temps, mais enfin le duc Godefroy, le comte de Flandres 81 Tancrède, las d'attendre, mirent le feu à leur camp 8t partirent suivis de leurs troupes, d'une partie de celles de Raimond, /-J: °'''p'"- 8c des propres domestiques de ce prince, ennuyés de la longueur du siège. Le comte se voyant par là hors d'état de le poursuivre fut obligé de décamper luimême 8c de se joindre au reste de l'armée.

Les croisés prirent le chemin de la mer 8c passèrent auprès de Tripoli. A leur arrivée dans le voisinage Raimond tâcha, soit par présens, soit par caresses, de porter les princes à entreprendre le siège de cette ville ; mais pas un ne voulut l'écouter, ce qui le mit de fort mauvaise humeur 8c le rendit incommode à tous ses domestiques. Les princes aimèrent mieux composer avec le gouverneur, qui pour les engager à le laisser en paix leur compta quinze mille besans d'or, leur fit divers présens, accorda la liberté à trois cents esclaves chrétiens qu'il avoit dans sa ville, 8c pourvut abondamment l'armée de vivres durant trois jours qu'elle campa devant la place.

LXXXL — Siège ^ prise de Jérusalem. — La tour de David se rend à Raimond qui en prend possession.

L'armée chrétienne' arriva devant Jérusalem le 7 de juin de l'an 1099. Elle étoit composée d'environ quarante mille personnes tant hommes que femmes, parmi lesquels il n'y avoit qu'environ quinze cents chevaliers 8c vingt mille fantassins. Tout le reste étoit une populace sans armes. La garnison étoit pour le moins aussi forte. On ne put faire la circonvallation que de la moitié des murailles dont on partagea l'attaque. Le comte Raimond prit d'abord son quartier vers le couchant, depuis la tour angulaire jusques à la porte occidentale : il en changea bientôt après 8c se posta vers le midi^, sur la montagne, entre la ville 8c l'église de Sion. Il choisit préférablement ce poste, tant parce que l'attaque du côté du couchant étoit plus difficile, que par un esprit de religion, pour mettre cette église à couvert des insultes des ennemis. Plusieurs des principaux officiers de son armée qui désapprouvoient ce changement refusèrent de le suivre 8c demeurèrent dans le premier quartier 5 en sorte qu'il fut obligé de prendre quelques troupes à sa solde pour fortifier son camp. Raimond Pelet , le vicomte de Turenne 8c quelques autres chevaliers qu'il

' Guillaume de Tyr, 1. 8. — Raimond d'Agiles, — Robert le Moine, Historla Hierosolim. 1. 9. —

p. 74 & suiv. — Tudebode, 1. 5. — Gilon, De cxpe- Albert d'Aix, 1. 6. ditione Hierotolim. 1. 6. — Guibert de Nogent, 1. 7. ' Voyez tome IV, Note XLIII, n. 6.

' 53o HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XV.

An 1099

détacha le troisième jour du siège pour aller battre la campagne, rencontrèrent trois cents Arabes, les défirent 5c leur enlevèrent trente chevaux.

Le comte de Toulouse vouloit qu'on brusquât l'assaut dès le commencement du siège, &. il engagea les autres princes à l'entreprendre. Dans ce dessein on travailla toute la nuit, 8c le lendemain 1 1 de juin, les soldats ayant fait la tortue avec leurs boucliers, on tenta l'escalade. On avoit déjà gagné l'avant-mur. Se plusieurs étoient déjà montés sur la muraille intérieure à neuf heures du matin malgré la défense des assiégés, lorsqu'on manqua d'échelles, ce qui fit abandonner l'entreprise 8c résoudre les princes à faire construire des machines pour abattre les murailles. Toute l'armée s'employa avec beaucoup d'ardeur à ce travail. Comme la dépense en étoit fort grande, le comte de Toulouse qui étoit le plus riche de tous les croisés y employa volontiers ses trésors, 8c au lieu que les autres princes faisoient dés collectes sur le peuple pour payer leurs ouvriers, il fournit non-seulement au salaire des siens de son propre fonds, mais il soudoya encore un grand nombre de chevaliers qui étoient dans l'indigence, 8c n'épargna rien pour avancer les travaux.

Neuf vaisseaux génois étant arrivés au port de Joppe pour venir au secours des croisés, eurent besoin d'un détachement de l'armée pour favoriser leur débarquement. Raimond fit partir aussitôt, à la prière des princes, Galdemar Campinelle avec trente cavaliers 8c autant de fantassins, 8c le fit suivre par Raimond Pelet, Guillaume de Sabran, 8c Raimond, vicomte de Turenne, à la tête de cinquante autres cavaliers. Ces derniers s'étant avancés trouvèrent que Galdemar étoit aux prises avec un corps de six à sept cents infidèles qui l'avoient attaqué du côté de Rama, lui avoient déjà tué Richard de Montmerle, jeune chevalier de réputation, trois autres chevaliers 8c la plus grande partie de son infanterie. Le reste se défendoit cependant encore avec beaucoup de bravoure 8c vendoit chèrement sa vie, lorsque Raimond Pelet 8c Guillaume de Sabran donnèrent sur les ennemis avec tant de fureur qu'ils en laissèrent deux cents sur la place, poursuivirent les autres pendant quatre milles 8c leur prirent cent chevaux qu'ils envoyèrent au camp. Guillaume de Trêves, chevalier, eut Éd. orig^'^i^ aussi le malheur de périr dans cette action. Le détachement joignit ensuite sanG obstacles les Génois au port de Joppe.

Ceux-ci ayant négligé de veiller à leur sûreté furent attaqués pendant la nuit par une flotte d'Egypte qui s'étoit cachée au port d'Ascalon, 8c obligés d'abandonner leurs vaisseaux; ils eurent cependant le temps d'en retirer les voiles, les cordages, les agrès 8c divers instrumens de fer dont ils avoient fait provision pour le siège. Ils apportèrent le tout au camp, ce qui joint à un grand nombre d'ouvriers 8c de charpentiers qui se trouvoit parmi eux fut d'un grand secours pour avancer les travaux du comte de Toulouse, lequel prit tous les Génois à sa solde. Gaston de Béarn, qu'un historien contemporain ' qualifie prince très-nohle, fut choisi par les ducs de Lorraine 8c de Normandie 8c le

' Raimond d'Agiles, p. 177,

comte de Flandres pour présider à la construction des machines de leur attaque, à cause de son habileté, de sa probité Se de la supériorité de son génie. Le comte Raimond donna de son côté l'intendance des siennes à 1 evêque d'Albara & à Guillaume Richau, qui employèrent divers esclaves sarrasins au transport du bois nécessaire.

Enfin, après un travail de près d'un mois, toutes les machines étant disposées, on prit jour pour l'assaut. Comme il régnoit cependant encore beaucoup d'animosité entre le comte de Toulouse & Tancrède & entre quelques autres des principaux, les évêques, les princes 8c tout le peuple voulurent auparavant que chacun se réconciliât avec ses ennemis. Un prêtre alla trouver alors Guillaume-Hugues de Monteil, frère du feu évêque du Puy, Isnard, comte de Die, son seigneur, & quelques-uns des clercs, pour leur annoncer que ce prélat lui étant apparu, ordonnoit à toute l'armée de jeûner, 8c de faire en procession, nu-pieds, le tour de Jérusalem, avec promesse qu'on prendroit la ville au bout de neuf jours. Sur cet avis les princes s'assemblent 8c indiquent une procession solennelle pour le vendredi suivant. Le jour arrivé, les troupes quittent leurs chaussures, se mettent en prières 8c vont, précédées du clergé, à la montagne des Oliviers, où après une exhortation de Pierre l'Ermite, 8c d'Arnoul, chapelain du duc de Normandie, tous les princes se réconcilièrent 8c s'embrassèrent. La procession, qui se termina à l'église de Sion, finie, tout le monde se sépara.

Le jeudi 14 de juillet, les princes ayant fait approcher les machines des murailles de Jérusalem donnèrent l'assaut en trois endroits différens. Le comte Raimond, qui commandoit l'attaque du midi, fit agir la sienne. Il avoit heureusement fait combler en trois jours 8c deux nuits un grand fossé qui se trouvoit entre le camp 8c la ville, 8c pour accélérer le travail, il avoit donné un denier, somme alors assez considérable, à tous ceux qui chaque fois y jetoient trois pierres. La machine que ce comte avoit fait construire consistoit, ainsi que celles des autres chefs, en une grande tour carrée, de bois 8c de charpente, au haut de laquelle on avoit placé un pont-levis qu'on pouvoit abattre aisément sur la muraille. L'attaque 8c la défense furent également vives 8c durèrent depuis le matin jusques à la nuit qui sépara les combattans. Le lendemain, vendredi i5 de juillet, l'assaut recommença de grand matin 8c fut poussé avec une égale fureur jusque vers une heure après-midi , que les efforts des assiégeans commencèrent à se ralentir. Ils étoient résolus de retirer leurs machines déjà entièrement délabrées, lorsque le duc Godefroy qui commandoit l'attaque du septentrion ranima le courage des siens en les assurant qu'il avoit vu un cavalier armé, tout resplendissant de lumière, sur le mont Olivet, lequel lui faisoit signe de continuer l'attaque. Le comte de Toulouse ayant déclaré dans le même temps à ses troupes qu'il avoit vu la même chose, les croisés reprennent une nouvelle ardeur, 8c après une heure de combat, Godefroy, ayant franchi le fossé 8c abattu la muraille extérieure, applique sa machine au mur intérieur 8c fait abattre le pont-levis 5 il écarte les ennemis 8c entre dans Jérusalem à trois heures après-midi, suivi du comte de Flandres, du duc de Normandie, de Tan-

An I Ofjp

An io9(;

crède, Gaston de Béarn , Gérard de Roussillon, Raimbaud d'Orange, Sec. Godefroy dépêcha aussitôt trois courriers consécutifs au comte de Toulouse pour lui apprendre le succès de son entreprise. Celui-ci les voyant venir à bride abattue par le mont Olivet, Si. se doutant d ailleurs de ce qui se passoit dans la uu,p!32i ville par les cris qu'il entendoit, dit alors à ses soldats : Çu" attendons-nous, voilà déjà les François dans Jérusalem? A ces paroles ses troupes ne pouvant se servir de leur machine, dont la partie supérieure avoit été brûlée ou brisée par les infidèles, prennent des échelles & les attachent à la muraille qu'ils escaladent l'épée à la main. Pvaimond monte des premiers, suivi d'Isnard, comte de Die, de Raimond Pelet, de Guillaume de Sabran, de l'évêque d'Albara & de plusieurs autres seigneurs, qui après avoir écarté les ennemis ouvrent aussitôt la porte du midi au reste de l'armée, qui fait main basse sur tout ce qui se présente. Godefroy en faisoit autant de l'autre côté; en sorte que la ville fut remplie d'horreur & de carnage ', 8c mise au pillage.

Le tumulte étant cessé, les princes donnèrent ordre à la garde de la ville, & après s'être lavés du sang dont ils étoient couverts & avoir changé d'habits, ils allèrent nu-pieds, suivis de toute l'armée, visiter le Saint-Sépulcre 8c les autres lieux saints, où ils rendirent grâces à Dieu de leur victoire. L'émir Guinimond qui commandoit dans la tour de David, où son neveu 8c les principaux de la ville s'étoient réfugiés, se voyant hors d'état de résister, demanda aussitôt à capituler 8c remit le château qui servoit de citadelle à la ville au comte de Toulouse, à condition que ce prince feroit conduire sûrement tous ceux qui étoient dedans, avec tous leurs effets, jusques à Ascalon, ce qu'il exécuta fidèlement. L'historien ^ de Godefroy prétend que Raimond, poussé par un esprit d'avarice, reçut pour cela une grosse somme 8c qu'il s'appropria les dépouilles du château : mais tous les autres auteurs du temps qui ont écrit l'histoire sainte ne disent rien de cette circonstance 8c font entendre le contraire. D'un autre côté un grand nombre d'infidèles, tant hommes que femmes 8c enfans, s'étant réfugiés dans le temple de Salomon , Tancrède 8c Gaston de Béarn leur envoyèrent leurs drapeaux pour marque qu'ils les mettoient sous leur sauvegarde : mais le premier les fit égorger le lendemain, après s'être enrichi des dépouilles du temple, dont il céda cependant ensuite la meilleure partie au duc Godefroy.

' Une partie des musulmans était réfugiée dans dépassait soixante-dix mille. Abou'lfaradj (Chron,

le temple de Jérusalem. Mathieu d'Edesse estime le Syr. p. 282), dit également que soixante-dix mille

nombre de ceux qui y furent égorgés par les trou- Arabes reçurent la mort dans le temple. Voyez sur

pes de Godefroy à soixante-cinq mille 5 mais ce ce point les notes de M. Dulaurier, dans son édi-

nombre diffère beaucoup, selon les auteurs. Guil- tion de la Chronique de Mathieu d'Edesse ; Defre-

laume de Tyr (VII, xxi) le porte à dix mille, sans mery, Récit de la première croisade, dans ses Mé-

compter ceux qui périrent dans les rues & sur les moires d'Histoire orientale; & Payré, Histoire de la.

places publiques & que l'on supposait avoir égalé ce première croisade. [E. M.]

nombre. Ibn-Alathir & Aboulfeda se rapprochent * Albert d'Aix, 1. 6, c. 2C. de l'historien arménien &. affirment que ce chiffre

HISTOIRE GENERALE DE LANGUEDOC. LIV. XV. r)33 "T

An lopp

LXXXII. — Raîmond de Saint-Gilles refuse la couronne de Jérusalem. — Il est obligé de remettre la tour de David à Godefroy qui est élu roi.

Huit jours ' après, les princes s'assemblèrent pour élire un d'entre eux roi de Jérusalem. Les services importans que Raimond, comte de Toulouse 8c de Saint-Gilles, avoit déjà rendus 8c les grandes dépenses qu'il avoit faites durant le cours de l'expédition firent que la plupart lui offrirent la couronne de Jérusalem avec la garde du Saint-Sépulcre; mais il déclara quil étoit très-éloigné de prendre le titre de roi dans cette ville, & que si quelque autre vouloit Vaccepter, il le lui céderoit volontiers. « Il refusa généreusement cet honneur, non « pas tant, ajoute un auteur^ contemporain, parce qu'il étoit déjà dans l'âge (' 8c qu'il avoit perdu un œil, que par modestie; car il étoit très-capable de c( remplir les fonctions de la royauté, s'étant rendu très-recommandable par (( ses exploits 8c par ses vertus. » Les princes, sur son refus, ne le pressèrent pas davantage ; ce qu'on attribue à quelques-uns de ses domestiques 8c de ses vassaux qui, souhaitant de revoir leur patrie 8c craignant qu'il ne s'établît pour toujours en Orient, firent courir le bruit, contre leur propre conscience, qu'il avoit résolu de repasser la mer, 8c lui supposèrent divers défauts pour le faire exclure de la couronne ; mais l'événement fit bien voir, ajoute un autre ancien historien 3, qu'il n'avoit pas le dessein qu'on lui prêtoit, car il demeura dans la Terre-Sainte jusques à la fin de ses jours, 8c préféra une vie pauvre 8c errante dans une terre étrangère, aux commodités 8c à l'abondance dont il auroit pu jouir dans ses États.

Godefroy, duc de la basse Lorraine, fut élu roi de Jérusalem au refus de Raimond ; mais par un sentiment d'humilité dont ses successeurs crurent pouvoir se dispenser, il s'abstint '^ d'en prendre le titre. Il demanda aussitôt à Raimond qu'il lui remît la tour de David, ce que celui-ci refusa, sous prétexte qu'il vouloit demeurer à Jérusalem jusques après Pâques 8c qu'il étoit bien aise d'y être d'une manière convenable à son rang 8c à ses services. Godefroy répliqua qu'il renonceroit plutôt au royaume 8c s'en retourneroit en Occident, que de le laisser maître de ce château. Le duc de Normandie 8c le comte de Flandres se déclarèrent ouvertement en faveur de Godefrov, 8c plusieurs même d'entre les éd. oricin.

. . '' . t. II, p.322.

officiers de l'armée de Raimond qui espéroient de repasser la mer avec lui aussitôt qu'il auroit remis la tour de David; en sorte, dit un témoin ^ oculaire, que les Provençaux plus touchés de leurs propres intérêts que de la gloire de leur seigneur, se déclarèrent en cette occasion contre lui. Raimond se voyant abandonné de ses amis 8c de ses vassaux offrit de se soumettre à un jugement

' Raimond d'Agiles, p. 179 & suiv. — Albert ^ Guillaume de Tyr, 1. 9, c. 1.

d'Aix , 1. 6. — Robert le Moine, 1. 9. — Guibert ^ Voyez du Cange, Notae in Alex'taJ, p. 370 &

de Nogent, 1. 7, c. 1 1 8c suiv. — Orderic Vital, seq. 1. 9. — Guillaume de Tyr, 1. 9, c. i & suiv. '" Raimond d'Agiles, p. 179 & suiv.

" Guibert de Nogent, 1. 7, c. 11 8t suiv.

An 1 095

solennel. En attendant il mit en séquestre la garde de la tour qu'il donna à l'évêque d'Albara j mais ce prélat, sans attendre le jugement, la remit aussitôt à Godefroy, ce qui donna lieu de le soupçonner de trahison j il s'excusa sur ce qu'il y avoit été forcé par ce dernier.

LXXXin. — Voyage de Raîmond au Jourdain. — Ses exploits à la

bataille d'Ascalon.

Le comte de Toulouse, indigné de ce procédé, s'en plaignit hautement 8c accusa d'ingratitude &. ses propres vassaux 8c les princes, qu'il avoit également comblés de bienfaits. Enfin croyant ne pouvoir plus demeurer avec honneur à Jérusalem, il prit le parti d'aller à Jéricho, 8c de là au Jourdain, où conformément à une prétendue révélation que Pierre Barthélemi , qui avoit découvert la lance de Notre-Seigneur, lui avoit autrefois communiquée, il se mit sur un radeau, quitta ses habits 8c se plongea dans l'eau, 8c après que ses gens eurent exhorté publiquement tout le peuple qui étoit présent à prier pour la conservation de sa vie 8c de celle des autres princes, il prit une chemise 8c des braies neuves. Il revint ensuite à Jérusalem; mais ne pouvant surmonter le chagrin d'avoir été obligé malgré lui de rendre la tour de David, il se disposa à quitter incessamment cette ville 8c à se retirer avec toutes ses troupes.

Sur ces entrefaites on vint avertir le roi que le Soudan d'Egypte, sur qui les croisés avoient pris Jérusalem, faisoit marcher une armée formidable, dans le dessein de reprendre cette ville 8c les autres conquêtes des chrétiens, 8c que cette armée étoit déjà arrivée à Ascalon à une journée 8c demie de Jérusalem. Godefroy, suivi du comte de Flandres, monta aussitôt à cheval 8c s'avança jusques à Rama, où s'étant assuré par lui-même de la vérité du fait, il en donna avis aux princes qui étoient restés à Jérusalem 8c les pria de venir sans tarder à son secours. Le comte de Toulouse 8c le duc de Normandie s'imaginant que c'étoit une feinte de la part de ce prince, firent d'abord difficulté de marcher, 8c si nous en croyons l'bistorien ' de Godefroy, le premier ne le refusa que pour se venger : mais il est certain que Raimond se mit en marche avec le duc de Normandie dès qu'ils furent certains, par des exprès qu'ils dépêchèrent, que les infidèles étoient en effet à Ascalon. Tous les princes ayant donc accouru à la tête de leurs troupes, joignirent Godefroy à Ibelin, dans la plaine des Philistins. On ne fait monter communément leur armée qu'à douze cents chevaux 8c neuf mille fantassins. D'autres^ prétendent qu'elle étoit composée de cinq mille hommes de cavalerie 8c de quinze mille d'infanterie. Quoi qu'il en soit, elle se rangea sur trois lignes, dont chacune étoit subdivisée en trois corps. Godefroy commandoit la gauche 8c le comte de Toulouse la droite qui s'étendoit vers la mer 8c les jardins d'Ascalon. Le duc de Normandie, le comte de Flandres, Tancrède 8c Gaston de Béarn occupoient le centre j l'infanterie soutenue par la

' Albert d'Aix, 1. 6, c, 42. ' Martène, Thésaurus Anecd. t. 1, p. 283.

cavalerie marchoit la première. L'armée s'avança en cet ordre, le vendredi I 2 d'août, jusques à un mille d'Ascalon où les ennemis étoient campés, & on en ^ vint aussitôt aux mains. Les chrétiens firent une horrible boucherie des infidèles, qui ne pouvant soutenir le choc prirent enfin la fuite. Le comte de Toulouse fit surtout des ' prodiges de valeur dans cette occasion j il poussa les ennemis jusques au bord de la mer, où plus de trois mille se précipitèrent pour éviter sa fureur. Il mena les autres jusques auprès d'Ascalon, dont les habitans fermèrent les portes pour ne pas recevoir chez eux en même temps 8c leurs amis & leurs ennemis. Il se mit ensuite à la poursuite des fuyards & fit main basse sur tous ceux qu'il put rencontrer. Les croisés demeurèrent ainsi les maîtres du champ de bataille Se du camp des infidèles, où ils firent un butin immense. On fait monter ^ la perte de ces derniers à cent mille hommes ^.

LXXXIV. — Godefroy refuse de céder la ville d'Ascalon à Raîmond. — Brou'illerie entre ces deux princes à cette occasion ^ leur réconciliation.

Après une si mémorable victoire, Raimond envoya à Ascalon"^ un Turc qui s'étoit fait baptiser sous le nom de Boémond, sous prétexte de faire des propositions d'amitié au général des infidèles, mais en effet pour examiner sa contenance 8c savoir s'il étoit dans le dessein d'en venir à un nouveau combat. L'historien 5 de Godefroy donne un autre motif à cette députation : il prétend ,^j'j ''!^'%'',2 que ce roi ayant assiégé Ascalon aussitôt après la défaite des infidèles, la ville étoit déjà sur le point de se rendre, lorsque le comte Raimond, par un esprit de jalousie 8c de vengeance, envoya secrètement la nuit exhorter les habitans à tenir ferme 8c les avertir que Godefroy n'étoit pas en état de les forcer, attendu que les autres princes ayant accompli leur vœu dévoient retourner incessamment dans leur patrie. Il ajoute que, sur cet avis, les Ascalonites se défendirent avec beaucoup de vigueur, 8c que les princes s'étant retirés à la persuasion du comte de Toulouse, Godefroy, hors d'état de prendre la ville avec sept cents chevaux qui lui restoient, fut obligé de décamper 8c de lever le siège. Mais cet auteur ne rapporte pas fidèlement toutes les circonstances de cette affaire : les voici telles que nous les apprend un historien normand, grave, désintéressé 8c contemporain.

' Ordenc Vital, 1. 9. culbutèrent cent mille hommes dans In mer, où ils

' Martène, Thésaurus Anecd. t. i , p. 283. furent engloutis, les autres furent exterminés ou

' Mathieu d'Edesse dit que l'armée d'Egyptiens mis en fuite. Ce roi d'Egypte qui fut défait ainsi à

qui venait pour reprendre Jérusalem s'élevait à la bataille d'Ascalon s'appelait El-Afdhal & il était

trois cent raille hommes, & qu'elle rencontra les général en chef des Egyptiens. Suivant les chroni-

Francs non loin de l'Océan, Dès que le roi d'Egypte queurs occidentaux qui indiquent le samedi 1 2 août

les eut aperçus, il donna l'ordre aux siens de les comme date de cette bataille, la perte des infidèles

attaquer. Les Francs s'élancèrent aussitôt, & char- ne fut pas aussi considérable. [E. M.J géant les Egyptiens, les mirent en déroute. Ils ■• Raimond d'Agiles, p. lyç&suiv.

repoussèrent si vigoureusement l'ennemi qu'ils ^ Albert d'Aix, 1. 6, c. 5i & suiv.

An 1099

« Les Ascalonites, dit cet auteur', voyant la fureur avec laquelle le comte Raimond combattoit sous les murs de leur ville le jour de la bataille, 5c craignant de subir le sort des autres villes que les chrétiens avoient soumises, lui envoyèrent demander son étendard pour l'arborer sur leurs murailles; avec promesse de se rendre à lui, tant parce qu'il étoit plus à portée que les autres princes & qu'il paroissoit le plus formidable, que parce qu'ils savoient la droiture avec laquelle il en avoit agi avec le gouverneur de la garnison de la tour de David qu'il avoit sauvé. Sur leur demande Raimond leur envoya son porte-enseigne ; 8c après avoir tué ou mis en fuite tous ( ceux qui étoient hors d'Ascalon , il assembla ses compairs {compares) qui t étoient de retour du combat. Se leur dit : Voici, grâces à Dieu, une victoire complète, 6* les Ascalonites extrêmement pressés dans leur ville nous en ou- ( vrent pour ainsi dire les portes : ils ont envoyé demander mon drapeau, 6' ils i se soumettent à moi, si vous voule-:^ hien. y consentir. Godefroy répondit : A ( Dieu ne plaise que j'accorde le domaine d'Ascalon à personne ^ mais je vais Vassiéger moi-même 6* le soumettre à ma domination : il est voisin de Jérusalem 6* il convient qu'il dépende de celui qui commande dans cette ville. \.,e duc de Normandie, le comte de Flandres 8c les autres princes dirent alors à Godefroy : Aucun d'entre nous n'ignore que le comte de Saint-Gilles a abandonné volontairement pour l'amour de Dieu de très-grands, 6' trèsriches domaines. S'il a donc résolu de continuer avec persévérance l'expédition qu'il a commencée, ^ de défendre la sainte cité qu'il a attaquée avec tant de valeur pour la gagner à Dieu, vous deve-:^ lui offrir avec plaisir une ville .( dont vous n'êtes pas encore le maître 6" qu'il demande : car comme nous allons nous retirer, il vous sera sans doute d'un grand secours, soit par son conseil, soit par la force de son hras. En prenant possession de cette ville, il a asse-^ de générosité pour la soumettre en même temps à Votre Majesté, 6* il vous sera infiniment avantageux d'en recevoir l'hommage d'un héros qui sera toujours prêt à combattre pour vous. Ce discours ne fit aucune impression sur Godefroy, 8c Raimond, voyant son obstination à refuser la demande des princes, se retira en colère 5c fit dire aux Ascalonites de se défendre. Godefroy assiégea leur ville, mais tous les généraux indignés de son procédé 5c d'ailleurs extrêmement fatigués de la campagne, décampèrent, ce qui l'obligea à lever le siège. Mais, ô honte éternelle ! s'écrie cet historien, ni Godefroy, ni ses successeurs n'ont pu encore subjuguer cette métropole des Philistins, 8c les rois de Jérusalem ont perdu plus de cent mille hommes dans cette entreprise sans compter une infinité d'autres pertes. C'est ainsi qu'est récompensée une ambition insatiable. Si le roi Godefroy eût eu une véritable charité 5c qu'il eût aimé son prochain comme lui-même, suivant la loi de Dieu, il auroit pu obtenir ce jour-là, même sans coup férir, une c importante place qui ouvroit le passage aux chrétiens jusques à Babylone.

' Orderic Vital, 1. 9, p. ySp St seq.

' An lopp

« (c'est-à-dire jusques au Caire). Je loue beaucoup ce prince, mais, ainsi que le « dit S. Paul aux Corinthiens, je ne le loue pas en cela.» Telle fut la véritable issue de cette affaire & la contradiction que Raimond eut à essuyer de la part de Godefroy. Il semble que tous les chefs de la croisade affectèrent de susciter à ce comte, les uns après les autres, des sujets de querelle ou de mortification ; mais sa vertu, supérieure aux événemens, soutint avec fermeté toutes ces traverses t'.'n, p'!'§24. sans se décourager ni perdre de vue l'entreprise à laquelle il s'étoit consacré. Que si on l'accuse d'ambition 8c d'avoir fait ses efforts pour se faire un domaine en Orient, on peut répondre qu'il avoit pour le moins autant de droit à la conquête que Boémond, Tancrède, Godefroy Se Baudouin, qui ne négligèrent aucune occasion, soit d'établir leur domination dans le pays, soit de l'étendre; d'ailleurs Raimond s'étoit obligé par vœu de ne plus repasser en Europe & d'employer le reste de ses jours à faire la guerre aux infidèles, ce que les autres n'avoient pas fait; à quoi, si on ajoute les droits que lui donnoient sa naissance, son âge Se ses exploits, les soins qu'il s'étoit donnés pour la croisade dans laquelle il s'étoit engagé le premier. Se enfin les dépenses immenses qu'il avoit faites pour la réussite de cette entreprise, on conviendra que ce n'étoit pas trop pour lui que de demander pour sa sûreté le domaine d'une simple ville, après avoir abandonné pour Jésus-Christ des provinces entières. Un autre historien' du temps raconte un peu différemment les circonstances de l'affaire d'Ascalon. « Les habitans de cette ville ne se déterminèrent, dit-il, «( à se rendre à Raimond, préférablement à tous les autres chefs, que parce « qu'ayant eu soin de s'informer auparavant des m.archands de Montpellier « qui trafiquoient dans leur port, des mœurs Se des qualités de chacun des <( princes qui étoient à la tête des croisés, ces négocians avoient élevé jusques « aux cieux le mérite Se la bonne foi du comte Se fait un très-grand éloge de « sa personne. Les Ascalonites, continue-t-il, exigèrent de Raimond un « serment par lequel il s'engagea de ne pas livrer cette ville aux chrétiens, « supposé qu'il ne voulût ou ne pût la conserver. Cette condition fit mur- (c murer les chefs, qui demandoient qu'Ascalon fût uni au domaine du roi « Godefroy, parce que sans cela les Etats de ce prince auroient été réduits à « fort peu de chose, 5c que cette ville pouvoit lui nuire ou lui servir beaucoup « pour se maintenir sur le trône. Raimond de son côté soutint ses droits avec « beaucoup de douceur. Se comme les princes insistoient là-dessus avec feu, il « détruisit aisément leurs raisons Se répondit entre autres que les uns alloient « retourner dans leurs États d'Occident, après avoir accompli leur vœu. Se que « les autres avoient déjà acquis des domaines considérables en Orient; que <( lui seul, après avoir renoncé par vœu à sa patrie, n'y pouvoit plus retourner; « qu'ayant cédé jusques alors de bonne grâce ses prétentions sur les conquêtes « qui avoient été faites , il croyoit qu'on pouvoit bien lui laisser la ville « d'Ascalon pour la tenir sous la foi du Saint-Sépulcre, Se qu'enfin il avoit

' Guillaume de Malmesbury, 1. 4, c. 2, fol. 85 & suiv.

An loyp

« promis de ne pas la remettre à d'autres. Les princes ne répliquèrent au « comte que par des exclamations : ils le traitèrent d'ambitieux Se de perfide, (c & peu s'en fallut qu'ils n'en vinssent aux mains avec lui. Raimond, sensible (c à ces reproches, s'écarta alors des règles de la justice & de l'équité, & rendit (c les clefs d'Ascalon aux babitansj en sorte que la crainte qu'il eut de faire « un parjure a été cause de l'effusion du sang des chrétiens dans les diffé- « rens sièges qu'ils ont entrepris depuis pour se rendre maîtres de cette ville j <( en quoi ils n'ont pu encore réussir malgré tous leurs efforts. » C'est ainsi que parle un ancien historien anglois. Mais, outre qu'on peut attribuer plus légitimement à l'opiniâtreté de Godefroy l'effusion du sang chrétien qui fut répandu depuis devant Ascalon, Se que la religion du serment excuse assez le comte de Toulouse, il paroît d'ailleurs qu'on doit bien mieux s'en rapportera l'historien normand dont on a déjà parlé, & qui avoit appris très-vraisemblablement toutes les circonstances de cette affaire du duc de Normandie, après le retour de ce prince dans ses États. Ainsi il n'y a pas lieu de douter que ce duc 8c le comte de Flandres ne se soient déclarés dans cette occasion pour Raimond contre Godefroy. Il est certain, en effet, que ces deux princes se retirèrent aussitôt après la bataille d'Ascalon Se qu'ils refusèrent de donner aucun secours à Godefroy pour le siège de cette ville. Un ancien auteur " anonyme prétend enfin que tous les princes Se Godefroy lui-même consentirent de laisser Ascalon à Raimond, à condition qu'il en feroit hommage à ce roi, pour ne pas laisser établir deux souverainetés si voisines Tune de l'autre. t!fi,°p-'325- Raimond rejeta, ajoute-t-il, cette condition Se aima mieux rendre la ville aux Ascalonitesj mais cette circonstance est démentie par tous les autres historiens. Les princes^, après avoir laissé Godefroy au camp d'Ascalon, prirent le long de la côte Se arrivèrent devant Assur ou Antipatride, ville située à quarante milles de Jérusalem vers le couchant. Le comte de Toulouse, comptant que les habitans de cette ville effrayés de la nouvelle défaite des infidèles se rendroient aisément, les assiégea pendant un jour Se une nuit Se employa les menaces Se les caresses pour les engager à le recevoir Se à se soumettre à lui 5 mais ayant appris que Godefroy, après avoir levé le siège d'Ascalon, venoit du même côté, il se retira Se exhorta en partant, à ce qu'on prétend, les habitans d'Assur de se défendre contre ce prince, s'il les assiégeoit , Se de ne pas lui livrer leur ville , n'ayant aucun secours à espérer des autres princes qui étoient résolus de le lui refuser. Il hâta ensuite sa marche Se alla joindre le duc de Normandie, le comte de Flandres Se les autres chefs campés auprès d'une rivière entre Césarée Se la ville de Caïphe. Godefroy arriva peu de temps après devant Assur Se l'assiégea pendant un jour Se une nuit 5 mais les habitans s'étant défendus avec beaucoup de valeur, il leva le siège. Il attribua leur résistance aux avis que le comte Raimond leur avoit donnés Se résolut de s'en venger. Dans cette

Mabillon, Muscum Italicum^ Historia Hierosol. ' Albert d'Aix, 1. 6, c. 5i & suiv. — Martène,

i33. Thésaurus Anecd. t. i, p. 281 8c seq.

HISTOIRE GENERALE DE LANGUEDOC. LIV. XV. r)3(;

vue il marcha enseignes déployées, Se ayant joint le camp des croisés, il se disposoit à attaquer le comte de Toulouse, qui de son côté, averti de ses desseins, s'étoit mis en état de défense , lorsque le comte de Flandres 8t les autres princes s'étant mis entre les deux armées les empêchèrent d'en venir aux mains &. firent tant auprès de ces deux princes qu'ils les obligèrent à se réconcilier. Après leur réconciliation, qui se fit de bonne grâce de part & d'autre, le comte de Flandres, le duc de Normandie 5c le comte de Toulouse déclarèrent à Godefroy qu'ils étoient résolus de se retirer, à quoi celui-ci consentit enfin avec peine. Ils retournèrent avec lui à Jérusalem pour y prendre le reste de leur bagage Se les malades qu'ils y avoient laissés. Ils prirent bientôt après congé de ce prince : ils l'embrassèrent tendrement, 8c lui de son côté leur témoigna beaucoup d'amitié. Ils partirent ensuite avec toutes leurs troupes au nombre d'environ vingt mille hommes, qui portoient des palmes dans leurs mains pour marque de leur victoire.

LXXXV. — Départ de Raîmond de Jérusalem. — Il s'arrête à Laodicée & se réconcilie avec Boémond. — Retour d'une partie des croisés en Occident.

Les trois princes prirent leur route par les mêmes villes où ils avoient passé en allant à Jérusalem, c'est-à-dire par Ptolémaïde , Tyr, Sidon Se Tripoli. Etant arrivés devant Giblet où ils s'arrêtèrent deux jours, ils apprirent que Boémond , prince d'Antioche , par un motif d'avarice 5c d'ambition , avoit assiégé Laodicée sur l'empereur Alexis, 8c qu'il la pressoit vivement. Cette ville, située à six milles d'Antioche, étoit venue au pouvoir de l'empereur de la manière suivante. Durant' le siège de cette dernière ville par les chrétiens, une flotte de pirates, auxquels plusieurs chrétiens flamands et frisons s'étoient joints, débarqua dans la terre de Saint-Gilles, qui étoit du domaine du comte Raimond, 5c s'associa avec un grand nombre de Provençaux, sujets de ce prince. Ces troupes ayant abordé au port de Laodicée, sous la conduite d'un fameux capitaine nommé Winemand de Bologne, attaquèrent cette ville, s'en emparèrent, après avoir fait passer tous les infidèles qui étoient dedans au fil del'épée, 8c la remirent au même Raimond après la prise d'Antioche j mais ce prince, fidèle observateur du serment qu'il avoit fait à l'empereur, la lui céda aussitôt, 8c ce dernier l'avoit toujours conservée depuis. La démarche de Boémond étant donc également injurieuse à l'un 8c à l'autre, les princes lui envoyèrent des ambassadeurs pour le sommer de lever le siège de Laodicée 8c de laisser en paix les Grecs maîtres de cette ville. Boémond reçut très-mal ces envoyés r il leur déclara fièrement qu'il ne décamperoit qu'après la prise de la ville, ce qui fiî résoudre les princes à employer la force pour l'y obliger. Ils n'eurent pas besoin d'y avoir recours. Dacbert, archevêque de Pise, que le pape Pascal II

' Albert d'Aix, 1. 6, c. 5i & suiv.

An 1099

An 1099 T

venoit de nommer son légat dans la Terre Sainte à la place du feu évêque du Puy, se trouvoit alors par hasard au camp de Boémond : ce prélat avoit débarqué depuis peu au port de Laodicée avec une flotte de Pisans 8t de Génois que tAi',p"326. Boémond avoit engagés sous un faux prétexte à l'aider dans le siège de cette place. Le légat n'eut pas plutôt appris l'arrivée des princes auprès de Giblet, qu'il alla en diligence à leur rencontre pour les embrasser; 8c ceux-ci lui ayant fait comprendre l'injustice du procédé de Boémond, il engagea aussitôt les Pisans Se les Génois à l'abandonner. Ce prince, se trouvant par là trop foible pour continuer le siège, fut obligé de le lever malgré lui 8c il décampa pendant la nuit.

Les princes, qui ignoroient sa démarche, s'avancèrent cependant vers son camp en ordre de bataille, dans le dessein de le combattre 8c de le faire repentir de son refus. Ils apprirent à leur arrivée à Laodicée qu'il s'étoit retiré 8c qu'il étoit allé camper à un mille. Ils furent reçus avec joie par les habitans qui leur ouvrirent les portes de la ville où ils prirent leur logement. Le comte tle Toulouse mit aussitôt cinq cents hommes de ses troupes à la garde de la forteresse 8c fit arborer son drapeau, qui étoit très-connu , sur le plus haut de la tour. Il distribua les Gascons dans les autres tours de la ville, 8c le reste des croisés fut logé dans l'enceinte. Les princes demeurèrent quinze jours à Laodicée pour se délasser de leurs fatigues. Pendant leur séjour, ils envoyèrent des députés à Boémond , tant pour lui faire des plaintes de sa conduite que pour lui offrir leur amitié. Ce prince, touché de cette ambassade, partit cî'Antioche , s'avança vers Laodicée 8c s'aboucha avec les autres chefs qui l'allèrent joindre. Il se réconcilia avec eux , mais surtout avec le comte de Toulouse , à qui il fit beaucoup de caresses. Enfin , après s'être donné réciproquement des marques d'une véritable amitié 8c avoir passé trois jours ensemble, Boémond retourna à Antioche.

Robert, comte de Flandres', Robert, duc de Normandie, Gaston de Béarn, Conon de Montaigu 6- tous les autres comp airs s'embarquèrent quelques jours après (c'étoit à la fin de septembre), au port de Laodicée, firent voile vers Constantinople, où l'empereur leur fit un accueil très-gracieux, 8c retournèrent enfin dans leurs États. Un célèbre auteur^ qui a écrit depuis peu l'histoire de l'ordre de Malte prétend cependant, on ne sait sur quelle autorité, que Gaston de Béarn (dont le nom est corrompu ^ dans les manuscrits sous celui de Gastus, de Berdeis) 8c Conon de Montaigu s'arrêtèrent à Jérusalem après la prise de cette ville, 8c qu'ayant renoncé pour toujours à leur patrie, ils prirent l'habit d'hospitaliers dans la maison de Saint-Jean 8c s'y consacrèrent au service des pauvres 8c des pèlerins : mais il est certain, par le témoignage des historiens du temps, qu'ils retournèrent "^ l'un 8c l'autre en Europe.

' Albert d'Aix, 1. 6, c. 60. — Guillaume de Tyr, ^ Marca, Histoire de Béarn, I. 5, c. 6.

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