LIX. — Suite du voyage d'Urbain II dans la Province
On croît' que ce concile finit le 14 de juillet; en effet, le pape se rendît le même jour, ou du moins le lendemain, à Tabbaye de Saint-Gilles où il demeura jusques au 20 , St où il consacra * pendant son séjour l'autel de la nouvelle église. Il alla ensuite à l'abbaye de Saint-André sur le Rhône, vis-à-vis d'Avignon, où il confirma^ par une bulle du 22 de juillet ce qui avoit été arrêté en faveur des chanoines de Saint-Sernin de Toulouse au concile de Nîmes. Il accorda en même temps divers privilèges à leur église, en considération de ce qu^il f avoit consacrée de ses propres mains, avec défense de changer l'état régulier des chanoines & à ceux-ci de rien posséder en propre. Il leur accorda entre autres la liberté d'élire leur prévôt régulier. Le même jour le pape confirma^ l'acte que le comte Raimond avoit fait en faveur de l'abbaye de Saint-Gilles &» dont ce prince, lorsqu^il étoit sur son départ pour ^expédition de Jérusalem, avoit juré l'observation entre ses mains au concile de Nimes. Le lendemain 23 juillet il confirma^ par une bulle les privilèges de l'abbaye Saint-André, & ayant passé ensuite le Rhône il alla à Cavaillon^, où il étoit encore le 3o du même mois. Il partit pour l'Italie bientôt après, & il étoit déjà arrivé dans le Milanois le 14 de septembre "7.
LX. — Raimond de Saint-Gilles se prépare à son départ pour la
Terre-Sainte.
Cependant tout se préparoit pour le départ des croisés, fixé par Urbain au 25 d'août. Une troupe, conduite par un chevalier nommé Gautier Sans- Avoir & par Pierre l'Ermite , avoit déjà pris les devants. Tous les autres t. ii\ pi'^gs. croisés de France, au nombre de trois cent mille, se partagèrent en trois corps sous trois divers chefs. Godefroy de Bouillon, duc de la basse Lorraine, suivi de son frère Baudouin, se mit à la tête du premier, partit le i5 d'août & se rendit à Constantinople par l'Allemagne & la Hongrie. Le second,, sous la conduite de Robert, comte de Flandres, de Hugues, comte de Vermandois, frère du roi Philippe, & de Robert, duc de Normandie, prit la route d'Italie & de la Calabre au mois de septembre. Enfin le troisième suivit Raimond de Saint- Gilles, qui, accompagné d'Aymar de Monteil, évêque du Puy & légat du Saint-Siège, ne se mit en marche ^ que vers la fin du mois d'octobre.
" Riiinart, Vitâ. Vrbani p&pae II, n. 269 81 seq. * Archives de Tabbaye de Saint-André.
' Voyez tome V, Chartes 8t Diplômes, n. CCCXV, « Ruinart, Vita Urhani papae II, n. 273 & seq.
' Baluze, MisceUanea, t. 6, p. 89 1 & seq. ' Ihid.
^ Voyez tome V, Chartes & Diplômes, n. CCCXV. « Voyez tome IV, Note XLIII, n. i & suiy. — Ruinart, Vita Vrbani papae II, n. 272.
Raimond ' étoit le plus âgé de tous les princes croisés, & ne cédoît à aucun ni en valeur ni en magnificence; en sorte que si on eût eu à choisir un généralissime, il n'est pas douteux qu'on ne lui eût déféré cet honneur. On prétend* que pour fournir à la grande dépense dans laquelle cette entreprise l'engagea, il aliéna peu de temps avant son départ une partie de son domaine, entre autres les comtés de Cahors & de Rodez, 8c qu'il vendit le premier aux évêques de Cahors & l'autre k Richard, vicomte de Cariât^. Il paroît en effet, quelque riche que fût Raimond , qu'il lui eût été difficile de soutenir des dépenses si considérables sans aliéner quelque portion de ses domaines. Un ancien historien^ assure même que ce prince qui étoit, ajoute-t-il, très-puissant, vendit tous ses biens lorsqu'il se mit en marche pour la délivrance du Saint- Sépulcre, mais il est certain que tous les principaux domaines qu'il possédoit avant la croisade passèrent à ses successeurs. Quant aux comtés de Cahors & de Rodez, nous voyons^ : i^ que les évêques de Cahors jouissoient auparavant du domaine de cette ville sous l'autorité des comtes de Toulouse dont ils étoient vassaux 8c qu'ils continuèrent d'en jouir dans la suite; mais ils ne prirent pas le titre de comtes de Cahors avant le treizième siècle. On ne sauroit donc attribuer à Raimond de Saint-Gilles l'aliénation de ce comté; 2° ce prince ne peut pas non plus avoir aliéné, avant son départ pour la Terre-Sainte, le comté de Rodez, qui comprenoit environ le tiers du Rouergue, puisque Richard, vicomte de Cariât, qui en fit l'acquisition, ne se qualifioit^ encore que vicomte au commencement de l'an 1097, lorsque Raimond de Saint- Gilles étoit déjà parti. Il paroît^ cependant que le dernier engagea ce comté au même Richard durant le cours de son expédition, 8c qu'Alphonse Jourdain, son fils 8c son successeur, l'aliéna ensuite entièrement en feveur de ce vicomte 8c de son fils Hugues, à la charge de lui en faire hommage.
Raimond de Saint-Gilles se prépara à son voyage par divers actes* de piété 8c de religion. Il alla peu de temps avant son départ à l'abbaye de la Chaise- Dieu en Auvergne pour implorer le secours de S. Robert, son protecteur. La dévotion singulière qu'il avoit envers ce saint le porta à demander la tasse dont il s'étoit servi pendant sa vie, 8c après l'avoir obtenue, il la porta toujours depuis avec lui, ainsi que plusieurs autres reliques qu'il conservoit dans sa chapelle. Il persuada ^ enfin à un religieux de ce monastère nommé Arbert, prieur de Privazac en Rouergue, de le suivre à la Terre-Sainte.
Ce fut alors peut-être que Raimond donna à cette abbaye les églises de Saint-Pasque, de la Vierge 8c de Saint-Nazaire de Beaucaire. Nous avons du
' Guibert, Hist. Hierosol. 1. 2, c. 18. ' Voyez tome IV, Note XLII.
' Voyez tome IV, Note XLII. * Voyez tome V, Chartes 8t Diplômes , nu-
^ Ce fait n*est rapporté que par GeofTroi du méro CCCXVIII, la 3' charte citée sous ce numéro.
Vigeois. (Voyez \t Recueil des hist, de France, t. 12, ^ Voyez, tome IV, la Note XLIII.
p. 434.) Aucun autre historien n'en parle ; aussi * Acta Sanctorum ordinis sancti Benedicti, saec. 5,
les auteurs de Thistoire de Languedoc ont-ils raison part. 2, p. 2i5 8c seq.
de le révoquer en doute. [E. M.] ' Ibid*
* Robert le Moine, Historia Hierosol, 1. 2, p. 34.
moins un acte * sans date, par lequel Raimond fit cette donation du conseil de Bertrand, son fils, de Guillaume de Sabran, & de quelques autres seigneurs, 8c y ajouta divers droits, tant dans le lieu même que dans la terre d'Argence, pour en jouir pendant sa vie & celle de sa femme, de ses fils 6» de leurs sœurs. Gibelin, archevêque d'Arles, confirma^ la donation de ces églises situées dans son diocèse, & Tabbaye de la Chaise-Dieu établit depuis un prieuré conventuel à Beaucaire, dont les religieux furent sécularisés & leur église changée en collégiale en iSçy.
Raimond ^ alla au Puy vers le même temps & s'étant rendu dans la cathédrale devant l'image de la Vierge, il y déclara, en présence de tout le clergé, que pour réparer le tort qu'il avoit Éait à S. Gilles, c'est-à-dire à son abbaye, il donnoit à l'église du Puy les villages de Segrier, Bruguières 8c Fabrejargues, xH\X>^2t^' à condition qu'on célébreroit tous les ans la fête de ce saint , tant dans cette église que dans toutes les autres du diocèse j qu'on feroit brûler continuellement un cierge dans la cathédrale du Puy devant l'image de la Vierge 5 qu'après sa mort on y célébreroit tous les ans son anniversaire, de même que clans toutes les autres églises qui en dépendoient, 8c qu'on y réciteroit tous les jours une oraison pour lui durant sa vie 8c après sa mort. Le comte confirma peu de temps après cette fondation, du consentement de Bertrand son fils, & de sa femmef fille du roi Alphonse, 8c déclara que si quelqu'un y donnoit atteinte, il encourroit lanathème lancé dans le concile de Clermont/7ar le pape Urbain, les évêques 6» les abbés, contre quiconque s'opposeroit aux donations fiiites par ceux qui marchoient à la délivrance du Saint-Sépulcre f* ce qui nous fait comprendre que Raimond fit cette donation, qui n'est pas datée, peu de temps avant son départ pour la Terre-Sainte. Ce prince délivra ensuite à Uzès, en présence de Raimond, évêque de cette ville, les biens qu'il avoit donnés pour cette fondation le lendemain qu il eut pris la fi)rteresse de Saint-Maximin»
Quelques auteurs^ veulent que cette forteresse ne soit pas différente de la ville de Saint-Maximin en Provence, 6c prétendent prouver par là que Raimond envahit cette province sans aucun titre légitime; mais il n'y a pas lieu de douter que la forteresse de Saint-Maximin dont il s'agit ne soit la même que le château de ce nom situé à demi-lieue d'Uzès vers le sud-est , dont le seigneur étoit peut-être rebelle à ce comte : car 1° Raimond dominoit sur le diocèse d'Uzès; 2^ les lieux qu'il donna à l'église du Puy, pour la fondation dont nous venons de parler, sont situés dans le même diocèse au voisinage du château de Saint-Maximin. Au reste, on infère avec fondement de cette donation que ce prince dominoit aussi sur le Vêlai.
' Voycr tome V, Chartes 8t Diplômes , nu- * Voyez tome V, Chartes & Diplômes , nn-^
méro CCCXVI. méro CCCXVII.
" Recherches sur la y iUe de Beaucaire, -p. iô&suît. ^ Voyez tome IV, Note XIV, n. 2p.
An 1096 ^9
LXL — Départ de Raimond. — Son voyage jusques à Constantinople.
Armoiries des comtes de Toulouse.
Ce prince, que les divers auteurs contemporains qui ont écrit l'histoire de la guerre sainte appellent indifféremment tantôt comte de Toulouse & tamôt comte de Saint-Gilles ou de Provence, ayant disposé toutes choses pour son départ, se rendit à Tabbaye de Saint-Gilles' & là il confirma dans le chapitre, en présence de toute la communauté, l'abandon qu'il avoit déjà fait plusieurs fois des droits qu'il prétendoit sur la ville & sur l'abbaye de ce nom. Il alla ensuite se mettre à la tête ,des croisés qui s'étoient rassemblés au nombre d'environ cent* mille hommes, tant de ses vassaux Goths^^ Provençaux b Aquitains, que des peuples de Gascogne 8c des provinces voisines. Aymar, évêque du Puy, légat du Saint-Siège, le joignit & ne le quitta jamais, non plus que Guillaume, évêque d'Orange, lieutenant de ce prélat ou vice-légat. L'évêque d'Apt^ fut aussi du voyage. Les principaux seigneurs séculiers qui partirent avec lui furent, selon les mêmes historiens 5, Raimbaud , comte d'Orange, Gaston, vicomte de Béarn, dont la plupart de ces auteurs ont défiguré ^ le nom sous celui de Gastus de Behers ou de Beders, Centule, fils de ce vicomte, Girard ou Guinard, fils de Guilabert, comte de Roussillon, Guillaume, seigneur de Montpellier, Guillaume, comte de Forez, Raimond Peler & Guillaume Amanieu d'Albret, outre plusieurs autres dont on a déjà fait mention & dont nous aurons occasion de parler dans la suite. Raimond de Saint-Gilles commanda donc tous ceux qui avoient pris la croix dans les provinces méridionales du royaume, depuis les Pyrénées jusques aux Alpes'^^ & que quelques-uns des mêmes historiens se contentent de désigner sous le nom général de Provençaux. La principale force de cette armée, de même que les autres qui partirent pour la croisade, consistoit en cavalerie pesamment armée, & composée seulement de nobles ou de gentilshommes qui ne combattoient alors qu'à cheval, armés de casques, de cuirasses, d'épées, de boucliers 8c de lances ; le reste consistoit en infanterie qui se servoit d'arcs St de flèches.
Tous les meilleurs critiques rapportent à cette expédition l'origine des armoiries®. Ils prétendent que les chevaliers rassemblés de presque toutes les
' TomeV.Chartes & Diplômes, n. CCCCLXXXVI.
* Voyez, tome IV, la Note XLIII, n. 3.
' Gesta Franc, expugn. HierosoL c. 3. — Foucher de Chartres, Hist, Hierosol. 1. i , c. 2. ^^ Gilo, 1. I, &c.
^ Raimond d'Agiles, p. lyS.
' Guillaume de Tyr, 1. 2, c. 17 & suit.
* Marca, Histoire de Béarn, 1. 5, c. 6,
^ Guillaume de Malmesbury, I. 4, c. 2.
* Raimond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, portoit la croix de Toulouse en plein dans ses armes quelques années avant qu'il se crois&t pour l'expédi-
tion de la Terre-Sainte. C'est ce qui paroît par son sceau, pendant à la charte qu'il donna en 1088 en faveur de Tabbaye de Saint-André d'Avignon , & que nous avons insérée dans nos preuTes *. Dom Jérôme Deidier, notre confrère, qui nous a envoyé les variantes de cette charte, prises sur l'original conservé dans les archives de cette abbaye, a fait dessiner exactement le sceau qui est en plomb, & nous le donnons dans ce volume * avec les autres
' Voyez tome V, Chartes & Diplômes, n. CGC. * Voyez aux Sceaux , le n. 3 de la planche i*.
provinces de l'Europe, ne pouvant se reconnoître entre eux, parce que les casques cachoient leur visage, ils mirent pour se distinguer certains signes ou figures sur leurs cottes d'armes, leurs drapeaux, leurs boucliers, & sur les caparaçons de leurs chevaux. Un auteur ' contemporain rapporte, en effet, que les drapeaux des seigneurs croisés étoient de diverses couleurs^ de même que leurs boucliers j que les uns étoient couleur d'or, les autres verts, rouges, 8cc. Il paroît donc qu'on doit rapporter à cette époque l'origine des armoiries des comtes de Toulouse, qui étoient une croix cléchée, vuidée 8c pommetée; 8c que Raimond de Saint-Gilles, l'un des premiers chefs de la croisade, prit ce symbole sacré comme une marque de la part qu'il avoit à cette expédition. Outre que nous savons que ce comte avoit ^ alors un sceau, on peut se fonder d'ailleurs sur le témoignage d'un célèbre critique^, qui prouve a que la croix que w les comtes de Toulouse portoient dans leurs armes est semblable à celle que tt le grand Constantin éleva dans le marché de Constantinople 8c à celle qu'il « avoit vue au ciel lorsqu'il combattit Maxence,^ qui étoit garnie de petites « pommes aux extrémités. » Raimond de Saint-Gilles, qui fut le principal de tous les princes qui se croisèrent en 1096 pour aller combattre pour les intérêts de Jésus-Christ, aura donc pris pour ses armes le même symbole qui rendit cet empereur victorieux des ennemis de la foi*
Il y a lieu de croire que les seigneurs de l'IIe-Jourdain 8c quelques autres^ vassaux des comtes de Toulouse, qui portoient les mêmes armes que ces derniers, les prirent dans cette occasion, parce qu'ils marchoient à la suite 8c sous les bannières de Raimond de Saint-Gilles. On sait, en effet, que Raimond-
An iop6
Éd. origin.
t. II, p. 297.
sceaux de la maison de Toulouse 8c de la noblesse de la Province. Il est rrai qu'il n'est pas fait mention de l'apposition du sceau dans l'acte j mais nous en avons des exemples dans quelques autres chartes de Raimond de Saint-Gilles, où il a fait certainement apposer son sceau, quoique cela ne soit pas exprimé dans l'acte. Telle est la charte que ce prince donna en 1096 au concile de Nîmes en faveur de l'abbaye de Saint-Gilles, qu'on peut voir dans nos preuves', & où il n'est rien dit de l'apposition du sceau, lequel y fut néanmoins apposé, comme il est prouvé par le témoignage^ que Raimond, évêque d'Apt, rendit à ce sujet en Ii5i. Et yid't instrumentum guirpitionis Raimundi comitts sigillo signatum.
Il résulte de ce que nous venons de dire que les armoiries des grands seigneurs commencèrent à être en usage quelques années avant la première croisade, à la fin du onzième siècle, & nous ne croyons pas qu'on puisse trouver rien de plus ancien sur ce sujet que le sceau de Raimond de Saint-Gilles
3 Voyez tome V, Chartes & Diplômes, n. CCCXV.
4 md. D. ccccxxxvi.
de l'an 1088. Ainsi, s'il prit les armoiries qu'il transmit aux comtes de Toulouse avant qu'il partît pour la Terre-Sainte, il est toujours vrai de dire qu'il fut le premier de ces comtes qui en ait eu. Nous observerons encore que les comtes de Toulouse scellèrent toujours depuis en plomb les chartes qu'ils donnèrent pour leurs domaines situés dans l'étendue de leur marquisat de Provence ou du comtat Venaissin, d'où l'abbaye de Saint-André d'Avignon dépendoit j de quoi nous avons plusieurs preuves. Enfin il paroît que les plus anciens sceaux pendans au bas des chartes furent aussi en plomb, comme il paroît par celui d'Aldebert, évéque de Nimes, de l'an 1 174, qui est aussi en plomb, & que nous donnons parmi ceux des ecclésiastiques, planche 1", n. 11. [Note additionnelle placée par dont Vaissete au tome F de Védition originale, p. 680.]
' Albert d'Aix, Historia HierosoL 1. 3, c. 35.
• Voyez tome V, Chartes & Diplômes , numéméro CCCCLXXXVI.
^ Du Cange, Dissertation ^uaton^ième sur l'Histoire de S, Louis, p. 262.
^ Ruffi, Dissertation sur Us vicomtes de Marseille, p. 95.
An iop6
Bertrand de llle- Jourdain fut de cette première croisade. On peut former la même conjecture sur les armes des anciens comtes de Forcalquier, semblables à celles de Toulouse ; ainsi Guillaume, puîné de la maison d'Urgel, qui possédoit alors le comté de Forcalquier 8c qui le transmit à ses descendans, suivit vraisemblablement Raimond de Saint-Gilles dans cette expédition. Il est vrai qu'un historien ' provençal prétend que les comtes de Toulouse ont pris leurs armes des comtes de Provence 8c qu'ils les ont portées depuis le mariage de Guillaume, comte de Toulouse, avec Emme, fille de Rotbold, comte de Forcalquier* ; mais il seroit à souhaiter qu'il eût donné quelque preuve d'un feit si important.
Raimond de Saint-Gilles^, avant son départ, laissa à Bertrand, son fils du premier lit, l'administration de tous ses États, ou plutôt il s'en démit entière^ ment en sa faveur ; car outre qu'il fit vœu de finir ses jours à la Terre-Sainte, nous voyons par divers actes ^ que depuis son départ 8c avant sa mort, Bertrand prit le titre de comte de Toulouse y de Rouergue &• d* Albigeois y 8c qu'il fut reconnu pour tel par les peuples de ces pays. Elvire ^ de Castille, femme de Raimond, qui, comme on a déjà dit, le suivit dans cette expédition 8c voulut partager courageusement avec lui les périls d'une si grande entreprise, emmena avec elle un fils qu'elle en avoit eu 8c dont on ignore le nom. Ce jeune prince mourut sans doute durant le voyage , car il n'est plus parlé de lui. Enfin Raimond s'étant mis à la tête des croisés partit^ pour Constantinople vers la fin d'octobre de l'an 1096, passa les Alpes 8c entra dans la Lombardie.
Ce comte, après avoir traversé ^ l'Italie, prit sa route du côté du Frioul, passa auprès d'Aquilée, entra dans l'Istrie, 8c arriva sur les frontières de la Dalmatie^ Cette province, située entre la mer Adriatique 8c la Hongrie, faisoit alors partie du royaume d'Esclavonie 8c étoit habitée par des peuples à demi-barbares, quoique chrétiens, lesquels s'occupoient bien plus volontiers du vol Se du brigandage que de la culture de terres. Raimond n'eut pas plutôt pénétré dans leur pays qu'il rencontra de plus grandes difficultés qu'il n'avoitcru, tant par la saison de Vhiver où on étoit alors 8c par un brouillard continuel qui dura pendant toute sa marche dans cette province, que par la nature du pays entre-
* Ruffi, Histoire de MarseUîe, 2* Wil. 1. 3, c. l.
* Voyez tome ÏV, Note XIV, n. 20.
' Guibert, H'istoria Hiefoi, I. 2^c. 18. — Roderic de Tolède, 1. 6, c. 21.
* Voyez lome V, Chartes & Diplômes, numéro CCCCLXXXIV.
' Guibert, Historia Hieros. 1. 2, c. 18. — Roderic de Tolède, 1. 6, c. 2t.
« Voyez tome IV, Note XLIII, n. i 8t suiv.
' Raimond d'Agiles, Historiu Hieros, p. 189 &seq. — Guillaume de Tyr, 1. 2, c. 17, — Orderic Vital, 1. 9, — Gesta Tancredij c. 12.
* Depuis la publication de VHistoire de Languedoc la première croisade a été l'objet de travaux impor-
tants. Plusieurs volumes du Recueil des kistonens des croisades publié par PAcadémie des Inscriptions & Belles-Lettres ont paru , & dans ce recueil nous citerons tout particulièmnent le premier volume des historiens arméniens, édité par M. Dulaurier, qui renferme la chronique de Mathieu d*£desse, relative aux événements de la première croisade. En dehors des publications de l'Académie nous mentionnerons aussi VHistoire de la première croisade, par J.-L.-A. Peyré, 2 vol. in-8, Lyon, ifiSp, & le récit des événements de la première croisade, dans les Mélanges de M. Defremery. C'est à ces ouvrages que nous emprunterons une partie des notes qui vont suivre. [E. M.J
HISTOIRE GÉNÉRALE ÛE LANGUEDOC. LIV. XV. 495 j^^^^^
coupé de montagneS) de forêts 8c de rivières, 8c par le défaut de vivres. Â son approche, les peuples saisis d^effroi avoient abandonné leurs habitations pour se retirer dans les montagnes ou en des lieux inaccessibles, 8c avoient emmené avec eux leurs troupeaux qui faisoient toutes leurs richesses ; en sorte que les troupes souffrirent une grande disette pendant quelques jours. Pour comble de malheur les Dalmates, sortant de leurs retraites, donnoient sur les traineurs 8c ne faisoient quartier k aucun, sans qu'il fût possible aux croisés de les pour- t fi.^p.^k. suivre dans un pays dont ils ne connoissoient pas les routes. Toute la précau* tion que put prendre Raimond fut de marcher à larrière-garde 8c de camper toujours le dernier pour couvrir l'armée. Il fut attaqué néanmoins un soir dans un défilé par une troupe d'Esclavons qui l'enveloppèrent ; mais il se défendit si bien qu'il les obligea à prendre la fuite, après s'être saisi de six de ces brigands à qui il fit arracher les yeux , couper les pieds , le nez 8c les mains pour jeter la terreur parmi les autres. Enfin, au bout de quarante jours . ^^ d'une marche très-pénible 8c très-fatigante, l'armée sortit heureusement de la Dalmatie 8c arriva à Scutari, ville alors capitale du royaume d'Esclavonie Se aujourd'hui de l'Albanie, située vers les frontières de la Macédoine à vingtcinq milles de la mer. Raimond alla aussitôt trouver Bodin, roi du pays, qui y faisoit sa résidence 8c obtint de lui, à force de présens, la liberté d'acheter les provisions nécessaires pour l'armée. Il se rendit ensuite à Durazzo sur la mer Adriatique, ville soumise à Alexis Comnène, empereur de Constantinople.
La part que ce prince paroissoit prendre à la croisade qu'il avoit sollicitée fit croire à Raimond qu'il ne lui restoit plus rien à craindre^ 8c qu'étant arrivé dans les provinces de l'empire d'Orient, il n'avoit que de bons traitemens à espérer; mais il fut trompé dans son attente. Alexis, qui étoit un prince rusé 8c défiant, voyant que l'armée du duc Godefroy 8c les^utres croisés qui étoient djèjà arrivés auprès de sa capitale dès la fin de décembre y vivoient à discrétion comme dans un pays ennemi, après avoir commis mille désordres dans ses provinces, appréhenda qu'ils n'en voulussent à sa couronne 8c qu'ils ne tournassent leurs armes contre lui. L'armée de Raimond augmenta d'autant plus ses alarmes, qu'il s?i.vo.it que.c'étoit un prince sage 8c magnanime,, adoré de l'armée qu'il conduisoit Se en, état 4e tout entreprendre avec elle. Il résolut donc de donner au dehors à ce comte toute sorte de marques de bienveillance 8c de ne. rien négliger en siecrpt pour foire périr ses troupes. Il lui envoya des ambassadeurs pour k féliciter sur son arrivée dans l'empire, lui offrir ses serr vices 8c lui remettre une lettre qu'il lui écrivoiç.e;^ ce? termes : .a.)Il.y: a longa temps, mon- très-cher comte, que la réputation de votre prudence 8c de votre a probité est parvenue jusqu'à nous, 8c votre mérite nous engagea vous donner <( des marques particulières de notre amitié. Nous vous attendons avec impa- « tience dans le désir où nous sommes de conférer avec vous sur les affaires de « notre empire. Nous vous exhortons donc de venir au plus tôt, 8c vous devez it être assuré que nous vous ferons un accueil des plus favorables. Nous vous ce prions de conduire votre armée sur nos terres sans désordre 8c sans tumulte, tt Nous avons ordonné à ceux qui vous remettront cette lettre de vous faciliter
An 1097 "7
« le passage & de vous procurer à bon marché tous les vivres dont vous aurei « besoin. »
Rairaond ne demeura pas longtemps à s'apercevoir que toutes ces démonstrations d'amitié de la part d'Alexis n'étoient pas sincères. A peine fut-il entré dans les provinces de l'empire qu'il se vit harcelé de toutes parts par les gens du pays qui tuoient tous ceux qui s'écartoient de son camp ou tâchoient de le voler pendant la nuit. Pons-Reinard, un des chevaliers des plus distingués de l'armée, fut tué dans une de ces occasions, & Pierre, son frère, blessé à mort. Le comte ayant néanmoins continué sa. route 8c traversé l'Épire, il entra dans la vallée de Pélagonie en Macédoine, où il se vit attaqué de nouveau par les peuples du pays qui s'étoient rassemblés. Un soir entre autres l'évêque du Puy, s'étant écarté du camp pour se loger plus commodément, fut arrêté par une troupe de Bulgares qui l'obligèrent de descendre de dessus sa mule, le dépouillèrent 8c le blessèrent dangereusement à la tête. Il fut cependant heureusement délivré, car tandis que ces brigands empêchoient qu'on ne le tuât, afin de l'obliger à leur déclarer où il avoit mis son or, on apprit sa détention au camp 8c on envoya aussitôt un détachement qui le ramena.
L armée étant arrivée à un château appelé Bucinat, le comte de Toulouse apprit que les montagnards lui avoient dressé des embûches dans le défilé d'une montagne par où il devoit passer. Il alla à leur rencontre, les surprit, t li, p"Ç99. l^s défit entièrement &c rendit par là le passage libre. A son arrivée à Thessalonique, l'évêque du Puy y tomba malade &c fut objigé de s'y arrêter avec une escorte. L'armée ayant continué sa marche s'avança jusques à Rosso, dont les habitans la reçurent très-mal, ce qui fit que les croisés se voyant tous les joun exposés à de nouvelles insultes se déterminèrent à assiéger cette ville. Ils la prirent de force, la mirent au pillage 8c y arborèrent les enseignes de Raimond de Saint-Gilles, en criant Toulouse, qui'étoit leur cri de guerre; ils reprirent ensuite leur route.
LXII. — Démêlés, négociations 6» réconciliation entre Raimond
&» V empereur Alexis.
L*armée s'étant avancée jusques à Rodosto, ville située sur l'Hellespont à quatre journées de Constantinople , elle y rencontra un corps de troupes impériales qui l'attaqua sous prétexte d'user de représailles. Les croisés soutinrent le choc avec beaucoup de valeur, repoussèrent les impériaux, leur tuèrent beaucoup de monde 8c firent quelque butin. Les ambassadeurs que le comte de Toulouse avoit envoyés à l'empereur le rejoignirent dans cette ville avec les nouveaux que ce dernier lui envoyoît. Ils l'assurèrent tous de la bienveillance de ce prince 8c le pressèrent, soit de sa part, soit de celle des chefs de la croisade qui l'avoient devancé, de hâter sa marche 8c de se rendre incessamment à Constantinople pour délibérer ensemble sur les préparatifs de la campagne, ajoutant que l'empereur ne vouloit rien conclure
HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XV. aqi "T
"7/ An 1097
sans sa participation. Raimond, sur leurs instances, laissa là son armée, prit les devants, & se rendit avec peu de suite 8c sans armes dans cette capitale. L'empereur le reçut avec de grands témoignages de joie & d'amitié & lui fit des honneurs infinis; mais il demanda bientôt après qu'il lui rendît hommage & qu'il lui prêtât serment de fidélité, à l'exemple des autres princes croisés. Le comte répondit « qu'il étoit venu pour servir 8c reconnoître « uniquement pour son seigneur celui pour la gloire duquel il avoit aban- « donné sa patrie 8c ses États; qu'au reste si l'empereur vouloit se mettre à « la tête des croisés, il serviroit volontiers sous ses enseignes avec toutes ses a troupes. »
Alexis peu content de cette réponse s'excusa de se mettre en campagne, sous prétexte qu'il avoit quelque irruption à craindre de la part des Allemands, des Hongrois 8c des autres peuples barbares; 8c pour mettre le comte dans la nécessité de faire l'hommage 8c le serment qu'il demandoit, il ordonna secrètement à ses troupes d'aller attaquer le camp de ce prince , bien assuré qu'il ne pourroit recevoir aucun secours des autres croisés, auxquels il avoit eu soin de foire passer le détroit à mesure qu'ils étoient arrivés. Les impériaux, sur les ordres de leur maître, s'approchèrent du camp de Rodosto, attaquèrent les troupes de Raimond 8c les mirent d'abord en désordre, parce qu'elles ne s'attendoient pas à une semblable perfidie 8c que la plupart des soldats étoient endormis 8c avoient négligé de pourvoir à leur sûreté. Plusieurs d'entre eux furent tués 8c les autres mis en fuite ; mais enfin leurs chefs les ayant ralliés, ranimèrent leur courage 8c obligèrent les Grecs à se retirer avec perte '. Toutes ces traverses découragèrent beaucoup les croisés qui avoient suivi le comte Raimond, 8c comme ils en prévoyoient de nouvelles, plusieurs étoient résolus d'abandonner le camp 8c de retourner en France ; mais les évêques 8c le clergé de l'armée les empêchèrent par leurs exhortations de commettre cette lâcheté.
Le comte, de son côté, ayant appris à Constantînople ce qui venoit de se passer dans son camp , en fut si irrité que rien n'eût été capable de l'empêcher d'en tirer vengeance sur-le-champ, s'il en avoit eu le pouvoir, car, ajoute un ancien historien *, il passoit pour un prince qui abondoit en son sens, qui pardonnoit difficilement les injures, 8c qui n'en perdoit jamais le souvenir. Il fit d'abord porter ses plaintes par quelques seigneurs de sa suite à l'empereur qui tâcha de s'excuser sur les ravages que l'armée chrétienne avoit faits dans ses États. Le comte de Toulouse, peu satisfait de cette excuse, dépêcha aussitôt au duc Godefroy, au comte de Flandres, à Boémond, 8c aux autres princes qui étoient campés à la tête de leurs troupes de l'autre côté du
' Mathieu d'Edesse, historien arménien, parlant Grecs en fuite. (Voyez la Chronique de Mathieu
de ce combat entre les Grecs 8c les troupes de Rai- d'Edesse, dans le Recueil des historiens des croisades;
mond de Saint-Gilles, campées à Rodostum, sur documents arméniens, publiés par M. Ed. Dulau-
la côte de la Propontide, dit que cette journée fut rier, t. i, p. 26.) [E. M.] des plus sanglantes $ que des deux côtés il y eut des * Guillaume de Tyr, 1. 2, c. 17.
perces considérables, mais que les Francs mirent les
ni 32
détroit, & les pria de venir incessamment Taider à se venger de la trahison de Tempereur. Boémond étoit un prince normand qui , après avoir reçu Hugues le Grand, le comte de Flandres & le duc de Normandie dans la Fouille & la t.%,pl*Çoô. Calabre où il dominoit & où ces princes avoient passé l'hiver, s'étoît croisé à leur exemple. Après avoir rassemblé un corps d'armée, il s'étoit embarqué à Brindes, suivi de Tancrède son neveu, fils de sa sœur, 8c de plusieurs autres seigneurs, pour se rendre à Constantinople, où il étoit arrivé, de même que Hugues le Grand & le comte de Flandres, lesquels avoient devancé le duc de Normandie qui ne partit pas sitôt dltalie.
Alexis voyant que le comte de Toulouse avoit de justes sujets de se plaindre tourna cette affaire en négociation j il fit appeler à sa cour le duc Godefroy, le comte de Flandres 8c Boémond, 8c les chargea de l'apaiser 8c de faire sa paix avec lui. Ces trois princes ne négligèrent rien pour réussir dans leur commission, 8c dans une conférence qu'ils eurent avec Raimond, ils commencèrent par lui déclarer que l'injure qu'il avoit reçue par l'empereur leur étant commune, ils n'avoient garde de l'approuver; mais ils lui firent entendre qu'il feroit beaucoup plus sagement de la dissimuler, 8c que s'il s'obstinoit à vouloir en tirer vengeance il falloit abandonner leur principal dessein. Enfin ils agirent si adroitement auprès de lui qu'ils le firent consentir à recevoir la satisfaction que l'empereur lui offroit 8c dont il les avoit rendus les arbitres. Les princes ayant fait part à Alexis de leur négociation, celui-ci dit publiquement au comte, devant toute sa cour, qu'il étoit très-fâché de ce qui s'étoit passé, que cela s'étoit fait sans sa participation 8c qu'il offroit de réparer tout le dommage quoiqu'il ne fût pas coupable. Le comte, quoique persuadé de sa fourberie, de même que tous les autres généraux, se contenta de cette réparation 8c se réconcilia avec lui.
Alexis continuoit cependant de demander à Raimond l'hommage 8c le serment de fidélité, 8c pour l'y engager il lui feisoit les offres les plus flatteuses. Ne pouvant le déterminer, il eut recours à Boémond , qu'il gagna à force de présens 8c de caresses, 8c qui lui promit de porter le comte à faire l'un 8c l'autre, avec parole en cas de refus de la part de ce dernier de se tourner contre lui. Boémond, qui de même que les autres princes avoit été forcé comme malgré lui à faire cette démarche, jaloux peut-être de la fermeté de Raimond, laquelle étoit un reproche tacite de sa condescendance, seconda parfaitement les intentions d'Alexis, 8c il fit tant par ses menées qu'enfin le comte de Toulouse fit serment à ce prince de lui conserver la vie &» l'honneur^ &• de ne pas souffrir que personne les lui ôtât. L'empereur, après avoir gagné cet article, fît encore une nouvelle tentative pour emporter le second 8c engager Raimond à lui rendre - hommage ; mais le comte répondit fièrement quon ne Vy obligeroit jamais 6» qu'on lui couperoit plutôt la tête. Ainsi Alexis se vit obligé de se contenter du serment de Raimond dont ce comte fut toujours depuis religieux observateur, au lieu que les autres princes, qui de plus lui avoient rendu hommage, se mirent peu en peine de tous leurs engagemens.
Après cette cérémonie, l'empereur combla Raimond de présens 8c de caresses
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& eut depuis en lui une entière confiance, fondée sur Testime que ce comte s'étoit acquise par son mérite & par ses vertus. Il promit ensuite à tous les princes de les favoriser de tout son pouvoir dans leur entreprise, fit un traité avec eux ' le i^'^de mai, & pour gage de sa promesse, il leur donna son neveu & son gendre en otage. Raimond manda alors à son armée de s'approcher de Constantinople & lui fit passer le détroit. Uévêque du Puy, après avoir rétabli sa santé à Thessalonique , Tavoit déjà rejointe, de même que le frère de ce prélat, qui étant tombé malade à Durazzo avoit été obligé d'y séjourner. Les princes repassèrent aussi le détroit & allèrent se mettre à la tête des troupes qu'ils y avoient laissées & marchèrent vers Nicée, dans le dessein d'assiéger cette capitale de la Bithynie, célèbre par le concile qui y fut tenu en 325.
Raimond demeura cependant encore quelques jours à Constantinople, tant pour ses propres affaires que pour celles de toute l'armée. Alexis le retint seul à sa cour, dit Anne Comnène *, fille de cet empereur, qui étoit présente, « à cause qu'il l'aimoit plus que tous les autres princes, tant pour sa rare pru- « dence & la pureté de ses mœurs que pour sa candeur & sa sincérité, rien « n'étant capable de le faire user de dissimulation ou de mensonge. Ces « excellentes qualités que le comte de Saint-Gilles possédoit par-dessus tous t,^/}* p^^^^; ce les autres princes, & qui, suivant l'expression du même auteur, le faîsoient a briller parmi eux comme le soleil parmi les étoiles, lui attirèrent l'amitié « intime d'Alexis , qui lui confia tous ses secrets & lui ouvrit son cœur dans « plusieurs conférences familières qu'il eut avec lui. Il lui fit entre autres part « de tout ce qu'il croyoit devoir arriver aux croisés, & lui donna de très-bons a avis 5 il le pria surtout de veiller sur la conduite de Boémond dont il avoit « sujet de se défier. Il le chargea de lui en donner des nouvelles & de l'emtt pêcher de tout son pouvoir de rien entreprendre qui pût être préjudiciable a à l'empire. )> Le comte de Saint-Gilles, à qui la duplicité & l'ambition du prince normand étoient parfaitement connues, promit à l'empereur de faire ce qu'il demandoit de lui : il le sollicita en même tempes de nouveau de venir se mettre à la tête des croisés, mais Alexis s'excusa & Raimond ne put rien gagner sur cet article.
LXIII. — Arrivée de Raimond &» de son armée au siège de Nicée. — Il contribue beaucoup à la défaite des Turcs ^ à la prise de cette ville.
Ce comte, après ^ avoir terminé sa négociation 8c pris congé d'Alexis, passa le détroit & alla joindre une partie de ses troupes qui l'attendoit de l'autre côté. Il se mit à leur tête, & ayant pris la route de Nicomédie il s'achemina
* Chron'tcon MaUeaeensCj p. 214. — Martène, — Anne Comnène, Alexiad, 1. 11. — Guillaume
Collectio ampliss,A. i, p. 669, de Tyr, 1. 3. — Albert d*Aix, 1. 2, c. 22 8c suiv.
' Alexiad. 1. 1 o, p. 3o5 8c suiv. — Baudri, I. 1 . — Robert le Moine, H'utoria Hîeros,
' Raimond d'Agiles, Historia Hieros, p. 1 Sp 8c seq. 1. 3. — Tudebode, 1. 2.
Nicée. L'autre partie avoit déjà pris les devants sous la conduite de iaume, comte de Forez, Raimond Pelet, Gaston de Béarn, Galon de lont, Guillaume de Montpellier, Gérard de Roussillon, fit Raimbaud, e d'Orange, fit avoit suivi la grande armée qui arriva devant cette
le 6 de mai de Tan' 1097, S*, en commença le siège le 14, jour de ension.
lacun des princes croisés prit son quartier aux environs de Nicée, ville lus considérables & des plus fortes entre celles que les Turcs avoient ens aux empereurs de Constantinople. Le sultan Soliman' qui en étoit le re 6c des provinces voisines, n'avoit rien négligé pour la mettre en état de une longue défense Sx. s'étoit campé à dis milles dans les montagnes une armée formidable pour être en état de la secourir. Ce prince infidèle, Li d'attaquer les croisés, envoya le i5 deux exprès aux assiégés pour les ir qu'il feroit une irruption le lendemain dans le camp des chrétiens k î eussent à la favoriser par une sortie. Ces deux envoyés furent pris, k ée chrétienne avertie des desseins de Soliman se tint sur ses gardes. Les
dépêchèrent aussitôt au comte de Toulouse & à i'évêque dq Puy les presser de se rendre incessamment au camp avec leurs troupes. Le e Se le prélat firent tant de diligence qu'après avoir marché toute la nuit rivèrent de grand matin devant Nicée le samedi après l'Ascension , 16 de & prirent le quartier du midi qui leur avoit été destiné. Ils avoient à î achevé de décharger leur bagage & placé leurs tentes, que Soliman, it mis à la tête de cinquante à soixante mille hommes de cavalerie, l'élite m armée, s'avança vers la porte du midi, par où il croyoit pouvoir aisé- : pénétrer dans le camp. Il détacha d'abord à neuf heures du matin son t-garde composée de dix mille archers pour attaquer ce poste, tandis qu'il ya. un autre corps donner sur le quartier de Godefroy où il prétendoit une &usse attaque. Les troupes du comte de Toulouse n'eurent pas plutôt :u les signes militaires des Turcs, que charmées de trouver une occasion mbattre elles se mirent en bataille & s'avancèrent hardiment contre les blés. Soliman s'avança de son côté avec le reste de son armée, en sorte que mbat s'engagea bientôt & devint opiniâtre & sanglant } mais Boémond St les autres princes étant survenus à propos au secours de Raimond, les s furent obligés de plier 8t de prendre la fuite. Les croisés les poursuit jusques à la nuit & les menèrent battant jusques aux pieds des mon- :s.
t échec ne déconcerta pas Soliman qui étendit le lendemain son armée la plaine & s'avança jusques aux faubourgs de Nicée j mais les croisés se ent contre lui avec tant de force qu'ils l'obligèrent de nouveau à se retirer une grande perte, après un combat qui dura tout le jour & qui leur
ycz ton* IV, Note TILMI. fondaiïur de la djnatlie itt Scldjoukidet à'ico'
prin» que Iti BfnfdiciJni appellent Soli- nium. [E. M.] it Kilidj-Arilan-Daoud , fiU de Solimin,
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An 1097
coûta' trois mille hommes. Soliman nosa^ rien entreprendre depuis ce tempslà , en sorte que les princes continuèrent le siège 8c battirent^ la place avec toutes sortes de machines. Leurs travaux n'avançoient pas beaucoup toutefois, tffi^pHoi. tant à cause de la force de la place que de la vigoureuse défense des assiégés qui firent périr plusieurs seigneurs de marque, entre autres Guillaume, comte de Forez, de larmée du comte Raimond. Le siège de Nicée étoit dans cet état lorsque le duc de Normandie, qui s'étoit embarqué en Calabre le 5 d'avril avec le comterde Blois & de Chartres 8c plusieurs autres seigneurs, se rendit enfin au camp au commencement de juin'*. Toute Tarmée chrétienne étant alors rassemblée se trouva forte de cent mille hommes de cavalerie, 8c de six cent mille hommes de pied, y compris les femmes, les prêtres, les religieux, les enfens 8c les valets.
Malgré toutes ces troupes le siège duroit depuis plus d'un mois, sans que Tattaque fût guère plus avancée ^ que le premier jour. Le comte de Toulouse fit construire alors une grande tour de figure ronde, la couvrit par dehors d'un cuir très-épais, 8c après l'avoir mise hors d'atteinte, il la fit avancer pour tâcher d'écarter les assiégeans par le moyen de deux mangonnaux qu'il fit jouer contre une des plus grosses tours de la ville, qu'on sapoit en même temps par les fondemens. Enfin il avança si fort le travail qu'il vint à bout d'abattre cette grosse tour. Il fit ensuite combler le fossé ; 8c rien ne l'empêchant de monter à l'assaut, les assiégés qui n'avoient aucun secours à attendre perdirent courage, demandèrent à capituler 8c se rendirent le 20 de juin, après avoir soutenu un siége^ de cinq semaines.
LXIV. — Nouveaux exploits de Raimond &• des croisés jusques à Antioche.
La ville de Nicée se rendit à l'empereur Alexis qui s'en saisit 8c y mît une nombreuse garnison. Les mêmes raisons de politique qui avoient engagé^ ce prince à refuser de se mettre à la tête des croisés l'avoient obligé, ^près le départ des princes de Constantinople, de s'embarquer avec ses troupes 8c de venir dans une île voisine de Nicée appelée Pelecan, sous prétexte de porter du secours aux assiégeans pour y attendre l'événement du siège 8c en profiter suivant l'occurrence. Il aida en effet les croisés parles barques qu'il leur fournit & avec lesquelles ils fermèrent le passage d'un lac par lequel les assiégés avoient une libre communication avec le sultan ^.
' Martène, CoU, ampliss, t. i, p. 669. * Ce n'est pas précisément ainsi qu'eut lieu la
' Voyez tome ÏV, Note XLIII, n. 5. prise de Nicée. Anne Comnène (1. 1 1, p. 248) rap-
' Raimond d'AgileS) ^/it. ^i>ro5oZ. p. iBp&seq. porte que Manuel Boutoumites, un des officiers
^ Foucher de Chartres, H'ist. Hieros, 1. 1, c. 4. d'Alexis, s'introduisit dans Nicée & traita secrè-
^ Aleximdej l, 2, p. 3ii 8c suiv. tement a^ec les assiégés, qui lui remirent cette
* Voyez tome IV, Note XLIll, n. 5. place, & lorsque les Croisés se disposaient à livrer
^ AUxiaie, 1. 2, p. 3ii &suiv. — Epist. Stephani un dernier assaut, ils furent tout surpris de voir
Blesensis comitis, dans le tome i du Muséum Ital, flotter sur les murailles les étendards impériaux.
part. 2, p. 29. C'est Guillaume de Tyr (1. 3, c. 12), qui donne la
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Après la prise de Nicée, tous les princes croisés, à la réserve des comtes de Toulouse & de Blois qui demeurèrent pour la garde de la ville & du camp, allèrent trouver l'empereur pour le congratuler sur l'importante conquête qu'ils venoient de faire en son nom. Alexis les reçut avec de grandes démonstrations d'amitié, leur fit divers présens & fit distribuer à leurs soldats les dépouilles de Nicée.
Les princes après leur retour dans cette ville en décampèrent 8t se mirent en marche vers la Syrie avec toute l'armée le 29 de juin '. Raimond de Saint- Gilles, comme le plus âgé, le plus expérimenté S*, le plus propre pour le conseil (ce sont les termes d'un auteur contemporain*), marcha à l'arrière-garde avec les Provençaux. Boémond & le duc de Normandie qui étoient à l'avant-garde prirent sur la gauche, 6t s'étant séparés par hasard du corps de l'armée, ils furent attaqués le i" de juillet, dans la campagne de Dorylée, par le sultan Soliman qui vint fondre sur eux à la tête d'une armée de cent cinquante mille hommes de cavalerie. Le choc fut extrêmement rude, & les deux princes chrétiens eurent d'abord deux mille hommes taillés en pièces. Le reste de leun troupes auroit eu infailliblement le même sort si les autres chefe qui étoiem campés à deux milles, avertis de l'attaque, n'eussent marché promptement au secours. Leur arrivée obligea Soliman de se retirer sur la montagne. Les croisés résolus de l'attaquer à leur tour se rangèrent en bataille. Boémond, le duc de Normandie St le comte de Toulouse occupèrent la droite j le duc Godefroy, Hugues le Grand & le comte de Flandres se mirent à la gauche j l'évêque du Puy eut le commandement d'un corps avec lequel il devoit faire le tour de la montagne 6i prendre les infidèles en queue. Toutes ces troupes s'étant mises en mouvement, elles fondirent sur les ennemis &e combattirent avec une ardeur incroyable depuis neuf heures du matin jusques à midi. Hugues' commençoit cependant à plier lorsque le comte de Toulouse, ayant marché en diligence à son secours avec toutes ses forces, fit pencher la victoire du côté des chrétiens, qui redoublant leurs efforts mirent les infidèles en fuite 6t s'emparèrent de leur camp''. Les croisés rencontrèrent 5 quelque temps après une armée de quatre-vingt mille Turcs commandée par le sultan Tarisque, campée à Hébraïca, vers Iconium ou Cogni : ils l'attaquèrent & la défirent entièrement malgré sa résistance qui fut très-opiniâtre. L'évêque du ¥uy^ fi*. les
da» du 10 juin 1097 pour icUc de la r«ddilion de ' Gutbïtl de Kogent, I. 3, c. 3.
la yille. Le gintcal e"c Tatic. (Talinu! Truntatl ' G«fa TancrfJl, c. 3i.
naji ou Truncaitc «arii [Albert d'Aix, I. î, c. II ' U baiaill. dt DoryUs fut dicisÎTe pour le iut-
& 38j , T^llr, VEtnisf de U chanson d'Amiochc] , ces d: la p.emiire croisade en ou-rrani au<t chré-
inteninl dani ceiie capitulation pour la faire tient tous les passages de l'Asie mineure. On peut
agrier aux Cioisii Se. obtenir que les femmes & les consulter à ce sujet Anne Comnène (1. 1 1, p. :iii};
enfants de Kilidj-Arslan pussent se reiirei en Tudebode (1. 3, c. 9;; Albert d'Aix (1. i, e. ÎS);
liberté. |E. M.J Foucber de Chartres (c. 5) ; Baudri (I. 1); Robert le
' Raimond d'Agttèi, Guillaume de Tyr, Albert Moine (1. 3) ^ Raimond d'Agiles (p. 141); Guil-
d'Aix, aux passages cités plus haut. — Hitt. Btll. laume de Tyr (1. 3. c. i5). [E. M.)
ttcrl, dans le Muieum ti^l. \hid. n. 17. — Anne ' Anne Comnïne, Alrx'iaie, 1. 1 1 , p. 3i(!.
Comnène, ÂUx'iaJc, 1. 1, p. 3i]. ' Raimond d'Agilej, Hist. Hieres. p, iSp S( scq
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autres prélats de rarmée qui s'étoient avancés dans la mêlée contribuèrent beaucoup à cette nouvelle victoire par leurs exhortations. Gaston de Béarn fut un de ceux qui se distinguèrent le plus.
Les croisés, résolus de ne plus se séparer, s'étant mis en marche vers Antioche , rencontrèrent encore un autre corps d'infidèles à Agrustopolis ' & le taillèrent en pièces. Depuis ce jour personne n'osa plus paroître devant eux. Leur marche fut* cependant un peu retardée par une maladie qui survint au comte de Toulouse lorsqu'ils eurent traversé la Bithynie & la Pisidie. Ce prince se fit porter en litière pendant quelques jours ; mais son mal augmenta si fort qu'on le crut mort & que l'évêque d'Orange récita sur lui les prières des défunts. Il revint peu de temps après à lui-même & s'étant rétabli il fut en état de continuer sa marche avec l'armée, qui dans sa route soumit quelques places, entre autres Coxan où elle s'arrêta trois jours. On vint^ avertir alors Raimond que les Turcs avoient abandonné Antioche. Ce prince, sur cet avis, qu'il crut vrai, assembla son conseil 8c détacha Pierre, vicomte de Castillon, Guillaume de Montpellier, Héracle, vicomte de Polignac, Pierre de Roase, 8c Pierre Raimond de Hautpoul, tous chevaliers de réputation, à la tête de cinq cents chevaux, avec ordre de prendre possession en son nom de cette ville ; mais ce détachement étant arrivé dans une vallée voisine d'^ntioche, apprit que les infidèles, bien loin d'avoir abandonné cette ville, se préparoient au contraire à une vigoureuse défense. Pierre de Roase se sépara alors de la troupe dont il prit un détachement, 8c s'étant coulé le long des remparts à la feveur de la nuit, il pénétra dans la vallée de Rugia, où il surprit 8c tailla en pièces un grand nombre de Turcs 8c de Sarrasins. Il fit outre cela divers prisonniers à qui il fit couper le nez 8c les lèvres qu'il larda dans un javelot, 8c qu'il envoya au comte Raimond. Il s'avança ensuite, soumit divers châteaux 8c jeta la terreur dans tout le pays. L'armée s'étant avancée cependant vers Antioche, trouva à deux lieues de cette ville un pont sur l'Oronte, par où il feilloit nécessairement passer, occupé par les infidèles. Le duc de Normandie ayant été détaché pour les en chasser, ce prince secondé par l'évêque du Puy obligea les Turcs à se retirer 8c à laisser le passage libre. Les croisés arrivèrent ainsi heureusement devant cette capitale de la Syrie le mercredi 21 d'octobre de l'an 1097. Après leur arrivée, les généraux assemblèrent le conseil de guerre poiir délibérer s'ils en entreprendroient le siège. Les avis furent partagés : la plupart voyant les approches de l'hiver 8c l'armée réduite à trois cent mille hommes, tant par les détachemens qu'il avoit fallu faire pour les garnisons des places conquises que par la disette 8c les chaleurs excessives qu'on avoit souffertes, vouloient le différer jusques au^printemps , dans l'attente du secours que l'empereur leur feisoit espérer 8c de celui qui devoit leur venir d'Europe ; mais les autres, du nombre desquels étoit le comte de Toulouse, furent du sentiment contraire, qui l'emporta ; ainsi on commença à distribuer les quar-
* Anne Comnène, Alexiade, 1. 1 1, p. 3i6. ' Tudebodc, 1. 2. — Baudri , p. loo & suiv. —
' Raimond d'Agiles, Histor, Hierosol, p. 189 &seq. Guibcrt de Nogent, 1. 3, c. 2.
An 1097
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An 1097 ^
tiers. Celui du comte de Toulouse " 8c de Tévêque du Puy, avec un corps d armée composé des Provençaux, des Gascons & des Bourguignons, fut assigné depuis la porte appelée du Chien, jusques à la porte suivante qu'on appela depuis la porte du Duc. On verra la part qu'eut ce prince à ce fameux siège, après que nous aurons fait mention de quelques événemens arrivés dans ses États pendant son absence.