LXXXVII. — Comtes de Rous'sillon
Almerade, évêque d'Elne, qui avoit invité ces prélats à cette cérémonie, avoît succédé, depuis le i«' septembre^ de l'an 916, à Riculfe, son prédécesseur, qui fit son testament^ à la fin du mois de décembre de l'an 915. Almerade étoit frère de Bencion & de Gauzbert, comtes de Roussillon. Le premier fit une donation à l'église d'Elne, le 4 du mois de mars^ de l'an 916, 8c avoit épousé Godlane. Il ne survécut pas longtemps à cette donation, puisqu'il étoît déjà décédé dans le temps de la dédicace^ dont on vient de parler 8c dont l'acte est daté du i«' de septembre, la dix-huitième année du règne du très-glorieux Charles, roi des François &» des Goths. Cette date^ ne prend le commencement du règne de Charles le Simple, dans la Gothie ou Septimanîe, que depuis l'an 900, nouvelle preuve que ce prince ne fut généralement reconnu dans la province que depuis cette époque. Gauzbert recueillit la succession de son frère &c transmit le comté de Roussillon à ses descendans'^.
' Voyez tome V, Chartes 8c Diplômes, n. XLI. ^ Marca Hispaniea, p. 841.
• Voyez tome IV, Note VllI, n. lo. • IhiJ, p. 340.
^ Marca Hispaniea, p. 840. • Voyez tome FV, Note VI,
^ Ihid. '" Voyez au tome II de cette édition la ^énéslo-
' Voyez tome IV, Note VI. gie des comtes de Roussillon, Note additiouncUe à
* Baluze, Append. — Reginon, p. 626 & suir. la Note LXXXVII. [£. M.]
An pi 8
LXXXVIII. — Plaid tenu à Al'[onne. — Differens peuples de la province. —
Leurs différentes lois.
Nous avons déjà dit qu'Eudes, comte de Toulouse, vivoît encore en 918; c'est ce qui paroît par un plaid ' tenu le 16 de juin de cette année à Alzonne, dans le diocèse de Carcassonne, par Armand, évêque de Toulouse, assisté de vénérable homme Bernard^ envoyé 6» avocat de Raimond, comte &» marquis Éd.ongm. de la ville de Toulouse ^ du consentement du comte Eudes, son père, 8c de plusieurs abbés, prêtres, juges, échevins & officiers (regimburgos), tant Goths que Romains, &• Saliens ou François. Les noms de tous ces juges sont rapportés dans l'acte : il y en avoit huit Romains, dont trois étoient religieux, quatre Goths & huit Saliens ou François, ce qui formoit en tout le nombre de vingt assesseurs, outre dix-sept autres notables appelés bons-hommes {boni homines)^ qui se trouvèrent à l'assemblée suivant l'usage, & enfin un sajon, terme usité chez les Visigoths pour signifier un appariteur ou huissier. Tous ces juges prirent séance un samedi au château d'Alzonne pour le mail public ou l'audience. Bernard, vicaire du comte de Toulouse, y demanda par son avocat que le lieu de Villefedose, autrement dit Alsau, situé dans le territoire d'Alzonne & possédé par le monastère du château de Mallast ou de Montolieu, au diocèse de Carcassonne, fût déclaré un bénéfice sujet aux services que les Espagnols réfugiés 6c établis dans la Septimanie étoient tenus de rendre /?owr leurs aprisions, 8c non pas, ainsi que le prétendoit Alphonse, abbé de ce monastère, un alleu exempt de toutes charges. Les parties ayant été ouïes, on ordonna que labbé qui, quoique présent, parloit par le ministère de son avocat, prouveroit que son monastère possédoit cette terre en toute liberté 8c sans être assujetti à aucun service j ce qu'il fit quelques jours après. Il produisit l'acte d'acquisition avec le jugement rendu en conséquence à Carcassonne par le comte Oliba, le vicomte Frédarius 8c divers autres juges ; deux chartes données par le roi Charles en faveur* des abbés Ugbert 8c Arnoul, ses prédécesseurs. Sur ces preuves, Bernard, viguier 8c député de Raimond, comte de Toulouse, fut débouté de sa demande par un jugement solennel, prononcé par Armand, évêque de Toulouse, président de cette assemblée, le même jour 16 de juin, la vingt (/ unième année du règne de Charles.
Ce monument, très-important pour notre histoire, prouve : 1^ qu'Eudes, comte de Toulouse, se démit de ce comté avant sa mort en faveur de Raimond, son fils, puisque ce dernier est qualifié de son vivant comte de Toulouse 6» marquis ^ 2^ que les ducs 8c les comtes, non contens de regarder leurs dignités comme un bien héréditaire, avoient extrêmement étendu leur autorité sous le règne de Charles le Simple, jusques à s attribuer le domaine du prince 5 car c'est au nom du même Raimond, comte de Toulouse, que Bernard, son vicaire, prétendoit que le lieu d'Alsau dépendoit du domaine de ce comte, parce qu'il avoit été
* Voyez tome V, Chartes & Diplômes, n. XLII. ' Capitula ires, t. a, p. lôiy & suiv.
un bénéfice royal ; 3° que les comtes de Toulouse avoîent la suzeraineté sur les comtés de Carcassonne & de Razès , comme mouvans du marquisat de Toulouse, ainsi que nous lavons remarqué ' ailleurs. On voit ici, en effet, un évêque de Toulouse & le vicaire du comte de cette ville présider à un plaid tenu dans le diocèse de Carcassonne par Tautorité du même comte, tandis que ce diocèse étoit gouverné par un comte particulier. Raimond II devoit être donc suzerain de ce dernier en qualité de marquis de Toulouse, titre qu'il se donne; car il n'hérita du marquisat de Gothie que par la mort de Guillaume le Pieux, qui vivoit encore alors j 4^ que sous le règne de Charles le Simple, la province étoit encore habitée par différens peuples distingués entre eux, savoir : les Romains, les Goths & les François ; que chacun d'eux avoit conservé ses lois & ses propres juges, & que dans les assemblées générales les Romains tenoient le premier rang, sans doute parce que la loi romaine étoit la plus noble & la plus ancienne dans le pays, & à cause des anciens habitans qu'on appeloit Romains & qui faisoient le plus grand nombre } 5^ enfin que la forme des plaids & la manière de rendre la justice établie en France depuis le commencement de la seconde race par l'autorité des Capitulaires, étoient encore régulièrement observées dans la Province en 918, malgré les troubles du royaume qui y avoient occasionné plusieurs changemens.
LXXXIX. — Mort dfEudeSy comte de Toulouse» — Raimond &» Ermengaudy
ses fils y lui succèdent.
Eudes, comte de Toulouse, devoit être alors fort âgé, puisqu'il avoit succédé à Bernard, son frère, dès l'an 876 & que, dès ce temps-là, il étoit marié avec la comtesse* Garsinde. Ce fut sans doute ce qui le porta à se démettre avant Éd. origin. sa mort du comté de Toulouse en faveur de Raimond II, son fils. Aussi ne paroît-il pas qu'il ait vécu après l'an 918. Il laissa deux^ fils, Raimond 8c Ermengaud, qui partagèrent sa succession & qui formèrent deux branches. Le premier lui succéda dans le comté de Toulouse & l'autre dans celui de Rouergue, & ils possédèrent par indivis le reste du domaine de leur maison, entre autres les comtés d'Albigeois & de Querci. Ils jouirent aussi en commun, après la mort de Guillaume le Pieux, du marquisat de Gothie; mais nous ignorons '^ s'ils lui succédèrent immédiatement dans ce marquisat & s'il n'échut pas auparavant à Eudes, leur père, qui peut avoir survécu à ce prince & lui avoir succédé par conséquent dans cette dignité.
Guillaume vivoit encore au mois de septembre de l'an 917, comme il paroit par 5 sa souscription à la fondation de l'abbaye de Bourg-Dieu en Berri, 8c par une donation^ qu'il fit à ce monastère. Comme Engelberge, sa femme, sous-
* Voyez tome II, Note XCIV, n. 1 1 . ♦ Ibid. Note Vil, n. 8.
* Voyez tome II, aux Preuves, Chartes & Diplô- * Mabillon, Annal. Bened. ad ann. 917, n. 12. mes, n. CIL ^ Labbe, MisceUanea, p. 5ii & seq.
* Voyez tome IV, Note VIII, n. 14 & suiv.
crivit aussi à cette donation, qui est sans date, il faut qu'elle soit antérieure à lacté de fondation de labbaye^de Bourg-Dieu, dont on pourroit avoir commencé la construction quelque temps auparavant} car il paroît que cette princesse étoitdéjà décédée au mois de janvier 917, suivant un acte par lequel Guillaume le Pieux, son mari, le comte Roger 8c ses autres exécuteurs testamentaires {Eleemosynarii) " délivrèrent alors à l'abbaye de Cluny le lieu de Romans, dans le Lyonnois , qu elle avoit donné auparavant à ce monastère, pour le salut du comte Guillaume ^ son époux 6» de V empereur Louis, son frère.
XC. — Mort de Guillaume le Pieux, duc d^ Aquitaine , marquis de Gothie
6» comte d'Auvergne,
Guillaume le Pieux ne survécut pas longtemps à Engelberge, sa femme, 6c il mourut* le 6 de juillet de Tan 918 ou, au plus tard, de l'année suivante. On lui donne un fils nommé Boson, décédé avant lui. Il est certain, du moins, que Guillaume mourut sans postérité 8c que sa succession passa, pour la plus grande partie, à ses deux neveux, Guillaume 8c Acfred, fils de sa sœur Adelinde 8c d' Acfred, comte de Carcassonne. Le premier étoit, ce semble 3, alors comte de Vêlai, 8c l'autre, comte de Gévaudan. Guillaume fut surnommé le Jeune, pour le distinguer'* de son oncle j ce qui n'a pas empêché plusieurs modernes de les confondre. Il prenoit^ la qualité de comte du vivant de Guillaume le Pieux, à qui il succéda après sa mort dans le duché d'Aquitaine 8c le comté d'Auvergne , 8c à qui il avoit succédé^ auparavant dans la dignité d'abbé séculier de Brioude. Il s'empara^, peu de temps après, de Bourges; ce qui a sans doute donné lieu à quelques auteurs de croire qu'il succéda aussi à Guillaume le Pieux dans le comté particulier de cette ville; mais il n'y a aucune preuve^ certaine que ce dernier ait jamais été comte de Bourges, 8c qu'il ait eu dans le Berry d'autre autorité que celle que lui donnoit sa dignité de duc d'une partie de l'Aquitaine, suivant laquelle il étoit supérieur à tous les comtes du pays^, qui le regardoient comme leur seigneur. Guillaume le Pieux exerça cette même autorité sur le Limousin ; car il est sans doute le même que le comte Guillaume, à la prière duquel le roi Charles'® le Simple donna en 906 à l'abbaye de Saint-Denis le lieu de Patri, situé non pas dans le pays de Limoux en Languedoc, comme le prétend un historien " moderne, mais dans celui de Limousin, ainsi qu'il est évident par la charte ** même. Au reste, Guil-
' Acta Sanctorum ordinis sancti Benedicti, saec, 5, ' Baluze, Histoire généaU de la maison d'Auver^
p. 8i. «- Mabillon, ad ann. 918, n. 28. gne^ t. 2, p. 17 & suit.
• Voyez tome IV, Note VII, n. 7. ' Annal, Maseiae. — Lûhhe, BihU noya, t. 2, p. 733, « nid. Notes XVIII & XXIV. • Voyez tome II, Note LXXXVII, n. 73.
^ Aeta. Sanctorum ordinis sancti Benedicti, saec. 5, ' Acta Sanctorum ordinis sancti Benedicti, saec. 5y
p. 77, 8] y 90. — Labbe, Miscellanea, p. 5i3, & aussi p. 84. — Labbe, Miscellanea, p. 5i 1 .
BihUotheca nova manusc. '** Mabillon, ad ann. 906, p. 322.
* Baluze, Histoire génial, de la maison d'Auver- " Ibid.
gne, t. 2^ p. 17 & suiv. " Voyez tome H, Note LXXXVI, n. 71,
An 918
AnpiS
laume le Pieux fit pendant sa vie son séjour ordinaire en Auvergne', dont il ctoit comte particulier, à cause de sa situation au milieu du duché d'Aquitaine 8c du marquisat de Gothie, provinces qui lui étoient également soumises.
XCL — Union du marquisat de Gothie au domaine des comtes de Toulouse.
Quant à ce marquisat, dont Guillaume avoit hérité de Bernard, son père, il passa, après* sa mort, dans la maison dès comtes de Toulouse, ainsi qu'on la déjà remarqué ; mais nous ignorons si ce fut ou par droit de sang, car il est certain que les dignités étoient alors héréditaires, ou bien par la disposition de Charles le Simple, au parti duquel ces comtes demeurèrent toujours inviolablement attachés. Ce qu'il y a de vrai, c'est que depuis le décès de Guillaume le Pieux, le marquisat de Gothie appartint à la maison des comtes de Toulouse qui, par là, augmenta considérablement son autorité dans la Province 5 en sorte qu'à la fin du règne de Charles le Simple, il n'y avoit aucun des grands vassaux de la couronne qui ne lui cédât soit pour la dignité, soit pour l'étendue du domaine 3.
' Acta Sanctorum ordinis sancti Benedicti, saec. 5, p. 89. — CapitulaireSj Append. p. 1622, 1527. — Baluze, Histoire généal, de la maison d'Auvergne,
t. 2, p. 9 & SUIT.
* Voyez tome IV, Note VII.
' Guillaume le Pieux mourut en efTet le 6 juillet de Tannée 918; Guillaume, son neveu, lui succéda immédiatement , comme il est établi par une Charte du Cartulaire de Saint-Julien de Brioude où nous lisons, à la date du 3o septembre 918 :
« Guillelmus gratia Dei cornes, suecessor Guillelmi MajoriSy super ipsam catervam rector praeesse viittur. » Cette Charte semble prouver que Guillaume le Jeune succéda à son oncle dans toutes ses possessions j mais il ne tarda pas à en abandonner une partie à son frère Acfred. Celui-ci était abbé de Saint-Julien de Brioude en mars 922 & en juillet 923. Ce qui fait supposer qu'il était alors devenu comte de Velai. [£. M.J