LXXIV. — Réflexions sur cette acquisition
C'est le dernier acte de l'acquisition que fit le comte de Barcelone de ces deux comtés &c du reste du domaine de la branche aînée de la maison de Carcassonne; sur quoi il est à propos d'ajouter ici quelques réflexions, tant pour l'intelligence de ces divers actes que pour celle de plusieurs faits importans de notre histoire dont nous aurons occasion de parler dans la suite.
i^ Ermengarde & Adélaïde, sa sœur, qui n'avoient vendu en 1067 au comte de Barcelone que leurs droits sur les deux comtés de Carcassonne & de Razès, & sur ce que leur père & leur frère avoient possédé dans le Toulousain, lui vendirent ou donnèrent de nouveau en 1070 non-seulement ces mêmes domaines, mais encore tous ceux qu'avoit possédés autrefois Roger I, comte de Carcassonne, leur bisaïeul ^, surnommé le Vieux, & qu'il avoit partagés à ses trois fils. Or, comme Roger I ^, comte de Foix, petit-fils de ce comte par Bernard, son père, laissa un frère & un neveu qui lui succédèrent & qui par conséquent avoient droit sur une portion de l'hérédité du même Roger I, comte de Carcassonne, entre autres-sur le comté de Conserans, c'est une preuve
■ Voyez tomeV,Chartes& Diplômes, n.CCLIII. * Per îuctuosam haereiitatem. Voyez le Glossaire
• Permeum decimum, Id est per donationem sihi de du Gange à ce mot.
a virofactam propter nuptias. Voyez Marca Hispa- * Retenimentam. Voyez le Glossaire de du Gange
nica, p. 389, 397, &c. Gctte signification toute à ce mot.
particulière du mot decimum pour signifier un ' Voyez tome IV, Note XXII.
douaire n*a pas été donnée par du Gange dans son * liid, n. 19 & suiv. Glossaire» [E. M.J
An 1071 '
qu'Ermengarde, Adélaïde, sa sœur, & la comtesse Rangarde, leur mère, disposèrent par cette vente de ce qui ne leur appartenoit pas. Il est marqué en effet dans lacté de Tan 1067, quelles vendent au comte de Barcelone tous les domaines ' que Roger, comte deFoîx, avoit possédés du vivant du comte Pierre- Raimond 6» de Roger son fils ; & dans celui de Tan 1070, qu elles lui cèdent^ tous ceux qui avoient appartenu à Raimond , à Bernard &» à Pierre, fils de Roger 1 y comte de Carcassonne. On peut confirmer par là ce que nous avons déjà insinué, savoir : qUe la succession de Roger III, comte de Carcassonne, décédé sans enfans, devoit appartenir, à l'exclusion de ses soeurs, aux mâles de la branche de Foix, soit en vertu d une substitution de la part de Roger I, comte de Carcassonne, soit en conséquence de quelque autre convention; qu'Ermengarde & Adélaïde, sa sœur, ne s'empressèrent d'aliéner les t^n ^"laV ^^^"5 q^^ ^^ même Roger III, leur frère, avoit eus de la succession de Rogerl, comte de Carcassonne, que dans la crainte d'en être dépossédées par le comte de Foix, lequel y avoit un droit légitime; que dans cette vue elles en firent en 1067 une vente simulée au comte de Barcelone, & qu'enfin désespérant de pouvoir se maintenir dans la possession de ces domaines après les avoir repris en fief di\x même comte, elles les lui vendirent en 1070.
2^ Il ne paroît pas d'arlleurs que la comtesse Rangarde soit intervenue dans la vente de l'an 1067, ou qu'elle l'ait autorisée dans la suite. On voit au contraire parcelle qu'elle fit trois ans après au comte de Barcelone, qu'elle avoit joui jusques alors de ses droits sur les comtés de Carcassonne 8c deRazès, &. sur divers châteaux que ses filles avoient déjà vendus à ce prince. Si donc celles-ci ne firent pas difficulté de faire cette vente sans la participation 8c au préjudice de leur mère, on peut croire aisément qu'elles ne ménagèrent pas davantage les droits qu'avoient les comtes de Foix sur ces domaines.
Z^ Roger III, comte de Carcassonne, avoit possédé en qualité d'héritier de Garsinde de Béziers, son aïeule, mère du comte Pierre-Raimond, son père, les deux vicomtes de Béziers 8c d'Agde, sur lesquelles les comtes de Foix ne pouvoient fonder aucune prétention : or, Ermengarde à qui ces deux vicomtes étoient échues en qualité de principale héritière du même Roger III, excepta ^ nommément, dans la vente qu'elle fit en 1070, au comte de Barcelone, des domaines de la maison de Carcassonne, les alleux qui avoient appartenu, dans le comté de Narbonne &• le Minervois, à Guillaume, vicomte de Bé-^iers, àieul de Pierre-Raimond, preuve certaine qu'elle ne se réserva ces alleux avec les vicomtes de Béziers 8c d'Agde, que parce qu'elle ne craîgnoit pas d'en être dépossédée, 8c qu'au contraire elle 8c sa sœur n'aliénèrent tous les autres domaines dépendans de l'hérédité de leur frère, que dans la crainte de n'en pouvoir jouir paisiblement à cause des prétentions des comtes de Foix, 8c dans la vue de frustrer ces derniers de leurs droits. Nous verrons^ en effet dans la suite
'Voyez tome V, Chartes & Diplômes, nu- 'Voyez tome V, Chartes & Diplômes, nu-
méro CCXXXV. méro CCXLVII,
* Ibid. n. CCXLVIII, CCXLIX, CCLIII. ^ Marca Hispanica, p. 1228.
' An 1071
que Roger II, comte de ce pays, intenta un procès à Ermengarde, sa cousine, sur cela. Il est donc certain que cette dernière & Adélaïde, sa sœur, parlaliénation qu'elles firent en faveur du comte de Barcelone des divers domaines de la maison de Carcassonne, cédèrent à ce prince ce qui ne leur appartenoit pas, du moins pour la plus grande partie, & qu elles aliénèrent ces domaines au préjudice des comtes de Foix.
4<> Mais quand même elles auroîent eu sur tous ces domaines un droit incontestable, il s en faut bien que la vente qu'elles en firent aux comtes de Barcelone ait pu servir de fondement à ceux-ci pour appuyer leurs prétentions sur les différens pays du royaume dont il est fait mention ^ dans la transaction passée en 1258 entre le roi S. Louis & Jacques I, roi d'Aragon j car il n'est parlé dans les actes de cette vente que des droits qu'Ermengarde, Adélaïde, sa sœur, & Rangarde, leur mère, avoient sur le comté de Rœ^ès, le Conserans, le Corn" ' mingesy le Carcasses, le Narhonnois (/ le Toulousain : or, ces droits se réduisoient aux seuls* comtés de Carcassonne 8c de Razès, dont elles ne pouvoient même prétendre qu'une partie, & à quelques terres ou châteaux du Narbonnois & du Toulousain. Quant au Conserans 8c au Comminges, elles ne pouvoient avoir aucune prétention sur le premier, puisque Roger I, comte de Carcassonne, en avoit disposé en faveur de Bernard, son fils puîné, dont il testoit encore des descendans, 8c qu'il ne paroît pas que Roger III, comte de Carcassonne, de qui elles tiroient tous leur droits, eût jamais rien possédé dans ce pays, non plus que dans le Comminges, quoique le même Roger I eût donné la troisième partie de ce dernier pays à Raimond, son fils aîné, père de Pierre- Raimond 8c aïeul de Roger III, frère d'Ermengarde.
Il résulte de tout ce que nous venons de rapporter, que ce fut par achat, 8c non comme l'ont cru jusqu'à présent la plupart des historiens espagnols, par succession légitime, que les comtes de Barcelone acquirent quelque droit sur les comtés de Carcassonne 8c de Razès, 8c sur divers villages 8c châteaux du Toulousain & du Narbonnois. Mais ce ne fut proprement qu'un droit de suzerai- 1. 11', p"! 26. neté 3, car nous verrons dans la suite que les descendans d'Ermengarde jouirent de tout le domaine utile de ces deux comtés, dont ils se qualifièrent vicomtes } en sorte que par cette vente ils devinrent les arrière-vassaux des comtes de Toulouse, 8c les comtes de Barcelone, les vassaux immédiats de ceux-ci, par rapport à ces comtés, villages 8c châteaux. Ermengarde 8c sa sœur ne peuvent avoir aliéné ces domaines au préjudice de ces derniers princes qui étoient suzerains de tous ces domaines, soit en qualité de comtes 8c de marquis de Toulouse, soit comme ducs de Narbonne 8c marquis de Gothie.
' Marea Hispanica, "p» 1444 &seq. archives de Barcelone. On trouve à ce sujet un
* lèid, p. 459 & seq. document très-concluant dans les chartes d'Aï-
' Don Prospero Bofarull y Mascaro croit que phonse II d'Aragon, surnommé le Chaste : c'est le
les comtes de Barcelone acquirent, non pas seule- témoignage d*un seigneur interrogé par Alphonse
ment la suzeraineté, mais la souveraineté, le do- sur les droits qu'il croyait avoir au comté de Car- .
maine utile des comtés de Razès 8c de Carcassonne, cassonne. {Los conJes Je Barcelona vlnd'tcados, t. 2^*
& il appuie son opinion sur des titres tirés des p. 46, 62 & 119.} |E. M.]
LXXV. — Guillaume IVy comte de Toulouse^ donne le Lauragais en fief au
comte de Barcelone. — Plaid tenu à Carcassonne,
Cette mouvance paroît entre autres dans un accord ' 'que fit Guillaume IV, comte de Toulouse, avec Raimond, comte de Barcelone (y de Carcassonne, & Raimondj son fils y peu de temps * après les derniers actes de l'acquisition que ceux-ci avoient faîte du domaine de la maison de Carcassonne. Le comte de Toulouse demanda aussitôt à ces princes Thommage 8c le serment de fidélité pour le pays de Lauragais compris dans cette- acquisition. Le comte de Barcelone & son fils firent d'abord quelque difficulté, sous prétexte qu'on ne trouvoit alors personne qui eût vu rendre cet hommage au père ou à laïeul du comte de Toulouse ; mais ils s'accordèrent enfin de la manière suivante : 1° Guillaume céda à Raimond, à son fils, à leur postérité & à celui qui aurait le comté de Carcassonne, tout ce qu'il possédoit de son chef & tout ce qu'il avoit . acquis dans le château de Laurac &c dans ses dépendances, moyennant la somme ^ de dix mille mancuses, monnoiede Barcelone, qui montoient environ à mille quatre cent trente-deux oncesd'or, outre une autre somme que le comte de Barcelone donna à la comtesse de Toulouse, femme du comte Guillaume ^ 2^ le comte de Barcelone s'engagea, tant pour lui que pour sa postérité, à tenir en fief \q château de Laurac & ses dépendances du comte de Toulouse & de ses descendans. L'acte fut passé le 7 de septembre de l'an 107 1 8c non en 1090, comme il est marqué dans une copie qui en a déjà paru, en présence de Raimond, comte de Rouergue, frère du comte de Toulouse, de l'évêque de Cahors, de Roger, comte de Foix, Frotard, abbé de Saint-Pons, Pierre, vicomte de Minerve, Humbert, élu évêque de Barcelone, 8c de plusieurs seigneurs des deux cours de Toulouse 8c de Barcelone, parmi lesquels il y en a qui prennent le surnom de Béziers 8c de Carcassonne.
Cet accord est une preuve que le Lauragais, dont le château de Laurac, qui lui a donné son nom, étoit alors le chef-lieu, avoit auparavant appartenu à la maison des comtes de Carcassonne, 8c que ceux-ci en faisoient hommage aux comtes de Toulouse, En effet, outre que le comte de Barcelone tenoit ^ ce château des héritiers de Roger TII, comte de Carcassonne, Guillaume, comte de Toulouse, déclare, dans l'acte dont on vient de parler, qu'il avoit acquis une partie de ce pays de Raimond^Guillaume (/ de Bernard, son frère : or, ceux-ci ne sont pas ^ différens de Raimond 8c de Bernard, fils de Guillaume, comte en partie de Carcassonne 8c oncle paternel de Roger III, lesquels moururent, à ce qu'il paroît, sans postérité.
Le lieu où les comtes de Toulouse 8c de Barcelone s'abouchèrent pour cette transaction n'est pas marqué, mais il y a lieu de croire que ce fut k Carcassonne.
■ Voyez tome V, Chartes & Diplômes, n. CCLIV. * Voyez tome V, Chartes & Diplômes, na-
• Voyez tome IV, Vote XL, n. a. méro CCLVIII.
« îh'U. 5 Voyez tome IV, Vote XXII, n. 12.
' An 1071
Nous voyons dumoîns que le dernier prince se trouvoît' dans cette ville en 1071 8c qu il y assista alors avec Aymeri, vicomte de Narbonne, & plusieurs autres seigneurs, à un plaid qu'on y tint Se dans lequel Dalmace, abbé de la Grasse, jugea un différend qui setoit élevé entre quelques-uns de ses vassaux au sujet de la viguerie de Malvers.
LXXVI. — Légation du cardinal Hugues le Blanc» — Princes £» seigneurs de Savès (y de Verdun dans le Toulousain. — Évêques de Toulouse.
Le cardinal Hugues le Blanc étoit en ce temps-lk légat du pape Alexandre II dans la Province, C'est ce qu'on voit par un acte * suivant lequel « les religieux 0 de l'abbaye de Sorèze^ qui vaquoit depuis dix ans, ayant obtenu de Frotaire, « évêque de Nimes, la permission d'élire un abbé, s'assemblèrent à Toulouse « dans l'église de Notre-Dame de la Daurade & élurent Raimond, de l'avis u du pape Alexandre &c du cardinal Hugues le Blanc, son légat, & du consen- « tement de Durand, évêque de Toulouse, qui, en qualité de diocésain, con<- « firma l'abbaye dans la possession de tous les biens que les chevaliers (milites) « & les laïques avoient usurpés sur elle, avec ordre à ceux-ci de les restituer. » fà,or\^v. L'acte est souscrit par Frotaire, évêque de Nîmes, avoué & protecteur de l'abbaye de Sorèze située dans le domaine de sa famille, par Raimond, abbé de Saint-Papoul, & Isarn, prévôt de Saint-Sernin.
Ce dernier est peut-être le même qu'Isarn, qui avoit déjà succédé à Durand dans l'évêché de Toulouse avant le 6 de décembre de l'an 107 1, suivant une donation ^ faite alors à l'abbaye du Mas-Garnier par un seigneur nommé Raimond-Arnaud & son fils Arnaud, en présence de Raimond, évêque de Lectoure, 8c de Guillaume-Bernard, ;7rincf de Savès. Cette donation est datée, en effet, Guillaume étant comte de Toulouse, Vannée qu Isarn fut élu évêque de cette ville.
Arnaud dont on vient de parler n'est pas sans doute différent d'Arnaud-- Raimond, prince de Verdun, qui en 1089 restitua^ au même monastère la quatrième partie de la seigneurie de cette ville, située sur la rive gauche de la Garonne, dans la partie du diocèse de Toulouse qui dépend aujourd'hui de la Guyenne. Quanta Guillaume-Bernard, prince de Savès, il étoit vraisembla* blement vicomte de ce pays, qui s'étend dans la partie occidentale de l'ancien diocèse de Toulouse le long de la rivière de Save dont il a pris son nom ^.
• Voyez tome V, Chartes & Diplômei, n. CCLV. * Voyez tome V, Chartei 8c Diplômes, nu-
• Baluze, Miseellanea, t. 4, p. 446. niéro CCXCIX, la 5* charte citée sous ce numéro.
» Voyez tome IV, Note C, la suite des abbés de ' Voyez, tome VII de cette édition, dans la Note
Sorèze. [£. M.] relatire à la géographie du Languedoc, cc que
^ Voyez tome V, Chartes & Diplômes, n. CCLV, nous disons sur le pays de Sa^ès 8c sur ses limites,
la 2* cfa»r te citée sous ce numéro. ^-Voyez tome IV, [£• M.]. Note XIX, n. lo.
LXXVII. — Origine de la ville de Lavaur. — Abbés de Moissac, 6»c.
Isarn, évêque de Toulouse, étoitde la maison des anciens seigneurs de Lavaur, ville aujourd'hui épiscopale. Nous en trouvons la preuve dans deux actes de ce siècle. Le premier est une donation ' de l'église de Saint-Christophe d^Afragnio ou de Lavaur dans le Toulousain, faite vers Tan io65, en faveur de l'abbaye de Conques en Rouergue, par Guillaume, Pierre son frère, 6c leurs fils Raimond, Isarn, Guillabert, Bernard, Pierre & Hugues, de l'avis de Guillaume, comte de Toulouse, de Durand, évêque de cette ville, 8c de leurs propres vassaux [militum). Le second est une autre donation *, faite en 1098 à l'abbaye de Saint-Pons de Thomières par Isarn, alors évêque de Toulouse, ses frères Bernard-Guillaume &• Pf^rr^-G^fZ/az/m^ Se ses neveux, de l'église de Saint- Elan dans le Toulousain, située auprès de la rivière d'Agoàt 6» du chAteau de Lavaur. Isarn, évêque de Toulouse, 8c ses frères Bernard 8c Pierre, étoient donc fils de Guillaume, coseigneur du château de Lavaur en io65.
On voit par ces deux donations qu'il y avoit alors à Lavaur deux églises paroissiales : l'une de Saint-Christophe, située dans le château, 8c l'autre de Saint-Elan, au dehors auprès de la rivière d'Agoût où elle subsiste encore aujourd'hui. Lesseigneurs de Lavaur promirent^ aux religieux de Conques d'établir une sauvegarde {salvetatem) dans la première, 8c leurs vassaux {milites) s'engagèrent à s'y faire enterrer eux 8c leur postérité *♦. La dernière de ces deux églises étoit détruite en 1098, lorsque l'évêque Isarn 8c ses parens la donnèrent^ aux religieux de Saint-Pons, à la charge de la faire rebâtir 8c d'y construire un village {yilld)^ ce que ceux-ci exécutèrent. Ainsi la ville de Lavaur doit en quelque sorte son origine à l'abbaye de Saint-Pons, qui y établit un prieuré conventuel dans l'église de Saint-Elan, lequel fut érigé en chapitre séculier 8c en évêché par le pape Jean XXIL Ce sont là les plus anciens monumens authentiques que nous connoissions touchant la ville de Lavaur 8c son origine. Elle n'est pas fort considérable, mais elle est des plus agréables 8c des mieux situées de la Province. L'église cathédrale de Saint-Elan ou Alan se trouve aujourd'hui dans l'enceinte de la ville.
On prétend ^ que Durand, abbé de Moissac 8c prédécesseur d'Isarn dans l'évêché de Toulouse, appuyé du crédit qu'il avoit auprès de Guillaume IV, comte de cette ville, unit à l'ordre ou congrégation de Cluny l'église de Notre- Dame de la Daurade, malgré son chapitre, à qui elle étoit alors soumise; ce que la chronique manuscrite d'Aymar de Peyrat, abbé de Moissac, semble confirmer. Mais nous verrons bientôt que ce fut Isarn lui-même qui fit cttit
• Tome V, Chartes 8c Diplômes, n. CCXXVII. * Voyer tome IV, Note XC, la notice sur l'ab-
• Catel , Mémoires de l'histoire du Languedoc, baye de Conques. [E. M.]
p. 32 1 & suiv, * Catel , Mémoires de Vhistoire dm Langneiect
'Voyez tomeV, Chartes & Diplômes, nu- p. 32 1 & suiv. méro CCXXVII. « Ihid. p, 864.
' ' An 1071
union en 1076, du consentement de ses chanoines. Ce qu'il y a de vrai, c'est que Durand se rendit recommandable par ses mœurs & par sa conduite. L'auteur ' contemporain de la vie de S. Hugues, abbé de Cluny, lui reproche cependant quelques légers défauts, ce qui n'a pas empêché les religieux fli^^SÏs de Moissac, dont il avoit été abbé avant & pendant son épiscopat, de l'honorer comme saint. Il soumit* plusieurs monastères du pays ou des provinces voisines k son abbaye ou à la réforme de Cluny.
Après sa mort, les religieux de Moissac élurent en 1071, pour leur abbé, Hunald ou Hunaud, fils ^ de Roger & d'Adélaïde, & frère de Centule, vicomte de Béarn. Hunaud possédoit la vicomte de Brulhois qu'il avoit eue pour son partage. Il étoit doué de toutes les qualités propres à se faire distinguer dans le monde & étoit surtout fort considéré pour sa probité, sa sagesse & son éloquence. Il sacrifia tous ces avantages temporels pour se consacrer au Seigneur dans l'abbaye de Moissac, où il prit l'habit monastique en 1062. Sous son gouvernement ce monastère prit une nouvelle forme. Non content de l'avoir enrichi de ses propres biens, il fit restituer une grande partie de ceux que les seigneurs du voisinage avoient envahis, & étendit la réforme de Cluny dans plusieurs monastères.
LXXVIII. — Réforme de l'église d*Aïbi (y de divers monastères de la Province.
La plupart de ceux du royaume étoient alors dans une extrême désolation, ^^ de même que les cathédrales. Les chanoines ^ de celle d'Albi entre autres vivoient en véritables séculiers 8c s'occupoient bien moins du service divin que du plaisir & de la débauche. Frotard, leur évêque, touché de l'excès de ces désordres, convoqua les principaux du pays, & ayant pris leur avis, il exhorta ses chanoines à se réfornier. Les deux sacristains, le capiscol, le trésorier & le doyen se rendirent à ses remontrances & restituèrent à l'église d'Albi les biens de leurs bénéfices qu'ils s'étoient appropriés ou qu'ils avoient fait passer à leurs enfans. L'éyêque Frotard, qui, à l'exemple de ses prédécesseurs, avoit dissipé les biens de son église en faveur des séculiers, tâcha de son côté de réparer le mal qu'il avoit fait. Il se dessaisit de l'archidiaconé qui s'étendoit à la droite du Tarn & l'unit à la raense des chanoines, à condition qu'ils vivroient désormais en communauté^. Il fit cette réforme par le conseil du cardinal Guiraud, évêque d'Ostie & légat en France, de Richard, archevêque de Bourges, de Frotaire, évêque de Nimes, & de l'évêque de, Poitiers; ce qui peut faire croire fort vraisemblablement que ce légat tint alors un concile à Albi. Le vicomte Raimond 6* les vicomtes Sicard 6* Frotard autorisèrent aussi cette réforme. Le
' MabtUon, ad ann. 1060, n. 68 & seq. Chnstiana, noT. edît. t. 1, p. 162 & seq. & instr,
' Aymar du Peyrat, Chronieon, fol. i56, Ttrso. p. 87 & seq.
' Catcl, Mémoires de l'histoire du Languedoc, ^ Gallia Christiana. , nOT. edît. t. 1, instrum»
p. 886. -«Marea, Histoire de Béarn, p. 304 & p. 5 & seq.
fuW. «— Mabillon, ad ann. 1076, n. 12. — Gallia ' Ihid,
An 1073
premier étoit vicomte d'Albi & de Nimes, Se les deux autres de Lautrec. On a remarqué ailleurs qu'il paroU que ces deux derniers étoient frères 81 que Frotard, évêque d'Albi, étoit de leur maison. L'acte, qui est daté de la douzième année du pontificat d'Alexandre II 8c de la treizième du règne de Philippe I, Guillaume étant comte de Toulouse, doit être rapporté * par conséquent à Tan 1072*.
L'abbaye de Lézat dans le diocèse de Toulouse étoit alors dans un état aussi déplorable que celui de Téglise d'Albi ^. Le peu de religieux qui y restoiem ayant trouvé moyen de se concilier la bienveillance de Roger II, comte de Foix, de Raimond-Guillaume,de Béranger d'Auterive,8cde Bernard de Marquefave, qui étoient maîtres de Télection de l'abbé, ils écrivirent de concert à S. Hugues, abbé de Cluny, pour le prier d'établir sa réforme dans ce monastère. Le saint fit d'abord difficulté de se rendre à leur demande, & il n'y acquiesça enfin qu'à condition que lui & ses successeurs auroient la nomination de l'abbé, de crainte que sans cela ses soins pour réformer le monastère de Lézat ne devinssent inutiles. Le comte de Foix & les autres seigneurs ayant consenti à cette nomination, l'abbaye de Lézat fut soumise à celle de Cluny dont elle dépend encore aujourd'hui. L'acte d'union auquel Guillaume, archevêque d'Auch, &c Hunaud, abbé de Moissac, furent présens, est du 5 de novembre de Tan loyS.
Les lieux d'Auterive 8c de Marquefeve, dont les seigneurs contribuèrent à cette réforme, sont aujourd'hui deux petites villes situées au voisinage de l'abbaye de Lézat^. La première en est éloignée de deux lieues vers le levant 8c dépend encore du diocèse de Toulouse. L'autre, qui fait partie de celui de Rieux, est située à une égale distance de Lézat vers le couchant. Béranger- Raimond ^ d'Auterive 8c Raimond-Guillaume son neveu donnèrent vers le iii ^"^^fïîi ^ê"i^ temps à l'abbaye de la Grasse l'église de Sainte-Marie 8c de Saint-Paul d'Auterive, où il y eut depuis un prieuré conventuel.
L'abbaye de Sainte-Marie de la vallée de Cubières^ située dans le diocèse de Narbonne, vers les frontières de Roussillon, fut unie aussi en 1078 à Tordre de Cluny. Il ne restoit presque plus alors aucune trace de régularité dans ce monastère quiavoitété autrefois très-florissant. Raimond-Pierre, seigneur de Pierrepertuse, château situé dans le voisinage, qui le possédoit/7ar droit héré^ ditaire, touché de son état, entreprit de le réformer} dans ce dessein il le donna de concert avec Béranger, son frère, leurs femmes 8c leurs fils, à Hunaud, abbé de Moissac, 8c à S. Hugues, abbé de Cluny ; cette union fut autorisée par Bernard, comte de Besalu, leur seigneur, qui dominoit dans le pays en qualité de comte de Fenouillèdes, 8c par Guifred, archevêque de Narbonne. Pierre res-
■ Voy«« tome IV, Ifote XXI» n. i5. * Voye« tome IV, 7/ofe XCIV, la Notice sur
' VoyestomelV, Uqte LXXI, la notice sur Tévé- T^bbaye de Lézat. [E. M.]
chi h, les éyèqiies 4*Albi. {%. M»} ^ Mabillon, ad ann. 1071, n. 94.
' Voyez tome V, Chartes & Diplôme» , nu- ^ Voyez tome V, Chartes & Diplômes , ou*
miro CCLVI, m^ro CCLVII,
tîtua en même temps à Tabbaye de Cubîères tous les biens qui lui avoient appartenu 8c dont il étoit en possession. Cette abtaye ne subsiste plus depuis • longtemps.
Bernard, comte de Besalu & de Fenouillèdes, donna des marques de sa piété en plusieurs autres occasions. Il rétablit' en particulier en 1070 la régularité dans l'abbaye de Saint-Martin de Lez, située dans le dernier comté. Pour maintenir la réforme dans ce monastère, il le soumit à l'autorité de Frotard, abbé de Saint-Pons, déclara qu'il n'y souffriroit d'autre abbé que celui qui y seroit envoyé de cette dernière abbaye, & défendit à ses successeurs d'y exercer aucune domination. Udalger de Fenouillèdes^ qui se trouve souscrit à cet acte, étoit sans doute vicomte de ce pays. Le monastère de Saint-Martin de Lez perdit dans la suite le titre d'abbaye & ne fut plus qu'un prieuré conventuel dépendant de l'abbaye de Saint-Pons. Le comte Bernard réforma aussi*, en 107 1, les abbayes de Saint-Pierre de Besalu & de Saint-Etienne de Bagnols, situées dans son domaine, & les unit à la congrégation de Saint-Victor de Marseille. Il donna l'année suivante pour Vâme de Guillaume j son père, £• de Guillaume, son fière, à l'église de Sainte-Marie de Besalu, la dîme de la monnoie tant d'or que d'argent qu'on fabriquoit à Besalu.
Un des plus grands biens que Hunaud, abbé de Moissac, fit à son abbaye,
fut de la délivrer de la tyrannie des abbés séculiers, qui, malgré la démission
que Gauzbert avoit faite de cette dignité, s'y étoient perpétués. Nous trouvons^
en effet, qu'après la mort de ce dernier, Raimond, son parent, ayant racheté
Tavouerie de la même abbaye de Guillaume IV, comte de Toulouse, il s eu
empara à force ouverte pour en revêtir Bertrand, son frère, qui prit depuis la
qualité d'abbè de Moissac, quoique Guillaume, leur père & Foulques, leur
oncle, eussent solennellement renoncé entre les mains de Durand, évêque
de Toulouse & abbé régulier de ce monastère, aux droits qu'ils préten-
doient y avoir. Bertrand eut cependant scrupule de cette usurpation : il fit
une nouvelle démission de ses droits le 20 de décembre de l'an 1073, entre les
mains de l'abbé Hunaud qu'il qualifie son seigneur, & confirma en même
temps le délaissement qu'avoient déjà feit de cette avouerie Pons, comte de
Toulouse, Âlmodis, sa femme, Guillaume, leur fils & Bernard, évêque de
Cahors.