IMITATIONS PURES DE LA DRACHME DE RHODA
Pendant que Marseille exerçait, nonseulement sur le littoral, entre le Rhône & les Alpes, mais au delà des Alpes, dans l'Italie septentrionale, une influence que
nous démontrent incontestablement les monnaies de ces contrées", les colonies grecques de Rhoda & d'Emporium, fondées l'une & l'autre sur la côte des Indigètes, au sud du promontoire pyrénéen, avaient, avec les peuples dont le territoire forma depuis le Roussillon & le Languedoc, des relations suivies, des marchés communs, & voyaient leurs drachmes contrefaites, avec plus ou moins d'habileté, au nord des Pyrénées. Les drachmes d'Emporium" ont été copiées sur plusieurs points de la Gaule' mais n'y ont pas créé, comme celles de Rhoda, un type national; je les négligerai donc pour ne m'occuper que des drachmes de Rhoda & de leurs contrefaçons.
Scymnus de Chio"* dit que Rhoda avait été bâtie autrefois par les Rhodiens d'Asie Mineure; Strabon^ donne dubitativement à cette ville la même origine & ajoute qu'elle appartenait de son temps aux Emporitains : on croit, en effet, qu'Empo-
' Les villes de la Massaliètide & quelques peuples voisins avaient adopté le type de Marseille, en changeant les légendes (conférer de la Saussaye, Num. de la Narh. passim). Les Gaulois de la Cisalpine ont contrefait la drachme au lion, en cherchant à imiter la légende MAISAAIHTQN, ou en se bornant à la remplacer par des caractères informes & sans signification (voyez un article que j'ai publié dans la Revue numismatique, année 1860, p. 202).
" Les drachmes d'Emporium comportent deux types. Dans le premier, le droit représente la tête de Cérès à gauche & le revers un cheval debout, au-dessus duquel plane uneVictoire ailée. Dans le second, la tête de Cérès regarde à droite j des poissons, comme sur diverses monnaies de Sicile, sont placés, deux devant le visage, un derrière la tête; au revers, le champ est occupé par un cheval ailé. Conférer A. Heiss, op. laud. p. 87 & pi. I.
3 On a trouvé des imitations de la drachme d'Emporium jusque dans le Limousin. Il existe aussi des monnaies de provenance & d'attribution incertaines, dans lesquelles il y a quelque chose du second type; la Victoire qui plane sur le cheval n'est plus représentée que par une sorte de courbe surmontée d'un point.
■♦ Geographici minores publiés par Millier j édition Didot, t. 1, p. 204.
5 Geogr. 1. 3, c. 4, 8.
Note
Note "4
NOTES SUR L'HISTOIRE DE LANGUEDOC
Lorsque la rose est vue en dessus, le
rium, ville importante, habitée à la fois sition naturelle. Dans le premier cas, qui par des Grecs & par des Ibères, que sépa- est le plus fréquent, le calice & la tige rait un mur, avait, peu de temps après sa coupée se confondent en projection & sont fondation, absorbé sa voisine, ce qui ex- figurés par un petit globe, qui marque le pliquerait comment les monnaies d'Em- centre de la pièce. Du calice.se détachent porium sont moins anciennes & ont duré les sépales barbus, qui partagent le cnamp plus longtemps que celles de Rhoda. Quant en quatre parties égales; dans chacun des à la date précise de la fondation de cette angles se développe un large pétale, ou dernière ville, il est difficile de la déter- bien un double système de pétales dont les miner. M. Heiss, sans donner de preuves, plus longs sont repliés sur eux-mêmes, adopte l'année SyS avant J.-C. En admettant avec le même auteur" qu'Emporium soit du cinquième siècle & que le monnayage de Rhoda ait cessé quand commença celui de cette colonie, les drachmes qui nous occupent remonteraient au sixième siècle ou tout au moins au cinquième; cette époque me paraît trop reculée. Les drachmes de Rhoda sont assu- centre est marqué par la gerbe des étamirément très-anciennes & auraient même, nés & le champ de la pièce est occupé par suivant M. de Longpérier, précédé celles huit pétales, posés deux à deux & semde Rhodes; mais je ne pense pas qu'on blant légèrement repliés sur eux-mêmes, puisse les faire remonter au delà du qua- ainsi que cela se produit lorsque la floraitrième siècle. Or, comme il est de noto- son est très-avancée. Les extrémités des riété en numismatique que les premières quatre folioles barbues apparaissent dans contrefaçons sont émises à l'époque même les quatre angles rentrants formés par les où les prototypes sont mis en circulation^ pétales, on peut en conclure que nos copies sont elles-mêmes anciennes & "n'ont pas été
frappées très-longtemps après les statères /^/'P^^Ê^X i/?'^
au type grec du bige, qui sont du qua- i i- / . ^zW) \vtr-
trième siècle & qu'on considère comme les premières monnaies de la Gaule.
La drachme de Rhoda d'Ibérie, qui a été si souvent imitée au nord des Pyréénes, est La fleur que nous montrent les drachmes
très-pure d'exécution; elle présente d'un de Rhoda d'Ibérie ne diffère pas de celle côté une tête de divinité' avec le nom du que les Rhodiens adoptèrent comme type peuple, de l'autre une rose épanouie, vue & qu'ils introduisirent dans les ateliers soit retournée, soit en dessus, dans sa po- monétaires de la Lycie & de l'île de Nisy-
ros". Les numismatistes ont vu aussi sur
• Deicr'tp. gén. des monn. ant. de l'Espagne, p. 84. quelques monnaies de Rhodes la fleur d'une
' C'est ainsi, à une autre époque, que les mon- sorte de grenadier, nommé balaustium, avec naies des grands Etats, telles que le gros tournois laquelle peut se confondre une rose saude France & l'esterling d'Angleterre, ont été con- ^^gg représentée à peine entr'ouverte & trefaites, aussitôt leur apparition sur les marchés. Les espèces, ainsi introduites dans les ateliers des barons 8c des évêques, y ont créé de nouveaux systèmes monétaires, dont les produits successifs ont été en s'a f faiblissant dans leur poids & leur titre &. en se modifiant dans leur type.
' Cette tête, fréquente sur les monnaies de Sicile, estd'attribution incertaine. Cf. toutefois Kevae num. 1840, p. 412, & 1866, p. 392.
comprimée encore entre ses sépales'. Il
' A. de Longpérier, Revue num. 1840, p. 406 & sulv.
' Voir [Revue num. 1 863, p. 224 & pi. X) une médaille de Rhodes, classée par M. Waddington entre l'an 406 avant J.-C. & la paix d'Antalcidas, en 387.
Note
NOTES SUR L'HISTOIRE DE LANGUEDOC
semble que les artistes, chargés de graver les coins monétaires dans les villes du nom de Rhoda', se soient plu à représenter sous tous ses aspects la fleur qui servait à ce nom d'expression phonétique.
La taille des monnaies a varié dans le monde grec, suivant les pays & les temps, &, comme les procédés de fabrication étaient imparfaits & que des pièces fabri- lier & pendants d'oreille^ devant le visage quées par des faussaires se rencontrent quelques caractères ne présentant plus audans les dépôts, il arrive que des spéci- cun sens & destinés seulement à tenir la mens, frappés dans le même système, ne place du mot POAHTflN. donnent pas, à la balance, tout à fait le REVERS. Rose épanouie, retournée &
même poids^ en outre, il n'est pas sans laissant voir deux systèmes de pétales sur exemple que le même Etat ait frappé dans lesquels se détachent les quatre sépales deux systèmes différents j il est donc sou- barbus.
monnaies au droi't jdesqlielles la tête de divinité est encore très-reconnaissable. Ce n'est qu'à la troisième planche que je donnerai, n° I & n" 2, des imitations de l'autre type de Rhoda, c'est-à-dire de celui où la rose est vue en dessus.
N° I. Tête de femme à gauche, avec col-
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vent difficile de déterminer le système auquel appartient le numéraire d'une colonie lointaine, surtout lorsque les pesées n'ont pas porté sur un grand nombre d'exemplaires & qu'on ne table pas, par conséquent, sur de bonnes moyennes. Aussi M. Mommsen" renonce-t-il à faire entrer les espèces de Rhoda d'Ibérie dans un des systèmes drachmiques de la Grèce.
M. Vasquez Queypo% plus osé, fixe à 4888 le poids que devaient présenter les drachmes de Rhoda & les rattache, ainsi que celles d'Emporium, au système olympique.
Le type de Rhoda, dont les imitations se rencontrent le plus fréquemment, est, comme je viens de le dire, celui où la rose étant retournée, les sépales barbus découpent le champ de la pièce en quatre parties égales. Je vais réunir, du n° i au n" 4 de la planche première, des spécimens de ces contrefaçons^ on verra ensuite des exemples anciens de la croix à branches lisses substituée aux sépales barbues, et enfin, sous les n°' 7 & 8, un dispositif cruciforme tout particulier qui apparaît au revers de
' La ville grecque de Rhoda ou Rhodanusia, qui s'élevait à l'embouchure du Rhône suivant quelques auteurs & qui n'existait plus au temps de Pline (Hist. nat. 1. 3, c. 5 & 6), a peut-être aussi donné le type de la rose à ses monnaies, si toutefois elle en a eu. Les pièces attribuées jusqu'à ce jour à Rhodanusia appartiennent à d'autres villes.
' Hist. de la monnaie romaine; traduction de MM. de Blacas &. de Witte, t. 3, p. 242.
^ Systèmes métriques & monétaires des anciens peuples; in-8°, iSSp, t. 3, p. 72.
Cabinet de France j argent d'assez bas titre; 4 grammes 98; pi. I, fig. i.
Cette pièce a un poids élevé, qui dépasse même celui que M. Vasquez Queypo assigne à l'étalon; elle est par conséquent fort ancienne, car les premières & bonnes imitations, chez les peuples secondaires de tous les pays, ont eu seules le poids du prototype.
N° 2. Tête de femme tournée à gauche, comme celle du n" i, mais de style tout à fait barbare; le champ est vide devant le visage, l'artiste gaulois ou ibère, qui avait composé le coin, n'ayant pas pris la peine d'y disposer des traits à la place de la légende grecque.
R. Les pétales sont disposés comme au second revers du premier prototype grec, sauf qu'ils sont étroits. Les sépales ne sont plus que des bandes en croix régulièrement dentelées.
Cabinet de France; argent; 4,93; pi. I, fig, 2.
Il eût été facile, si l'espace l'avait permis, de placer des termes intermédiaires entre le n° i & le n° 2 '.
N° 3. Tête analogue à celle du n° 2, mais plus barbare encore.
R. Croix dentelée, avec un seul reste de pétale dans chaque angle ou canton.
Cabinet de France; argent; 4,93; pi. I, fig. 3.
' On peiit voir quelques-unes de ces variétés soit au Cabinet de France, soit dans les collections particulières.
Note
N" 4. Tète à gauche d'assez bon style; collier & pendants d'oreille; sur le front se dresse une sorte d'aigrette, en arrière de laquelle sont figurées des mèches de cheveux qui descendent jusqu'au cou.
R. Croix à branches minces & dentelées, reproduisant assez fidèlement les sépales du n° I, seulement les folioles adhérant à la tige en sont séparées & forment quatre petits croissants, aux pointes tournées en dehors. Un filet circulaire remplace les pétales les plus courts; des objets courbés & arrondis, semblables à ceux du n° 3, figurent dans chaque canton" les autres pétales.
Cabinet de France; argent; 4,85; pi. I, fig. 4.
Le n"4 est beaucoup plus voisin, comme art, du prototype grec que les n"* 2 & 3; il appartient à une autre série d'imitations.
On a trouvé, il y a quelques années, dans la Charente, un assez grand nombre de pièces dont la tête est plus en relief & plus barbare que celle du n" 4, mais dont le revers est le même; ces pièces, moins anciennes, ne pesaient guère que 4,20.
N° 5. Tête à gauche, analogue à celle du n° I, mais de style différent & de moins bonne exécution.
R. Aucun reste de pétales; filet circulaire comme au n° 4, d'un diamètre presque égal à celui du flan & limitant deux barres à angle droit & sans dentelure, qui remplacent les sépales; en sorte que le type du revers représente une roue à quatre rayons, ce qui le rapproche complètement de certaines oboles de Marseille", & jusqu'à un certain point de diverses monnaies de la Sicile & de la Calabre'. On réunissait souvent plusieurs éléments d'imitation dans un même coin monétaire pour étendre sa circulation.
Ancienne coll. de la Saussaye; argent; 5,oo ; pi. I, fig. 5.
N° 6, Tète à gauche, plus barbare 8c dénotant une époque moins ancienne.
Cf. de la Saussaye.
' Torremuzza, Siciliae vcteres numm'i, pi. XXXII, 14, & Sambon, Monn. de la presqu'île italique, in-4°, 1870, pi. XVII, n. 2.
R. Barres évidées, se croisant h angle droit au milieu du cTiamp, dépassant, comme au.n" 4, le filet circulaire à peine accusé & se prolongeant jusqu'aux bords du flan.
Coll. Charles Robert; argent; 4,3(;; pi. I, fig. 6.
N* 7. Tête à gauche, assez heureuse dans ses proportions générales, mais barbare dans ses détails; les pendants d'oreille reposent sur le collier.
R. Dispositif formé de quatre courbes rentrantes, se confondant deux à deux vers les extrémités du flan; au centre, un globe entouré de trois points & d'un petit triangle.
Coll. Charles Robert; argent; 4,67; pi. I, fig. 7.
N" 8. Tète à gauche ; le pendant d'oreille tombe très-bas.
R. Dispositif analogue à celui du n" 7; mais les courbes sont plus aplaties & forment un quadrilatère dont les côtés sont presque droits; du centre, marqué par un point qu'entoure un annelet, partent quatre fuseaux évidés aboutissant aux angles.
Dessin communiqué par M. de la Saussaye; argent; 4,17; pi. I, fig. 8.
Cette monnaie, la précédente & leurs variétés portent, au droit, une tête qui rappelle toujours la divinité féminine; mais, par le quadrilatère curviligne du revers, elles s'éloignent du type de Rhoda; je les ai intercalées ici parce que le quadrilatère de leur revers reparaîtra plus loin sur d'autres pièces comme signe accessoire.
Les huit monnaies qui précèdent ont un poids élevé, qui se rapproche assez de celui du prototype de Rhoda pour qu'on puisse croire qu'elles étaient destinées à circuler sur le même pied que celui-ci. Elles sont fréquentes, dit-on, aux environs de Castelnaudary, & M. A. Heiss pense qu'elles ne se rencontrent jamais au sud des Pyrénées. Il est difficile, en présence de renseignements aussi peu précis, de faire des conjectures sur le peuple gaulois ou ibère auquel elles doivent être attribuées. Quant à l'âge de ces contrefaçons, du moins des mieu'x exécutées, il ne
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NOTES SUR L'HISTOIRE DE LANGUEDOC
doit pas différer beaucoup de celui des ces qui procèdent de la rose retournée', prototypes eux-mêmes, puisque les peu- la fleur n'est plus représentée que par ses pies imitateurs choisissaient nécessaire- sépales en croix, qui ont même perdu, ment pour modèles des pièces en pleine dans presque toutes les variétés, les dencirculation; puis la copie servile, une fois telures qui les caractérisent. Les restes de naturalisée dans leurs ateliers monétaires, pétales, d'abord représentés comme sur le se reproduisait en s'altérant. On peut spécimen des imitations directes, gravé croire, en se reportant à ce qui a été dit sous le n° 4 de la planche I, se transforplus haut au sujet de Rhoda, que les ment bientôt en croissants ou font place drachmes forgées au type de cette colo- à de petits objets extrêmement variés, nie sont fort anciennes; mais on ne peut Les monnaies à la croix ont été longdire jusqu'à quelle époque leur fabrica- temps négligées ; cependant des spécimens,
tion s'est prolongée.
recueillis au dernier siècle dans la riche mine de Vieille-Toulouse, avaient été étudiés par quelques antiquaires & par Duby lui-même. Ce dernier', partageant un préjugé populaire accepté aussi par Fauris de Saint-Vincens', les identifiait avec les monnaies frappées à Melgueil par les évèques de Maguelone & dont les caractères