IX. — Êvêques de Carcassonne
Roger I, comte de Carcassonne, traita plus favorablement celle de Saint- Hilaire à laquelle il laissa une entière liberté pour l'élection de ses abbés, & qu'il combla de biens. Il lui donna entre autres le lieu de Corneille, où il fit bâtir une église qu'Aymeri, évêque de Carcassonne, consacra à sa prière, de sa femme Adélaïde, &. de ses iils Raimond Se Bernard, le^ premier de novembre de ' Van 984, la seconde année de son ordination. Ce prélat succéda donc au plus tard en g83 à Francon, évêque de Carcassonne, son prédécesseur*.
X. — Raimond II y comte de Rouergue &» marquis de Gothie, sert en Espagne contre les Sarrasins. — Louis V succède au roi Lothaire, son père.
An 984
An 985
An 986
Il paroît que le même Roger 8c les autres seigneurs de la Province marchèrent vers ce temps-là au secours de Borrel , comte de Barcelone , occupé alors à soutenir la guerre contre les Sarrasins, qui le défirent dans une bataille rangée, assiégèrent sa capitale 8c la prirent^ en gSS. Nous savons^ du moins que Raimond II , comte de Rouergue 8c marquis de Gothie, porta les armes contre ces infidèles, qu'il les battit dans une occasion, 8c qu'en mémoire de sa victoire il fit présent des riches dépouilles qu'il remporta alors sur eux à l'abbaye de Conques. Cette guerre engagea peut-être le roi Lothaire à venir la même année en Aquitaine 8c à s'avancer^ jusques à Limoges 5 car il est assez vraisemblable que Borrel lui demanda du secours. On pourroit croire aussi que Lothaire passa alors la Loire dans le dessein de ramener son fils^. La reine Blanche, femme de ce jeune prince, laquelle ne l'aimoit pas, lui avoit persuadé d'aller avec elle voir ses parens, 8c elle l'avoit ensuite abandonné pour se retirer chez eux. Quoi qu'il en soit, le roi Lothaire, peu de temps après son retour en France, mourut le 2 de mars de l'an 986. Ce prince digne d'un meilleur siècle auroit fait honneur au trône, si la France eût été moins divisée par les factions 8c l'ambition des grands. Il ne tint pas à lui qu'il ne réunît à la couronne toutes les différentes parties de la monarchie qui en avoient été séparées , 8c que la foiblesse du gouvernement avoit laissé usurper sous les règnes précédens. Il n'omit rien entre autres pour remettre sous son obéissance l'ancien royaume de Lothaire, mais^ il se vit obligé de le céder en bénéfice ou en fief aux rois de Germanie.
* Voycï tome V, Chartes & Diplômes, n. CXIX, * Voyez tome V, Chroniques, n. II.
la 3* charte citée sous ce numéro. ' Adhémar de Chabanais, Chronicon, p. 167, &
' Voyez tome IV, Note LXIV, Suite chronologi' Historîa abb, S. Martialis, p. 272. ^ue des évéfues de Carcassonne. [E. M.] ^ Glaber, 1. 1, c. 3.
' Marca Hispanicaj p. 41 1 & 542. ' Duchesne, t. p. 2, 626 & suiv.
HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV- XIII. 199 j^ 3^
XI. — Fin de la seconde race de nos rois. — Élection de Hugues Capet. — On refuse de le reconnoitre en Aquitaine (y en Languedoc»
Lothaire eut pour successeur Louis, son fils, qu'il avoit associé au trône depuis sept ans, & à qui quelques-uns de nos historiens ont donné le surnom de Fainéant^ mais sa jeunesse, la brièveté de son règne qui ne dura qu'un an & quelques mois, & la valeur qu'il fit paroître durant le siège de la ville de Reims dont il se rendit maître, font assez voir que c'est à tort qu'on lui a donné un semblable surnom. On voit d'ailleurs qu'il se mit en * état de marcher à la tête d'une armée au secours de Borrel, comte de Barcelone, dans la guerre que ce dernier soutenoit contre les Sarrasins. Ses nouvelles brouilleries avec la reine Blanche, son épouse , qu'il reprit, ne contribuèrent pas peu à abréger ses jours, & on préteijd* qu'elle l'empoisonna. Il mourut sans enfans, le 21 de mai de l'an 987, âgé d'environ vingt ans.
Sa mort causa une grande révolution dans le royaume. Charles, duc de la """ÂiTôsT" basse Lorraine, son oncle paternel, qui devoit naturellement lui succéder, tâcha de s'assurer la couronne} mais Hugues Capet, duc de France, & petitneveu d'Eudes qui un siècle auparavant avoit été élu roi de France , la lui disputa & fut assez heureux pour gagner à son parti la plupart des seigneurs des provinces situées à la droite de la Loire, qui l'élurent roi de France à Noyon, & le firent couronner à Reims le 3 de juillet de l'an 987. Il ne paroît pas qu'aucun des prélats & des grands vassaux des provinces méridionales ait concouru à son élection, & c'est sans fondement qu'on assure ^ que Gui, évêque du Puy, y assista. Nous voyons au contraire que tous ces seigneurs furent d'abord favorables à Charles, son compétiteur, ou qu'ils demeurèrent du moins dans la neutralité.
Guillaume IV, comte de Poitiers & duc d'Aquitaine, surnommé Fier-à-Bras, ,^?,- «"eî"-
' n ^ ' t. II, p. 120.
fut un des principaux qui refusèrent de se soumettre à Hugues Capet. Un ancien historien ^ prétend que le dernier, aussitôt après son élection , déclara la guerre à ce duc 8c vint assiéger Poitiers j que le siège traînant en longueur, il le leva} que s'étant mis en chemin pour retourner en France, Guillaume se mit à sa poursuite à la tête des Aquitains , & qu'enfin les deux armées s'étant rencontrées vers les bords de la Loire, le duc fut entièrement défait & obligé de demander la paix à Hugues ; mais il a confondu cette expédition avec une semblable que Hugues le Grand, père de Hugues Capet, entreprit ^ en 955 contre Guillaume Tête-d'Étoupes , comte de Poitiers. Quoi qu'il en soit, il est certain <5 que Guillaume Fier-à-Bras refusa d'abord l'obéissance à Hugues Capet j que celui-ci entra dans le Poitou ^ à la tête d'une armée pour
• Gerbert, Epist. 71. * Frodoard, Chrontcon^ p. 619.
» Adhémar de Chabanais, p. 167. • Vita S. Genulphi, Duchesne, t. 3, p. 465.
' Théodore, Histoire de N,~D. du Puy, p. 182. ' Besly, Histoire des comtes de Poitou, p. 286 &
* Adhémar de Chabanais, p. 167. 290.
An 987
l'obliger à se soumettre, & que ce duc le reconnut enfin 6c lui étoît déjà soumis en 989 ou 990.
La date de quelques chartes du Limousin , dont Guillaume possédoît le comté particulier, pourroit cependant nous faire croire qu'il ne se soumit pas sitôt à Hugues. L'une de ces chartes est datée ' du mois de septembre, régnant le roi Hugues, 6 dans V attente de Charles. Une autre est du mois de marSj la seconde année de Charles $ & une troisième du mois de janvier, la cinquième an-* née qu'on espéroit d'avoir Charles pour roi {sperante Carolo rege) j mais comme ces actes regardent quelques vassaux d'Archambaud premier du nom, vicomte de Comborn, ils prouvent seulement que ce seigneur ne reconnoissoit pas Hugues ; ainsi, c'est sans le moindre fondement qu'un historien ^ moderne a avancé « qu'on ne voit pas qu'après la soumission de Guillaume Fier-à- Bras à a Hugues Capet, aucun seigneur au delà de la Loire ait pris le parti de Charles. » Il est d'ailleurs certain ^ qu'en 1009 on reconnoissoit encore dans le Limousin les fils de ce dernier prince.
Guillaume Taillefer, comte de Toulouse, 6c Raimond II, comte de Rouergue, son cousin, qui dominoient presque sur tout le Languedoc, ne se pressèrent pas aussi de se soumettre à Hugues Capet j 8c il paroît, comme nous le verrons plus bas, que le premier se déclara en faveur de Charles, compétiteur de ce prince.
XII. — Pons, comte d'Albigeois, frère de Guillaume Taillefer, comte de
Toulouse.
Pons, à qui le même Taillefer, son frère puîné, avoit^ cédé le comté d'Albigeois, ne reconnut pas non plus Hugues Capet les premières années du règne de ce prince, comme l'on voit par une ^ lettre de franchise ou de sauvegarde qu'il accorda à l'évêque 8c au chapitre d'Albi, au mois de septembre, le quatorzième jour de la lune, le roi Lothaire étant mort, la deuxième année que Louis, son fils, commença de régner ^ ce qui fait voir qu'au mois de septembre de l'an 987, on continuoit de dater en Albigeois par les années du règne de Louis V, quoique ce prince fût mort depuis quatre mois 8c que Hugues Capet eût été déjà élu en sa place.
Pons prend la^ qualité de comte d'Albi dans une autre donation qu'il fit vers le commencement de la même année en faveur d'Amélius, évêque de cette ville, 8c des chanoines de sa cathédrale, du village 8c de l'église des SS. Amarand 6c Eugène de Vieux. Cette église étoit alors desservie par un abbé nommé Benok, un prévôt 8c des chanoines, qui étoient soumis à ce même évêque &c à son chapitre. Le comte Pons fit donation aux derniers, par cet acte, de diffè-
' Baluze, Historia Tutel. p. 384.
* Daniel, Histoire ie France, \» i,p. 999. 3 Mabillon, ad ann. 987, n. 94.
* Vovez tome IV, Ifote VIII, n. 39.
' Voyez tome V, Chartes & Diplômes , numero CXXIII, la 2* charte citée sous ce numéro.
^ Ih'id, n. CXXIII, la i"' charte citée sous ce numéro. — Voyez tome IV, Note VIII.
An 987
rentes terres j & par les lettres de sauvegarde dont on a déjà parlé , il leur donna, de Vavis du vicomte Isarn &» de ses autres vassaux {yirorum meorum)^ la justice du même lieu de Vieux, dont il avoit fait marquer les limites par des croix.
Pons, frère de Guillaume Taillefer, comte de Toulouse, possédoit donc le comté d'Albigeois en 987, & il devoit l'occuper depuis quelques années, car ce pays étoit déjà gouverné par ' un comte particulier sous le règne de Lothaire. Nous apprenons d'ailleurs que Pons fut marié*, & qu'Artaud, son beau-fils (jfHvignus)^ que sa femme avoit eu d'un premier mariage, le surprit & l'assassina. Ce prince mourut apparemment sans postérité, puisque Guillaume TaiK lefer, son frère , se qualifioit comte d'Albi ^ au commencement du onzième siècle. Ainsi, celui-ci aura réuni l'Albigeois à son domaine après cet événement tragique.
XIII . — Vicomtes de Lautrec. — Frotaire transfiré de Vévêché d'Albi à celui
de Nimes.
Quant au vicomte Isarn, par le conseil duquel le comte Pons accorda des ^^[ **"eînlettres de sauvegarde au lieu de Vieux en Albigeois, nous ne doutons pas qu'il ne le fût de Lautrec, & le même que le vicomte de ce nom dont Garsinde, comtesse ^ de Toulouse, fait mention dans le testament qu'elle fit vers l'an 974 } car 1° il n'y avoit alors dans l'Albigeois que cette vicomte & celle d'Albi ou d'Ambialet : or, cette dernière appartenoit dans le même temps à ^ Aton II ; Isarn devoit donc occuper l'autre. 2® Nous verrons dans la suite le nom d'Isarn se perpétuer suivant l'usage de ces siècles dans la maison des vicomtes de Lautrec. 3® Nous avons un acte^ sans date par lequel Frotaire, évêque, fils d'Erraentrude , feit serment à Isarn, fils de Rengarde, au sujet du château de Lautrec qu'ils possédoient en commun, avec promesse de n'y nommer aucun châtelain sans le consentement l'un de l'autre, preuve qu'ils étoient de la même famille. Aussi avoient-ils fait un accord, suivant le même acte, de se succéder en cas de prédëcès, tant dans le château de la Bruguière que dans divers autres domaines. Ce Frotaire, évêque, ne paroît^ pas différent de l'évêque de Cahors de ce nom, décédé® en 990. Ce prélat & le vicomte Isarn étoient sans doute fils de Sicard, vicomte de Lautrec, qui vivoit en 940, mais de dîfférens lits, à moins que Frotaire n'ait été neveu d'Isarn, ce qui est beaucoup plus probable. Ce dernier fut vraisemblablement père du vicomte Sicard, qui se dît fils d'Avierne, & qui fit un pareil serment au même Frotaire, évêque, fils d'Ermentrude, pour le château ou vicomte de Lautrec dont chacun possédoit une partie, par un acte^^ qui n'est pas daté & qui doit être antérieur à
* Voyez tome V, Chartes & Diplômes , nu- ' Voyez tome IV, Note XXI.
méro CXIX. « Voyez tome V, Chartes & Diplômes, n. CXIX.
* Labbcy BibL noya manusc. t. 2, p. 535. ' Voyez tome IV, Note XXI. ^ Voyez tome V, Chartes 8c Diplômes, n. CXL. ■ Spicilegium, t, 8, p. 154.
^ Ibid, n. CXI, » Voyez tome V, Chartes & Diplômes, n. CXXV,
l'an 990, dans la supposition que Frotaire, évêque de Cahors, est le même que Tévêque de ce nom, fils d'Ermentrude, dont on vient de parler.
Amélius, évêque d'Albi, avoit succédé en 987 à un autre Frotaire, fib de Gaucianey après que ce dernier eut été transféré ' à Tévêché de Nimes, dont Bernard II occupoit encore le siège au mois de mars de Tan 986. Frotaire étoit déjà évêque de cette dernière ville au mois de mars de l'année suivante, suivant une charte datée régnant Notre^eigneur Jésus-Christ, ou de la première année du règne de Hugues Capet. Il fut d'autant plus aisé à ce prélat de se procurer l'évêché de Nimes, qu'il étoit frère d'Aton II, vicomte de cette ville, & que les comtes 8c les vicomtes avoient alors la meilleure part dans l'élection des évêques. Nous conjecturons qu'Amélius, son successeur dans l'évêché d'Albi, est le même qu'Amélius, neveu de Garsinde, comtesse de Toulouse, dont on a parlé ailleurs^.
XIV. — Le Languedoc continue de refiiser t obéissance à Hugues Capet.
Le pays d'Albigeois ne fut pas le seul du Languedoc qui fit difficulté de reconnoître Hugues Capet après son élection & son couronnement ; les autres diocèses de la Province qui étoient sous la domination de différens princes de la maison de Toulouse lui refusèrent également l'obéissance. L'auteur ^ d'une chronique abrégée des rois de France, écrite dans le pays au onzième siècle, s'exprime en ces termes au sujet de ce roi & de Robert, son fils : Louis V étant morty Hugues Capet, qui auparavant avoit été duc, s'empara du gouvernement 6 régna en France pendant dix ans. Après sa mort, Robert, son fils, régna if fit mettre en prison Charles &• ses fils qui étoient de la race de nos rois. Il paroh par là que ce chronographe regardoit Hugues Capet comme un usurpateur. Mais pour entrer dans un plus grand détail sur ce qui se passa après cette grande révolution, tant dans les pays soumis à la domination de la maison des comtes de Toulouse que. dans le reste de la Province, nous commencerons par le Rouergue, que Raimond II occupoit alors avec le marquisat de Gothie.
Il y a lieu de croire que Hugues Capet n'étoit pas encore reconnu pour roi dans le diocèse de Rodez, ni dans celui deLodève, au mois de mai de l'an 988, p^^ gg par la date de deux donations : l'une ^, qui est du 21 de ce mois. Dieu régnant^ dans V attente d'un roi, regarde l'abbaye de Vabre, dans le premier diocèse , & Bernard, son abbé} l'autre, qui est du 22 du même mois. Dieu régnant (y dans l'espérance d'un roi, fut faite ^ en faveur de l'abbaye de Saint-Guillem du Désert , dans le diocèse de Lodève. Un seigneur de Rouergue fit cette Éd. origin. dernière donation en action de grâces de ce qu'étant allé le jour des Rameaux
* Voyez tome IV, tfote XVIII, n. 7 & suiv. * GaUia Christiana , noT. edit. t. i , ÎAsrrsm.
* Voyez tome IV, Ifote LXXI, la Suite ckronolo- p. 58.
gi^ue des ivé^ues d'Albi, [E. M.] ^ Mabillon, Annales ordinis sancti Benedicti, ad
' Voyez tome II, Chroniques, n. IL ann. 987, n. 100.
HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XIII. 2oc5
dans l'église de Saint-Guillem pour demander à Dieu la grâce de vaincre son adversaire dans un combat singulier, il avoit été exaucé. Nous avons encore deux autres actes qui prouvent que Hugues n'étoit pas reconnu dans le diocèse de Lodève entre la fin de Tan 987 & le commencement de Tannée suivante. Le premier qui est une donation' de S. Fulcrand, évêque de Lodève, en faveur de la même abbaye de Saint-Guillem , est daté du iS de novembre, Dieu régnant (y dans l'attente d'un roi ; & l'autre * est le testament de ce prélat du 4 février, sous le gouvernement de Jésus-Christ (y dans V attente d'un roi.