IT
Un auteur dit même en parlant de lui : « Un certain Bernard, quidam Bernardus. » Ce n'est pas d'une manière aussi vague qu'on, eiit désigné un des anciens compagnons d'armes de Charlemagne, un homme déjà âgé, un comte qui avait administré le comté de Poitou pendant près de vingt ans. Les trois trères Emenon, Turpion & Bernard, qui n'apparaissent qu'en 838, & qui moururent tous trois les armes à la main, c'està-dire d'une mort prématurée, le premier en 866, le second en 863', & le dernier en 844, appartiennent évidemment à une génération autre que celle de Bernard, successeur d'Abbon. Peut-être étaient-ils ses fils.
III. Emenon. — Quoi qu'il en soit, à la mort de Bernard, arrivée après l'année 83o, c'est Emenon qui devint comte de Poitiers. Pépin I, roi d'Aquitaine, étant mort en 838, Emenon se mit, avec son frère Bernard, à la tête de ceux qui voulaient lui donner pour successeur son fils Pépin, encore enfant. C'était agir contre la volonté de Louis le Débonnaire, qui avait l'intention de faire nommer roi d'Aquitaine son fils Charles. Apprenant ce qui se passait, l'empereur vint en 839 célébrer les fêtes de Noël à Poitiers. Sa présence suffit pour dissiper les conjurés. Il fit proclamer son fils roi d'Aquitaine, priva Emenon de ses fonctions, l'exila ainsi que son frère Bernard, & donna le comté de Poitou à Ranulfe I, fils de Gérard, comte d'Auvergne & neveu du comte Guillaume, successeur de ce dernier '.
Emenon se retira auprès de Turpin ou Turpion, son frère, que Louis le Débonnaire venait de nommer comte d'Angoulème, pour le récompenser sans doute de ce qu'il n'avait pas pris part à la révolte de ses frères. Turpion ayant été tué en 863 dans un combat contre les Normands & n'ayant point laissé de postérité, Emenon lui succéda dans son comté & mourut le 22 juin 866 des suites des blessures qu'il avait reçues dans un combat livré le 14 du même mois contre Landri, comte de Saintes '.
' Chronicon Adhemarij ibid. t. 7, p. 25p. ' Ibïd. t. 7, p. 224.
' Turpio cornes Engolismensis cum Nortmannis congressus, occidens eorum regem nomineMaurum
NOTR r. ECTI F.
Note
RECTIF.
NOTES SUR L'HISTOIRE DE LANGUEDOC
IV. Ranulfe I. — Ramnulfe ou Ranulfe, fils de Gérard, comte d'Auvergne, fut nommé comte de Poitou aux fêtes de Noël de l'année 839. Il fut, comme son père, un des partisans les plus dévoués à la politique & aux intérêts de Charles le Chauve, qui à son titre de roi d'Aquitaine ne tarda pas à joindre celui de roi de France. Lorsqu'en 845 Charles le Chauve, par le traité de Fleurisur-Loire ', eut rendu au jeune Pépin II le royaume d'Aquitaine, il en excepta les trois comtés de Poitiers, de Saintes & d'Angoulême qu'il se réserva expressément. Ranulfe prit alors un rôle important dans les différentes querelles qui, pendant la plus grande partie du règne de Charles, divisèrent les comtes de l'Aquitaine, querelles qui trouvaient un aliment tout naturel dans les réclamations que ne cessait d'élever le jeune Pépin sur les trois comtés qu'il soutenait avoir été retenus par son oncle au mépris de ses droits. Ce prince s'étant sauvé en 865 de Saint-Médard de Soissons, où il était en prisan, & étant retourné en Aquitaine , tomba entre les mains de Ranulfe qui le livra à Charles le Chauve'.
Ranulfe prit une part active aux guerres contre les Normands. Aidé de son parent, Rainaud, comte d'Herbauges , il gagna sur eux la bataille de Brillac, qu'il leur livra le 4 novembre 852. En 867, ayant réuni ses forces à celles de Robert le Fort, comte d'Anjou & de Touraine , il voulut couper la retraite à ceux qui venaient de piller le Mans, mais il fut tué dans le combat donné près de Brissarthe.
Dom Vaissete & les auteurs de l'Art de vérifier les dates ont prétendu qu'un des effets du traité de Fleuri-sur-Loire avait été de
ab eo ipse occiditur. Et Emeno fraterejus, dudum cornes Pictavinus, tune Engolismae cornes extitlt, & ipse post biennium cum Landrico Sanctoniensi comité confligenr, interempto Landrico, in castrum Runconlam reducitur saucius & octavo die moritur, sepultus juxta basilicam S. Eparchii. (Chronicon Adhemari. — Recueil des Historiens de France, t. 7, p. 227. — Voyez aussi Chronicon Aqu'itanicum, ibid. p. 223.)
' Prudentii Annales Trecenses, Pertz, Monum, t. 1, p. 141.
' Ibid, p. 470,
partager l'Aquitaine en deux duchés, celui deToulouse & celui de Poitiers, & que cette division fut stable & persista même après que Charles le Chauve eut réuni toute l'Aquitaine sous ses lois. Rien de semblable n'est résulté de l'exécution de ce traité ; Ranulfe, de son vivant, n'exerça aucune autorité sur l'Angoumois où commandèrent successivement les comtes Turpion & Emenon, ni à Saintes où il y avait un comte du nom de Landri. Son autorité s'étendait encore moins sur les comtés de l'Aquitaine méridionale, qui n'était pas soumise à Charles le Chauve. L'idée où étaient les auteurs que nous venons de citer, que le duché de Toulouse avait compris dès l'origine l'Aquitaine tout entière, est ce qui a causé leur erreur. Il est certain que les ducs de Toulouse n'ont pris le titre de ducs d'Aquitaine qu'à partir du dixième siècle.
V. Ranulfe II. — Les auteurs de VArt de vérifier les dates, d'après Besly & dom Vaissete, prétendent que le successeur de Ranulfe I fut Bernard , fils de Blichilde , marquis de Gothie. C'est une erreur : Bernard, fils de Blichilde, n'a jamais été comte de Poitiers, & Ranulfe II fut le successeur immédiat de son père. Le passage suivant d'Hincmar a pu en faire douter ; Ablatis denique a Rotberti filio, his quae post mortem patris de honoribus ipsîus ei concesse~ rat & per alios divisis, sed & a filiis Ramnulfi tultis paternis honoribus, & data S. Hilarii abbatia, quant isdem habuitj Frotario, Burdegalensium archiepiscopo, caput jejunîî ante sanctum quadragesima, ad monasterium Sancti Dyonisii rediit'. Mais il est certain qu'on ne peut prendre ce passage au pied de la lettre & qu'il renferme plus d'une erreur. Ainsi, lorsque Charles le Chauve donna les honneurs de Robert le Fort à Hugues l'abbé , ce ne fut pas au détriment du fils, comme le dit le Chroniqueur, mais des fils de Robert le Fort, puisque ce duc en avait deux, Eudes & Robert. Ce n'est pas non plus à Frotaire que l'abbaye de Saint-Hilaire fut donnée aussitôt après la mort de Ranulfe I , mais à Acfred ,
Note
RECTIF.
' Hincmari t. I, p. 476.
Remensis Annales, Pertz, Monum
Note
BECTIF.
NOTES SUR L'HISTOIRE DE LANGUEDOC
l'ancien comte de Toulouse. Frotaire ne l'eut qu'après la mort de ce dernier.
On voit donc qu'il est permis de n'avoir pas une confiance absolue dans le témoignage d'Hincmar, quand il nous dit que Charles le Chauve priva les fils de Ranulfe des biens paternels. Ce qui paraît vrai , & c'est le sens qu'il faut donner au passage que nous venons de citer, c'est que Charles le Chauve enleva aux enfants de Ranulfe certains bénéfices que leur père avait possédés, entre autres l'abbaye de Saint-Hilaire, donnée d'abord à Acfred, puis à Frotaire, & celle de Charroux, donnée également à Frotaire. Quant au comté, Ranulfe II n'en fut pas privé 5 nous en avons la preuve dans une charte donnée au mois d'avril 878 par le comte Gauzbert, frère de Ranulfe II , charte que celui-ci signa en qualité de comte de Poitou'. Ranulfe II était donc
' Voici cette charte que n'a pas connue Besly & qui est si importante pour l'histoire des comtes de Poitou :
Avril 878.
Dura lux ista festinanter discurrit, &dies nostri timbra praetereunt, ideoque opportet nobis ut de futuro debeamus tractare judicium, ut quando quidem transquisitio mortis casus invenerit, non nos inveniat insperatos. Igitur ego in Dei nomine vir venerabilis Gauzbertus comes tractans de Dei timoré vel eterna retributione, ut mihi pius ac misericors dominus in die ultima magni judicii veniam largire dignetur, idcirco pro animae meae remedium concedo ad basilicam praecellentissimi Hilarii confessoris atque Pontificis,ubi ipse preciosus timato corpore requiescit, ad luminaria continenda ad ipsum sepulchrum, ubi Cercuelus castus praeesse videvur, hoc est mansus meus indominicatus qui est situs in pago Santonico, infra illa quinta civitatis, in villa nuncupante Dorodonno tam in ipsa villa seu etiam infra murum civitatis, tectis, domibus, aediiîciis cunctisque supra positis terris, vineis, silvis, pratis, pascuis, exenis, exitis, adjacentiis, aquis, aquarumve decursibus, mobilibus & immobilibus... cum mancipiis meis ibidem commanentibus vel aspicientibus, Gislarde servo, cum uxore &filiis&filiabus, & Armaldo servo, cum uxore Siinfantibus eorum & omnibus aliunde... & taliter hanc cessione placuit mihi inserere, ut quamdiu ego advixero tenere & usurpare faciam & ad festivitatem Sancti Hilarii, ad illo lumen solides v in censum per singulos annos reddere faciam, & post quoque meum discessum ipsas res emelioratas sine ulla tarditate recipere faciant. Si quis vero, quod
comte de Poitiers avant la mort de Bernard, fils de Blichilde, arrivée en 879 ou 880, & même avant la condamnation de ce dernier au concile de Troyes, puisque cette condamnation n'eut lieu qu'au mois de septembre 878. Si Bernard avait été comte de Poitiers, Ranulfe n'aurait pu prendre cette qualité. Donc Bernard n'a pas été comte de Poitiers, & Ranulfe II a succédé directement à son père.
Frotaire mourut en 888j Eble , frère du comte Ranulfe, fut alors pourvu de l'abbaye de Saint-Hilaire de Poitiers. A sa demande, le roi Eudes, par un diplôme en date du 3o décembre 890, confirma les chanoines de Saint-Hilaire dans la possession des biens affectés à leur mense '. Quant à Gauzbert , le troisième frère de Ranulfe , nous avons vu qu'il prenait le titre de comte du vivant de son frère, mais nous ne savons s'il exerçait son autorité sur un territoire déterminé.
Ranulfe II , suivant la politique traditionnelle de sa famille, qui était de rester fidèle aux Carlovingiens , ne reconnut jamais l'autorité du roi Eudes. Il se posa même comme son adversaire, prit le titre de comte ou de duc d'Aquitaine, & pour tenir tête au roi, fit alliance avec Guillaume le Pieux, comte d'Auvergne, son cousin. On ne sait quelle aurait été l'issue de l'inimitié des deux princes, si Ranulfe ne fût mort en 890 & non en 898,
futurum minime credo, si fuerit ego ipse aut ullus de heredibus meis seu quislibet homo vel opposita personna, qui contra hanc cessionem istam aliquid agere aut inquietare praesumpserit, auri libras VI argenti pondéra decem coactus exsolvat & quod petit nullatenus valeat vindicare, sed praesens haec cessio a me facta perennis temporibus valeat perdurare cum stipulatione subnixa, manu mea propria subterfirmavi & qui post me firmaverunt ad roborandum decrevi.
S. Gausberto comité cessione a me facta. Ramnulfus comes. S, Ermengarde. S. Ermenarius. S. Acardo. S. Ricpotoni. S. Ricardi. S. Anstario. S. Alberico, S. Gauzileno. S. Amalfredo. S. Isembardo. S. Samuel. S. Adalramno. S. Mainardo. Data in mense aprile anno primo post obitum Caroli imperatore, régnante Clodovico rege. Gauscelmus clericus. (^Archiv. de S. Hila'ire de Poitiers. — Collect. Moreau, t. 2, p. 179.)
' Recueil des Hist. de France, t. 9, p. 45o.
Note
RCCTir.
Note
KECTIF.
3oB
NOTES SUR L'HISTOIRE DE LANGUEDOC
comme le disent les auteurs de ïArt de vérïer les dates sur la foi d'Adhémar de Chabanais'.
VI. Eble. — Eble, fils bâtard de Ranulfe II, fut son successeur immédiat. Besly & les auteurs de VArt de vérifier les dates prétendent le contraire; mais une charte donnée à Poitiers par Eble, le lo octobre 890 ou 891, par laquelle il confirme une donation faite par son père à Saint-Martin de Tours , prouve qu'aussitôt la mort de Ranulfe il prit possession de l'héritage paternel. Il était encore fort jeune. Gauzbert & Eble, abbé de Saint-Hilaire, ses oncles , ayant pris les armes contre Eudes , celui-ci vint en Aquitaine pour les faire rentrer dans le devoir; ils périrent l'un & l'autre pendant cette expédition'. Abandonné à ses propres forces, le jeune Eble ne put résister longtemps aux attaques d'Adhémar, fils d'Emenon, qui, avec l'appui d'Eudes, parvint, en 893, à s'emparer de la ville de Poitiers''. Il se réfugia en Auvergne auprès de son cousin Guillaume le Pieux, qui, à raison de l'étendue de ses possessions , se trouvant le plus puissant prince de l'Aquitaine, prit dès lors le titre de duc de ce pays.
VII. AdhémaR. — Adhémar, fils d'Emenon, s'étant emparé du comté de Poitiers, en resta maître jusqu'en 902. Ce qu'on sait de son administration se borne à peu de chose, car tout ce que rapportent de lui les auteurs de VArt de vérifier les dates est rempli d'erreurs. Sur sa demande, le roi Eudes accorda en 894 l'abbaye de Saint-Hilaire à Ecfroid , évêque de Poitiers. En 898, Adhémar assista à la donation que firent de leurs biens à l'abbaye de Beaulieu Godefroi & Godèle sa femme, & il mit son nom au bas de l'acte qui en fut dressé ^ Eble ayant réussi en 902 à rentrer dans la ville de Poitiers, en chassa Adhémar, qui
' Voyez ce que nous avons dit ci-devant $ V.
^Preuves, Chartes & Diplômes, Charte d'Eble de l'année 890 ou 891.
^ Annales Vedast. ad ann. 892, Pertz, t. i ,
^ Adhémnr, Chronicon, dans Labbe, Bihliotheca nova, t. 2.
^ Carîul. de l'abhaye de Beaulieu, n. 29.
vécut encore longtemps, puisqu'il ne mourut que le 21 mars 926 '.
Eble rétabli. — La jeunesse d'Eble, telle qu'elle est racontée par Besly, dom Vaissete, & les auteurs de VArt de vérifier les dates, n'est qu'une pure légende. Chassé de Poitiers en 898, après trois ans de pouvoir, Eble vécut en Auvergne, retiré auprès de son parent Guillaume le Pieux, qui l'aida en 902 à rentrer en possession du comté de Poitiers. Voilà ce qui paraît certain. A partir de 902, Eble prit part à plusieurs des événements de l'Aquitaine : son nom figure dans un grand nombre de chartes. Ayant hérité en 927 ou 928 du comté d'Auvergne, par suite de la mort du comte Acfred II, il prit alors le titre de duc d'Aquitaine, concurremment avec Raimond III, comte de Toulouse, qui le prenait aussi; il mourut en 935 & laissa ses domaines à son fils Guillaume I, dit Tète-d'Étoupes '.