‹ Histoire générale de Languedoc, avec des notes et les pièces justificatives (volume 3)Chapitre 86 sur 234 · LIVRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIÈME

I. — État de la Province au commencement du dixième siècle. — Domaine de

la maison de Toulouse.

LE marquisat de Gothie comprenoît, dans le temps qu'il passa dans la maison des comtes de Toulouse, la plus grande partie du diocèse de Narbonne, ceux d'Elne, de Béziers, Agde, Lodève, Maguelone & Nîmes. La partie du diocèse de Narbonne qui en dépendoit renfermoit deux comtés & deux vicomtes, savoir : le comté de Narbonne, attaché au marquisat de Gothie, & celui de Fenouillèdes, possédé par la maison de Barcelone. Les deux vicomtes étoient celles de Narbonne & de Minerve. Le diocèse d'Elne étoit partagé entre les comtes de Roussillon, de Conflans 8c de Valespir, & quelques vicomtes, entre autres celui de Castelnau. Les autres cinq diocèses de la Gothie ne formoient chacun qu'un seul comté. Celui de Maguelone avoit ses comtes, qui se qualifioient alors comtes de Substantion ou de Melgueil. Le comté de Nimes appartenoit à la maison de Toulouse dès le commencement du dixième siècle. Nous ignorons si les diocèses de Béziers, d'Agde & de Lodève avoient alors des comtes; il paroît seulement que les comtés de ce nom furent réunis bientôt après au marquisat de Gothie : chacun des trots avoit ses vicomtes particuliers.

La ville de Toulouse avoit titre de comté & de marquisat : ses comtes, en qualité de marquis, avoient la suzeraineté sur les comtés de Carcassonne & de Razès, qui appartenoient alors à une même famille. Le premier comprenoit tout le diocèse de Carcassonne, & l'autre une partie de celui de Narbonne. La ville de Toulouse avoit, outre cela, ses vicomtes, de même que celle

An pi 8

Ed. origin.

t. Il, p. 53.

Éd. origin.

t. Ilf p. 54.

^^ ^g 90 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XII.

de Carcassonne & le pays de Razès. Enfin les comtes de Toulouse possédoîent en Aquitaine les comtés d'Albigeois, de Rouergue & de Querci, qui renfermoient plusieurs vicomtes j l'Albigeois comprenoit celles d'Albi & de Lautrec.

Il est aisé de conclure, par ce que nous venons de rapporter, que la maison de Toulouse dominoit au commencement du dixième siècle, ou médiatement ou immédiatement, sur tout le Languedoc, à la réserve du Vêlai, du Gévaudan, du Vivarais & du diocèse d'Uzès, pays qu'elle acquit dans la suite. On a déjà dit qu'il paroît que le comté de Vêlai appartenoit alors à Guillaume II, duc d'Aquitaine & comte d'Auvergne, 8c celui de Gévaudan à Acfred , son frère '. Ces deux diocèses avoient chacun ses vicomtes. Ceux du Vêlai se qualifièrent vicomtes de Polignac : le château de Grèzes étoit le chef-lieu du domaine de ceux de Gévaudan. Quant au Vivarais & à l'Uzège, qui faisoient partie du royaume de Provence, ils étoient gouvernés, ce semble, par des comtes particuliers subordonnés à Hugues, duc ou gouverneur général de ce royaume.

Telle étoit la grandeur de la maison de Toulouse, quand après la mort du comte Eudes, ses deux fils, Raimond II, comte de Toulouse, & Ermengaud, comte de Rouergue, se partagèrent son domaine, ou plutôt le possédèrent par indivis, si l'on en excepte ces deux comtés. Ils se qualifièrent en effet également l'un & l'autre princes ou marquis de Gothie, & leurs descendans continuèrent^ de posséder ainsi ce marquisat Se la plupart des autres domaines de leur maison jusque vers la fin du dixième siècle, que les deux branches convinrent, à ce qu'il paroît, d'un partage limité.

II. — Les Sarrasins font une irruption jusques aux portes de Toulouse.

L'éloignement oîi la province étoît de la cour, joint à la foi blesse du gouvernement & aux divers troubles qui s'élevèrent en France sous le règne de Charles le Simple, mit Raimond & Ermengaud dans une indépendance encore plus grande que ne l'affectoient alors les grands vassaux de la couronne qui , ne mettant point de bornes à leur ambition , s'érigèrent presque en souverains & s'arrogèrent un pouvoir excessif au préjudice de l'autorité royale. Les entreprises de ces seigneurs furent la principale cause des chagrins que Charles le Simple eut à essuyer vers la fin de son règne, & le royaume, étant ainsi livré à la tyrannie des particuliers, continua d'être exposé aux courses des Normands & des Sarrasins d'Espagne.

Ces derniers, non contens de s'être fortifiés dans les montagnes de Provence, d'où ils commettoient une infinité de désordres & interrompoient le commerce avec l'Italie, entreprirent, en 920, une nouvelle irruption en deçà des Pyrénées sous la conduite de leur roi 3 Abdérame IV. Ce prince infidèle, après avoir défait Ordonius, roi de Léon, & Garcias, roi de Navarre, qui avoient

' Voyez tome II, }fote LXXXVII. ' Moret, Histoire de Nararre, p. 3oo. — Pagi, ad

' Voyez tome IV, îfote VIII. ann. 920, n. 6j ad ann. 929, n. 3.

* An 920

voulu s'opposer à ses courses, passa ces montagnes, ravagea toute la Gascogne & s avança jusques aux portes de Toulouse sans trouver la moindre résistance.

IJI. — Raimond 6* Ermengaudy princes de Gothie, fidèles à Charles le Simple pendant les troubles du royaume. — Bernard, comte de Maguelone ou de Melgueil.

Charles le Simple étoit alors occupé à dissiper une puissante conjuration qu'avoient formée à la droite de la Loire plusieurs des principaux du royaume pour le détrôner, sous prétexte ' de la trop grande confiance qu'il avoit donnée à Haganon, son ministre, qu'ils haïssoient souverainement. Ces seigneurs sassemblèrent à Soissons, où ils résolurent de refuser d'obéir à Charles & même de le reconnoître pour leur roi. Hervé, archevêque de Reims, détourna leur conjuration; mais ce prélat s'étant laissé gagner dans la suite par Robert,

duc de France, frère du feu roi Eudes, qui se fit élire roi en 922 par les fac-

tieux, iUle couronna enfin à Reims le 3o de juin de la même année. Rai- ^"

mond Se Ermengaud, marquis de Gothie, Se la plupart des autres grands vassaux des provinces méridionales demeurèrent attachés au roi Charles Se ne prirent aucune part ni à la conjuration formée contre ce prince, ni à l'élection de Robert. On en voit la preuve entre autres dans une donation* faite. à Éd. oriRm. Etienne, évêque d'Agde, & à son église, le i() du mois d* août y Vannée que ** '^" Robert régna frauduleusement.

On peut rapporter à peu près au même temps le testament ^ de Guillemette, comtesse de Melgueil, daté du 26 janvier , sous le règne de Charles. Par cet acte, elle ordonne au comte Bernard, son fils, de distribuer, pour l'expiation de ses péchés, ses biens meubles 8c immeubles aux églises, aux prêtres & aux pauvres. Elle choisit sa sépulture dans l^église de Saint-Pierre de Maguelone, à laquelle elle fait divers legs. Se laisse le reste de ses domaines au même Bernard, son fils, qui est le premier des comtes héréditaires de Maguelone que nous connoissons. Ils prirent indifféremment la qualité de comtes de Substantion ou de Melgueil, tant à cause de la translation du siège épiscopal dans le premier de ces deux endroits, depuis la destruction de l'ancienne ville* de Maguelone, que parce qu'ils avoient établi leur résidence dans l'autre. On voit par ce testament que la cathédrale de Maguelone avoit été conservée, & qu'elle subsistoit au dixième siècle. Et en effet, l'évêque & les chanoines, s'étant retirés à Substantion après la ruine de Maguelone'^, laissèrent quelques ecclésiastiques dans cette église pour la desservir, ce qui dura jusques au rétablissement de la ville Se du siège épiscopal de Maguelone au onzième siècle.

Outre les seigneurs des royaumes d'Aquitaine 8c de Septimanie, qui demeurèrent fidèles à Charles, ce prince fut encore soutenu par les grands du royaume

' Frodoard, Chronicon, p. 690, & Historia Rc- ' Voy«z tome V, Chartes &Dipl6nies, n. XLVII.

mens, 1. 4, c. i3. * Arnaud de Verdale, Chronicon de Epise, Ma^a"

* Catel, Mémoires dt l'hist. du Languedoc, p. 967. Ion, p. 796. — Labbe, Bihl. nova, t. i,

An 92Z y

de Lothaîre qui n'eurent aucune part à l'élection de Robert, & chez lesquels il se retira après que ce compétiteur l'eut mis en fuite. S'il faut, cependant, ajouter foi à un auteur * du onzième siècle, Charles se rendit en Aquitaine aussitôt après cette élection, s'avança jusques à Limoges où il rassembla un corps considérable de troupes, marcha contre Robert, lui livra bataille & le tua dans l'action. Mais outre que ce récit est accompagné de diverses circonstances fabuleuses, il est d'ailleurs contraire au témoignage de Frodoard ^, auteur contemporain, qui assure que ce prince demeura toujours dans le royaume de Lothaire depuis l'élection de Robert, jusques à ce que ayant livré bataille à ce dernier, il le d^fit & le tua. Enfin, nous avons plusieurs chartes qui prouvent que Charles fit son séjour aux environs de la Sarre, pendant cet intervalle.

IV. — Chartes de Charles le Simple en faveur des églises de Narbonne (y de

Girone.

Telle 5 est celle qu'il accorda le 7 juin de l'an 922, en faveur d'Agio, archevêque de Narbonne (y de Ra'^èsy & de son église. Ce prélat, informé du crédit que Guigues , évêque de Girone, son suffragant, avoit sur l'esprit de ce roi à la cour duquel il avoit été élevé avant son élection à l'épiscopat, & qu'il avoit été joindre, le chargea de lui demander une charte pour le confirmer dans la possession des biens de son église. Le diplôme que Charles donne en conséquence est conforme à un autre qu'il avoit donné vingt-trois ans auparavant en faveur d'Arnuste, archevêque de Narbonne, & il est daté d'un palais appelé'* Seticusy situé au voisinage de Torn & de la rivière de SaiTe. Ce prince, par deux autres diplômes du même jour, donna ^ à l'évêque de Girone différens domaines en considération de sa grande fidélitéy & confirma son église dans la possession du tiers des droits domaniaux des pays ou comtés de Girone, de Besalu, de Pierrelatte & d'Empurias, qui composoient son diocèse.

V. — Fin de Raimond II, comte de Toulouse. — Raimond-Pons, son fils, lui

succède.

Il paroît par la charte qui fut expédiée en faveur d'Agio, archevêque de Narbonne, que son église étoit toujours réduite à une extrême pauvreté <5. Cela venoît sans doute de ce que les seigneurs séculiers détenoîent ses biens. Nous trouvons en effet qu'un seigneur nommé Raimond, qui est sans doute le même que Raimond II , comte de Toulouse & marquis de Gothie , avoit envahi vers ce temps-là diverses terres sur les églises de la province de Narbonne. C'est ce que nous apprend une lettre du pape Jean X au même

' Adhémar de Chabanais, p. 164. ^ Marca Hispanica, p. 375 & 884.

* Frodoard, Chronieon, p. Spo & seq. ' Ihid, p. 842 & seq.

* Voycr tome V, Chartes & Diplômes, n. XLV. « Voyez tome V, Chartes & Diplômes, n. XLV.

An 922

Agio', à Austérius, archevêque de Lyon & à leurs sufiragams qui sont en la Septimanie, VEspagne 6» la Bourgogne^ dans laquelle il leur marque que, conformément à leurs prières, il écrit à Raimond pour l'engager à restituer à rÉglise les biens dont il s'étoit saisi , avec menace de l'excommunier & tous ses semblables en cas de refus. Cette lettre, qui est sans date, doit être* postérieure à Tan 91 5 & antérieure à Tan 921. Ainsi, ayant été écrite vers lan 920, il n'y a pas lieu de douter qu'elle ne regarde Raimond II, comte de ^f,°"sJ2' Toulouse, qui possédoit alors le marquisat de Gothie 8c le comté particulier de Nimes depuis là fin du neuvième siècle.

Raimond II signala^ sa valeur contre les Normands, qui non contens de la cession que Charles le Simple leur avoit faite d'une grande partie de la Neus* trie, cherchoient encore à s'étendre dans les autres provinces du royaume, à la faveur de divers renforts qu'ils recevoient fréquemment de leurs compatriotes du Nord. Ils firent une entreprise sur l'Aquitaine en 928, & après ^^ ^3 avoir ravagé une grande partie de cette province, ils pénétrèrent jusques en Auvergne. Guillaume II, duc d'Aquitaine & comte particulier de ce pays , ne se croyant pas assez fort pour leur résister, appela alors Raimond, comte de Toulouse, à son secours. Après leur jonction, ils attaquèrent ces peuples , les battirent Se en laissèrent douze mille sur le champ de bataille.

Raimond II mourut peu de temps après cette glorieuse expédition, ou peutêtre dans l'action même. Il est certain du moins que Raimond Pons, son fils, lui avoit déjà succédé^ dès l'année suivante. Raimond II avoit environ soixantetrois ans dans le temps de sa mort. Il' avoit épousé, ce semble , une dame nommée Gudinilde, qui lui survécut.

VI. — Raimond-Pons 6» Ermengaud demeurent fidèles à Charles le Simple

après Vélection du roi Raoul.

Raimond-Pons, son fils, lui succéda dans le comté de Toulouse, mais il posséda 5 comme lui, par indivis, le marquisat de Gothie & la plupart des autres domaines de sa maison avec Ermengaud, comte de Rouergue, son oncle. Il est parlé de ces deux princes de la maison de Toulouse dans une lettre^ qu'Agio, archevêque de Narbonne, écrivit à deux évêques de sa province, nommés Agambert & Alphonse, qui dévoient partir pour la cour. « Nous avons ap- « pris, dit-il dans cette lettre, votre prochain départ, ce qui nous a engagea M aller trouver noy comtes Ermengaud 6» Raimond, pour les prier devouschar- « ger de solliciter pour nous, auprès du roi, un diplôme, à quoi nous vous « supplions de vous employer. » Agio ne marque pas le siège de ces deux

* Catel, Histoire des comtes de Toulouse, p. 84. * Voyez tome IV, Note VII, n. 6,

* Voyez tome IV, Note VII, n. 5. * Ibid, n. 2 & suiv.

' Frodoard, Chronicon, p. 692. — Catel, Histoire ' Voyez tome V,Charteft & Diplômes, n.XLVI.^

des comtes de Toulouse, p. 8a.— Baluze, Histoire II est probable que ce furent des Hongrois & non des génial, de la maison d'Auvergne, t. 1, p. 20. NormandsquienTahirentrAquitaineenpzS. [E.M.]

prélats; mais sa lettre, qui est postérieure * à Tan 918 & antérieure k Tan 927, prouve manifestement qu'Ermengaud, comte de Rouergue, & Raimond, comte de Toulouse, son neveu, possédèrent le marquisat de Gothie en commun. Nous en avons d'ailleurs d'autres preuves.

Raimond-Pons étoît à la fleur de son âge , lorsqu^il succéda à Raimond, son père. A son exemple, il demeura toujours très-attaché au roi Charles le Simple, qu'il reconnut pour son souverain, même après que ce prince eut été détrôné, ce qui arriva de la manière suivante. Charles, forcé par Robert, son compétiteur, d'aller chercher un asile dans le royaume de Lothaire, y rassembla un corps d'armée & s'avança le 1 5 de juin de l'an 928 jusques à Soissons, où il rencontra son ennemi. Il l'attaqua aussitôt avec beaucoup de bravoure, fit main basse sur une partie de son armée , & l'ayant joint, il lui porta un coup de lance dont il l'abattit , en sorte que Robert resta mort sur la place. Cet avantage devoit, ce semble, lui assurer la victoire, mais il en arriva tout autrement. Hugues, fils de Robert, soutenu d'Herbert, comte de Vermandois, ranima le courage des soldats, à la vue de la mort de son père, & résolu de la venger, il poussa si vivement le roi Charles, qu'il l'obligea enfin à prendre la fuite après avoir perdu sept mille hommes. La perte des partisans de Robert fut néanmoins plus considérable, & ils eurent* douze mille hommes de tués dans cette bataille. Ils délibérèrent aussitôt sur le choix d'un nouveau roi ; l'élection tomba sur Raoul ou Rodolphe, duc de Bourgogne, gendre de Robert & fils de Richard, aussi duc de Bourgogne. La cérémonie de son couronnement se fit à Saint-Médard de Soissons, le i3 du mois de juillet suivant.

Charles, nonobstant le puissant parti dont ce nouveau compétiteur étoit appuyé, auroit sans doute rétabli ses affaires, tant avec le secours des seigneurs des provinces méridionales qui lui demeurèrent fidèles qu'avec celui des Normands qu'il manda, s'il n'avoit eu le malheur de se fier à un traître. Ce fut au comte de Vermandois, de même sang que lui, qui, au lieu de le soutenir sur le trône, le livra lâchement à son concurrent, ou qui plutôt, pour se rendre nécessaire, le retint prisonnier à Saint-Quentin, d'où il le fit tii*p!*5? transférer à Péronne, malgré la foi des promesses solennelles que ses ambassadeurs lui avoient faites de sa part. Cet événement est une des principales époques du pouvoir suprême que s'attribuèrent nos comtes de Toulouse, qui ne voulurent 5 jamais reconnoître Raoul pour roi , du vivant de Charles le Simple, ni même longtemps après sa mort. Ainsi ce dernier, ayant vécu plusieurs années après la bataille de Soissons, & ayant été presque toujours renfermé dans une étroite prison, ces comtes durant cet intervalle gouvernèrent leur domaine avec une autorité souveraine ; ils ne furentguère moins absolus après qu'ils eurent enfin reconnu Raoul, & sous le règne de ses successeurs!

* Voyez tome IV, tfote VII, n. 2 & suit. * Voyex t. II, aux Preuves, Chroniques, n. IL

* MabiUon, ad ann. 923, n. 64. ^ Ihid..

An 924

HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XIL çS ^^ ^3

VIL — Guillaume II y duc d^Aquitainey se soumet à Raoul qui est reconnu

dans le Vêlai.

Les autres provinces, situées à la gauche de la Loire, refusèrent également de se soumettre à Raoul. Guillaume II, duc d* Aquitaine & comte d'Auvergne, se déclara, entre autres, contre lui. Le premier', résolu de se faire reconnoître dans cette partie de la monarchie, s'avança vers la Loire au commencement de l'année suivante. Guillaume, averti de son dessein, se présenta à lautre bord du fleuve, vers l'extrémité du diocèse d'Autun, pour lui en disputer le passage. Raoul, voyant la difficulté qu'il y avoit à le tenter, prit alors le parti de la négociation. Il envoya des ambassadeurs à ce duc, qui écouta ses propositions. Enfin, après avoir employé toute la journée à négocier, ils convinrent sur le soir d'avoir une conférence. Guillaume passa la Loire, entra dans le camp de Raoul & descendit de cheval dès qu'il aperçut ce prince pour le saluer. Le roi, qui étoit aussi à cheval, l'embrassa, mais sans descendre, & après avoir renvoyé la conclusion de leur traité au lendemain, ils se séparèrent. Le duc se rendit au camp au temps marqué, & demanda huit jours pour délibérer sur le parti qu'il avoit à prendre, ce qui lui fut accordé ^. Le délai étant expiré, il alla rejoindre le nouveau roi & se soumit à son obéissance. Nous ignorons les conditions de leur traité; nous savons seulement que Raoul rendit à Guillaume le comté de Berry, dont il s'étoit emparé sur lui avant son élévation au trône. Raoul termina, à la soumission de ce duc, l'expédition qu'il raéditoit de faire dans l'Aquitaine & la Septimanie pour les réduire entièrement à son obéissance. Les entreprises des Normands , qui avoient pris les armes en faveur de Charles le Simple, l'obligèrent à décamper bientôt après des bords de la Loire 8c à revenir sur ses pas j en sorte, qu'à la réserve de l'Auvergne, du Berry, du Vêlai & de quelques autres pays qui étoient sous la domination de Guillaume, le reste de la partie méridionale de la monarchie refusa toujours de le reconnoître.

VIII. — Mort de Louis VAveugle, roi de Provence. — Hugues s*empare de ses ÉtatSy les gouverne sous le titre de duc, 6» reconnoît Raoul.

Il paroît cependant que la Provence se soumit à Raoul, car Hugues de Vienne^ y qui avoit été joindre ce prince & qui l'avoit déjà reconnu sans doute pour son suzerain, se trouva à la conférence dont nous venons de parler^. Or, Hugues étoit alors maître de toute cette province, ce qu'il faut reprendre de plus haut.

Louis IV, dit X Aveugle y empereur 8c roi de Provence , après avoir eu le malheur de perdre les yeux avec le royaume de Lombardîe, s'étoit retiré dans

' Frodoardy ChronicQn, p. 594. ' Frodoard, Chronicon, p. 694.

" nid. ♦ Ihid.

ses Etats en deçà des Alpes, & ne pouvant agir par lui-même, i} se déchargea de l'administration de toutes les affaires sur Hugues, à qui il donna toute sa confiance. Ce seigneur prit les rênes du gouvernement de Provence sous les titres de duc, de marquis & de comte qu'il se donnoit indifféremment ou séparément, ou conjointement, comme il paroît par diverses chartes \ entre autres par l'acte de fondation ou rétablissement qu'il fit* du monastère de Saint- Pierre de Vienne. Avec une telle autorité, il lui fut aisé de gagner les peuples & de former un puissant parti pour les desseins ambitieux qu'il se proposoit d'exécuter après la mort de Louis.

Nos modernes 5 ne sont pas d'accord sur l'époque de cette mort j mais il est certain que Louis vivoit encore en 928, & qu'il mourut ou dans la même année ou, au plus tard, au commencement de la suivante. Il laissa un fils nommé Charles Constantin, qui ne lui succéda pas dans le royaume de Provence, 8c qui ne posséda que longtemps après le duché ou comté de Vienne qui en faisoit partie. Hugues, aussitôt après la mort de Louis, s'empara de toute la partie de ce royaume située à la gauche du Rhône, sur laquelle il L ii*^"^8' ^^ë^^ véritablement sans prendre cependant^ le titre de roi. 11 se ligua avec Raoul, qu'il reconnut^ pour souverain du royaume de Provence} ce qui fit, sans doute, qu'il s'abstint de ce titre. Le besoin qu'avoient ces deux usurpateurs l'un de l'autre fut, à ce qu'il paroît, le principal motif de leur ligue; car Raoul étant cousin germain de Charles Constantin, fils de Louis l'Aveugle, il devoit naturellement le préférer à Hugues & le favoriser dans ses prétentions à la couronne de Provence.

IX. — Ermengaud 6» Raimond Pons unissent le Vivarais 6» VU-^ège â leur

domaine.

Hugues n'étendit sa domination qu'à la gauche du Rhône, ainsi qu'on la déjà remarqué. Tout ce qui dépendoit du royaume de Provence, à la droite de ce fleuve, passa en d'autres^ mains aussitôt après la mort de Louis l'Aveugle; & il paroît certain qu'Ermengaud & Raimond Pons, son neveu, marquis de Gothie, s'assurèrent alors du Vivarais & du diocèse d'Uzès, c'est-à-dire de la partie orientale du Languedoc qui dépendoit de ce même royaume ; ce qu'ils firent, ou au nom de Charles le Simple , qu'ils reconnoissoient toujours pour seul roi légitime, ou à cause que ces pays étant à leur bienséance, ils se crurent être autant en droit que des étrangers de se les approprier & de les unir à leur domaine. C'est ainsi que l'Uzège fut réuni au marquisat de Gothie, dont il avoit toujours fait partie avant le démembrement qu'en firent les fils de Louis le Débonnaire pour l'unir au royaume de Lothaire, & que ces deux pays

' Pagi, ad ann. 900, n. 16; 911, n. 6; 926, ^ Pagi, ad ann. 926, n. 4. — Ruffi, Dissertation

n. 2. sur les comtes de Forcal^uier, p. 8. ■ Bouche, Histoire de Provence, t. 1, p. ySS. * Voyez tome IV, ^oteXII, n. u

» Voyex tome IV, Note V, n. i3 & suiv. « Ihid. Note XV, n. 3i.

furent séparés, après la mort de Louis l'Aveugle, du royaume de Provencedont ils ne dépendirent plus, 6c dont le bord oriental du Rhône fit la séparation dans la suite. Il est vrai que lesévêques de Viviers reconnoissoient au douzième siècle les empereurs d'Allemagne pour leurs suzerains, en qualité de rois de Provence & de successeurs de Hugues; mais ce fut pour des raisons particulières que nous expliquerons ailleurs. Quant au diocèse d'Uzès, il fut gouverné par des comtes particuliers , dont nous parlerons dans la suite, jusque vers le milieu du dixième siècle. Il fut réuni ', bientôt après, au domaine de la maison de Toulouse, ce qui n'empêche pas que les princes de cette maison, en qualité de marquis de Gothie, n'aient dominé depuis la mort de Louis l'Aveugle sur ce diocèse, comme ils dominoient sur les autres pays de cette province qui avoient des comtes particuliers.

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