LXXXI. — Le comte de Commïnges répudie Marie de Montpellier
On a dit plus haut que Guillaume VIII, seigneur de Montpellier, fut à peine décédé que le roi d'Aragon forma le dessein d'unir^ cette seigneurie à ses domaines en épousant Marie, fille de ce seigneur du premier lit. L'union de Pierre avec Raimond, comte de Toulouse, que Guillaume avoit laissé pour principal protecteur de ses entans du second lit, h. l'autorité que ce dernier avoit dans la Province 8t en particulier dans le diocèse de Maguelonne dont il étoit comte particulier, lui firent espérer de réussir. En effet, le comte Raimond favorisa entièrement le roi d'Aragon dans cette affaire, 8t nous avons lieu de croire qu'il engagea Bernard, comte de Comminges, son cousin germain, à répudier solennellement Marie. Bernard y étoit très-disposé de lui-même, &, soit par dégoût pour la comtesse, sa femme, soit par un effet de sa légèreté naturelle, soit enfin par quelque autre motif secret, il avoit déjà fait une tentative pour s'en séparer du vivant de Guillaume, seigneur de Montpellier. Il s'adressa pour cela à l'archevêque d'Auch Si à l'évêqué de Comminges ; mais ces prélats refusèrent d'approuver son divorce & de donner une sentence de séparation. Bernard, voyant que cette voie lui manquoit, eut recours à une autre : il maltraita extrêmement Marie pour l'obliger à se retirer d'elle-même, 8<. ses mauvaises manières à son égard allèrent si loin qu'elle fut enfin contrainte de se réfugier, vers l'an 1200, à la cour du seigneur de Montpellier, son père. Ce seigneur prit fort à cœur les intérêts de sa fille, moins, à ce qu'il paroît, par amitié pour elle que par la crainte, si son mariage avec Bernard venoit à se dissoudre, de la voir rentrer dans ses prétentions à sa succession à laquelle ils avoient renoncé solennellement l'un & l'autre dans leur contrat de mariage. Il se plaignit de la conduite de ce comte envers Marie au pape Innocent III, qui écrivit à l'archevêque de Narbonne, à l'évêqué de Comminges S<. aux chapitres d'Auch S<. de Toulouse (le siège vacant) pour leur ordonner d'avertir le comte de Comminges de
' Galli.1 Christlana, nov. éd. t. I , p. 90 & seq. c. II. — Gnriel, Séries praesulum Magalonens'ium,
• Guillelmus de Podio L.iurcntii , Cltronkon , p. 2^6 S<. seq.
HISTOIRE GENERALE DE LANGUEDOC. LIV. XX. ;i3 ~~
reprendre Marie, de la traiter comme sa femme légitime, Si de recourir, s'il étoit nécessaire, aux censures ecclésiastiques pour l'y contraindre; en sorte que Bernard fut obligé de la rappeler & de la garder avec lui pendant la vie de Guillaume.
Après la mort de ce seigneur, le comte de Comminges n'ayant plus à craindre son crédit & se voyant au contraire appuyé par le roi d'Aragon, qui avoit ses vues, & par le comte de Toulouse, qui les favorisoit, prit si bien ses mesures qu'il répudia enfin Marie dans toutes les formes canoniques', sous prétexte tiu'ils étoient conjoints du troisième au quatrième degré de consanguinité & d'affinité, & qu'il n'avoit pas été séparé légitimement de Béatrix de Bigorre, sa première femme, qui étoit actuellement vivante. Bernard eut deux filles de Marie de Montpellier qui furent censées légitimes. La première, nommée Mathiide, épousa Sanche, seigneur d'Aure, fils d'Arnaud I, vicomte de la Barthej l'autre, appelée Pétronille, fut mariée à Centulle II, comte d'Astarac.
LXXXII. — Pierre, roi d'Aragon, épouse Marie, &• unit par là la seigneurie
de Montpellier à son domaine.
Par ce divorce Marie, étant libre de se remarier, épousa bientôt après ,.'in°p'^i"5 Pierre, roi d'Aragon. Leur contrat de mariage fut passé^ dans le cimetière de la maison du Temple de Montpellier, le 5 de juin de l'an 1204^ : dans cet acte Marie se constitua en dot la ville de Montpellier, les châteaux de Lates, de Montferrier, d'Omelas, Sec, S<. généralement tous les domaines qui avoient appartenu à feu Guillaume, son père, & les substitua en faveur du premier enfant mâle qui naîtroit de son mariage avec le roi d'Aragon. Ce prince assigna de son côté, pour le douaire de Marie, tout le comté de Roussillon, depuis la fontaine de Salses jusques à la Cluse^,, pour en jouir pendant sa vie, si elle lui survivoit. Pierre lui promit en même temps par serment « de ne « la répudier jamais, de n'en épouser aucune autre pendant sa vie, 8t de ne « rien aliéner des domaines de Montpellier qu'elle s'étoit constitués en dot. » Il donna pour ses cautions le comte Sanche (son oncle), Alfonse, comte de Provence, son frère, Guillaume de Baux 8<. Hugues, son frère, Rousselin, vicomte & seigneur de Marseille, Pierre d'Ami, 8tc., lesquels firent tous un pareil serment. Gui, prévôt de Maguelonne, 8v les principaux habitans de Montpellier furent présens ; il est remarquable qu'entre ces habitans, Pons de Vallauquez, Bertrand, son fils, & Pierre d'Estang, qui sont qualifiés chevaliers, ne sont nommés qu'après quelques autres qui prennent le titre de juriconsultes (causidicï) ou iX avocats. Le roi d'Aragon, pour se concilier la
' Innocent m, I. i5, EpUt. 121. ' Dom Vaissete se trompe; l'acte est d.iié du
* Gulllelmii» de Podio L.iurentii, Chronieon , i.Ojuin 1 204. Conférez M. Germain, Commani- <<<
c. II. — Catel, Mémoires Je l'histoire Au Langue- Montpellier, 1, pp. 267 à 269. [A. -M.)
doc, p. 669 8c SuiY. — D'Achcry, Spicilegium, t. 8, ' Marat Hispaniea, ce. 1 0 81 62.
p. lia & seq.
An i:
bienveillance des mêmes habitans, promit' alors, par serment, de conserver leurs usages 6<. leurs coutumes. Deux jours après ^, le roi Pierre prêta serment de fidélité à Guillaume, évêque de Maguelonne, dans l'église de Notre-Dame de Montpellier, Se lui fit hommage pour la seigneurie de cette ville, en présence d'une" grande assemblée, à laquelle se trouvèrent Raimond, comte de Toulouse, Bernard d'Anduze, Guillaume de Baux (prince d'Orange) &c Hugues, son frère, AU'onse, comte de Provence, le comte Sanche Se tous les principaux de Montpellier.
Nous inférons de là : 1° Que Raimond, comte de Toulouse, se trouva à la célébration des noces du roi d'Aragon avec Marie, Se f|ue ces princes, que Guillaume VIII, seigneur de Montpellier, avoit nommés dans son testament pour être les protecteurs & les défenseurs de ses enfans du second lit, abandonnèrent entièrement les intérêts de ces enfans, de même que Gui, prévôt de Maguelonne, qu'il avoit nommé aussi pour la même fonction, Se qui hit présent au contrat de mariage du roi Pierre avec Marie. :° Qu'Agnès, veuve de Guillaume de Montpellier, fut obligée de quitter cette ville Se de se retirer ailleurs avec ses enfans; mais il paroît qu'une partie des habitans de Montpellier leur demeurèrent fidèles Se que ce tut le motif pour lequel le roi d'Aragon proscrivit vers le même temps plusieurs de ces liabitans; nous verrons d'ailleurs qu'il s'éleva alors divers troubles dans cette ville qui ne finent causés, suivant toutes les apparences, que par l'attachement de ceux qui tenoient le parti des enfans de Guillaume.
LXXXIII. — Pierre i- Marie font rédiger les coutumes de Montpellier
6* les confirment,
Pierre, roi d'Aragon, Se Marie firent quelque séjour à Montpellier après leur mariage. Se ils y approuvèrent' conjointement, au mois d'août de l'an 1204, les coutumes de cette ville qu'ils avoient fait rédiger pour en fixer l'observation à l'avenir. Suivant ces coutumes, le seigneur de Montpellier avoit pour chef de la justice dans cette ville un baile ou bailli qu'il changeoit tous les ans. Cet officier choisissoit lui-même ses assesseurs, savoir : le sous-baile, le juge, le vice-juge ou viguier, le greffier ou notaire, Sec, lesquels n'étoient aussi qu'un an en charge. La ville étoit alors partagée en sept quartiers, qu'on appeloit échelles, Se on continuoit de travaillera l'entourer de murailles aux dépens des habitans. E.Wc étoit gouvernée par douze des principaux d'entre eux, nommés consuls, qu'on élisoit tous les ans, qui
' Coutumes Je Montpellier; Mis, de Colhert, archéologique de Montpellier, & d'après deuk
n. 4936. manuscrits, de Paris (lat. 4666^ & de la facilité
' Tome VIII, Chartes, n. LXXXI, ce. 522, 523. de médecine de Montpellier, par M. Giraiid, dans
3 Coutumes Ae Montpellier ; Mss, de Culècrt, son Essai sur l'histoire du droit frani^ais, I, pr. 4*/
H. 4q36. ^— Thalamus ou Coutumes de Montpcl- & suiv.; enfin par M. Teulet, Layettes du Trésor,
lier. Ces coutumes de Montpellier ont été suc- t. 1, p. 205 & suiy. d'après une excellence copio
cessivement publiées en latin & en provençal du treizième siècle conservée aux archives natio-
âans le Petit ThalamAs, édition de la Société nales, J. 33p, n. 23. [A. M.]
ÎIISTOIRE GENERALE DE LANGUEDOC. LIV. XX. iiT)
avoient soin de la police Si qui étoient comme les conseillers du gouverneur ou lieutenant, à qui le seigneur de Montpellier coniîoit le soin de cette ville pendant son absence. Le gouverneur ne pouvoit rien statuer touchant l'administration de la ville sans l'avis de ces douze consuls, ni nommer le baile, en l'absence du seigneur, que de leur conseil. Le seigneur n'avoit à Montpellier aucun droit de taille, de quête, ni de prêt, sans la volonté & le consentement des habitans qui étoient exempts de péage dans tous ses domaines; il y est marqué enfin qu'on suivroit le droit écrit en tout ce qui n'étoit pas spécifié dans ces coutumes.
Le roi d'Aragon les confirma après les avoir fait examiner & en avoir conféré avec plusieurs personnes savantes. 11 se rendit pour cela, le i5 d'août de l'an 1204, dans l'église de Notre-Dame de Montpellier, & là, en présence de tout le peuple de la ville qui s'y étoit assemblé, il promit solennellement, tant pour lui que pour ses successeurs, de les observer fidèlement, avec ordre à sa cour de Montpellier d'y conformer à l'avenir ses jugemens, 8c, à leur défaut, de suivre le droit écrit. Il fît sceller de son sceau en plomb l'acte de cette confirmation dans lequel il se qualifie roi d'Aragon, comte de Barcelone 6- seigneur de Montpellier. Il excepte cependant de ces privilèges dans le même acte « tous ceux qu'il avoit exilés de Montpellier 8< de tout le « domaine qui avoit appartenu à feu Guillaume, seigneur de cette ville, fils « de la duchesse MathiKle, parce que, ajoute-t-il, ayant eu connoissance de « leurs fautes, dans le temps que la seigneurie de Montpellier m'est échue, K j'ai fait serment de ne jamais permettre qu'ils reviennent dans le pays, à « la demande du peuple de cette ville. » // ordonne ensuite 6* enjoint à la reine, sa femme, de confirmer ces coutumes de la même manière, soit avec lui, soit sans lui, lorsqu'elle en sera requise par les habitans, auxquels il ordonne de promettre de leur côté de les observer « sous le même serment « c[u'il leur avoit fait de les garder lui-même dans la maison de la Milice (( de Montpellier, lorsque la seigneurie de Montpellier lui ttoit échue, » St il renouvela ce serment en présence de Gui, prévôt de l'église de Maguelonne '.
La confirmation de Marie est postérieure de quinze jours, sans que nous en sachions la raison. L'acte qu'elle en donna est daté du 28 d'août suivant, de la chambre du château de Montpellie»". Marie s'y. qualifie reine d'Aragon, comtesse de Barcelone 6- dame de Montpellier, femme de Pierre, roi d'Aragon, 6» fille de Guillaume de Montpellier. Elle déclare qu'elle confirme ces coutumes de sa propre volonté iy par le commandement dudit roi, son seigneur. Elle se sert des mêmes termes S< fait le même serment que ce prince.
' Nous ne pouvons ici analyser ces coutumes de le prix de l'appui accordé au nouveau souverain
Montpellier, qui contiennent cent vingt-trois par les habitants. Mais si elles innovent au point
articles & sont des plus importantes; elles furent de vue politique, il n'en est pas de même au
empruntées textuellement à Montpellier par plu- point de vue civil j c'est plutôt, pour cette der-
lieurs villes. Rappelons seulement qu'elles consa- nière partie, la codification & la rédaction d'an-
craient l'abdication définitive du pouvoir sei- ciens usages. [A. M.] gncurial en faveur des consuls, & qu'elles furent
An 1204
An 1104