‹ Histoire générale de Languedoc avec des notes et les pièces justificatives (volume 2)Chapitre 92 sur 227 · LIVRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIÈME

t. II. p. 53.

I. — Etat de la Province au commencement du dixième siècle. — Domaine de

la maison de Toulouse.

LE marquisat de Gothie comprenoit, dans le temps qu'il passa dans la "^ T maison des comtes de Toulouse, la plus grande partie du diocèse de Éd. origin. Narbonne, ceux d'Elne, de Béziers, Agde, Lodève , Maguelone & Nimes. La partie du diocèse de Narbonne qui en dépendoit renfermoit deux comtés 8c deux vicomtes, savoir : le comté de Narbonne, attaché au marquisat de Gothie, Se celui de Fenouillèdes, possédé par la maison de Barcelone. Les deux vicomtes étoient celles de Narbonne 8c de Minerve. Le diocèse d'Elne étoit partagé entre les comtes de Roussillon, de Conflans 8c de Valespir, 8c quelques vicomtes, entre autres celui de Castelnau. Les autres cinq diocèses de la Gothie ne formoient chacun qu'un seul comté. Celui de Maguelone avoit ses comtes, qui se qualifioient alors comtes de Substantion ou de Melgueil. Le comté de Nimes appartenoit à la maison de Toulouse dès le commencement du dixième siècle. Nous ignorons si les diocèses de Béziers, d'Agde 8c de Lodève avoient alors des comtes ; il paroît seulement que les Éd. origin. comtés de ce nom furent réunis bientôt après au marquisat de Gothie : chacun des trois avoit ses vicomtes particuliers.

La ville de Toulouse avoit titre de comté 8c de marquisat : ses comtes, en qualité de marquis, avoient la suzeraineté sur les comtés de Carcassonne 8c de Razès, qui appartenoient alors à une même famille. Le premier comprenoit tout le diocèse de Carcassonne, 8c l'autre une partie de celui de Nar-

k bonne. La ville de Toulouse avoit, outre cela, ses vicomtes, de même que celle

t. II, p. 54.

An 91 8

de Carcassonne &. le pays de Razès. Enfin les comtes de Toulouse possédoient en Aquitaine les comtés d'Albigeois, de Rouergue £<. de Querci, qui renfermoient plusieurs vicomtes j TAlbigeois comprenoit celles d'Albi 8c de Lautrec.

Il est aisé de conclure, par ce que nous venons de rapporter, que la maison de Toulouse dominoit au commencement du dixième siècle, ou médiatement ou immédiatement, sur tout le Languedoc, à la réserve du Vêlai, du Gévaudan, du Vivarais 8v du diocèse d'Uzès, pays qu'elle acquit dans la suite. On a déjà dit qu'il paroît que le comté de Vêlai appartenoit alors à Guillaume II, duc d'Aquitaine 5c comte d'Auvergne, 6c celui de Gévaudan à Acfred , son frère'. Ces deux diocèses avoient chacun ses vicomtes. Ceux du Vêlai se qualifièrent vicomtes de Polignac : le château de Grèzes étoit le chef-lieu du domaine de ceux de Gévaudan. Quant au Vivarais 8c à l'Uzège, qui faisoient partie du royaume de Provence, ils étoient gouvernés, ce semble, par des comtes particuliers subordonnés à Hugues, duc ou gouverneur général de ce royaume.

Telle étoit la grandeur de la maison de Toulouse, quand après la mort du comte Eudes, ses deux fils, Raimond II, comte de Toulouse, 8c Ermengaud, comte de Rouergue, se partagèrent son domaine, ou plutôt le possédèrent par indivis, si l'on en excepte ces deux comtés. Ils se qualifièrent en effet également l'un 8c l'autre princes ou marquis de Gothie, 8c leurs descendans continuèrent^ de posséder ainsi ce marquisat 8c la plupart des autres domaines de leur maison jusque vers la fin du dixième siècle, que les deux branches convinrent, à ce qu'il paroît, d'un partage limité.

II. — Les Sarrasins font une irruption jusques aux portes de Toulouse.

L'éloignement où la province étoit de la cour, joint à la foiblesse du gouvernement &c aux divers troubles qui s'élevèrent en France sous le règne de Charles le Simple, mit Raimond 8c Ermengaud dans une indépendance encore plus grande que ne l'affectoient alors les grands vassaux de la couronne qui , ne mettant point de bornes à leur ambition , s'érigèrent presque en souverains 8c s'arrogèrent un pouvoir excessif au préjudice de l'autorité royale. Les entreprises de ces seigneurs furent la principale cause des chagrins que Charles le Simple eut à essuyer vers la fin de son règne, 8c le royaume, étant ainsi livré à la tyrannie des particuliers, continua d'être exposé aux courses des Normands 8c des Sarrasins d'Espagne.

Ces derniers, non contens de s'être fortifiés dans les montagnes de Provence, d'où ils commettoient une infinité de désordres 8c interrompoient le commerce avec l'Italie, entreprirent, en 920^, une nouvelle irruption en deçà des Pyrénées sous la conduite de leur roi^ Abdérame IV. Ce prince infidèle, après avoir défait Ordonius, roi de Léon, 8c Garcias, roi de Navarre, qui avoient

■ Voyez tome II, Note LXXXVH. 3 Moret, Histoire de Navarre, p. 3oo. — Pagi, ;id

' Voyez tome IV, Note VIII, ann. 920,11.6; ad ann. 929, n. 3.

An

An 920

voulu s'opposer à ses courses, passa ces montagnes, ravagea toute la Gascogne 8c s'avança jusques aux portes de Toulouse sans trouver la moindre résistance.

III. — Raimond 6 Ermengaudy princes de Go thie, fidèles à Charles le Simple pendant les troubles du royaume. — Bernard, comte de Maguelone ou de Melgueil.

Charles le Simple étoit alors occupé à dissiper une puissante conjuration qu'avoient formée à la droite de la Loire plusieurs des principaux du royaume pour le détrôner, sous prétexte ' de la trop grande confiance qu'il avoit donnée à Haganon, son ministre, qu'ils haïssoient souverainement. Ces seigneurs s'assemblèrent à Soissons, où ils résolurent de refuser d'obéir à Charles S'C même de le reconnoître pour leur roi. Hervé, archevêque de Reims, détourna leur conjuration; mais ce prélat s'étant laissé gagner dans la suite par Robert, duc de France, frère du feu roi Eudes, qui se fit élire roi en 922 par les factieux, il le couronna enfin à Reims le 3o de juin de la même année. Raimond Se Ermengaud, marquis de Gothie, & la plupart des autres grands vassaux des provinces méridionales demeurèrent attachés au roi Charles 8c ne prirent aucune part ni à la conjuration formée contre ce prince, ni à l'élection de Robert. On en voit la preuve entre autres dans une donation^ faite à Éd. ongin Etienne, évêque d'Agde, 8c à son église , /f 19 du mois d'août, Vannée que ' '^' Robert régna frauduleusement.

On peut rapporter à peu près au même temps le testament^ de Guillemette, comtesse de Melgueil, daté du 26 janvier, sous le règne de Charles, Par cet acte, elle ordonne au comte Bernard, son fils, de distribuer, pour l'expiation de ses péchés, ses biens meubles 8c immeubles aux églises, aux prêtres 8c aux pauvres. Elle choisit sa sépulture dans l'église de Saint-Pierre de Maguelone, à laquelle elle fait divers legs, 8c laisse le reste de ses domaines au même Bernard, son fils, qui est le premier des comtes héréditaires de Maguelone que nous connoissons. Ils prirent indifféremment la qualité de comtes de Substantion ou de Melgueil, tant à cause de la translation du siège épiscopal dans le premier de ces deux endroits, depuis la destruction de l'ancienne ville de Maguelone, que parce qu'ils avoient établi leur résidence dans l'autre. On voit par ce testament que la cathédrale de Maguelone avoit été conservée, 8c qu'elle subsistoit au dixième siècle. Et en effet, l'évêque 8c les chanoines, s'étant retirés à Substantion après la ruine de Maguelone"^, laissèrent quelques ecclésiastiques dans cette église pour la desservir, ce qui dura jusques au rétablissement de la ville 8c du siège épiscopal de Maguelone au onzième siècle.

Outre les seigneurs des royaumes d'Aquitaine 8c de Septimanie, qui demeurèrent fidèles à Charles, ce prince fut encore soutenu par les grands du royaume

' Frodoard, Chronïcon, p. Spo, & Historla Re- ' Voyez tome V, Chartes & Diplômes, n. XLVII.

mens. 1. ^, c. i3. ■* Arnaud de Verdale, Chronicon de Episc. Maga-

' Catel, Mémoires de l'hist. du Languedoc^ p. 967. Ion. p. 796. — Labbe, Bibl. nova, t. 1.

An 922

de Lothaire qui n'eurent aucune part à l'élection de Robert, Se chez lesquels il se retira après que ce compétiteur l'eut mis en fuite. S'il faut, cependant, ajouter foi à un auteur' du onzième siècle, Charles se rendit en Aquitaine aussitôt après cette élection, s'avança jusques à Limoges où il rassembla un corps considérable de troupes, marcha contre Robert, lui livra bataille 8c le tua dans l'action. Mais outre que ce récit est accompagné de diverses circonstances fabuleuses, il est d'ailleurs contraire au témoignage de Frodoard ^, auteur contemporain, qui assure que ce prince demeura toujours dans le royaume de Lothaire depuis l'élection de Robert, jusques à ce que ayant livré bataille à ce dernier, il le défit Se le tua. Enfin, nous avons plusieurs chartes qui prouvent que Charles fit son séjour aux environs de la Sarre, pendant cet intervalle.

IV. — Chartes de Charles le Simple en faveur des églises de Narbonne C' de

Girone.

Telle 3 est celle qu'il accorda le 7 juin de l'an 922, en faveur d'AgiOf archevêque de Narbonne 6» de Rai^èsj & de son église. Ce prélat, informé du crédit que Guigues , évêque de Girone, son suftragant, avoit sur l'esprit de ce roi à la cour duquel il avoit été élevé avant son élection à l'épiscopat, 8c qu'il avoit été joindre, le chargea de lui demander une charte pour le confirmer dans la possession des biens de son église. Le diplôme que Charles donne en conséquence est conforme à un autre qu'il avoit donné vingt-trois ans auparavant en faveur d'Arnuste, archevêque de Narbonne, 8c il est daté d'un palais appelé"^ Seticus, situé au voisinage de Torn 8c de la rivière de Sarre. Ce prince, par deux autres diplômes du même jour, donna ^ à l'évêque de Girone différens domaines en considération de sa grande fidélité, 8c confirma son église dans la possession du tiers des droits domaniaux des pays ou comtés de Girone, de Besalu, de Pierrelatte 8c d'Empurias, qui composoient son diocèse.

V. — Fin de Raimondll, comte de Toulouse. — Raimond-Pons, son fils y lui

succède.

Il paroît par la charte qui fut expédiée en faveur d'Agio, archevêque de Narbonne, que son église étoit toujours réduite à une extrême pauvreté 6. Cela venoit sans doute de ce que les seigneurs séculiers détenoient ses biens. Nous trouvons en effet qu'un seigneur nommé Raimond, qui est sans doute le même que Raimond II, comte de Toulouse 8c marquis de Gothie, avoit envahi vers ce temps-là diverses terres sur les églises de la province de Narbonne. C'est ce que nous apprend une lettre du pape Jean X au même

■ Adhémar de Chabanais, p. 164. -» Marca Hispanlca, p. SyS & 384.

' Frodoard, Chronlcon, p. 690 & seq. 5 Uld. p. 842 & seq.

» Voyez tome V, Chartes & Diplômes, n. XLV, « Voyez tome V, Chartes & Diplômes, n. XLV.

An 92Z

t. II, p. 56.

An 923

Agio', k Austérius, archevêque de Lyon 8c à leurs sufFragans ^z^i sont en la Septimanie, VEspagne ^ la Bourgogne, dans laquelle il leur marque que, conformément à leurs prières, il écrit à Raimond pour l'engager à restituer à l'Église les biens dont il s'étoit saisi , avec menace de l'excommunier 5c tous ses semblables en cas de refus. Cette lettre, qui est sans date, doit être ^ postérieure à l'an çiS &c antérieure à l'an 921. Ainsi, ayant été écrite vers l'an 920, il n'y a pas lieu de douter qu'elle ne regarde Raimond II, comte de td. origin. Toulouse, qui possédoit alors le marquisat de Gothie 5c le comté particulier de Nimes depuis la fin du neuvième siècle.

Raimond II signala-^ sa valeur contre les Normands, qui non contens de la cession que Charles le Simple leur avoit faite d'une grande partie de la Neustrie, cherchoient encore à s'étendre dans les autres provinces du royaume, à la faveur de divers renforts qu'ils recevoient fréquemment de leurs compatriotes du Nord. Ils firent une entreprise sur l'Aquitaine en 928, ôc après avoir ravagé une grande partie de cette province, ils pénétrèrent jusques en Auvergne. Guillaume II, duc d'Aquitaine 5c comte particulier de ce pays , ne se croyant pas assez fort pour leur résister, appela alors Raimond, comte de Toulouse, à son secours. Après leur jonction, ils attaquèrent ces peuples , les battirent 5c en laissèrent douze mille sur le champ de bataille.

Raimond II mourut peu de temps après cette glorieuse expédition, ou peutêtre dans l'action même. Il est certain du moins que Raimond Pons, son fils, lui avoit déjà succédé'^ dès l'année suivante. Raimond II avoit environ soixantetrois ans dans le temps de sa mort. Il avoit épousé, ce semble, une dame nommée Gudinilde, qui lui survécut.

VI. — Raimond-Pons (S- Ermengaud demeurent fidèles à Charles le Simple

après Vélection du roi Raoul.

Raimond-Pons, son fils, lui succéda dans le comté de Toulouse, mais il posséda 5 comme lui, par indivis, le marquisat de Gothie 5c la plupart des autres domaines de sa maison avec Ermengaud, comte de Rouergue, son oncle. Il est parlé de ces deux princes de la maison de Toulouse dans une lettre^ qu'Agio, archevêque de Narbonne, écrivit à deux évêques de sa province, nommés Agambert 5c Alphonse, qui dévoient partir pour la cour. « Nous avons ap- « pris, dit-il dans cette lettre, votre prochain départ, ce qui nous a engagea « aller trouver /loj comtes Ermengaud 6- Raimond, pour les prier devouschar- « ger de solliciter pour nous, auprès du roi, un diplôme, à quoi nous vous « supplions de vous employer. » Agio ne marque pas le siège de ces deux

■ Catel, Histoire des comtes de Toulouse, p. 84. ■• Voyez tome IV, Note VII, n. 6.

' Voyez tome IV, Note VII, n. 5. ' Ihid. n. 2 & suiv.

' Frodoard, Chronicon, p. 592. — Catsl, Histoire ^ Voyez tome V, Chartes & Diplômes, n.XLVI. —

des comtes de Toulouse^ p. 82. — Baluze, Histoire II est probable que ce furent des Hongrois & non des

généal. de la maison d'Auvergne, t. 1, p. 20. Normandsqui envahirent rAquitaineen923. [E.M.J

An 923 >'"

prélats j mais sa lettre, qui est postérieure ' à Tan 918 8c antérieure à l'an 927, prouve manifestement qu'Ermengaud, comte de Rouergue, 5c Raimond, comte de Toulouse, son neveu, possédèrent le marquisat de Gothie en commun. Nous en avons d'ailleurs d'autres preuves.

Raimond-Pons étoit à la fleur de son âge, lorsqu'il succéda à Raimond, son père. A son exemple, il demeura toujours très-attaché au roi Charles le Simple, qu'il reconnut pour son souverain, même après que ce prince eut été détrôné, ce qui arriva de la manière suivante. Charles, forcé par Robert, son compétiteur, d'aller chercher un asile dans le royaume de Lothaire, y rassembla un corps d'armée 8c s'avança le i5 de juin de l'an 928 jusques à Soissons, où il rencontra son ennemi. Il l'attaqua aussitôt avec beaucoup de bravoure, £t main basse sur une partie de son armée , &c l'ayant joint, il lui porta un coup de lance dont il l'abattit, en sorte que Robert resta mort sur la place. Cet avantage devoit, ce semble, lui assurer la victoire, mais il en arriva tout autrement. Hugues, fils de Robert, soutenu d'Herbert, comte de Vermandois , ranima le courage des soldats, à la vue de la mort de son père, 8c résolu de la venger, il poussa si vivement le roi Charles, qu'il l'obligea enfin à prendre la fuite après avoir perdu sept mille hommes. La perte des partisans de Robert fut néanmoins plus considérable, 8c ils eurent^ douze mille hommes de tués dans cette bataille. Ils délibérèrent aussitôt sur le choix d'un nouveau roi ; l'élection tomba sur Raoul ou Rodolphe, duc de Bourgogne, gendre de Robert 8<. fils de Richard, aussi duc de Bourgogne. La cérémonie de son couronnement se fit à Saint-Médard de Soissons, le i3 du mois de juillet suivant.

Charles, nonobstant le puissant parti dont ce nouveau compétiteur étoit appuyé, auroit sans doute rétabli ses affaires, tant avec le secours des seigneurs des provinces méridionales qui lui demeurèrent fidèles qu'avec celui des Normands qu'il manda, s'il n'avoit eu le malheur de se fier à un traître. Ce fut au comte de Vermandois, de même sang que lui, qui, au lieu de le soutenir sur le trône, le livra lâchement à son concurrent, ou qui plutôt, pour se rendre nécessaire, le retint prisonnier à Saint-Quentin, d'où il le fit t'ii^p.'^i;' transférer à Péronne, malgré la foi des promesses solennelles que ses ambassadeurs lui avoient faites de sa part. Cet événement est une des principales époques du pouvoir suprême que s'attribuèrent nos comtes de Toulouse, qui ne voulurent^ jamais reconnoître Raoul pour roi , du vivant de Charles le Simple, ni même longtemps après sa mort. Ainsi ce dernier, ayant vécu plusieurs années après la bataille de Soissons, 8c ayant été presque toujours renfermé dans une étroite prison, ces comtes durant cet intervalle gouvernèrent leur domaine avec une autorité souveraine j ils ne furentguère moins absolus après qu'ils eurent enfin reconnu Raoul, 8c sous le règne de ses successeurs"^.

' Voyez tome IV, tJote VII, n. 2 & suiv. ' Voyez t. II, aux Preuves, Chroniques, n. II.

' Mabillon, ad ann. 923, n. 54. ■♦ Ibid.

An 924

HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XII. q5 — I ~

y An 923

VII. — Guillaume II j duc d'Aquitaine, se soumet à Raoul qui est reconnu

dans le Vêlai.

Les autres provinces, situées à la gauche de la Loire, refusèrent également de se soumettre à Raoul. Guillaume II, duc d'Aquitaine 5t comte d'Auvergne, se déclara, entre autres, contre lui. LvC premier', résolu de se faire reconnoître dans cette partie de la monarchie, s'avança vers la Loire au commencement de l'année suivante. Guillaume, averti de son dessein, se présenta à l'autre bord du fleuve, vers l'extrémité du diocèse d'Autun, pour lui en disputer le passage. Raoul, voyant la difficulté qu'il y avoit à le tenter, prit alors le parti de la négociation. Il envoya des ambassadeurs à ce duc, qui écouta ses propositions. Enfin, après avoir employé toute la journée à négocier, ils convinrent sur le soir d'avoir une conférence. Guillaume passa la Loire, entra dans le camp de Raoul 8<. descendit de cheval dès qu'il aperçut ce prince pour le saluer. Le roi, qui étoit aussi à cheval, l'embrassa, mais sans descendre, & après avoir renvoyé la conclusion de leur traité au lendemain, ils se séparèrent. Le duc se rendit au camp au temps marqué, 5c demanda huit jours pour délibérer sur le parti qu'il avoit à prendre, ce qui lui fut accordé^. Le délai étant expiré, il alla rejoindre le nouveau roi 8c se soumit à son obéissance. Nous ignorons les conditions de leur traité; nous savons seulement que Raoul rendit à Guillaume le comté de Berry, dont il s'étoit emparé sur lui avant son élévation au trône. Raoul termina, à la soumission de ce duc, l'expédition qu'il méditoit de faire dans l'Aquitaine 8c la Septimanie pour les réduire entièrement à son obéissance. Les entreprises des Normands , qui avoient pris les armes en faveur de Charles le Simple, l'obligèrent à décamper bientôt après des bords de la Loire 8c à revenir sur ses pas ; en sorte, qu'à la réserve de l'Auvergne, du Berry, du Vêlai 8c de quelques autres pays qui étoient sous la domination de Guillaume, le reste de la partie méridionale de la monarchie refusa toujours de le reconnoître.

VIII. — Mort de Louis l'Aveugle, roi de Provence. — Hugues s'empare de ses

États, les gouverne sous le titre de duc, ^ reconnoît Raoul.

Il paroît cependant que la Provence se soumit à Raoul, car Hugues de Vienne"^, qui avoit été joindre ce prince 8c qui l'avoit déjà reconnu sans doute pour son suzerain, se trouva à la conférence dont nous venons de parler^. Or, Hugues étoit alors maître de toute cette province, ce qu'il faut reprendre de plus haut.

Louis IV, dit V Aveugle, empereur 8c roi de Provence, après avoir eu le malheur de perdre les yeux avec le royaume de Lombardie, s'étoit retiré dans

' Frodoard, Chron'icon, p. 594. ' Frodoard, Chronlcon, p. 594.

' Ihid. " Ihid.

An 924

ses États en deçà des Alpes, 5c ne pouvant agir par lui-même, il se déchargea de l'administration de toutes les affaires sur Hugues, à qui il donna toute sa confiance. Ce seigneur prit les rênes du gouvernement de Provence sous les titres de duc, de marquis Se de comte qu'il se donnoit indifféremment ou séparément, ou conjointement, comme il paroît par diverses chartes ', entre autres par l'acte de fondation ou rétablissement qu'il fit^ du monastère de Saint- Pierre de Vienne. Avec une telle autorité, il lui fut aisé de gagner les peuples & de former un puissant parti pour les desseins ambitieux qu'il se proposoit d'exécuter après la mort de Louis.

Nos modernes 3 ne sont pas d'accord sur l'époque de cette mort j mais il est certain que Louis vivoit encore en 928, 8c qu'il mourut ou dans la même année ou, au plus tard, au commencement de la suivante. Il laissa un fils nommé Charles Constantin, qui ne lui succéda pas dans le royaume de Provence, &c qui ne posséda que longtemps après le duché ou comté de Vienne qui en faisoit partie. Hugues, aussitôt après la mort de Louis, s'empara de toute la partie de ce royaume située à la gauche du Rhône, sur laquelle il Ed.^origm. régna véritablement sans prendre cependanf^ le titre de roi. Il se ligua avec Raoul, qu'il reconnut^ pour souverain du royaume de Provence j ce qui fit, sans doute, qu'il s'abstint de ce titre. Le besoin qu'avoient ces deux usurpateurs l'un de l'autre fut, à ce qu'il paroît, le principal motif de leur ligue; car Raoul étant cousin germain de Charles Constantin, fils de Louis l'Aveugle, il devoit naturellement le préférer à Hugues 8c le favoriser dans ses prétentions à la couronne de Provence.

IX. — Ermengaud 6» Raimond Pons unissent le Viv avais 6* VU-:^ège à leur

domaine.

Hugues n'étendit sa domination qu'à la gauche du Rhône, ainsi qu'on l'a déjà remarqué. Tout ce qui dépendoit du royaume de Provence, à la droite de ce fleuve, passa en d'autres^ mains aussitôt après la mort de Louis l'Aveugle ; 8c il paroît certain qu'Ermengaud 8c Raimond Pons, son neveu, marquis de Gothie, s'assurèrent alors du Vivarais 8c du diocèse d'Uzès, c'est-à-dire de la partie orientale du Languedoc qui dépendoit de ce même royaume ; ce qu'ils firent, ou au nom de Charles le Simple, qu'ils reconnoissoient toujours pour seul roi légitime, ou à cause que ces pays étant à leur bienséance, ils se crurent être autant "en droit que des étrangers de se les approprier 8c de les unir à leur domaine. C'est ainsi que l'Uzège fut réuni au marquisat de Gothie, dont il avoit toujours fait partie avant le démembrement qu'en firent les fils de Louis le Débonnaire pour l'unir au royaume de Lothaire, 8c que ces deux pays

' Pagi, ad ann. 900, n. i6j 911, n. 6; 926, ^ Pagi, ad ann. 926, n. 4. ~ Ruffi, Dissertation

îl- 2- sur les comtes de Forcalquier, p. 8. * Bouche, Histoire de Provence, t. 1, p. ySa. ' Voyez tome IV, Note^W, n. 2.

' Voyez tome IV, Note V, n. i3 & suiv. « Ibid. Note XV, n. 3i.

furent séparés, après la mort de Louis l'Aveugle, du royaume de Provencedont ils ne dépendirent plus, Se dont le bord oriental du Rhône fit la séparation dans la suite. Il est vrai que lesévêques de Viviers reconnoissoient au douzième siècle les empereurs d'Allemagne pour leurs suzerains, en qualité de rois de Provence & de successeurs de Hugues; mais ce fut pour des raisons particulières que nous expliquerons ailleurs. Quant au diocèse d'Uzès, il fut gouverné par des comtes particuliers, dont nous parlerons dans la suite, jusque vers le milieu du dixième siècle. Il fut réuni ', bientôt après, au domaine de la maison de Toulouse, ce qui n'empêche pas que les princes de cette maison, en qualité de marquis de Gothie, n'aient dominé depuis la mort de Louis l'Aveugle sur ce diocèse, comme ils dominoient sur les autres pays de cette province qui avoient des comtes particuliers.

X. — Diplôme de Raoul en faveur de l'église du Puy. — Monnaie de cette

ville.

Raoul 8c Guillaume II, duc d'Aquitaine, après leur entrevue, se rendirent^ à Autun, le i^"" de mars de l'an 924, 8c de là à Châlons-sur-Saône au commencement d'avril. C'est ce qui paroît par diverses chartes de Raoul qui, étant dans la dernière ville, donna « à Adalard^, évêque d'Anis ou de Vêlai, du «c consentement du même comte Guillaume, son vassal. Se pour le soulage- « ment de l'âme de Guillaume, oncle de ce dernier, 8c de tous ses parens, le « bourg contigu à l'église du Puy, avec tout ce qui, dans cet endroit, apparte- « noit au domaine du comte 8c dépendoit de son pouvoir, savoir les droits de « marché, dédouane (f^/c>/î^«m),.de monnoie, de ressort. Sec. » Cette charte, dont on a diverses copies, est datée du 8 d'avril de l'an 928, indiction x, la première année du règne de Raoul ; mais il y a faute 8c dans l'indiction 8c dans l'année de l'Incarnation. On doit lire l'an "^ 924, indiction xii ; correction qu'on peut justifier par d'autres^ chartes de Raoul données alors à Châlons-sur- Saône, comme celle dont nous parlons.

Cette dernière nous donne lieu de remarquer : 1° que Guillaume deuxième ou troisième <5 du nom, duc d'Aquitaine 8c neveu de Guillaume le Pieux, possédoit le comté particulier de Vêlai 8c qu'il avoit le domaine de la ville du Puy, puisqu'il consentit à la donation de Raoul; 2° que c'est le titre primordial des évêques pour leur seigneurie sur cette ville 8c sur le pays de Vêlai; 3° que le Puy n'étoit alors qu'un bourg. Aussi le siège épiscopaF n'y avoit-il été transféré ^

' Voyez tome IV, NoteXV, n. 3i. tome II la Note additionelle à la Note LXXXVII.

' Mabillon, ad ann. 924, n. 67. [E. M.J

* Voyez tome V, Chartes & Diplômes, nu- ' Voyez tome II, ^o te LXXX.

méro XLVIII. * Les Bénédictins sont revenus d'eux-mêmes sur

■• Labbe, Miscellanea, p. 5 17. ce qu'ils disent au sujet de l'église du Puy. Voyez

^ Mabillon, ad ann. 924, n. 67. au tome II de cette histoire la Note LXXX, & son

* Guillaume dit le Jeune, neveu de Guillaume le addition. Il est démontré que dès le septième Pieux, est le troisième comte d'Auvergne de ce nom, siècle l'église de Vêlai était transportée au Puy. Guillaume le Pieux étant le second. Voyez au [E. M.J

An 924

An

de Saint-Paulhan, ancienne capitale du pays, qua la fin du siècle précédent; 40 que c'est le plus ancien monument où il soit parlé de la célèbre église de Notre-Dame du Puy qui, par conséquent, étoit déjà bâtie dans ce temps-là 5 5° que par le droit de monnoie que Raoul accorda à Adalard, évêque de Vêlai, il lui donna sans doute celui d'en faire battre à son profit : or, comme ce prince déclare en même temps que ce droit appartenait auparavant au domaine du comte & qu il étoit en son pouvoir, c'est une preuve que les comtes étoient i':d. origin. alors en usage de faire battre monnoie, privilège qu'ils avoient usurpé, ou que nos rois leur avoient accordé depuis la mort de Charles le Chauve ; car, encore sur la fin du règne de ce prince', la monnoie étoit un droit royal, &. il n'y avoit que le roi seul qui pût en faire fabriquer dans tout le royaume. On appela podienses les sols ou la monnoie que les évêques du Puy firent battre dans la suite, 8c dont les vicomtes de Polignac partagèrent le droit; 6° enfin que Guillaume II, duc d'Aquitaine, avoit succédé vraisemblablement à Guillaume le Pieux, son oncle, dans le comté particulier de Vêlai, puisque la donation dont nous venons de parler fut faite pour le soulagement de l'âme de ce dernier. On prétend^ qu'Hector, petit-fils de Berlion, vicomte d'Arles, succéda^ immédiatement à Adalard, évêque du Puy.

Il s'ensuit de ce que nous venons de rapporter, que Raoul étoit reconnu dans le Vêlai en 924, ce qui paroît encore par une autre charte de ce prince datée de Châlons-sur-Saône, le 9 d'avril de la même année, pour"^ confirmer l'abbaye de Tournus dans la possession de tous ses biens, entre autres, du prieuré de Godet en Vêlai. Ce tut le seul des pays qui composent aujourd'hui le Languedoc qui se soumit alors à ce nouveau roi.

XL — Irruption des Hongrois dans la Province. — Leur défaite par Raimond

Pons.

Cette province se vit inondée, vers le même temps, d'une multitude de barbares qui y portèrent la désolation. Béranger^, empereur 8c roi de Lomhardie, ayant fait, par sa mauvaise conduite, un grand nombre de mécontens, les principaux seigneurs de ses États, résolus de le détrôner, offrirent sa couronne à Rodolphe II, roi de la Bourgogne Transjurane, qu'ils appelèrent à leur secours. Ce prince, ayant accepté leurs offres, passa les Alpes en 928, livra bataille à Béranger, le défit entièrement, se fit couronnera Pavie & repassa les monts bientôt après. D'un autre côté, ce dernier, pour se soutenir sur le trône, se li<?;ua avec les Honp-rois.

Ces peuples <'% originaires de la Scythie, s'étoient déjà rendus formidables

■ Ccphulaires.in. 3i, c. 12. 5 Luitprand, 1. 2, c. i5 & suiv. — Frodoara,

' Voyez tome IV, Note XVII. Chronicon, p. 594 & seq.

' GalVia. Chnsùana, nov. edit. t. 2, p. 694. « Luitprand, I. i , c. 5; 1. 2, c. i & suiv. —

■♦ Chifflet, Histoire de Tournus, p. 275. — Ma- Annal. Meitens. p. 824 & seq. billon, ad ann. 924, n. 67.

HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XII. on

V^ An pii^

dans une partie de l'Europe. La férocité de leurs mœurs, la difformité de leurs visages Se leur manière de combattre inspiroient également la terreur. Les enfans étoient à peine sortis du sein de leurs mères, qu'elles leur déchique- ■ toient le visage pour les accoutumer de bonne heure à souffrir, ce qui les rendoit extrêmement hideux Se plus terribles à leurs ennemis. Ils coupoient leurs cheveux jusques au sommet de la tête, se nourrissoient ordinairement de chair crue Se buvoient le sang des animaux; ils étoient, en un mot, cruels, vains, perfides, sans foi Se sans religion. Les femmes, également féroces, faisoient, comme leurs maris, leur principal métier de la guerre Se du brigandage. Ces barbares étoient moins propres à former des sièges qu'à courir Se à ravager les campagnes. Se cherchoient plutôt à se battre de loin que de près, parce qu'ils n'étoient pas si adroits à manier l'épée qu'à décocher des dards j ce qu'ils faisoient avec tant de justesse, qu'ils ne manquoient jamais leur coup, même en fuyant devant leurs ennemis. Ils combattoient toujours à cheval, qu'ils poussoient avec une extrême vitesse ; Se quand au premier choc ils trouvoient de la résistance, ils feignoient alors de prendre la fuite; mais faisant aussitôt volte-face, ils revenoient à la charge avec plus de fureur.

Tel est le portrait que les anciens historiens nous ont laissé de ces peuples qui, sous l'empire de Charles le Gros, s'emparèrent de la Pannonie à laquelle ils donnèrent leur nom, après en avoir chassé les Huns leurs anciens compatriotes. De là ils étendirent leurs courses dans les provinces voisines. Se après avoir ravagé la Germanie, ils passèrent dans l'Italie en 900 Se y établirent leur demeure. Béranger, qui régnoit alors dans la Lombardie, auroit pu traverser leur établissement dans ce royaume Se les chasser de ses Etats ; mais, dans le dessein ' de s'en servir, soit contre ceux qui lui disputoient la couronne, soit contre ses sujets, dont la fidélité lui étoit suspecte, il jugea à propos de les ménager. Se eut recours à leur protection pour se soutenir sur le trône. Il eut cependant le malheur de tomber enfin dans les embûches d'un traître qui l'assassina vers le commencement de mars de l'an 924, dans le temps qu'il alloit le matin faire ses prières à l'église^.

Les Hongrois, qui avoient toujours été attachés à ce prince, résolurent de venger sa mort. Ils prirent les armes sous la conduite de Saler, leur roi, ou leur général, assiégèrent Pavie, capitale du royaume de Lombardie Se, s'en f^fi°"^^"' étant rendus maîtres, ils livrèrent cette ville au feu Se au pillage. Ils coururent ensuite toute l'Italie, S<: tournant du côté des Alpes 3, ils passèrent ces montagnes Se entrèrent dans les Gaules, dans le dessein, sans doute, d'attaquer les États de Rodolphe, ennemi Se concurrent de Béranger. Ce prince, averti de leur marche , courut en diligence au-devant d'eux pour s'opposer à leur passage. Se s'étant joint à Hugues, comte de Vienne ou duc de Provence, aussi intéressé que lui à les repousser, ils les obligèrent enfin de s'en retourner sur

' Luitprand, 1. 2,c. ii, i6 & suiv. ' Frodoard, Chronicon, p. 694 & seq. — Dii-

" Ibii. ibid. chesne, t. 3, p. 340.— Tome V, Chroniques, n. 5.

An 924

leurs pas. Ces barbares, résolus cependant de pénétrer dans les Gaules, cherchèrent alors un autre passage. Si ayant fait un détour, ils descendirent enfin dans les plaines de Provence & s'avancèrent vers le Rhône. Rodolphe & Hugues en ayant été informés, se mirent aussitôt en marche pour leur courir sus, mais ils arrivèrent trop tard : les barbares avoient déjà passé ce fleuve Se étoient entrés dans la Gothie où ces princes ne jugèrent pas à propos de les poursuivre. Ils se contentèrent de faire main basse sur ceux de leur arrièregarde qui étoient demeurés derrière.

Les Hongrois eurent à peine passé le Rhône, qu'ils s'étendirent, à leur gré, dans toute la Gothie, y portèrent le fer Si le feu. Se s'avancèrent jusque dans le Toulousain. Leur irruption jeta l'alarme dans tous les esprits. Se ceux qui furent assez heureux pour éviter leur glaive, prirent le parti de la fuite, ce qui rendit la Province presque déserte. Par bonheur, une maladie épidémique se mit quelque temps après parmi les barbares, dont elle fit périr un grand nombre. Elle consistoit dans une enflure extraordinaire de la tête, jointe à la dyssenterie. Raimond-Pons, comte de Toulouse Se marquis de Gothie, profita de ce moment favorable pour achever d'exterminer le reste des Hongrois, ou du moins pour les expulser de ses États. Il ramassa tout ce qu'il put de troupes. Se s'étant mis à leur poursuite, il fit passer les uns par le fil de l'épée Se obligea les autres à sortir du pays.

Il est fait mention de ce célèbre événement dans une lettre ' que les évêques de la province de Narbonne écrivirent quelque temps après au pape Jean X. Ils lui marquent que le pays avoit été si cruellement ravagé par les Hongrois, que quoique très-fertile Se très-abondant par lui-même, il se trouvoit réduit à la dernière misère. Se que ces barbares avoient fait périr la plupart de ses habitans j en sorte que la Province, où l'on voyoit auparavant un grand nombre d'illustres personnages, surtout dans l'ordre ecclésiastique, en étoit alors entièrement dépourvue. Ils ajoutent qu'enfin par la grâce de Dieu ^ le secours du jeune prince le marquis Pons ^ ces barbares avoient été entièrement chassés du pays. Il est aisé de juger par cette lettre jusqu'à quel excès les Hongrois portèrent leur fureur Se leur barbarie dans tout le Languedoc. Aussi peut-on dire que si leur irruption fut la dernière que cette province éprouva en différens temps de la part de divers peuples barbares , elle fut peut-être la plus funeste. Ces peuples renouvelèrent leurs courses en deçà des Alpes Se désolèrent l'Aquitaine les années suivantes} mais il paroît qu'ils ne mirent plus le pied dans la Gothie. Ce fut^ durant quelqu'une de ces irruptions qu'ils détruisirent la ville de Javoux, ancienne capitale du Gévaudan, dont la ruine donna occasion à la translation du siège épiscopal du pays dans la ville de Mende.

Suivant un critique^ moderne, la lettre des évêques de la province de Narbonne au pape Jean X dont on vient de parler Se qui est sans date, doit être postérieure à l'an 982, par la raison que Pons ne fut pas comte de Toulouse Se

' Catel, Mémoires de l'histoire du Languedoc, =" Voyez tome II, Note XLII, n. 8.

p. 56o & suiv.j 778 & saiv. ^ Pagi, ad ann, 932, n. 4.

HISTOIRE GENERALE DE LANGUEDOC. LIV. XII. loi ""[

An 924

marquis de Gothie avant cette année. Cet auteur suppose donc que cette lettre fut écrite au pape Jean XI, ce qui prouveroit que Raimond-Pons ne chassa les Hongrois de la Gothie ou Septimanie qu'après l'an 982, 8c qu'ainsi ces barbares, qui entrèrent certainement dans la Province en 924, y firent un long séjour. Mais outre que Frodoard, auteur contemporain, fait entendre assez clairement que les Hongrois périrent ou abandonnèrent tout à fait la Gothie en 924, rien ne nous oblige à renvoyer cette lettre jusques en 982, puisque Raimond Pons étoit véritablement marquis de Gothie dès l'an 924.

XII. — Eudes succède à Francon, son père, dans la vicomte de Narbonne.

Nous en avons la preuve dans un acte' par lequel « Odon ou Eudes, f.u°p.%1', « vicomte par la grâce de Dieu, &. Richilde, sa femme, donnent le 17 de dé- « cembre de la vingt-septième année de Charles le Simple en Aquitaine, ou « l'an 924, à l'abbaye de Montolieu Se à Alphonse qui en étoit abbé, un alleu c( aux environs de Sallèles , dans le comté de Narbonne, du consentement <( d'Aigon, archevêque, & du comte Pons, son seigneur, qui dans sa souscrip- « tion se qualifie comte 6* marquis. L/e vicomte Eudes déclare qu'il avoit « hérité de cet alleu de son père Francon, à qui Charles le Simple l'avoit ce donné, 8c d'Ersinde, sa mère, qui étoient alors décédés. Il fait cette dona- « tion, tant pour lui que pour le soulagement de ses frères. Il ajoute enfin «. que si quelqu'un venoit à s'emparer de ce domaine, l'usurpateur, après que (c le vicomte de Narbonne en auroit été averti une ou deux fois, seroit con- K damné, par le prince de Narbonne qui seroit alors , à une amende de vingt « livres d'or 8c à la restitution du double. » L'acte est daté de l'ère espagnole, 8c souscrit par le vicomte, par le comte Pons, qui consentit à la donation 8c la confirma, par Érifons 8c Aigon, évêques 5 Aymeric, archevêque; Raynal, évêque, 8cc., sur quoi on peut faire les réflexions suivantes :

1° Le prince de Narbonne, dont il est parlé dans l'acte, ne peut être différent de Raimond-Pons, marquis de Gothie, qui le souscrivit. Les marquis de Gothie étoient donc alors comtes particuliers de Narbonne; 2° Eudes, qui fit cette donation, étoit^ certainement vicomte de la même ville, 8c comme nous savons d'ailleurs que Francon, son père, avoit été aussi vicomte, 8c que les dignités étoient alors héréditaires, ce dernier devoit avoir possédé cette vicomte. Il est vraisemblable que Francon descendoit d'un vidame ou vicomte de Narbonne de ce nom, qui vivoit en 85i, 8c qu'il avoit par conséquent une descendance commune avec Maïeul, vicomte de cette ville au commencement du dixième siècle. Richilde, femme d'Eudes, vicomte de Narbonne, se dit dans un acte 3 de l'an 936, fille du comte Borrel 8c delà comtesse Garsinde. Nous ne doutons pas que ce Borrel ne soit le même que Borrel, fils de Wifred le Velu, comte de Barcelone, qui eut sans doute en partage quelque comté de la Marche

' Voyez tome V, Chartes & Diplômes, n. XLIX. ^ Marca Hispanua, p. 847. — Voyez tome IV,

" Voyez tome IV, Note XI, n. i & suiv. Note XI, n. 1 & suiv.

An 526

An 924 f . .

d'Espagne ' 5 3° dans la donation du vicomte Eudes, l'évêque Erifons souscrit avant Aigon, archevêque de Narbonne, ce qui nous donne lieu de conjecturer qu'il étoit parent du vicomte Eudes 8c de la même famille : conjecture qu'on peut appuyer sur ce qu'Érifons, après s'être démis de l'évêché de Venasque ou de Carpentras, s'étoit retiré à Narbonne où il desservoit l'église^ de Saint- Quentin, ce qui semble supposer qu'il étoit natif de cette ville; 4° la souscription d' Aigon est suivie de celle d'Aymeric, archevêque de Narbonne, son successeur, d'où l'on pourroit conclure que celui-ci avoit dès lors été élu son coadjuteur; mais il est plus vraisemblable qu'Aymeric signa cette charte, pour la confirmer, quelque temps après sa date. Se depuis la mort d'Aigon, qui décéda vers la fin de l'année 926 ou au commencement de la suivante. On a plusieurs exemples^ de pareilles signatures. Enfin l'évêque Réginald ou Raynald, qui souscrivit aussi, étoit évêque de Béziers.

Page 1