‹ Histoire générale de Languedoc avec des notes et les pièces justificatives (volume 5)Chapitre 143 sur 342 · XX. — Les légats déposent l'évêque de Viviers · texte numérisé non relu

XX. — Les légats déposent l'évêque de Viviers

Les deux légats, Pierre de Castelnau St Raoul, après avoir déposé révêcjue de Toulouse, se rendirent vers le Rhône & dans les provinces de Vienne 5c d'Arles. Le premier étoit, en ' effet, dans le diocèse d'Uzès au mois de juillet de l'an i2o5, & on assure^ qu'il tint, la même année, un concile à Arles, où il fit dresser des statuts pour le gouvernement de l'église de cette ville. Ms travaillèrent^ de concert, vers la fin de la même année, à la réformation de l'église de Viviers, tant dans le chef que dans les membres, & obligèrent l'évêque St tous les ecclésiastiques à leur promettre, par serment, de leur dire la vérité sur tous les excès qu'ils avoient commis. Pendant l'information, quelques chanoines accusèrent ce prélat de diverses choses très-graves, & on trouva qu'il étoit, en effet, coupable de la plupart, tant par sa propre confession que par la déposition des témoins. L'archevêque de Vienne, métropolitain du pays, informé de la procédure, se rendit aussitôt à Viviers 8c

t. lu "p'^Hs. supplia instamment les légats de ne pas le déposer juridiquement, & de se contenter de sa démission volontaire, parce qu'étant d'une grande naissance & fort accrédité, il pourroit faire traîner l'affaire en longueur, ce qui tourneroit au préjudice de l'église de Viviers. Enfin l'évêque de Viviers se détermina à donner sa démission, &- ne se réserva que l'office d'évèque. Les chanoines s'assemblèrent ensuite pour procéder à l'élection de son successeur; mais les légats leur défendirent de passer outre jusqu'à ce que le pape eût confirmé la démission. Innocent III écrivit en conséquence, le 20 de janvier"* de

~T 7~ l'an 1206, au chapitre de Viviers une lettre dans laquelle il rapporte ce que nous venons de dire &c approuve la conduite des légats « qui ont agi, dit-il, « en cela avec prudence, parce qu'un évêque ne peut faire démission de son « évêché sans la permission du Saint-Siège. » Le pape, après avoir confirmé celle de l'évêque de Viviers, permet au chapitre d'élire un nouvel évêque en présence des légats, dans le terme de huit jours, lesquels étant passés, il ordonne aux légats de nommer un évêque par l'autorité apostolique. Il y a une lacune dans les catalogues'' que nous avons des évêques de Viviers, depuis l'an 1202 jusqu'en 1206. Ainsi nous ignorons le nom de celui qui se démit de cet évêché vers la fin de l'an i2o5. Il est cependant fort vraisemblable qu'il n'est pas différent de Nicolas, qui occupa certainement ce siège depuis l'an 1177 jusqu'en 1202, & que Bernon ou Burnon, qui lui avoit déjà succédé en 1206, fut élu en sa place^.

■ Voyez tome VIII, Chartes, n. XXXII, c. 5r i. ' GalUa Chnstiana. — Coliimbi, De episcopis Vi-

' Gain a Christiana, nov. éd. t. i, p. i65. variensiius.

' Innocent III, 1. 8, Epist. 209, apud Manri- ^ Bernon était déjà évêque le 5 novembre 12- "1,

que, ad ann. i2o5. c. 2. date d'une concession personnelle d'Innocent III

* Innocent III, apud Manrique, ut supra. — en sa faveur. (^Potthast, n. 2604.) [A. M.] [Pottliast, n. 2j3o ; la lettre est du 20 janvier 1 2o5 & non I 206.]

" An I20Û

XXI. — Election de Foulques de Marseille , poëte provençal, à l'évêché

de Toulouse.

Pierre de Casteinau tomba malade dans le temps qu'il vaquoit à l'exercice de sa légation dans la province de Vienne. Il apprit alors' avec une joie extrême que le chapitre de la cathédrale de Toulouse avoit élu enfin un successeur à Raimond de Rabastens S< qu'il avoit choisi Foulques, abbé du monastère de Florége ou du Toronet, au diocèse de Fréjus, en Provence, de ro^re de Cîteaux.

Foulques étoit fils d'Alfonse, riche marchand de Gênes, établi à Marseille, ce qui lui fit donner le nom de Foulquet de Marseille. Suivant sa Vie, écrite parmi celles^ des anciens poètes provençaux, il cultiva dès sa jeunesse la poésie vulgaire, dans laquelle il se distingua beaucoup. Après la mort de son père, qui lui laissa de grands biens, il fréquenta les cours de divers princes, protecteurs des poètes provençaux, entre autres celles de Richard, roi d'Angleterre, 6- du bon Raimond, comte de Toulouse. Il s'attacha surtout à celle de Piarral, vicomte de Marseille, son seigneur, où il fit plusieurs chansons ou poésies en l'honneur d'Adélaïde de Roquemartine, femme de ce vicomte, dont il devint amoureux. Il témoigna aussi beaucoup d'amitié aux deux sœurs du vicomte de Marseille, nommées l'une Laure de Sanjorlan, 8i l'autre Mabilie de Pontevez. Alfonse, roi de Castille, l'honora de sa protection, & lorsque ce prince eut été défait à Calatrava par les Sarrasins 8<. qu'il eut envoyé demander du secours au pape, aux rois de France, d'Angleterre & d'Aragon, 8i au comte de Toulouse; Foulques se donna beaucoup de mouvemens pour lui en procurer auprès des barons du pays. La vicomtesse de Marseille, qui étoit une dame très-vertueuse, ennuyée des amours Sa. des vers de Foulques, lui avant donné ordre de se retirer de sa cour, il en fut au désespoir; il alla chercher quelque consolation auprès de l'impératrice, fille de l'empereur Emmanuel &■ femme de Guillaume de Montpellier ^ princesse qu'on qualifie de chef ^ guide de toute valeur, de toute courtoisie &- de tout enseignement. Elle agréa ses services & le pria de faire des chansons pour elle, ce qu'il accepta volontiers. La mort de la vicomtesse de Marseille, de Barrai, son époux, de Richard, roi d'Angleterre, du bon comte Raimond de Toulouse & d'Alfonse II, roi d'Aragon, lui causèrent tant de chagrin que, dégoûté du monde, il se fit religieux de l'ordre de Cîteaux avec deux de ses fils, & fut élu bientôt après abbé du Toronet; sa femme se fit en même temps religieuse de cet ordre. On trouve ces circonstances de la vie de Foulques de Marseille, avant son élection à l'épiscopat, dans deux anciens manuscrits de la Bibliothèque du roi, d'où l'on doit conclure qu'il ne se retira au plus tôt dans le cloître que l'an 119g, puisque Pv.ichard, roi d'Angleterre, mourut cette année. On trouve dix-neuf

■ Ciiillclintis de Poelio L.niirentii, c. ii. ' Mss. de la Bibliothèque du roi, n"' 722O &

de ses chansons' dans ces manuscrits. Elles sont adressées la plupart à une i.'m,°".^'43. dame, nommée Nasimans, qui est sans doute le nom poétique qu'il donnoit à sa maîtresse ou à la vicomtesse de Marseille, suivant l'usage de ses semblables. Le Moine de Montaudon, poëte provençal qui vivoit vers la fin du douzième siècle & au commencement du suivant, 8c qui, dans une de ses chansons^, parle des plus célèbres troubadours de son temps ou de ceux qui l'avoient précédé, met Foulques de Marseille au douzième rang. Voici le couplet qui le regarde, que nous rapporterons dans sa langue originale :

E la do-:^ens sera Folquets, De Marseïlla uns mercaders, Que a faits un fol sagramen, Çuant j'uret que chansos no jets ; Et ani dison que Jb pervers f Çu'el parjuret à son escien.

Plusieurs auteurs^' parlent de Folquet de Marseille Se de sa conversion après avoir été jongleur. Jean de Nostradamus'* a écrit sa vie parmi celles des poètes provençaux qu'il a données; mais il se trompe sur quelques articles, entre autres lorsqu'il assure qu'fZ fut d'abord érêque de Marseille & ensuite archevêque de Toulouse. Il ajoute qu'il était beau de sa personne, plaisant £• libéral. On'"' prétend qu'il étoit profès de l'abbaye de Grandselve; mais il n'y en a aucune preuve. Nous avons cru devoir entrer dans ce détail pour faire connoître ce prélat qui joua un grand rôle dans l'affaire des albigeois. Pierre de Castelnavi 8^ Raoul, son collègue, confirmèrent l'élection de<^ Foulques & le firent sacrer par l'archevêque d'Arles. L'archevêque de Narbonne, métropolitain de Toulouse, contre les droits duquel se fit cette consécration, en porta ses plaintes à Innocent III ; mais ce pape ne lui répondit pas directement &C se contenta d'écrire un bref, le ii de mai de l'an 1206, au chapitre de Narbonne, pour marquer que ce sacre s'étoit fait sans préjudice de la soiimission que l'église de Toulouse devoit à celle de Narbonne^. Foulques vint ensuite à Toulouse, où il prit possession ^ de son église, le dimanche 5 de février de l'an 120J (1206) £v prêcha ce jour-là sur l'évangile de la semence, qui étoit celui du jour. Il trouva l'évêché de Toulouse extrêmement endetté; Raimond de Pv.abastens, son prédécesseur, en avoit engagé la plupart des domaines, tant pour soutenir divers procès que pour faire la guerre à Raimond-Fort de Beaupuy, son vassal. Il y avoit alors d'ailleurs, dit-on, un si grand nombre d'ariens, de manichéens, d'hérétiques 6* de rau~

' Calel, Mémoires tic l'histoire du Langue.hc, ' Vincent de Bc.niivais, vt supra.

p. 891. '' Baluze, Miscelhneu, t. 6, p. ^3/.

' Jiid. ' La bulle est adressée directement à l'archevê-

^ Vincent de Beauvais, ipfcuZum Morale, part, "i, que & au chapitre de Narbonne (Voyez Potthast,

tit. 3. — Pétrarque, Triomfo d'amore, c. 4. n. 2778). [A. M.]

■• Nostradaraiis, Poites provençaux, p. 53 & suIt, ' Giiillelmiis de Podio Lniirentii, c. 6.

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I An 1200

dois dans cette ville, que Foulques n'osoit se montrer & envoyer sans escorte à l'abreuvoir public quatre mulets qu'il avoit amenés avec lui. Le comte de Toulouse reconnut cependant ce prélat aussitôt après son élection, quoique Raimond de Rabastens lui fût très-attaché; car nous avons' une donation taite par ce prince à l'abbaye de Grandselve, le vendredi 24 de Jévrïer i2o5 (1206), Philippe étant roi de France, Raimond comte, 6* Foulques évêque de Toulouse. Raimond fit bientôt après un voyage du côté du Rhône, & on assure- qu'il iit hommage, le ig de mars suivant, à Michel, archevêque d'Arles, pour les terres qu'il tenoit de son église.

XXII. — L'évèque d'Osma 6* saint Dominique se joignent aux légats pour faire la mission contre les hérétiques.

L'abbé de Cîteaux, frère Pierre de Castelnau 8t frère Raoul se rendirent de leur côté à Montpellier. Ils étoient dans cette ville-' lorsque Diego d'Azebez, évêque d'Osma, en Espagne, S\ saint Domini([ue, son compagnon &. sousprieur de son église, y arrivèrent de Rome, vers le mois de juillet 1206. L'évèque d'Osma avoit prié le pape de lui permettre de se démettre de son évêché dans le dessein d'aller prêcher l'Evangile aux infidèles; mais, n'ayant pu obtenir cette permission, il retournoit dans son diocèse. Il trouva les trois légats résolus d'abandonner entièrement leur ministère, à cause que les hérétiques leur reprochoient sans cesse la vie scandaleuse des ecclésiastiques, & que, n'ayant rien à répondre là-dessus, cela les empêchoit de faire aucun fruit. L'évoque d'Osma les encouragea à continuer leur mission. Si, pour la faire d'une manière plus utile, il leur proposa d'aller à pied 8t de ne porter, comme les apôtres, ni or ni argent. Les légats s'excusèrent d'embrasser cette manière de vie, de crainte qu'elle ne passât pour une nouveauté. Ils convinrent cependant que si quelqu'un leur en donnoit l'exemple, ils le sui- t.'i1i°p!'^i'n. vroient volontiers. Ce prélat leur déclara alors qu'il se mettroit lui-même à leur tête, &< , ayant renvoyé tous ses domestiques, il ne retint ((ue saint Dominique. Ils s'associèrent tous deux avec frère Pierre de Castelnau & frère Raoul; car l'abbé de Citeaux fut obligé de partir pour aller tenir le chapitre général de son ordre. Cet abbé promit en partant aux quatre missionnaires de les rejoindre bientôt 8< d'amener avec lui plusieurs abbés Se religieux de son ordre pour les aider dans leurs courses apostoliques.

Nos missioniiaires sortirent ensuite nu-pieds de Montpellier Si se rendirent dans le Toulousain où ils parcoururent plusieurs villes S< châteaux ([ui avoient embrassé l'erreur. Ils prêclièi»ent d'abord dans celui de Verfeil Se fermèrent la bouche à deux fameux hérétiques avec lesquels ils eurent une dispute réglée. Ils passèrent ensuite à Caraman, dans le Lauragais, où il v avoit un grand nombre de sectaires. Ils y demeurèrent huit jours & disputèrent

' Archives de l'iibbnye de Grandselve. Podio Liiiremii, c. 8 & siiiv. — Trivet, Chroiii-

' Gallia Chriitiana, nov. cd. t. i , p. ')6.'>. con, — Voyez tome VU, Noîc XV, pp. .jj, ^^.

' Pierre de Vaux-Cernay, c. j. — Cuiltelmtis de

An 1206

vivement contre deux chefs des hérétiques des plus accrédités ; l'un étoit Guillaume, chanoine de Nevers, dont on a déjà parlé : ils les confondirent, mais ils ne les convertirent pas, & il n'y eut que le peuple de Caraman qui, fidèle à la grâce, renonça à l'erreur sans oser cependant chasser les deux hérésiarques, parce que le seigneur du château les protégeoit. Ces habitans firent toutefois beaucoup d'accueil aux missionnaires qu'ils reconduisirent par honneur à leur départ une lieue loin.

De Caraman l'évêque d'Osma & ses trois associés allèrent k Béziers, où ils demeurèrent pendant quinze jours. Ils confirmèrent dans la foi les catholiques qui se trouvoient dans cette ville & convainquirent d'erreur les sectaires. Ce prélat Se frère Raoul conseillèrent alors à frère Pierre de Castelnau de se retirer, de crainte que les hérétiques, qui avoient conçu contre lui une haine extrême, ne le fissent mourir. Frère Pierre retourna à Montpellier où il fut un des arbitres de la paix qui fut conclue, au mois d'octobre de cette année, entre les habitans de cette ville & le roi d'Aragon 5 ce qu'il faut reprendre de plus haut.

XXIII. — Guerre entre le roi d'Aragon & les habitans de Montpellier.

Pierre, roi d'Aragon, étoit un prince magnifique qui aimoit extrêmement l'éclat & à qui rien ne coùtoit. Pour subvenir' à ses grandes dépenses, il mit des impôts extraordinaires sur ses sujets d'Aragon 8c de Catalogne, ik emprunta des habitans de la ville & de la baronnie de Montpellier la somme de cent soixante-quinze mille sols melgoriens pour laquelle il leur engagea le château & les revenus de cette ville, le château de Lates & plusieurs autres domaines des environs. Un historien^ du diocèse fait monter cet. emprunt jusqu'à la somme de huit cent mille sols melgoriens. Si prétend que les habitans la prêtèrent à ce prince à son retour de Rome pour se mettre en état de soutenir la guerre en Provence en faveur du comte Alfonse, son frère, contre le comte de Forcalquier; mais il se trompe^ pour la quantité de la somme. Cet engagement & le peu d'égard, qu'on** assure, qu'eut le roi d'Aragon pour les coutumes & les immunités de la ville de Montpellier, qu'il avoit fait cependant serment d'observer, donnèrent occasion^ à plusieurs différends qui s'élevèrent entre ce prince 81 les habitans, 81 à une sanglante guerre qui en fut la suite; mais dont on ne marque pas les circonstances. Il paroît seulement que le peuple de*^ Montpellier rasa le château seigneurial de cette ville 81 combla les fossés qui l'environnoient. On ajoute ^ que le roi fut contraint de sortir de la ville & de se réfugier au château de Lates; que ceux de Montpellier l'y poursuivirent & qu'ils forcèrent ce château & le

■ Ziirita, Anales de la corona ie Aragon, 1. 2, "■ Tome VIII, Chartes, n. LXXXIV, ce. 534, 538.

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