‹ Histoire générale de Languedoc avec des notes et les pièces justificatives (volume 2)Chapitre 187 sur 227 · LXV. — Archevêques 6» vicomtes de Narhonne · texte numérisé non relu

LXV. — Archevêques 6» vicomtes de Narhonne

Dalmace, archevêque de Narhonne, mourut^ à Rieux dans son diocèse, à quatre lieues de cette ville, le 17 de janvier de Van 1096, ou de Van 1097 suivant notre manière de compter, après quinze ans trois mois ^ sei-^e jours d'épiscopat. La vie exemplaire qu'il avoit menée fit qu'on le regarda comme saint après sa mort, & il est qualifié bienheureux dans un martyrologe de son église. Il avoit ordonné, suivant le même martyrologe, six évêques catholiques, expression dont on se sert pour les distinguer des simoniaques : savoir t.^n p"fo4. Godefroy de Maguelonne, ceux de Pampelune, d'Orense Se de Barcelone en Espagne, de Béziers Se d'Agde. Le cardinal Richard, abbé de Saint-Victor de Marseille, les évêques de Béziers &. de Carcassonne, les abbés de la Grasse, Alet, Bagnols, Castres, Saint-Savin Se Quarante Se un grand nombre d'ecclésiastiques Se de religieux allèrent prendre son corps le 12 de mars suivant au château de Rieux , où il étoit resté depuis sa mort revêtu de ses habits pontificaux, k la garde des habitans. Se l'accompagnèrent dans la cathédrale où il fut inhumé. Les évêques de la Province^ s'étant ensuite assemblés dans cette église pour élire son successeur, le choix tomba sur Bertrand , évêque de Nimes,qui fut élu du consentement du clergé Se du peuple. Le pape Urbain II, qui Tavoit consacré depuis peu évêque de Nimes, approuva sa translation à Na.Yhonne. à cause de l'urgente nécessité ^ mais il déclara qu'il n'en permettroit plus de pareille à l'avenir. Il accorda à ce prélat Se à son église la primatie sur la métropole d'Aix, par une bulle "^ du 6 de novembre de l'an 1097, Se confirma cette primatie par deux autres, l'une adressée à l'archevêque d'Aix Se l'autre à Hugues, archevêque de Lyon Se légat du Saint-Siège.

Après la mort de Dalmace, Aymeri premier du nom, vicomte de Narhonne, Se Mahaud, sa femme, se saisirent non-seulement des dépouilles de ce prélat, mais encore de tout le domaine de l'archevêché qu'ils refusèrent, de rendre à Bertrand. C'est de quoi se plaint le cardinal Richard, archevêque de Narhonne, son successeur immédiat, dans un mémoire qu'il dressa^ contre les entreprises des vicomtes de cette ville. Richard ajoute que le droit que les vicomtes s'étoient

' RaiiTiond d'Agiles, p. 143, — Albert d'Aix, ' 'Voyez tome V, Chartes & Diplômes, nu-

1. 3, c. 39. — Guibert de Nogent, 1. 4, n. 1 3. méro CCCLXXV.

*. Catel , Mémoires de l'histoire du Languedoc , ^Marca, de Primat. Sa Dissertatio in append. —

p. 784 & suiv. — Gallia Christiana, t. i , p. SyS Ruinart, Fita Urbani papae II, n. 3oi.

8t seq. — Ruinart, Vila Urbani papae 11^ n. 3oi. ^ Xome V, Chartes & Diplômes, n. CCCLXXV.

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arrogé 6* qui avoit été établi par une mauvaise coutume du pays, ne leur appartenait pas, mais au comte ; termes qui nous font comprendre qu'Aymeri I, profitant de l'absence de Raimond de Saint-Gilles, comte particulier de Narbonne St marquis de Gotbie, s'empara de toute l'autorité dans cette ville 8c qu'il prétendit y dominer seul, à l'exclusion de l'archevêque qu'il avoit dépouillé de ses domaines. On voit, en effet, que ce vicomte, assisté des principaux du pays, présida à un plaid ' qui y fut tenu en 1097.

LXVL — Assemblée au Caylar dans le diocèse de Nimes.

L'époque certaine de la mort de Dalmace, archevêque de Narbonne, 8c de l'élection de Bertrand, son successeur, nous donne celle d'un accord fait entre Richard, abbé de Saint-Victor de Marseille, 8c Foulques, abbé de Psalmodi, au diocèse de Nimes, accord^ qui est faussement daté de l'an 1094, 8c qu'on rapporte^ mal à propos à l'an 1096. Foulques, abbé de Psalmodi 8c ses religieux, ne pouvant souffrir que leur monastère fût soumis à l'abbaye de Saint- Victor, sous prétexte qu'il étoit immédiat au Saint-Siège, demandèrent au pape Urbain II d'être rétablis dans leur ancienne liberté. Le cardinal Richard, abbé de Saint-Victor, offensé de cette démarche, usa des voies de fait 8c chassa de son autorité l'abbé 8c les religieux du monastère de Psalmodi ; mais Bertrand, archevêque de Narbonne, Gibelin, archevêque d'Arles, Godefroy, évêque de Maguelonne, 8c Raimond, évêque de Nimes, que le pape avoit nommés pour arbitres de ce différend, avec ordre de le juger sur les lieux, l'obligèrent à le leur restituer. Ces quatre prélats s'assemblèrent ensuite au château du Caylar dans le diocèse de Nimes, 8c discutèrent les prétentions des abbés 8c des religieux de ces deux abbayes qui étoient présens. Ceux de Psalmodi se fondoient sur les chartes de nos rois 8c les bulles des papes qui établissoient leur liberté. Le cardinal Richard se défendoit de son côté sur ce que Bernard, son frère 8c son prédécesseur dans l'abbaye de Saint-Victor, à la prière du comte Raimond 6» du conseil des vassaux de ce comte {suorum procerum)^ avoit réformé le monastère de Psalmodi où il ne restoit alors aucune régularité. II ajoutoit que son frère 8c lui avoient toujours envoyé depuis des abbés 8c des prieurs pour le gouverner. Enfin les arbitres au milieu desquels siégeoit le cardinal 8c abbé Ri^î^rd, à cause de sa dignité de légat, déclarèrent l'abbaye de Psalmodi indépendante de celle de Saint-Victor, 8c Richard souscrivit avec ses religieux au jugement qui fut rendu en présence d'Ebrard, abbé de Saint- Thibéry, 8c de plusieurs seigneurs du pays, entre autres de Raimond Decan 8c Raynier ou Raynon , son frère, de Pons Gaucelin 8c de Gaucelin, son frère, de Pons-Bermond de Sommières 8c Bermond , son frère. Le premier de ces

' Voyez tome V, Chartes & Diplômes, nu- nart, Fita Urbani papae II, n. 277 & Append. — méro CCCXX. Voyez tome V, Chartes & Diplômes, n. CCCXXVI.

■" Mabillon, De re diplomatie a, p, 617. — Rui- * Ibid.

An 10(^7

An 1097

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seigneurs Tétoit de Posquières & le troisième de LuneL L'acte est daté du 16 de septembre, & ce qui fait voir qu'il doit être rapporté à l'an 1097, c'est que t.^u 'p.'^os. l'épacte 5c le concurrent qui y sont marqués conviennent très-bien avec cette année. Le cardinal Richard les ratifia huit jours après à Montpellier, en présence de l'archevêque de Narbonne, de l'évêque de Maguelonne, de Gaucelin de Lunel,&LC. Le pape Urbain II le confirma, de son côté, le i^^^de mai de l'an 1099.

LXVII. — Accord entre l'évêque de Nîmes & Vahhé de la Chaise-Dieu, touchant

le monastère de Saint-Bausile.

On vient de voir que Raimond, évêque de Nimes, avoit succédé en 1097 à Bertrand, mais il ne fut sacré qu'en 1098'. Il étoit de Montpellier Se , à ce qu'il paroît^, d'une branche cadette des seigneurs de cette ville. Il s'accorda ^ le 6 de janvier de l'an 1 100 avec Pons, abbé de la Chaise-Dieu, au sujet du monastère de Saint-Bausile de Nimes, dépendant de cette abbaye, par l'entremise de Godefroy, évêque de Maguelonne, d'Arbert, évêque d'Avignon, Foulques, abbé de Psalmodi, & Letbert, abbé de Saint-Ruf, qu'ils avoient choisis pour arbitres. Pons céda par cet acte à Raimond & à son clergé diverses églises ou chapelles de la ville de Nimes, entre autres celles de Saint-Martin h. de Saint- Pierre, dans le château quon appelle des Arènes, celle de Saint-Etienne, située auprès du Capitole, Se celle de Saint-Vincent que la vicomtesse Ermengarde Se le vicomte Bernard, son fils, avoient donnée au monastère de Saint-Bausile. Moyennant cette cession, Raimond Se son clergé confirmèrent l'abbaye de la Chaise-Dieu dans la possession de ce monastère, de celui de Saint-Sauveur, fondé pour des filles, sous les murailles de Nimes, Se de leurs dépendances. L'évêque Se l'abbé s'accordèrent aussi touchant la sépulture des habitans de Nimes à qui ils permirent de la choisir indifféremment ou dans la cathédrale ou dans l'église de Saint-Bausile. L'acte fut passé en présence de Robert, abbé de la Grasse, Se de Bernard Pontii, chevalier des Arènes : preuve que l'ancien amphithéâtre de Nimes étoit alors habité comme il l'est aujourd'hui. Il paroît d'ailleurs qu'il servoit alors de forteresse, par un serment que plusieurs personnes qui paroissent être nobles ou chevaliers firent"^ vers le même temps au vicomte Bernard-Aton Se à Cécile, sa femme, de leur conserver le château des Arènes 6* les forteresses qui y étaient , Se à celui de leurs fils en faveur duquel ils en disposeroient.

LXVIII. — Guillaume, comte de Poitiers 6* duc d'Aquitaine, s'empare du comté de Toulouse durant Vahsence de Raimond de Saint-Gilles.

Un des plus mémorables événemens qui arrivèrent dans les États de Raimond de Saint-Gilles pendant son absence, fut l'invasion que fit du comté de

' Voyez tome V, Chroniques, n. V. 3 Xome V, Chartes & Diplômes, n. CCCXXVII.

» Voyez, tome IV, Nore XXXVII, n. 7 & suiv. " Ibii. n. CCCXX.

An 1097

An 105^8

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Toulouse Guillaume, comte de Poitiers & duc d'Aquitaine, qui , sous prétexte des droits de Philippe, sa femme, s'empara de ce comté peu de temps après le départ de Raimond pour l'Orient. Guillaume étoit en possession de la ville de Toulouse au mois de juillet de l'an 1098, comme il paroît par un acte' suivant lequel « ce comte &. sa femme Philippe maintiennent l'église de Saintce Sernin, située dans le faubourg de Toulouse, dans la même liberté que le « pape Urbain II lui avoit accordée lorsqu'il l'avoit consacrée. Et parce que, « ajoutent-ils, des médians 8c des persécuteurs l'ont détruite de nos jours, nous « lui donnons de nos biens pour la rétablir, savoir : le village de Saint-Pierre « de Blagnac, sur la Garonne, son église 5c ses dépendances, avec tout ce que le « comte {consut) Guillaume y a possédé. De plus nous l'acquittons des cierges « qu'elle devoit donner avant nous aux comtes {consulibus), ainsi que le comte « Raimond, notre prédécesseur, l'en avoit quittée} Se pour punir ceux qui se « sont élevés de toute la Province pour la détruire, nous leur ôtons leurs pence sions 8c nous les donnons aux clercs de cette église, en sorte qu'à l'avenir ce les chanoines de Saint-Sernin auront une poignée sur chaque setier de ce grain que les habitans de la ville 8c des faubourgs mettront en vente. » Enfin le comte de Poitiers 8c la comtesse sa femme confirment toutes les donations que leurs prédécesseurs avoient faites à cette église, moyennant quatre livres 8c demie d'or 8c huit cents sols toulousains que les chanoines leur donnèrent du trésor de Saint-Sernin. Guillaume, dans sa souscription, prend la qualité de comte de Poitiers 6- de Toulouse, 8c l'acte est signé après lui par Bernard, vicomte de Béziers, 8c Adhémar, vicomte de Toulouse, qui par conséquent s'étoient déclarés en sa faveur contre Bertrand, fils 8c successeur de Raimond de Saint-Gilles. Les privilèges que le comte 8c la comtesse de Poitiers accordèrent en cette occasion à l'église de Saint-Sernin sont spécifiés dans un acte particulier^ souscrit par Robert d'Arbrissel, fondateur de l'ordre de Fontevrault, qui étendit par conséquent jusques à Toulouse la mission ^ qu'il avoit reçue du pape Urbain II.

Nous avons encore d'autres actes qui nous font connoître ce qui donna occasion au duc d'Aquitaine de s'emparer de Toulouse sur le comte Bertrand. Fd.oripn.

Celui-ci, par un titre '^ postérieur, promet ce de ne jamais violer 1 immunité de ce l'église de Saint-Sernin, de ne pas détruire ses bâtimens, de n'en pas chasser ce les chanoines pour y introduire des moines à leur place 8c de n'y plus étacc blir à l'avenir aucune mauvaise coutume. « Il paroît ^ d'ailleurs que ce prince usurpa par tyrannie 6» par violence les biens de cette église. Tous ces divers monumens prouvent que Bertrand, peu de temps après le départ de Raimond de Saint-Gilles, son père, pour la Terre-Sainte, voulut rentrer dans les droits dont ce dernier s'étoit démis en faveur de l'église de Saint-Sernin j que les chanoines s'y opposèrent ; que pour les soumettre il entreprit de les chasser à

' Tome V, Chartes & Diplômes, n. CCCXXII. "• Voyez tome V, Chartes & Diplômes , nii-

' Ibid. méro CCCXXX.

' Fleury, Histoire ecclésiastique, 1. 64, n. 34. ^ Catel, Histoire des comtes de Toulouse, p. i53.

An io(j8

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force ouverte & d'y mettre des moines en leur place 5 qu'il détruisit une partie de leur bâtiment, & qu'enfin les chanoines 5c ceux de leur parti appelèrent à leur secours le duc d'Aquitaine qui, à la faveur de ces divisions, s'empara de Toulouse Se en chassa ce prince.

Il est rapporté dans un autre titre ' que le comte de Poitiers, non content de s'être saisi par violence de la ville de Toulouse, faisait aussi tout son possible pour se rendre maître des autres domaines du comte Raimond, occupé alors par ordre du pape Urbain 6* d'un grand nombre de prélats à délivrer la ville de Jérusalem 6* le Saint-Sépulcre des mains des infidèles ^ mais les efforts de Guillaume n'eurent pas tout le succès qu'il espéroit. Géraud, évêque de Cahors^ Se son clergé demeurèrent entre autres fidèles à Raimond de Saint-Gilles, 8c pour s'assurer du secours de divers chevaliers dont ils avoient besoin pour empêcher que le comte de Poitiers ne s'emparât du pays, ils leur cédèrent une partie des biens de leur église. Le duc^ d'Aquitaine, après s'être assuré de la ville de Toulouse, alla durant l'automne de l'an 1098 joindre le roi d'Angleterre avec lequel il ravagea la Normandie. Il revint bientôt après dans cette ville où il avoit laissé la comtesse, son épouse, comme nous le verrons ailleurs.

LXIX. — Mort de Frotard, abbé de Saint-Pons 6* légat du Saint-Siège.

Il s'éleva la même année un grand différend entre Frotard, abbé de Saint- Pons, &. l'évêque de Jacca au sujet de cette ville, que les rois d'Aragon, après l'avoir enlevée'^ aux Sarrasins 5c y avoir rétabli le siège épiscopal , avoient donnée à cette abbaye. Pierre, roi d'Aragon, Pierre, évêque d'Huesca, l'archevêque de Tarragone 5c quelques autres prélats se mêlèrent d'accommoder l'évêque 5c l'abbé 5c leur firent passer un accord, le i^^'de décembre de l'an 1098, suivant lequel il fut convenu que le premier transféreroit ailleurs son siège comme il le souhaitoit. L'évêque d'Huesca donna alors dans sa ville épiscopale, à l'abbaye de Saint-Pons, l'église de Saint-Pierre le Vieil dans laquelle Frotard établit une communauté de ses religieux. Cet abbé décéda le 20 d'août de l'année suivante, dans une grande réputation de sainteté, après s'être distingué par ses vertus 5c ses talens qu'il fit paroître, soit dans la légation d'Espagne dont le pape Grégoire VII l'avoit honoré, soit dans divers conciles où il assista 5c en diverses négociations où il fut employé. Il fut inhumé dans l'église de son abbaye, où on lui érigea une statue sur un tombeau de marbre blanc qu'on voit encore au côté gauche du maître-autel parmi les ruines du grand chœur de cette église, qui fut détruite par les calvinistes en 1567. Pierre lui avoit déjà succédé dès^ le 21 d'août de l'an iio3. Revenons à Raimond de Saint-Gilles que nous avons laissé au siège d'Antioche.

' Voyez tome V, Chartes & Diplômes , nu- ■* Chronologie des abhés & des évèques de Saînt-

méro CCCXXI. Pons, -p. 8.

' Ihid. 5 Voyez tome V, Chartes & Diplômes , nu-

' Ordenc Vital, 1. lo, p. 766 & suiv. méro CCCXXXVIII.

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7 An 1098

LXX. — Siège 6» prise d'Antioche. — Raimond de Saint-Gilles s'assure d'une partie de cette ville. — Ses dijjerends avec Boémond,

La force de cette place ' 8c la nombreuse garnison qui la cléfendoit, sous les ordres de l'émir Dacien ou Acxien^, arrêtèrent les croisés plus longtemps qu'ils ne l'avoient cru. Le comte de Toulouse n'épargna cependant ni soins ni dépense pour avancer les travaux du siège j 8c pour empêcher les fréquentes sorties que les ennemis faisoient par la porte du Pont, ainsi nommée d'un pont de pierre sur l'Oronte qui étoit voisin de son quartier 8c dont ils étoient les maîtres, il fit jeter un pont de bateaux sur ce fleuve 8c élever des retranchemens autour de son camp. Il resserra ainsi la garnison dont il soutint diverses attaques, qu'il repoussa toujours avec avantage. Ses troupes prirent alors-^ querelle avec celles de Boémond, ce qui fut la source de la division qui régna depuis entre eux, 8c qui retarda beaucoup le succès de leurs entreprises. Comme la famine commençoit à se mettre dans le camp, ces deux princes firent chacun un détachement pour aller chercher des vivres. Les deux troupes, quoique de différentes nations, agirent d'abord de concert; mais elles Éd. o„gin. n'eurent pas plutôt trouvé des provisions qu'elles disputèrent entre elles qui les enlèveroit : la querelle s'échauffa, on en vint aux mains, plusieurs furent tués ou blessés de part 8c d'autre, 8c ce ne fut qu'à la pointe de. l'épée que chacun emporta dans son quartier de quoi subsister. Les deux princes, avertis de la dispute de leurs soldats, loin de chercher à les pacifier, les animèrent encore davantage, 8c contens de leur défendre de rien entreprendre dans le camp, ils leur ordonnèrent de se venger à la première occasion qu'ils trouveroient au dehors; ainsi toutes les fois que les Provençaux 6» les Apuliens se rencontrèrent dans la suite en parti, ils ne manquèrent pas de se battre, 8c les uns 8c les autres eurent tantôt le dessus , tantôt le dessous , suivant qu'ils étoient ou plus forts ou plus foibles. Cette division entraîna celle de presque toute l'armée, 8^ chaque nation se déclara en faveur de celle dont le langage approchoit le plus du sien; « en sorte, dit l'ancien historien, que les Narbonnois, tt les Auvergnats, les Gascons 8c ceux des provinces voisines soutenoient les « Provençaux; que tous ceux du reste des Gaules, surtout les Normands, pri- « rent le parti de ceux de la Pouille, 8c que les Bretons, les Suèves, les Huns « 8c les Russes furent les seuls qui demeurèrent neutres. »

' Raimond d'Agiles, p. 14!? & suiv, — Gesta seldjoukide de Perse, lui avait confie le gouverne-

Tar.crcdi, c. 44 &. seq. — Guillaume de Tyr, 1. 4, ment de la ville d'Antioche en l'année 535 de l'ère

c. 1 3 8t suiv. arménienne, qui correspond au laps de temps

'Les auteurs arabes appellent Eâghi-Siân ou écoulé entre le 28 février 1086 & le 27 février 1 087.

Yagni-Sian & Mathieu d'iidesse Agiroucian le Suivant Mathieu d'Edesse, il avait marié une de ses

général perse que les chroniqueurs occidentaux filles à Ridhouan , prince d'Alep , fils de Tetousch.

désignent par le nom d'Acxianus, Ansian, Gratia- [E. M.] nus, Daisianus, Carsion, &c. Melik-schah, sultan ' Gesta. Tancredi^ c. 99.

An iocj8

5io HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XV.

Cette querelle, 8c la ' situation du quartier du comte de Toulouse plus exposé que les autres aux sorties des assiégés, lui causèrent des pertes considérables. Ce prince, voyant que tous ses efforts pour abattre le pont qui aboutissoità la porte du Chien étoient inutiles, fit construire une grande machine en forme de tour, 8(. l'ayant placée vis-à-vis du pont, il empêcha pendant quelque temps les sorties ; mais les assiégés trouvèrent le moyen de mettre le feu à cette machine, malgré la résistance de ceux qui en avoient la garde. Le comte tâcha d'y remédier par une grande quantité de pierres 5c de poutres qu'il fit entasser devant la porte du Chien, 8c dont il forma comme une espèce de rempart qui bouchoit le passage. Nonobstant ces travaux le siège n'avançoit pas beaucoup, 8c les croisés s'affoiblissoient tous les jours, soit par la disette , soit par la désertion , tellement que trois mois après le commencement du siège, à peine restoit-il deux mille chevaux dans le camp, d'environ soixante-dix mille qui y étoient d'abord.

Boémond 8c le comte de Flandres furent détachés vers ce temps-là pour aller chercher des vivres. Le comte de Toulouse 8c l'évêque du Puy demeurèrent seuls avec le reste de l'armée à la garde du camp, car le duc de Normandie étoit absent 8c le duc Godefroy étoit fort malade. I>es assiégés, profitant de cette diversion, firent une sortie 8c attaquèrent le quartier du comte Raimond qui se défendit avec toute la valeur possible 8c les repoussa jusque dans la ville. Durant le combat quelques cavaliers chrétiens poursuivirent un cheval des infidèles pour s'en saisir, ce qui ayant fait croire aux croisés que toute leur cavalerie prenoit la fuite, l'épouvante se mit parmi eux 8c ils se débandèrent. Les assiégés à la faveur de ce désordre revinrent à la charge 8c donnèrent sur les fuyards, dont ils tuèrent plusieurs, entre autres le porteenseigne (vexilUfer) de l'évêque du Puy dont on ne marque pas le nom, 8c que d'autres^ appellent son sénéchal. Les infidèles lui enlevèrent son drapeau où on voyoit Vimage de la Vierge ^ un jeune chevalier de Béziers, nommé Bernard- Raimond, perdit aussi la vie dans cette occasion.

Boémond 8c le comte de Flandres de retour au camp le ravitaillèrent pour quelques jours j mais la famine recommença bientôt après 8c elle fut suivie de la peste, ce qui causa une nouvelle désolation. Les Provençaux"^ ^ nom sous lequel on comprenoit'^ alors les peuples des provinces méridionales du royaume, trouvèrent une espèce de ressource à ce malheur par la vie frugale à laquelle ils étoient accoutumés, 8c contens de manger des racines qu'ils alloient chercher dans les entrailles de la terre, ils conservèrent leur vie comme ils purent. Le siège d'Antioche continua cependant avec différens succès de part 8c d'autre.

Le 7 de février 5, les princes ayant eu avis que trente mille infidèles

' Raimond d'Agiles, p. 144 & suiv. — Guillaume ^ Raimond d'Agiles, p. 144.

de Tyr, 1. 41 c. i3 & suiv. — Tudebode, 1. 3. ^ Albert d'Aix, 1. 3, c. 60 & suiv. — Guillaume

=■ Tudebode, 1. 3. de Tyr, 1. 1 1, c. i & suiy. ' Gesta Tancredi, c. 61.

HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XV. 5ii

An lopS

des villes voisines s'étoient rassemblés à Harenc, à quatre milles d'Antioche, pour marcher au secours de la place, résolurent de les surprendre'. Ils laissèrent l'infanterie à la garde du camp 8c allèrent à leur rencontre avec toute la cavalerie, composée alors de sept cents chevaux. Les ennemis qui ne s'attendoient t^'^^'ïoà à rien moins qu'à se voir attaqués furent surpris en effet. Le comte de Toulouse ne les eut pas plutôt aperçus, qu'ayant mis sa lance en arrêt, 8c serré son bouclier sur sa poitrine, il donna sur eux, suivi du duc Godefroy, avec tant d'intrépidité qu'il les mit en fuite après leur avoir tué deux mille hommes. L'évêque du Puy, qui étoit présent , contribua beaucoup à cette défaite par ses vives exhortations.

Le mois de mars suivant, une flotte génoise chargée de munitions étant arrivée au port de Saint-Siméon, situé à deux milles d'Antioche, le comte de Toulouse 8c Boémond se détachèrent avec une partie de leurs troupes pour aller escorter le convoi 8c le conduire au camp. Le premier commandoit l'avantgarde 8c l'autre l'arrière-garde. Ils furent attaqués 8c battus à leur retour par quatre mille hommes de la garnison , mais ils eurent bientôt leur revanche, car Godefroy ayant marché incontinent à leur secours avec les autres princes 8c toute l'armée, le détachement des infidèles fut entièrement défait. Isnard^^ chevalier de Goya, qui commandoit cent cinquante hommes de pied, se distingua beaucoup dans cette action. L'auteur contemporain l'appelle un très-noble Provençal, ce qui dans le langage du temps signifie également un Languedocien, ainsi qu'on l'a déjà remarqué. Nous trouvons en effet trois lieux appelés Gaye ou Gaiac dans le Languedoc, savoir dans le Razès , le Lauragais, 8c le diocèse d'Uzès.

Le comte Raimond^, sur le refus de tous les autres princes, se chargea quelque temps après de faire garder par ses troupes une espèce de fort que les croisés avoient fait construire à la tête du pont de pierre par lequel les assiégés faisoient de fréquentes sorties. Un historien"^ du temps remarque à cette occasion que la maladie dont ce prince avoit été affligé, depuis l'été précédent jusques à la fin de l'hiver, l'avoit empêché de prendre toute la part qu'il auroit voulu aux travaux du siège , mais qu'en se chargeant de la garde de cette forteresse, il rendit de plus grands services qu'aucun autre prince j aussi ajoutet-il que Raimond étoit plus en état que tout autre de fournir à la dépense, qu'il avoit sous ses ordres un plus grand nombre de chevaliers 8c qu'il ne s'épargna en rien. Ce prince remit la somme de cinq cents marcs d'argent fin entre les mains de l'évêque du Puy 8c de quelques seigneurs, pour servir à remonter

' Ces infidèles étaient les musulmans d'Alep, de * Raimond d'Agiles, p. 144.

Cesarée, Hama, Emesse, Hieropolis & des villes ' Raimond d'Agiles, p. 144. — Guillaume de

voisines qui, appelés par ceux d'Antioche, étaient Tyr, 1, i 1 , c. i &. suiv. — Tudebode, 1. 3. — Muséum

accourus au bruit & s'étaient établis près de Ha- Ital. Hist. helli Sacri, c. 55.

rem (Harenc), château situé à une journée de mar- ■* Tudebode, 1. 3. (Voyez sur Pierre Tudebode ou

che d'Antioche, attendant l'occasion de fondre à Tuebeuf, la préface du tome 3 des historiens occi-

l'improviste sur les assiégeants. [E. M.J dentaux dans le Recueil des Historiens des croisades )

An loç

5i2 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XV.

ceux de ses chevaliers qui perdroient leurs chevaux dans le combat, ce qui rendit les croisés plus hardis à s'exposer, lui acquit une grande réputation Se le fit regarder comme le père 6* le conservateur de V armée. Il choisit cinq cents hommes des plus vaillans de ses troupes Se les mit à la garde de ce fort : les principaux furent Pierre, vicomte de Castillon , Raimond, vicomte de Turenne, Guillaume de Montpellier, Geoffroi , Pierre-Pvaimond de Hautpoul, Guillaume de Sabran, Géraud de Malefaide Se Gouffier de las Tours. Il prit plusieurs autres chevaliers à son service, tant pour renforcer son armée que pour servir à la garde du fort. Se les soudoya à ses dépens. Il donna cent marcs d'argent à Tancrède pour l'aider à la construction d'un autre fort au delà de la rivière dont ce prince avoit été chargé, mais qu'il s'excusoit d'entreprendre, sous prétexte qu'il n'étoit pas assez riche. Enfin Raimond paya beaucoup de sa personne durant ce siège Se il se passa peu de jours où il n'eût à combattre. Sept mille Sarrasins entre autres étant sortis de la place attaquèrent le fort dont on lui avoit confié la garde Se qui n'étoit alors défendu que par soixante chevaliers. Ceux-ci, malgré les efforts des infidèles, soutinrent l'attaque jusques à ce qu'ayant reçu du secours de l'armée les ennemis furent obligés d'abandonner l'entreprise Se de se retirer. Le comte perdit dans cette occasion Bernard de Pardilio Se plusieurs autres de ses chevaliers.

Les croisés, après environ sept mois de siège, n'étoient guère cependant plus avancés que le premier jour, lorsque Boémond, ayant ménagé une intelligence secrète avec un des principaux de la ville ' qui s'offrit de la lui livrer, résolut de prendre auparavant ses sûretés pour s'en approprier le domaine. Il mit d'abord l'évêque du Puy dans ses intérêts Se lui confia son secret^. Ce prélat ayant assemblé tous les généraux leur fit part du projet de Boémond, Se il leur t^n °p"lo9 déclara que ce prince se chargeoit de l'exécution à condition qu'il demeureroit seul maître de la place. Les princes consentirent enfin , quoique avec peine, à cet article; il n'y eut que le comte de Toulouse qui déclara nettement^ qu'il ne cédoit à personne la part qu'il avoit droit de prétendre à la conquête d'Antioche. Cette déclaration retarda l'exécution du projet de Boémond jusques à ce que, sur la nouvelle qui vint au camp qu'une armée formidable s'avançoit au secours de la place, ce prince se pressa de profiter de l'intelligence qu'il avoit pratiquée, laquelle ayant heureusement réussi , les chrétiens entrèrent enfin dans la ville le jeudi 3 de juin de l'an 1098. Un chevalier'^

' Guillaume de Tyr nous apprend que c'était le qualifie de fabricant de cuirasses, nous apprend

cîief de l'une des principales familles chrétii.nnas qu'on lui avait confié la garde de l'une des tours,

d'Antioche nommé Beni-Zerra « filii loricatoris, » située au-dessus d'une fenêtre grillée ayant vue sur

il l'appelle Em.irféirus &. ajoute qu'il était secré- la vallée, par laquelle les Francs furent introduits,

taire du gouverneur 8c qu'à ce titre il jouissait Ceux-ci le gagnèrent en lui donnant de l'argent

d'un très-grand crédit. Il avait la garde de la tour &. des fonds de terre. [E. M.]

des Deux-Sœurs à l'occident de la ville, près de la ^ Gesta. Tancrei'i, c. 64 & seq.

porte Saint-Georges. Ibn-Alathir & Kemâl-Eddin ' Guillaume de Tyr, 1. 5, c. i3, 16 & suiv.

(ad ann. 491) affirment pareillement qu'il s'appe- ■* Albert d'Aix, 1. 5, c. 24. lait Firouz, 8t le premier de ces historiens, qui le

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très-nohle, nommé Guillaume^ compagnon d'armes 6" compatriote du comte Raimondy fit prisonniers dans cette occasion la mère 8t les fils de Dacien, gouverneur de la place, après les avoir surpris de grand matin dans leur lit' j ce seigneur, que nous croyons le même que Guillaume de Sabran, en tira dans la suite une rançon de trois mille besans d'or. Le comte Raimond s'assura de son côté du palais de cet émir, de la porte du pont &. des tours voisines situées vers le port de Saint-Siniéon, 8c y mit ses troupes en garnison avec ordre de garder ces postes en son nom.

LXXI. — Les croisés assiégés dans Antloche. — Invention de la lance de Notre-Seigneur que le comte Raimond met dans sa chapelle.

Le prise d'Antioche ^ n'avança pas beaucoup les affaires de la croisade : les Turcs demeurèrent maîtres du château, qui étoit très-fort 8c qui étoit situé au nord de la ville, 8c il arriva d'ailleurs trois jours après devant la place une armée innombrable de mahométans commandée par le général Corbaghan^, que le Soudan de Perse envoyoit au secours des habitansj ainsi les chrétiens se virent bientôt eux-mêmes assiégés sans espérance d'aucun secours. Pour comble de malheur ils manquoient de vivres 8c la disette devint si extrême qu'on fut obligé d'avoir recours aux plus vils alimens, ce qui fit que plusieurs, même des principaux, ayant trouvé le moyen de sortir de la ville, prirent lâchement la fuite. Les croisés les mieux intentionnés, voyant cette désertion, chargèrent Boémond du soin de l'empêcher, 8c toute l'armée fit serment de lui obéir comme à son chef jusques à quinze jours après leur délivrance. Il fut choisi pour cette fonction préférablement au comte de Toulouse , parce que celui-ci étoit actuellement malade, de même que l'évêque du Puy. La désertion continua cependant malgré tous les soins de ce prince, 8c la plupart des croisés, réduits au désespoir, étoient déjà résolus d'abandonner la ville 8c de se retirer où ils pourroient, si l'évêque du Puy 8c le duc Godefroy ne se fussent opposés à leur dessein. Dans cette extrémité il arriva un événement qui ranima le courage des troupes Se contribua beaucoup à les sauver. Comme le comte de Toulouse y eut beaucoup de part, n. que ses ennemis s'en servi-

' Mathieu d'Edesse dit que l'émir Agh'oucian lent Corbaghan, Corbagath dans Guillaume de

s'échappa de la ville & fut tué dans sa fuite par Tyr, Corbagaz dans la Chanson d'Antioche, est

des paysans qui lui coupèrent la tête avec une nommé Kerboghâ par les historiens orientaux. Il

faux. Suivant Ibn-Alathir , In-D)ouzi & Ke- était au service des sultans seljoukides de Perse &

mâl-Eddin (ad ann. 491), ce fut un Arménien qui mourut en 495 de l'hégire (26 octobre i 101-14 oc-

coupait du bols & qui passant auprès de Bâghi-Siân tobre 1102) à Khoi, ville de l'Azerbeijan, où il

le tua. Guillaume de Tyr (V, xxill) prétend que s'était rendu par ordre du sultan Barkiarok. Après

ce furent des Arméniensqui reconnurent Bâghi-Siân sa mort, Schems-Eddaula Djekermisch, Turc de

dans sa fuite, & que se jetant sur lui, ils le ren- nation, s'empara de Mossoul. [E. M.J versèrent de cheval & lui coupèrent la tête avec sa ' Raimond d'Agiles, p. i5o&suiv. — Guillaume

propre épée. [E. M.] de Tyr, 1. 6.

^ L'émir de Mossoul que les Bénédictins appel-

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"~ r~ 5i4 - HISTOIRE GENERALE DE LANGUEDOC. LIV. XV.

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rent pour noircir sa réputation, nous croyons devoir le rapporter avec quelque étendue.

Un prêtre provençal nommé Pierre Bartliélemi ', homme simple & grossier, domestique d'un seigneur nommé Guillaume Petrîj vint trouver le comte Raimond, l'évêque du Puy & Pierre-Raimond de Hautpoul, & les assura qu'il avoit reçu ordre par révélation de les assembler tous trois & de les avertir que le fer de la lance qui avoit percé le côté de Notre-Seigneur étoit enfoui dans un endroit de l'église de Saint-Pierre d'Antioche qu'il indiqua. L'évêque du Puy fit d'abord difficulté de croire cet homme sur sa parole ; mais le comte, ne jugeant pas la chose impossible, le mit, pour l'examiner de plus près, sous la garde de Raimond d'Agiles, son chapelain, qui nous a laissé un détail fort circonstancié de cet événement & de ses suites. Le lendemain 14 de juin, un autre prêtre provençal, nommé Etienne, assura^ encore le comte & l'évêque qu'il avoit eu la nuit précédente une semblable révélation. Sur le bruit que cette découverte fit parmi les croisés, les chefs s'assemblèrent Se il fut résolu qu'on feroit fouiller dans l'endroit marqué. On mit aussitôt la main à l'œuvre Se on choisit pour être présens douze personnes, du nombre desquelles étoient le comte de Toulouse, l'évêque d'Orange, Raimond d'Agiles, chapelain du premier, Pons de Balazun Se Farald de Thoart ou Thouars. On travailla depuis le matin jusques au soir sans rien trouver. Le comte s'étant retiré alors pour se rendre à son poste, Pierre Barthélemi entra dans la fosse, y trouva le fer de la lance Se le montra aux assistansj ce qui causa une joie universelle ÉJ. origin. parmi les croisés, lesquels d'un commun accord remirent cette relique entre les mains du comte de Toulouse qui la plaça dans sa chapelle. On lui en confia la garde avec le soin de la porter dans les combats, préférablement à tous les autres princes, dit un auteur^ contemporain, parce qu'il étoit celui d'entre eux qui avoit des mœurs plus pures. C'est ainsi que Raimond d'Agiles, chapelain du comte de Toulouse, Se témoin oculaire, rapporte l'histoire de l'invention de cette relique. Se cet auteur ne néglige rien pour en attester la vérité dont il étoit persuadé. La plupart des autres historiens ^ du temps la certifient également j mais quelques-uns semblent en douter, Se l'un d'entre eux prétend^ que ce ne fut qu'une imposture dans laquelle il accuse le comte de Toulouse d'avoir trempé. Il est vrai. Se les lois de l'histoire ne Jious permettent pas de le dissimuler, qu'il paroît que ce ne fut qu'une supercherie de la part de ceux qui prétendoient avoir eu les révélations. Se que les ennemis du comte Raimond s'en prévalurent pour attaquer sa réputation, sous prétexte qu'il en avoit été l'auteur j mais si ce prince fut coupable en cela, ce ne fut que par un excès de crédulité. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'invention de cette relique vraie ou fausse fut en quelque manière le salut des croisés, qui ranimés par un événement qu'ils crurent venir du ciel'^, firent tous serment

■ Raimond d'Agiles, p. i5o & suiv. ^ Guillaume de Tyr, 1. 6.

" GLiillaume de Tyr, 1. 6, c. 14. ^ Gesta Tancrcdi.

^ Alexiade, 1. 3, p. 327. '' Raimond d'Agiles, p. ijs.

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de ne se séparer qu'après avoir délivré le Saint-Sépulcre des mains des infidèles '. Une nouvelle révélation que l'inventeur du fer de la lance assura avoir eue la nuit suivante les confirma dans cette résolution; cet ecclésiastique débita que S. André, lui étant apparu de nouveau, lui avoit dit ces paroles : « Voici « que Dieu a donné au comte Raimond ce qu^il na voulu encore accorder à c( aucun autre, 6» il Va établi LE PORTE-ENSEIGNE (vexilliferum) de Varmée, « supposé qu^il persévère dans son amour. »

LXXII. — Victoire des croisés sur les infidèles devant Antioche. — Héracle, vicomte de Polignac, est blessé à mort.

Les croisés se voyant sans ressource résolurent de faire une sortie sur les infidèles 8^ de périr ou de vaincre^. Il se mirent en armes le 28 de juin, 8c après avoir tous communié ils se rangèrent en bataille 8c ne laissèrent dans Antioche que deux cents hommes sous le commandement du comte de Toulouse qui étoit malade. Les troupes se partagèrent en six corps, dont chacun fut subdivisé en deux autres , l'un de cavalerie 8c l'autre d'infanterie qui la suivoit pour la soutenir, ce qui formoit six escadrons 8c autant de bataillons. Hugues, frère du roi Philippe, se mit à la tête du premier. L/évêque du^ Puy, armé d'une cuirasse 8c d'un casque, 8c suivi de Raimond d'Agiles, chapelain du comte de Toulouse, qui portoit en ses mains le fer de la lance, commandoit le quatrième, composé des Gascons 8c des Provençaux 8c d'une partie des autres troupes du comte de Toulouse. Raimbaud, comte d'Orange, 8c Lambert, fils du comte de Montaigu, étoient à la tête du cinquième. Gaston de Béarn, avec ses gens 8c ceux du comte de Poitiers, suivoit Tancrède qui conduisoit le huitième. Ysnard, comte de Die, Raimond Pelet, Ginard ou Gérard de Roussillon, Guillaume de Montpellier 8c Guillaume Amanieu d'Albret, comman- , doient le onzième. Enfin le dernier, sous les ordres de Boémond, formoit l'arrière-garde. Toutes ces troupes étant sorties d'Antioche à six heures du matin, l'évêque du Puy leur fit faire halte 8c les exhorta au combat. Elles se mirent ensuite en mouvement 8c attaquèrent l'armée de Corbaghan avec tant de furie, qu'après en avoir fait un grand carnage, elles obligèrent les infidèles

' Raimond d'Agiles, p. loo&suiv. — Guillaume Kerboghâ de terminer la guerre par un combat

de Tyr, 1. 6, c. i4&suiv. singulier ou par une bataille générale. L'émir

" L'action ne se passa pas précisément comme le leur répondit arrogamment que le sort des chré--

rapportent les Bénédictins. Kerboghâ ayant envoyé tiens était entre ses mains, & qu'il n'avait attendu

un messager pour provoquer les Francs au combat, jusqu'alors que pour les faire périr de faim. Les

ceux-ci acceptèrent. Bohémond & les autres chefs messagers rapportèrent ces paroles aux croisés, &

francs répondirent à Kerboghâ qu'ils acceptaient la bataille fut résolue pour le lendemain, 28 juin

son défi pour le lendemain. Ce fut Pierre l'Ermite 1098. [E. M.]

que les croisés chargèrent de porter la réponse. On ^ Guillaume de Tyr, 1. 6, c. 14 & suiv. — Tude-

lui avait adjoint un certain Herlin « Persanus idio- bode, 1. 3. — Robert le Moine, Hist. Hieros. 1. 7,

matis & Parthicae linauae aliquam hahens perit'tam, » c. 63 & 65. dit Guillaume de Tyr (VI, xxi). Ils propesèrent à

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Éd. origin.

t. II,p. Jii.

à prendre la fuite, 8c s'emparèrent de leur camp. On remarqua durant l'action ' que quoique les troupes commandées par l'évêque du Puy eussent plus d'ennemis sur les bras que les autres, pas un soldat ne fut cependant blessé; ce que l'historien du comte de Toulouse, qui portoit dans ses mains le fer de la lance, attribue à la vertu de cette relique. Il ajoute que si le vicomte Héracle, porte-enseigne de l'évêque, fut blessé, c'est qu'il avoit donné son drapeau à un autre Se qu'il étoit demeuré derrière. Ce seigneur fut atteint en effet d'une flèche au visage dans la mêlée où il s'engagea Se où il fit des prodiges de valeur. Il étoit frère puîné de Pons, vicomte de Polignac, ainsi qu'on l'a déjà remarqué; il mourut de sa blessure le g de juillet suivant, selon ^ un ancien calendrier de sa maison.

LXXIII. — Suite des dijjèrends de Boémond avec Raimond. — Le dernier refuse de remettre à Vautre la partie d'Antioche dont il étoit le maître. — Mort d'Aymary évêque du Puy.

Après une victoire aussi signalée, les croisés rentrèrent dans Antioche chargés des dépouilles de leurs ennemis. Le gouverneur du château voyant alors qu'il ne pouvoit plus tenir résolut de se rendre. Il avoit^ dans sa garnison quelques soldats du comte Raimond, qui, pressés par la famine, s'y étoient réfugiés Se avoient eu le malheur d'embrasser le mahométisme. Il leur demanda, avec les principaux de sa garnison, quel étoit celui d'entre les princes croisés à qui ils pouvoient le plus se fier ; ces apostats répondirent que c'étoit sans contredit le comte Raimond, le plus distingué de tous, tant par sa probité que par le nombre de ses troupes. Sur cette réponse '^, le gouverneur fit demander son drapeau à ce prince, lequel le lui ayant envoyé, il le fit arborer sur le donjon de la forteresse ; mais Boémond, jaloux de cet honneur, l'obligea de l'ôter pour y substituer le sien, s'empara de force des principales ^ tours du château, 8c en chassa les troupes du comte de Toulouse 8c celles du duc Godefroy 8c du comte de Flandres qui en avoient pris possession. Il prit pour prétexte le serment qu'il avoit fait au Turc qui lui avoit livré la ville, de n'en céder le domaine à aucun autre. Les princes dissimulèrent ce coup d'autorité de Boémond, ce qui l'enhardit à demander au comte de Toulouse, au duc Godefroy 8c à l'évêque du Puy de lui remettre les tours 8c les portes d'Antioche qu'ils avoient toujours gardées depuis la prise de cette ville. Les deux derniers 8c les autres princes lui remirent enfin ces postes; mais le comte de Toulouse, quoique fort malade, refusa absolument d'en faire autant. Boémond eut alors recours aux prières 8c aux promesses, 8c même aux menaces pour l'y obliger : Raimond fut inflexible 8c il garda toujours la porte du pont avec les

' Raimond 4'Agiles, p. i55. ' Gesta Tancredi, c. 93.

' Chabron, Histoire manuscri:e de Polignac, 1. 7, ^ Tudebode, I. 3.

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