Progrès de l'hérésie dans la Province
TOUTES les missions qu'on entreprit au douzième siècle pour la con- , 'j'J|'"''8;",version des hérétiques qui s'étoient répandus en divers endroits de la Province n'eurent qu'un fruit passager. Saint Bernard, qui le premier An 1204 employa son zèle dans le Toulousain Si l'Albigeois contre ces sectaires, les obligea à la vérité pour la plupart, en 1147, à renoncer à leurs erreurs, soit par la force de son éloquence, soit par les divers prodiges que Dieu opéra par ses mains; mais ils les reprirent bientôt après. I-a mission que le cardinal de Saint-Chrysogone fit en 1178, dans les mêmes pavs, n'eut pas un succès plus heureux, malgré les soins qu'il se donna pour taire une recherche exacte de ceux qui s'étoient laissés séduire : les pénitences sévères qu'il imposa à ceux qui turent convaincus, & la confiscation de leurs biens qui s'ensuivit, ne firent qu'irriter' les esprits, & ne changèrent rien à la disposition des cœurs. Enfin le cardinal Henri, évêque d'Albano, étant venu en ii8i dans le haut Languedoc, à la tête d'un corps de troupes, pour réduire les hérétiques, autant par les armes que par la persuasion, fit d'abord quelques foibles , 'in "'^'"'"jj progrès; mais il n'eut pas plutôt terminé son expédition que, la crainte ne taisant plus d'impression sur les peuples, ils prêtèrent l'oreille comme auparavant aux discours séducteurs de leurs faux apôtres, 6t que l'erreur, au lieu de diminuer, ne fit que prendre de nouvelles forces.
On se contenta depuis, en c^uelques conciles qui furent tenus dans la Province ou ailleurs, entre autres dans celui de Montpellier*, assemblé en 119^, d'anathématiser les hérétiques & d'ordonner que leurs biens seroicnt con-
' Nicolas Trivet, Chronicon, anw, 1178. ' B^luzc, Concilia Narhoncnsis frovinciae, p. jO.
An 120.J
2i8 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XXÎ.
risqués, conformément au concile de Latran de l'an 117g. "Les légats ordinaires, que les papes eurent soin d'envoyer dans le pays depuis le pontificat d'Alexandre III, firent leurs efforts de leur côté pour ramener ces sectaires, & plusieurs ecclésiastiques employèrent' leur plume à réfuter leur doctrine perverse. Nous avons déjà parlé du traité que maître Alain, religieux de Cîteaux Si auparavant évêque d'Auxerre, composa contre eux, vers la fin du douzième siècle, & qu'il dédia à GuillaumeVIII, seigneur de Montpellier. Bernard, abbé de Fontcaude, de l'ordre de Prémontré, dans le diocèse de Narbonne, se mit aussi sur les rangs 8<. donna, vers le même temps, un traité contre les vaudois & les ariens^ car on ne connoissoit pas encore^ le nom d'albigeois sous lequel tous ces hérétiques furent ensuite compris.
II. — Erreurs des vaudois ^ des autres hérétiques. — Assemblée ou concile de Narbonne. — Origine de l'abbaye de Fontcaude.
L'abbé de Fontcaude^ dit, dans cet ouvrage, que les hérétiques qu'il réfute avoient commencé à répandre leurs erreurs sous le pontificat du pape Luce, ce qu'on doit entendre sans doute de Liice II St non de Luce III, comme on le prétend, à moins qu'il ne veuille parler que des vaudois; car il est certain que les henriciens, qtii sont les mêmes que les hérétiques qu'il appelle ariens, firent de grands progrès dans la Province au milieu du douzième siècle. Il ajoute que Bernard, archevêque de Narbonne, prélat, dit-il, rempli de piété & de religion & extrêmement zélé pour les intérêts de Dieu & l'honneur de l'Égli-se, s'opposa comme un mur d'airain à leurs erreurs; qu'ayant convoqué une grande assemblée, composée d'ecclésiastiques séculiers & réguliers, 8c de laïques, il les y fit citer, &, qu'après un examen très-sérieux, ils furent condamnés. Bernard, archevêque de Narbonne, n'est pas différent de Bernard Gaucelin qui posséda cet archevêché depuis l'an 1181 jusqu'en 1191; ainsi on peut juger par là à peu près de l'époque de cette assemblée. L'abbé de Fontcaude rapporte de plus que, malgré cette condamnation, les hérétiques continuèrent à répandre leur venin en public 8c en particulier; que cela engagea plusieurs ecclésiastiques 8c laïques zélés à entreprendre de les convaincre de nouveau dans une autre assemblée; que, pour abréger la dispute, les deux partis convinrent de choisir pour juge un prêtre nommé Raimond de Daventer, homme également religieux 8c craignant Dieu, Se d'une naissance très-illustre, mais encore plus distingué par ses mœurs 8c par sa conduite. Le jour marqué, dit cet abbé, les catholiques 8c les hérétiques s'étant assemblés, les premiers proposèrent les chefs d'accusation qu'ils formoient contre les autres; ceux-ci fournirent leurs reproches Se on disputa longtemps de part 8c d'autre. Enfin Raimund de Daventer, avant pesé les raisons des deux cotés, prononça que les hérétiques erroient sur tous les chets qu'on
' BibUothcca. Patrum, t. 24, &c. [Cf. livre XX, ' Voyez tome VII, Note XIII, pp. 34, 37, [&
p. 2o5, note 1.] nos observations à ce sujet, iiij,^
' Bihliothcca Pairum, t. 24, p. l585 & seq.
y An 1204
avoit produits contre eux. L'abbé de Foiitcaude, qui avoit été sans doute présent à la conférence, résolut alors de rédiger par écrit les diverses autorités dont on s'étoit servi pour & contre, afin, dit-il, de faire voir les f'ondemens solides sur lesquels la foi catholique est appuyée & pour servir d'instruction à plusieurs ecclésiastiques qui, par ignorance ou par défaut de livres, négligeant de résister aux sectaires, sont devenus un sujet de scandale aux fidèles. C'est ce qui fait le sujet du traité de cet abbé, divisé en douze chapitres, dans lesquels il expose les principales erreurs des hérétiques & donne des armes pour les combattre. Ces erreurs étoient : 1° Qu'il ne falioit pas obéir au pape Se aux autres prélats. 2° Que les pasteurs n'avoient aucune autorité. 3^ Que les simples laïques, 8<. les femmes mêmes, étoient en droit de prêcher l'Évangile. 4° Que les prières des fidèles 8c les autres bonnes œuvres n'étoient d'aucun secours pour les morts. 5° Qu'il n'y avoit pas de purgatoire Si que l'âme, étant séparée du corps, alloit tout droit ou en paradis ou en enfer, ou, , 'îf, "'''";";, selon d'autres, que les justes après leur mort n'alloient ni au ciel, ni en paradis avant le jugement dernier; mais que leurs âmes étoient reçues en attendant dans d'autres endroits. 6° Enfin qu'on ne devoit pas prier dans les temples matériels, auxquels il ne falioit pas donner le nom d'église. Nous dirons ici, par occasion, qu'il résulte de ce traité que l'abbaye de Fontcaude subsistoit avant la fin du douzième siècle. Nous apprenons d'ailleurs qu'elle étoit déjà fondée' dès l'an 1172, c'est tout ce que nous savons de son origine. Elle est comprise aujourd'hui dans le diocèse de Saint-Pons 8c située à un quart de lieue de la rivière d'Orb, sur les frontières des diocèses de Narbonne &c de Béziers.
On assure^ que les hérétiques ne firent tant de progrès dans la Province que par la négligence des princes séculiers Si des évêques qui, loin de les réprimer, souffrirent qu'ils eussent des prêches 8t des cimetières publics, qu'ils possédassent de grands biens dans le pays 8c qu'ils y eussent des établissemens considérables. Un auteur -^ presque contemporain remarque qu'ils n'étoient pas tous uniformes dans leur doctrine, que les uns étoient ariens, les autres manichéens Se enfin les autres vaudois ou lyonois, Si que ceux-ci disputoient vivement contre les premiers. Pour comble de malheur, ajoute-t-il, le pa}S étoit alors rempli de différentes sortes de brigands, de routiers, de voleurs, de malfaiteurs 8c d'usuriers manifestes; la plupart des séculiers méprisoient tellement' les ecclésiastic[ucs qu'ils les regardoient pires que les juifs, Se qu'ils disoient communément par imprécation : J'aimerois mieux être prêtre que d'avoir Jliit telle chose. Les ecclésiastiques, de leur côté, n'osoient se montrer en public, à cause de la haine qu'on leur portoit, 8c tâchoient de déguiser leur état en cachant leur couronne qu'ils couvroient avec leurs cheveux de derrière la tête, Les nobles Si les chevaliers destinoient rarement leurs entans à l'état ecclésiastique 8c ne préscntoient aux évêques, pour des-
' Gall'ia Chriit'iana, nov. eJ. t. 6. ' Guillelnuis de Podio Laurentii, Cltron'icoii ,
' Cuillelmiis <ls Podio Laurtncii , Chrtnico'i , pratPat Si cap. (>•
p.-nsfat & cap. 6. ^
An 1204
servir les églises de leur domaine ou dont ils percevoient les dîmes, que les fils de leurs fermiers ou de leurs domestiques^ en sorte que les évêques étoient obligés d'ordonner les premiers venus ; enfin la noblesse suivoit librement telle secte qu'elle vouloit cboisir, & les liérétiques étoient en si grande vénération, qu'outre qu'ils étoient exempts de taille, de guet St de garde, la plupart des legs pieux que faisoient les mourans leur étoient destinés, & que leurs maisons servoient d'asile assuré à tous ceux qui étoient en guerre contre leurs'ennemis. Telle est la triste peinture que fait cet auteur de l'état déplorable où étoit la Province à la fin du douzième siècle.
Cet historien fait mention, dans la suite', d'un fameux hérésiarque, nommé maitre Sicard, surnommé Cellérier, qui dogmatisoit dans le château de Lombers, en Albigeois. Il ajoute que les chevaliers 8c les bourgeois qui l'habitoient faisoient tant de cas de ce novateur qu'ils défièrent Guillaume, évêque d'Albi, d'entrer en dispute avec lui; mais, dit-il, ce prélat le convainquit aisément d'erreur, sans avoir cependant assez d'autorité pour l'empêcher de demeurer en ce lieu S<. d'y dogmatiser.
Le Toulousain n'étoit pas moins infecté que l'Albigeois, & Fulcrand, évêque^ de Toulouse, ne pouvant se faire payer des dîmes de son église, étoit obligé de mener la vie d'un simple bourgeois & de plaider^ contre son chapitre pour avoir du moins le revenu d'une simple prébende, afin d'avoir de quoi subsister : les guerres particulières qui régnoient dans le pays ne lui permettoient pas d'ailleurs de faire la visite de son diocèse sans être accompagné d'une escorte.
Les hérétiques firent aussi de grands progrès dans les domaines du comte de Foix Se dans ceux de Raimond-Roger, vicomte de Béziers & de Carcassonne. On a déjà vu qu'il y avoit un grand nombre de vaudois à Béziers lorsque Bertrand de Saissac, tuteur de ce jeune vicomte, fit, en iiga, une promesse solennelle de les chasser de cette ville; mais, bien loin de l'exécuter, il fut lui-même'* un des plus zélés sectateurs des hérétiques, & ils devinrent si puissans dans le diocèse de Béziers que le vicomte-' fut obligé d'accorder, en i2o3, aux chanoines de la cathédrale la permission de fortifier l'église de Saint-Pierre du Bois, de crainte qu'ils ne s'en emparassent. Éd. origin. Ce ne fut pas seulement dans le Languedoc que Ihérésie prit de nouvelles
t. lii, p. i3o. , * , . '^ , * '
forces à la fin du douzième siècle. Elle fit vers le même temps des progrès étonnans dans la plupart des autres provinces du royaume Se même dans les pays étrangers, entre autres en Italie'', en Flandres, en Lorraine & en Allemagne. Elle se répandit surtout dans-' le Nivernois, où un de ses suppôts, nommé Thierri, fut brûlé en 1198. On brûla aussi dans ce pays, trois ans
' Giiilleliniis de Podio Laureutii, Chronicon , nullement question d'hérétiques, mais de gens de praefat & cap. 4. guerre en général. Voyez plus haut, p. 208.
• nu. cap. 6. [A. M.)
' Catel, Mémoires, p. 889. ' Guillelmus Neubrigensis, 1. 2, c. ij. — Cf.
* Pierre de Vaux-Cernay, c. 2. Pag'- •'•d ann. 1179, n. 6 & soq. 'Andoque, Catalogue des cvê<iues Je Béliers, ' Robsrtus Altissiodorensis, CAronicoK.
p. 7J. — Dans l'acte dont il s'agit ici, il n'est
après, un autre hérétique appelé Évraud : c'étoit un chevalier à qui le comte de Nevers avoit donné toute sa confiance Se qui avoit un neveu chanoine de Nevers, nommé Guillaume. Celui-ci, aussi gâté que son oncle', se retira après sa condamnation dans la province de Narbonne, où il fut extrêmement honoré par les hérétiques, « tant à cause de son esprit, dit un auteur du « temps, que parce qu'il avoit été instruit en France où étoit la source de la « science & de la religion. » On brûla ^ encore huit de ces hérétiques à Troyes en Champagne, l'an 1200.
Ces sectaires passèrent d'un autre côté les Pyrénées & cherchèrent à s'établir en Aragon 8<. en Catalogne; mais le roi Pierre II, qui régnoit alors dans ces provinces, fit publier, en ii97,un^édit très-sévère contre les vaudois, qu'on nommoit vulgairement sabbatatï, & qui se taisoient appeler pauvres de Lyon, S<. leur ordonna de sortir de ses États dans un certain temps, à peine d'être brûlés vifs & de confiscation de leurs biens'*. ,
Âii r ;
' Pierre de Vnux-Ceriiay, c. 3.
* Albcric, Chronicon.
' Marco. Hispanica, c. 1384 & iu'fr.
* L'hjriaie albigeoise, qui se développa surtout dans le Languedoc, grâce à l'éiat politique de ce pays qui favorisait ses progrès, fut beaucoup plus répandue que ne le croit dom Vaissete, dans les autres pays de l'Europe. C'est ce que M. Schmidt prouve dune façon péremptoire dans son Histoire Jes albigeois, que nous avons déjà citée plus d'une fois. On a déjà vu (pp. 1 & z) que ce savant la faisait naître dans les pays slaves de. l'Europe orientale restés longtemps païens, & où des circonstances toutes pariiculièrcs favorisaient le développement de ces doctrines hétérodoxes. De là elle prit tout naturellement sa route par l'Italie, & au milieu du onzième siècle, vers io3.5, elle était assez répandue dans la Lombardie pour que l'Eglise dut exercer contre elle une longue répression. Un grand auto-da-fé «ut lieu à Monteforte (Schmidt, I, p. 21 & suiv.), & les papes purent croire^qu'ils avaient écrasé les ennemis de la foi j vers le même temps périssaient à Orléans (loiz) une partie des sectaires de France, qui tenaient leur doctrine de ceux d'Italie. Mais l'auteur plus haut cité prouve que ces doctrines continuèrent à se propager, profitant des soucis de tous genres qui détournaient ailleurs l'attention de la cour romaine; pendant le reste du onzième & pendant tout le douzième siècle, une foule de textes mentionnent l'existence de petites églises hérétiques dans la plupart dis villes du nord de la péninsule. C'est sans doute à cette époque que le manichéisme pénétra dans le midi de la France, qui entretenait avec les républiques italiennes des re-
lations commerciales & politiques si actives. En même temps les missionnaires hérétiques parcouraient le nord de la France, &, dès le commencement du douzième siècle, on signale leur présence en Champagne, en Picardie & en Flandre(I, p, 41). Ces premiers sectaires font surtout des prosélytes parmi les ouvriers, les gens de la basse classe que frappaient davantage les vices 8t l'ignorance, alors trop fréquents dans le bas clergé. De iii3 à 112.) a lieu, dans les pays rhénans, la grande insurrection de Tanquelin; en ii5o, un soulèvement analogue, dirigé par un certain Eon ou Eudes de Stella, agite la Bretagne. Enfin à Cologne, en 1146, on trouve mentionnée une nouvelle église de cathares (I, p. i53). Toutes ces églises, & surtout celles de l'Italie & du midi de la France, avaient des relations continuelles avec l'Orient, avec les hétérodoxes bulgares, & il n'était pas de ville en Italie qui ne contînt quelques partiians de la nouvelle foi. En 1134, nous voyons brûler plusieurs hérétiques à Vézelay (1, p. 87); d'autres résident à Besançon. En 1170, ceux de Reims subissent une terrible répression de la part de l'archevcque Henri; d'autres poursuites qui ont lieu en Flandre, amènent de grandes émigrations vers l'Allemagne. Seule l'Angleterre resta isolée, & l'Allemagne ne fut guère entamée que du côté de Cologne. Toutes ces églises cathares furent du reste facilement dispersées; ce fut dans le Midi que la nouvelle secte put jouer un rôle politique. Nous verrons plus tard qu'elle survécut longtemps à la croisade de 1209, car In répression continua durant presque tout le treizième siècle en Italie. [A. M.]
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