‹ Histoire générale de Languedoc avec des notes et les pièces justificatives (volume 5)Chapitre 146 sur 342 · XXXIII. — Le pape écrit au comte de Toulouse · texte numérisé non relu

XXXIII. — Le pape écrit au comte de Toulouse

Innocent III écrivit^, le même jour, une lettre très-vive & très-menaijauie à Raimond VI, comte de Toulouse, sur le refus qu'il avoit fait de conclure la paix avec ses vassaux de Provence, suivant les ordres que le légat Pierre de Castelnau lui en avoit donnés : refus qui avoit engagé ce dernier à l'excom- itdongin.

munier. Voici les principaux articles de cette lettre traduits littéralement.

« A noble homme Raimond, comte de Toulouse : l'esprit d'un conseil plus « sage. Si nous pouvions ouvrir votre cœur, nous y trouverions & nous vous M y ferions voir les abominations détestables que vous avez commises; mais " parce qu'il paroît plus dur que la pierre, on pourra, à la vérité, le frapper " par les paroles du salut; mais difficilement y pourra-t-on pénétrer. Ah ! quel « orgueil s'est emparé de votre cœur 8<. quelle est votre folie, homme perni- « cieux [pestilens), de ne vouloir pas conserver la paix avec vos voisins & de " vous écarter des lois divines, pour vous joindre aux ennemis de la foi? <i Comptez-vous pour peu de chose d'être à charge aux hommes; voulez-

' Innocent III, 1. lo, Eplst. 6S. — [Potthast, bonne pour leur ordonner de faire publier dans

n. 3ii3.] leurs provinces Us sentences d'excommunication

' Innocent III, 1. lo, Epist. 6i). — [Potthast, & d'interdit dont le comte venait d'être frappé

n. 3i 14.] Le même jour le pape écrivit aux arcbe- (ri. 3ii5). [A. M.] vëques de Vienne, d'Embrun, d'Arles & de Nar-

An

vous l'être encore à Dieu, S< n'avez-vous pas sujet de craindre les chàtimens temporels pour tant de crimes, si vous n'appréhendez pas les flammes éternelles? Prenez garde, méchant homme, 8c craignez que par les hostilités c|ue vous exercez contre votre prochain, & par l'injure que vous faites à Dieu en favorisant l'hérésie, vous ne vous attiriez une double vengeance pour votre double prévarication. Sic. Vous feriez quelque attention à nos remontrances, & la crainte de ia peine vous empêcheroit du moins de poursuivre vos abominables desseins, si votre cœur insensé n'étoit entièrement endurci, & si Dieu, dont vous n'avez aucune connoissance, ne vous avoit abandonné à un sens réprouvé. Considérez, insensé que vous êtes, considérez que Dieu, qui est le maître de la vie & de la mort, peut vous faire mourir subitement, pour livrer dans sa colère à des tourmens éternels, celui que sa patience n'a pu porter encore à faire pénitence. Mais quand même vos jours seroient prolongés, songez de combien de sortes de maladies vous pouvez être attaqué, 8cc. Mais qui êtes-vous pour refuser tout seul de signer la paix, afin de profiter des divisions de la guerre, comme les corbeaux qui se nourrissent de charognes; tandis que le roi d'Aragon 8c les grands seigneurs du pays font serment d'observer la paix entre eux, à la demande des légats du siège apostolique. Ne rougissez-vous pas d'avoir violé les sermens que vous avez faits de proscrire les hérétiques de vos domaines? Lorsque vous étiez à la tête de vos Aragonois 8\ que vous commettiez des hostilités dans toute la province d'Arles, l'évêque d'Orange vous ayant prié d'épargner les monastères 8c de vous abstenir, du moins clans le saint temps 8c les jours de fêtes, de ravager le pays, vous avez pris sa main droite 8c vous avez juré par elle que vous n'auriez aucun égard ni pour le saint temps, ni pour les dimanches, 8c que vous ne cesseriez de causer du dommage aux lieux pieux 8c aux personnes ecclésiastiques : le serment que vous avez fait en cette occasion, qu'on doit appeler plutôt un parjure, vous l'avez observé plus exactement que ceux que vous avez faits pour une fin honnête 8c légitime. Impie, cruel 8c barbare tyran, n'êtesvQus pas couvert de confusion de favoriser l'hérésie Se d'avoir répondu à celui qui vous reprochoit d'accorder votre protection aux hérétiques, que vous trouveriez un évêque parmi eux, qui prouveroit que sa croyance est meilleure que celle des catholiques? De plus, ne vous êtes-vous pas rendu coupable de perfidie, lorsqu'ayant assiégé un certain château vous avez rejeté ignominieusement la demande des religieux de Candeil qui vous prioient d'épargner leurs vignes que vous avez fait ravager, tandis que vous avez fait conserver soigneusement celles des hérétiques? Nous savons que vous avez commis plusieurs autres excès contre Dieu; mais nous vous portons principalement compassion (si vous en ressentez de la douleur) de vous être rendu extrêmement suspect d'hérésie, par la protection c|ue vous donnez aux hérétiques. Nous vous demandons quelle est votre extravagance de prêter l'oreille à des fables 8c de favoriser ceux qui les aiment? Etes-vous plus sage que tous ceux qui suivent l'unité ecclésiastique? Seroit-il

HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XXI. jSy — ;;;

' An 1207

possible que tous ceux qui ont gardé la foi catholique fussent damnés, 5< que les sectateurs de la vanité 8<. du mensonge fussent sauvés, Sec? C'est donc avec raison que nos légats vous ont excommunié & qu'ils ont jeté l'interdit sur tous vos domaines; tant pour ces raisons que parce que vous avez ravagé le pays avec un corps d'Aragonois; que vous avez profané les t.^ui°n'fl"i. jours de carême, les fêtes & les quatre-temps, qui dévoient être des jours de sûreté 8t de paix; que vous refusez de faire justice à vos ennemis qui vous offroient la paix 8< qui avoient juré de l'observer; que vous donnez les charges publiques à des juifs, à la honte de la religion chrétienne; que vous avez envahi les domaines du monastère de Saint-Guillem 8c des autres églises; que vous avez converti diverses églises en forteresses, dont vous vous servez pour faire la guerre; que vous avez augmenté nouvellement les péages; & qu'enfin vous avez chassé l'évêque de Carpentras de son siège : nous confirmons leur sentence 8c nous ordonnons qu'elle soit inviolablement observée jusqu'à ce que vous ayez fait une satisfaction convenable. Cependant, quoique vous ayez péché grièvement, tant contre Dieu & contre l'Eglise en général, que contre vous-même en particulier; suivant l'obligation où nous sommes de redresser ceux qui s'égarent, nous vous avertissons 81 nous vous commandons, par le souvenir du jugement de Dieu, de faire une prompte pénitence proportionnée à vos fautes, afin que vous méritiez d'obtenir le bienfait de l'absolution. Sinon, comme nous ne pouvons laisser impunie une si grande injure taite à l'Eglise universelle 8c même à Dieu, sachez que nous vous ferons ôter les domaines que vous tenez de l'Église romaine; 8c si cette punition ne vous fait pas rentrer en vous-même, nous enjoindrons à tous les princes voisins de s'élever contre vous comme contre un ennemi de Jésus-Christ Se un persécutevir de l'Église, avec permission à chacun de retenir toutes les terres dont il pourra s'emparer sur vous, afin que le pays ne soit plus infecté d'hérésie sous votre domination. La fureur du Seigneur ne s'arrêtera pas encore : sa main s'étendra sur vous pour vous écraser; elle vous fera sentir qu'il vous sera difficile de vous soustraire à sa colère que vous avez provoquée. Donné à « Saint-Pierre de Rome, le 29 de mai de la dixième année de notre ponti- « ficat. »

Telle est cette lettre fulminante du pape Innocent III à Raimond VI, comte de Toulouse, dont le principal motif est le refus que ce prince avoit fait de conclure la paix avec ses vassaux du marquisat de Provence, avec lesquels il ctoit en guerre, afin de joindre ensuite ses armes aux leurs pour exterminer les hérétiques. Elle nous apprend quelques circonstances de cette guerre que nous ignorons d'ailleurs. Quant aux domaines de Raimond, qu'Innocent menace de confisquer sur lui, c'est apparemment le comté de Melgueil possédé par ce prince dont il veut parler; car le pape s'en prétendoit suzerain. Enfin, cette lettre nous apprend que Raimond étoit en armes du côté du Rhône pendant le carême de l'an 1207.

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