‹ Histoire générale de Languedoc avec des notes et les pièces justificatives (volume 5)Chapitre 151 sur 342 · XXXIX. — Meurtre du légat Pierre de Castelnau · texte numérisé non relu

XXXIX. — Meurtre du légat Pierre de Castelnau

Le conite de Toulouse, après avoir signé la paix, suivant la volonté du pape Se. de Pierre de Castelnau, ne se comportant pas'* dans la poursuite des hérétiques d'une manière assez conforme à leur zèle, ce dernier l'alla trouver, lui reprocha en face sa lâcheté, l'accusa de parjure Se de favoriser les héré-

' Innocent III, 1. 10, Ep'ut. 149, — [Potthasf, que si le clergé & les barons de France contri-

n. 32i3.] buent de leur côté; dans ce cas il s'engage à dé-

' Le roi répondit à cette lettre, & nous publions penser jusqu'à cinquante livres parisis par jour

ta réponse (tome VIII, c. jjy & suiv.). Philippe- pendant un an. Si pendant son expédition dans

Auguste ne refusa point son concours, mais y mit le Midi, le roi d'Angleterre rompt la trêve, le roi

des conditions qu'il était assez difficile au pape de France pourra rappeler ses troupes. [A. MJ de remplir. Voici l'analyse de cet acte : la guerre ' Robertus Altissiodorensis, Chronicon, ad ann.

venant de recommencer avec le roi Jean d'Angle- 1208. — Chronicon Masslliense, apiid Labbe, B!-

terre, il serait impossible au roi d'entretenir deux hliothecu nova manuscriptar,, t. 1 , p. 841 . — Voir

armées. Si le souverain pontife peut ménager une Bollnndistes, mars, t. 1 , p. 416. trêve solide entre lui & le roi d'Angleterre, il se ' Pierre de V;iux-Cernay, c. 3, suh fine. — In-

rendra à ses désirs; mais il faudra que la trêve nocent III, 1. 1 1, £pi5'. 2(5. [Pottliast, n. 3323.] —

comprenne le roi de Castillej il ne contribuera Robertus Altissiodorensis, C/ironicon, adann. 1208.

An 1207

An

An 1208

ti([ues, le traita en tyran & l'excommunia de nouveau. Le comte, craignant les suites de l'indignation du légat, le fit prier quelque temps après de se rendre à Saint-Gilles, lui €• son collègue, avec promesse de les satisfaire entièrement sur tout ce qu'ils exigeroient de lui. Les deux légats se rendirent incessamment dans cette ville, & le comte parut se rendre à leurs remontrances 5 mais tantôt il promettoit de leur obéir absolument, 81 tantôt il formoit des difficultés sur l'exécution de ses promesses. Enfin les deux légats, mécontens de son irrésolution, déclarèrent qu'ils alloient se retirer. Le comte, fàcjié à son tour de leur départ, menaça de les faire mourir, ajoutant qu'il feroit épier leurs démarches partout où ils iroient; & on assure qu'il leur fit en effet dresser des embûches. L'abbé, les consuls & les bourgeois de Saint- Gilles, informés du ressentiment du comte, firent tout leur possible pour l'apaiser; mais n'ayant pu réussir, ils firent escorter, malgré ce prince, les deux légats, qui furent obligés de s'arrêter & de coucher dans une hôtellerie, sur les bords du Rhône, à l'endroit du passage. Le lendemain, i5 de janvier'

Éd. origin. (\q J'gn 1 2o8, ils se disposoient à traverser lé fleuve, après avoir dit la messe, 1. 111, p. 134. ' r ' 1 ^ '

lorsque deux hommes inconnus qui avoient logé avec eux s étant approchés, l'un d'eux porta à Pierre de Castelnau un coup de lance qui l'atteignit au bas des côtes & le renversa par terre; ce pieux religieux se sentant blessé dit à son assassin ; Dieu vous pardonne, puisque je vous pardonne, 8c répéta plusieurs fois ces paroles. Il régla ensuite avec ses associés les affaires de la mission, & ayant récité quelques prières, il expira.

C'est ainsi que le pape Innocent III raconte lui-même les circonstances de la mort de Pierre de Castelnau, son légat, sur la relation sans doute que l'abbé de Cîteaux lui en envoya. Le pape soupçonna extrêmement le comte de Toulouse d'y avoir participé; mais il convient^ ailleurs que ce prince ne fut jamais convaincu d'un pareil attentat, 8c on peut s'en rapporter à lui. D'ailleurs, un auteur, qui a écrit vers le commencement du quatorzième siècle en langage du pays l'histoire de la guerre des albigeois 8c qui est connu^ sous le nom de l'historien du comte de Toulouse, disculpe entièrement ce prince.

Cet historien'* anonyme, après avoir dit que l'abbé de Cîteaux, légat du Saint-Siège, suivi de plusieurs prélats &c de Pierre de Castelnau, fut trouver le comte de Toulouse à Saint-Gilles, rapporte les circonstances suivantes : K Quant le légat eut passé quelques jours à Saint-Gilles, Pierre de Castelnau « eut une dispute fort vive avec un gentilhomme de la suite du comte Rai- « mond au sujet de l'hérésie, 8c leur querelle s'échauffa tellement que le « gentilhomme tua Pierre de Castelnau d'un coup de poignard. Ce meurtre (( causa un grand mal, ainsi qu'on verra ci -après, 8c le légat 8c toute sa com- « pagnie en furent extrêmement irrités. Pierre de Castelnau fut inhumé « ensuite dans le monastère de Saint-Gilles. Quant au gentilhomme qui « l'avoit assassiné, il s'enfuit à Beaucaire, auprès de ses parens 8c de ses amis;

' Voyez tome V, c. 36. ' Catel, Histoire des comtes Je Tolose, p. i5î.

' Innocent III, 1. i.5, Epist, 102. [Pottliast, ^ Voyez tome VIII, Chroniques, ce. 7 & 8.

<( car, si le comte Raimond eût pu se rendre maître de sa personne, il en « auroit fait une telle justice que le légat & ses gens en eussent été plcine- (1 ment satisfaits. Le comte eut un extrême chagrin de ce meurtre commis « par un de ses domestiques. Le légat envoya incontinent au pape pour lui « faire part de cet événement, & le pontife entra dans iine si grande colère, « en apprenant l'assassinat du légat, qu'il convoqua la croisade pour en tirer <i vengeance, pour réduire les hérétiques Se les faire rentrer dans le bon che- « min. Le légat, ayant reçu du pape les pouvoirs nécessaires, partit aussitôt « de Saint-Gilles avec sa compagnie, sans prendre congé du comte Raimond. « Il se rendit dans son abbaye de Cîteaux, où il assembla le chapitre général « de son ordre. Les abbés & les religieux y accoururent en foule & se char- « gèrent de prêcher partout la croisade, ce qu'ils exécutèrent, &C.' « Cet auteur parle ensuite fort au long des soins que se donna le comte de Toulouse auprès du légat pour lui prouver son innocence touchant le meurtre de Pierre de Castelnauj mais quoique Raimond n'y eût peut-être pas donné occasion, il est certain du moins qu'on conçut^ de violens soupçons qu'il avoit trempé dans ce crime.

Pierre de Castelnau fut inhumé^ d'abord dans le cloître de l'abbaye de Saint-Gilles & transféré un an après, par ordre du pape, dans l'église du monastère auprès du tombeau de saint Gilles. On remarque que dans le temps de cette translation on trouva son corps aussi entier que s'il fût mort le même jour. On lui donne généralement le titre de martyr; mais on ne le qualifie que bienheureux. Les religionnaires, ayant pris & pillé en i562 la ville de Saint-Gilles, brûlèrent les reliques du bienheureux Pierre avec les autres qu'on conservoit dans cette église.

XL. — Le pape exhorte le roi, les évêques £■ les barons de France à tirer vengeance du meurtre de Pierre de Castelnau £>- à envahir les domaines du comte de Toulouse.

Le meurtre de ce légat enflamma le zèle d'Innocent III. Il n'en eut pas plutôt appris la nouvelle qu'il écrivit, le lo de mars de l'an 1208, aux arclie-

' Le fond de cette Tersion, qui ne diffère p.TS plus naturellement par l'irritation qu'avaient

ejctrcniement de celle d'Innocent III & de Pierre soulevée à la cour de ce prince les procédés hau-

de Vaux-Cernay, se retrouve dans la Chanson de tains de Pierre de Castelnau. Il y eut de la part

la croisade (vers 73-97). Un seul passage y man- d'un vassal un excès de zèle coupable; rien ne

que, celui où le chroniqueur en prose affirme prouve que le meurtre t\XX. été prémédité de la

que Raimond VI aurait voulu punir sévèrement part de Raimond. Innocent III lui-même revint

le meurtrier; c'est évidemment un enjolivement peu après sur son affirmation & se contenta de

ajouté par le panégyriste du comte de Toulouse. dire que le comte était valAe suspectas, soupijonni

Dan» les deux versions, le temps du ineurtre, les 4e ce crime. (Voir la lettre citée plus haut.) Quoi

détails de la mort s'accordent; seulement, dans qu'il en soit, ce triste événement fut le véritable

son indignation, le pape crut à la complicité du signal de la croisade. [A. M.]

comte de Toulouse, complicité qui est peu pro- ' Guillelmtis de Podio Laurentii, c. 9.

bable; l'intérêt même de ce prince lui défendait ' hoWiniims, ut supra, — haûXtl, Vie des saints,

un pareil crime. On peut l'expliquer beaucoup 5 mars.

An i2o3

vêques' de Narbonne, d'Arles, d'Embrun, d'Aix & de Vienne & à leurs suftVagans, une lettre-circulaire dans laquelle il leur marque : « qu'ayant envoyé « des missionnaires en Provence, entre lesquels étoit frère de Castelnau, « moine 6- prêtre (dont il fait un grand éloge), pour y déraciner les vices & « extirper l'hérésie, le diable avoit suscité contre lui le comte de Toulouse; « que ce comte, après avoir été excommunié plusieurs fois pour ses excès « contre Dieu 8c contre l'Eglise, 8<. plusieurs fois absous à cause de sa dissi- (i mulation, ne pouvant retenir la haine qu'il avoit contre ce légat, qui lui t.'ni^p'.^'s's. " faisoit des réprimandes, l'avoit appelé à Saint-Gilles avec son collègue. » Le pape raconte ensuite le meurtre de Pierre de Castelnau de la manière qu'on l'a déjà rapporté. « Frère Pierre de Castelnau, ajoute le pape, ayant « répandu son sang pour la foi 8c pour la paix, il a véritablement souffert le « martyre, 8c il feroit des miracles si l'incrédulité des gens du pays ne l'em- « pêchoit; mais je crois que le sang de ce martyr sera plus efficace pour les « retirer de leurs erreurs que ses prédications, s'il vivoit encore. Nous vous « ordonnons donc, en vertu d'obéissance, de continuer les travaux de Pierre « de Castelnau pour l'extirpation de l'hérésie, 8c de déclarer excommuniés « dans vos diocèses, tant le meurtrier de cet homme de Dieu que tous ceux <( qui l'ont favorisé, qui lui ont conseillé de commettre un si détestable assas- <( sinat Se qui lui donneront retraite, 8c de mettre en interdit tous les lieux « où ils se retireront, jusqu'à ce que s'étant rendus à Rome ils méritent <( d'obtenir l'absolution de leur crime après une satisfaction convenable. . •« Nous accordons une indulgence plénière à tous ceux qui entreprendront « de venger le sang de ce juste sur les hérétiques qui cherchent à nous ôter « la vie clu corps comme celle de l'âme. Quoique le comte de Toulouse soit « déjà excommunié depuis longtemps pour plusieurs crimes énormes qu'il « seroit trop long de détailler; cependant, comme il y a certains indices qui H font présumer qu'il est coupable de la mort de ce saint homme, non-seule- « ment en ce qu'il l'a menacé publiquement de le faire mourir 8c qu'il lui a (t dressé des embûches, mais encore parce qu'il a admis le meurtrier dans sa (( familiarité, ainsi qu'on l'assure, 8c qu'il lui a fait de grands présens, pour « ne point parler des autres présomptions qui nous sont connues; par cette « raison vous le dénoncerez excommunié. Et comme, suivant les saints canons, n on ne doit pas garder la foi à celui qui ne la garde pas à Dieu, après l'avoir « séparé de la communion des fidèles, vous déclarerez, par l'autorité aposto- « lique, tous ceux qui lui ont promis fidélité, société ou alliance, déliés de « leur serment, avec permission à tout catholique, sauf le droit du seigneur « principal, non-seulement de poursuivre sa personne, mais encore d'occuper i( 8c de garder ses domaines dans la vue de retirer de l'erreur les pays qui « jusqu'ici en ont été infectés par sa méchanceté, parce qu'il est juste que les « mains de tous s'élèvent contre celui qui élève les siennes contre tous : Se si « cette punition ne le corrige pas, nous avons résolu d'aggraver la peine. Que

'Innocent III, 1. il, Epist. id, — [Potthast, n. 3324.]

An 1208

« s'il promet de faire satisfaction, il faut avant toutes choses qu'il chasse les « hérétiques de tous ses domaines 81 qu'il fasse la paix avec ses frères, parce « qu'il a été principalement anathématisé pour les fautes qu'il a commises « sur ces deux articles; quoique si Dieu faisoit attention à ses iniquités, à « peine pourroit-il faire une satisfaction proportionnée, tant pour lui-même « que pour cette multitude de gens qu'il a précipités dans la damnation. « Innocent dit à la fin de sa lettre «. qu'il ne croit pas que la mort de l'homme « de Dieu intimide l'évêque de Conserans & l'abbé de Cîteaux, légats du « siège apostolique, & les autres catholiques, & qu'il est persuadé qu'elle les « encouragera au contraire à suivre son exemple. >> Enfin il exhorte les prélats des cinq provinces à aider de toutes leurs forces ces deux légats 8c à obéir entièrement à leurs ordres.

Le pape écrivit' des lettres à peu près semblables : 1° Aux comtes, aux barons 8< à tous les chevaliers des mêmes provinces 8c de tout le royaume, qu'il presse de s'armer pour tirer vengeance de la mort de son légat, pour exterminer les hérétiques 8c rétablir la paix. 2° A l'archevêque de Lyon 8c à ses suffragans*, pour les engager à exhorter les clercs 8c les laïques de leurs diocèses à s'employer contre les hérétiques. 3° A Philippe-Auguste, roi de^ France. Après avoir donné beaucoup de louanges à ce prince de son attachement à la foi catholique, il le prie de s'armer pour venger l'injustice faite à Dieu en la personne de Pierre de Casteinau, légat du Saint-Siège, de prendre la protection de l'Eglise contre le tyran 6* l'ennemi de la foi ^ d'aller en personne dans la Province y détruire les hérétiques qui sont, dit-il, pires que les Sarrasins; d'attaquer le comte de Toulouse pour l'obliger à faire satisfaction à Dieu 8c à l'Eglise; de le dépouiller, lui 8c ses fauteurs, de tous leurs domaines; de chasser les hérétiques du pays, 8c enfin d'y établir des habitans catholiques'*. 4° A l'archevêque de Tours'' 8c aux abbés du Pin &c de Perseigne pour les charger de travaillera la réconciliation des rois de France 8c

' Pierre de Vaux-Cernay, c. 8. —Innocent. III 1. I I, Ef'iit. 29. [Potthast, n. 33x3.]

' Innocent. III 1. 11, Epist. 27.

> IhU. Epist. 28. — [Potth.njt, n. 3353.]

^ Nous donnons au tome VIII, c. .'i.lS & siiiv. d'après M. Delisle, la réponse faite par le roi au pape après le meurtre de Pierre de Casteinau. — Philippe-Auguste commence par exprimer toute la douleur que lui a causée le meurtre du légat; si le pape a à se plaindre du comte de Saint-Gilles, le roi aussi ne manque pas de griefs contre lui. Raimond VI a épousé la sœur de Richard d'Angleterre pendant que celui-ci était en guerre avec le roi de France; il a secouru le roi Jean, & la garnison de Falaise était composée de Toulousains. Philippe-Auguste n'a jamais pu tirer de lui, quoiqu'il possède une des plus grandes baronnies du royaume, ni secours directs, ni secours indirects. — Quant il marcher contre lui, le roi ne peut s'y ("gager, 1<> Anglais venant de rompre la trêve. Si

le clergé & les barons du royaume consentent i contribuer à la croisade, le roi fournira volontiers des hommes & de l'argent. — Le pape a exposé la terre du comte au premier occupant; mais des gens sages [litterati) 8c illustres ont assuré au roi que le souverain pontife ne pouvait le faire avant la condamnation formelle du comte comme hérétique, & une fois la sentence portée, il doit signifier cette condamnation au roi, qui exposera lui-même, au premier occupant, cette terre qui est de son fief. — On voit par cette analyse détaillée que le roi réserva ses droits de suzeriiin dès le premier jour de la croisade, & on comprend pourquoi, sans favoriser aucunement Raimond \'I, il s'abstint de prendre part à cette affaire épineuse. L'événement montra que la cour de France ne pouvait suivre de politique plus sage. [A. M.J ' Innocent. IH 1. 11, Epist. 3o & 3i. — [Potthast, n»» 3355-3356.]

Kd.origin.

An

i6G HISTOIRE GÉNÉRAI.'^, DE I.ANGUEDOC. Î.IV. XXI.

d'Angleterre, afin qu'ils joignent ensuite leurs armes contre les hérétiques de Provence, 5° A l'abbé de Cîteaux ' qui lui avoit mandé qu'il étoit sur le point de partir pour la Provence, c'est-à-dire pour le Languedoc, compris alors dans la Provence prise en général. Il l'exhorte à consoler l'Église affligée de la mort du légat frère Pierre de Castelnau, de sainte mémoire, à s'armer de courage & à avancer dans le pays les affaires de la légation, conjointement avec l'évêque de Conserans, son collègue {conlegato); lui promettant de les secourir de tout son pouvoir. 6° Enfin à l'archevêque ^ de Tours 8c aux évêques de Paris & de Nevers pour les obliger à rétablir la paix entre le roi &c les grands du royaume & à exciter les seigneurs & les prélats à aller promptement en Provence contre les hérétiques. Le pape chargea de ces lettres^ Galon, cardinal-diacre, qu'il envoya légat en France auprès du roi, & à qui il ordonna d'engager ce prince à envahir au plus tôt les terres du comte de Toulouse &. à publier les indulgences qu'il accordoit à tous ceux qui prendroient part à cette entreprise.

XLL — Publication de la croisade contre les albiseois.

Nous intérons de la lettre qu'Innocent III écrivit à l'abbé de Citeaux que le collègue du légat Pierre de Castelnau, qui fut présent à Saint-Gilles lorsque ce religieux fut tué, mais dont le pape ne dit pas le nom, étoit l'évêque de Conserans 8c non cet abbé, quoique l'historien du comte de Toulouse fasse entendre le contraire. Il paroît, en effet, par cette lettre, supposé qu'elle soit datée du lo de mars de l'an 1208, comme les autres, car cela n'est pas marqué, que l'abbé de Cîteaux étoit en France dans le temps du meurtre de Pierre de Castelnau, au lieu que nous avons des preuves que l'évêque de Conserans étoit, vers le même temps, aux environs de Saint-Gilles. C'est ce qu'on voit par un acte'^ dans lequel il est dit : « que l'évêque de Conserans, légat du « Saint-Siège, étant à Avignon, entre la Nativité 8c le premier jour de carême « de l'an 1208, il ordonna à l'évêque de cette ville d'enjoindre aux habitans « de détruire un fort que le comte de Toulouse avoit fait construire au pont « de Sorgues, 8c dont il se servoit pour rançonner ceux qui passoient dans le « grand chemin, avec promesse que si ce prince leur cherchoit querelle à « cette occasion, il obtiendroit une bulle du pape qui les mettroit sous sa « protection 8c excommunieroit le comte 8c tous ses partisans. » Sur cette promesse, les consuls 8c les habitans d'Avignon rasèrent le fort.

L'abbé de Cîteaux'' 8c les religieux de son ordre, après avoir reçu leurs pouvoirs de Rome, prêchèrent dans tout le royaume la croisade contre les hérétiques de la Province 8c publièrent les indulgences que le pape y avoit attachées. Un grand nombre de princes 8c de seigneurs s'empressèrent de

' Innocent. III 1. 11, Epist. 32. — [Potthast, '' Fantoni, Istoria d'Avinione, I. i, c. 5, n. 35.

n. 3357. J ' Pierre de Vaux-Cernay, ce. 8 & 17. — Guil-

' Ibid. Epist. 33. — [Potthast, n. 33)8.] lelmiis de Podio Laurentii, c. 8. ' Guillauins de Nangis, Chronique, année 1208,

An 1208

s'engager clans cette expédition, clans l'espérance de gagner plus commodément, 8< sans tant de frais, l'indulgence qui étoit accordée à ceux qui alloient servir dans la Terre-Sainte. Gui, abbé de Vaux-Cernay, retourna en France pour presser le départ de ces nouveaux croisés, & il fut un des plus ardens prédicateurs de cette croisade : il persuada entré autres à Eudes III, duc de Bourgogne, d'y prendre part, & à Simon de Montfort de l'y suivre'. Les plus qualifiés d'entre les autres qui prirent la croix furent^ les comtes de Nevers, de Saint-Paul, d'Auxerre, de Genève, de Forez, Sic. Tous ces croisés^, pour se distinguer de ceux qui se destinoient pour la Terre-Sainte, mirent la croix sur la poitrine, au lieu que les derniers la portoient sur l'épaule'^.

XLII. — Les évêques de la Province députent au pape d'un côté, 6" le comte

de Toulouse de l'autre.

Cependant^ les évoques, voyant que le nombre des missionnaires étoit fort diminué dans le pays depuis la mort de l'évêque d'Osma, de Pierre de Castelnau & de frère Raoul, députèrent à Rome Foulques, évêque de Toulouse, & Navarre, évêque de Conserans, pour demander du secours, à cause du péril éminent où étoit la foi dans les provinces de Narbonne, de Bourges & de Bordeaux. On assure'' que le pape, touché de leurs remontrances, établit alors dans ces provinces une mission perpétuelle de prédicateurs, dont saint Dominique fut déclaré le chef, pour travailler sous l'autorité de Foulques, évoque de Toulouse. Ainsi on prétend que l'ordre des frères prêcheurs commença dès lors.

Le comte de Toulouse, infor-mé de cette députation 8c effrayé des grands

■ La prédicntion de In croisade ne fut pas sans rencontrer quelques obstacles. Philippe-Auguste, notamment, si nous en croyons un acte inédit que l'on peut voir au tome VIII, c, 563 & suit. essaya de modérer la ferveur religieuse qui poussait ses vassaux à s'engager dans cette aventureuse expédition. Par cet acte, de mai 1208, il donne permission à Eudes, duc de Bourgogne, & à Hervé, comte de Nevers, de prendre la croix contre les albigeois, qu'il appelle les ariens. Mais en même temps il déclare que seuls les chevaliers de Bourgogne 8c de Nivernais pourront user de la permission; il estime leur nombre à cinq cents. Nul doute, d'ailleurs, qu'il n'ait dû renoncer à cette clause restrictive; la plupart des provinces du nord de la France fournirent des soldats à la croisade, & la pièce est cancellée dans le registre original, preuve qu'elle fut jugée bientôt inutile.

' Voyez tome VIII, c, 9. — [Guillem deTudèle, V. 170-176.]

' Rigord & Guillaume le Breton.

* Personne n'a encore dressé In liste des croisés de 120^, & il serait assez difficile d'en faire un*

quelque peu complète. En effet, les chroniqueurs ne mentionnent que les principaux seigneurs, & pour faire un pareil travail il faudrait dépouiller,

non-seulement les cartulaires de la France, mais

■ ■ ' encore ceux des pays voisins : Belgique, Allemagne, Suisse, &c. Remarquons, en outre, que chaque année une & souvent deux fois par an, les légats 8c les prédicateurs amenaient au comte de Montfort une nouvelle levée de pèlerins, qui s'empressaient de repartir après avoir fait leurs quarante jours. On peut toutefois assurer que ce fut le Nord de la France qui donna le plus d'hommes & d'argent, & que de tous les pays étrangers l'Empire fournit le plus de soldats. Aucun nom italien n'est cité par les chroniqueurs, & l'état de l'Angleterre, l'hostilité du roi Jean empêchèrent les barons anglo-normands de prendre à cette guerre une part active. Les chefs de l'expédition furent tous Français & pour la plupart de l'Ile de France (Simon de Montfort, Robert de Mauvoisin. Gui de Lévis, &c.). [A. M.]

' Pierre de Vaux-Cernay. — Guillelmus de Podio Laurentii, c, 8.

* Guillelmus de Podio Laurentii, c. 8.

Kd. origin.

An i2o3

préparatifs qui se faisoient en France contre les hérétiques, dont la plupart étoient ses sujets, vit bien que l'orage alloit tomber sur sa tête. Pour le détourner, il députa de son côté, à Rome, Bernard, archevêque d'Auch, & Raimond de Rabastens, auparavant évêque de Toulouse, qui lui étoient entièrement dévoués, mais qui avoient, dit-on', une réputation très-mauvaise. Il les chargea de se plaindre au pape en son nom de la dureté extrême avec laquelle Arnaud, abbé de Citeaux, le traitoit, & du peu d'égard qu'il avoit pour lui; avec promesse de se soumettre entièrement à tout autre prélat ou cardinal de la cour romaine que le pape voudroit envoyer.

Un ancien^ historien rapporte à cette occasion les circonstances suivantes. « Le comte Raimond, dit cet auteur, instruit des mouvemens que l'abbé « de Cîteaux se donnoit pour rassembler une armée de croisés contre les H hérétiques de la Province, ne douta pas que cet abbé n'eût dessein de « l'attaquer avec ces troupes pour se venger du meurtre de Pierre de Cas- « telnau, son religieux; mais il jugea à propos de dissimuler, &, ayant appris « que ce légat étoit à Aubenas, dans le Vivarais, il l'alla trouver suivi du « vicomte de Béziers, son neveu. Se de plusieurs autres de ses principaux c( vassaux; il fit tous ses efforts pour tâcher de l'apaiser Se le persuader de « son innocence; mais tous ses soins furent inutiles. Il eut beau représenter « qu'il étoit véritable enfant de l'Eglise, qu'il vouloit vivre 8c mourir dans « son sein. Si que si un de ses domestiques avoit commis ce meurtre, il n'y « avoit participé en rien, comme il étoit en état de le prouver; on ne voulut « pas l'écoviter Se on le renvoya au pape. Sur cette réponse, le comte délibéra « avec le vicomte de Béziers, son neveu, sur ce qu'ils avoient à faire. Ce « dernier fut d'avis de convoquer toute la noblesse de leurs domaines 8c (( d'avoir recours à leurs amis 8c à leurs alliés pour se mettre en état de « défense contre les croisés, 8c d'établir de bonnes garnisons dans toutes leurs « places. Raimond fut d'un sentiment contraire Se déclara à son neveu qu'il « étoit résolu de prendre le parti de la soumission. Cette diversité d'avis « causa de la division entre eux 8c porta le vicomte, lorsqu'il fut de retour « chez lui, a faire la guerre au comte de Toulouse, son oncle. Quant à ce « dernier, il se rendit à Arles 8c, après avoir hésité quelque temps sur la « manière dont il agiroit, il se détermina enfin à envoyer des ambassadeurs « à Rome pour y justifier sa conduite 8c se rendre le pape favorable. Il « chargea de cette négociation l'archevêque d'Auch, l'abljé de Condom, le « prieur des Hospitaliers de Saint-Gilles 8c Bernard, seigneur de Rabastens, « en Bigorre, Se leur donna ses instructions^. »

' Pierre de VauTC-Cemay.

' Voyez tome VIII, c. 9 & suiv.

' Cette entrevue d'Aiibenas n'est racontée que par 1; chroniqueur anonyme & par son prototy);e Gviillem de Tudèle (vers 182-201 & 221- 224). Le fait en lui-même est vraisemblable; mais les deux auteurs n'en racontent pas toutes les circonstances; l'Anonyme, conforinément à son

habitude, a développé le texte du troubadour dans un sens favorable au comte de Toulouse, & a attribué à celui-ci l'intention de se soumettre; dans Guillem de Tudèle, le comte propose au vicomte de Béziers de résister ensemble; celui-ci refuse, & son refus engage Raimond VI à envoyer des messagers k Rome. Remarquons que l'Anonyme a commis, sur le nom de l'un de ces messagers, vne

7 An i2o8

XLIII. — Comtes de Rode-^. — Projet de mariage du fils du comte de Toulouse avec la fille du comte d'Auvergne,

En attendant le succès de son ambassade, Raimond fit un voyage dans son comté de Rouergue, où Hugues, évêque de Rodez, lui engagea', au mois de mars de cette année, le château de Palmat, en présence de Guillaume, comte de Rodez, de Bernard d'Arpajon, 8tc. Le comte de Rodez, qui le reconnoissoit pour son seigneur, lui donna alors en engagement pour vingt mille sols melgoriens, du consentement d'Yrdoine de Canillac, sa femme, le château^ de Montrosier avec tout le pays de Larsagues^, qui faisoit partie du comté de Rodez & étoit composé de neuf châteaux, situés vers les sources de l'Avevron 8t les frontières du Gévaudan.

Guillaume, comte de Rodez, fit son testamenf* la même année, du consentement 6" par l'autorité du comte Hugues, son père. Comme il n'avoit pas d'enfans, il institua son héritier universel Gui, comte d'Auvergne, son cousin, 81 lui substitua Guillaume, fils de ce comte; il mourut peu de temps après sans postérité, 8t Gui, comte d'Auvergne, recueillit sa succession. Le comte de Toulouse, qui avoit déjà acquis par engagement une portion du comté de Rodez, songea alors à le réunir entièrement à son domaine. Dans cette vue, il fit un traité, au mois de décembre de l'an 1208, avec le même Gui, comte de Clermont ou d'Auvergne, suivant lequel : i" Il promit^ de donner en mariage à une fille de ce comte, Raimond, son fils, 8c de Jeanne d'Angleterre, sa femme. 2° Gui, à cause de ce mariage, disposa en faveur du jeune Raimond, du comté de Rodez qui lui étoit échu de la succession du comte Guillaume, excepté le fief de Bernard de Benavent 8c du Chantoen. 3° 11 se l 'ifi "'''^IsJi réserva aussi la vicomte de Carlad qui lui venoit de la même succession 8c dont le comte de Toulouse s'obligea de faire l'acquisition, à condition que Gui 8c ses héritiers la tiendroient de lui en fief, à titre d'engagement. 4° Il fut stipulé qu'en cas que le jeune Raimond vînt à décéder avant que d'avoir accompli ce mariage, un autre fils du comte Raimond, né d'une femme légitime, 8c son plus proche héritier, épouseroit la fille du comte d'Auvergne, 8c que si cette fille venoit à mourir avant son mariage, le jeune Raimond, ou à

tingiillèrc méprise : il dit que l'un d'eux fut Ber- comme légat est du ii mnrs 1109, & elle fut le

nard, seigneur de Rabasiens, en Bigorre; corri- seul résultat effectif que purent obtenir les ambas-

ger Raimond de Rabastens, ancien évêque de Tou- sadeurs du comte de Toulouse. [A. M.] louse, déposé en 1206; Pierre de Vaux-Cernay, ' Trésor des chartes; Toulouse, sac 9, n. 12. —

qui traite l'archevêque d'Auch & l'ex-évêque de [J. 3i8. Cf. Teulet, Layettes, t. 1, p. 3ij.] Toulouse d'fxfiraii/fj & malijrti (c. 9), parle aussi 'Voyez tome VIII, Chartes, n. LXXXVIII,

de cette ambassade. L'entrevue d'Aubenas est pla- ce. 56i-5â2.

cée par Guillem deTudéle en mai I 209 ' j dom Vais- ' (Il faut lire Laisiagues. Voyez tome VIII,

sete, on vient de le voir, la place en février. (Voir Chartes, ut supra.]

plus bas ch. XLiii.) Nous croyons que le savant * Raluze, Histoire généalogique tlela maison d'Au-

bénédictin a raison, car la nomination de Milon vergne, t. 2, p. -jii.

'' Ihiâ. p. 8.(.

' Il dit 1210 par çrreur. (Vers 30O-207.)

An 1208

son défaut un autre fils du comte de Toulouse, épouseroit une autre fille de Gui. 5° Le comte de Toulouse s'engagea, en cas qu'il n'eût pas d'héritiers légitimes ou que toutes les filles du comte d'Auvergne mourussent avant l'âge' nubile, de restituer à ce comte & à ses héritiers le comté de Rodez, de la manière que le comte Guillaume le possédait dans le temps de sa mort; sauf les dépenses qu'il avoit faites en cette occasion 81 qui montoient à trois cents marcs d'argent, Si celles qu'il devoit faire pour recouvrer entièrement les domaines de ce comté jusqu'à la concurrence de cent cinquante autres marcs. Il se réserva de plus en engagement les terres du comté de Rodez qu'il auroit rachetées, &, dans le cas de cette restitution, il s'obligea, tant pour lui que pour ses héritiers, à recevoir l'hommage de Gui ik de ses successeurs pour le comté de Rodez. 6° Enfin il promit d'assigner un douaire à la fille du comte d'Auvergne qui épouseroit son fils & de s'en rapporter pour cela au jugement de Gui, vicomte de Limoges, &. de Raimond, vicomte de Turenne. Ce traité fut arrêté à Martel, en Querci, en présence de ces deux vicomtes £< de plusieurs autres seigneurs.

Le nom de la fille du comte d'Auvergne qui, suivant cet acte, devoit épouser le fils du comte de Toulouse, n'y est pas marqué. On prétend ' que c'est Hélis qui se maria dans la suite avec Raimond, vicomte de Turenne. Quoi qu'il en soit, il est du moins certain que son mariage avec le jeune Raimond ne s'accomplit pas, sans que nous en sachions la raison- Le comte de Toulouse n'en acquit pas moins pour cela le comté de Rodez, Si il fit un nouveau traité^, quelque temps après, avec le comte Gui, qui le lui céda entièrement.

On vient de voir que Hugues II, comte de Rodez, vivoit encore en 1208. Nous ignorons l'époque précise de sa mort; il paroît seulement que s'il survécut à Guillaume, son fils, ce ne fut pas longtemps. Il laissa^ de Bertrànde d'Amalon, sa maîtresse, un fils naturel nommé Henri, qui, voyant que la postérité légitime des comtes de Rodez avoit fini, prétendit succéder au comté de ce nom, Si fit tous ses efforts pour s'en mettre en possession; mais Raimond, comte de Toulouse, le lui disputa, tant en qualité de seigneur suzerain qu'en vertu des droits qu'il avoit acquis de Gui, comte d'Auvergne. E,nfin ils s'accordèrent '^ à Rocamadour, en Querci : Raimond céda le comté de Rodez à Henri, qui promit de lui payer seize cents marcs d'argent Si lui engagea pour cette somme la ville de Rodez, le château de Montrosier Si deux autres châteaux. Le comte de Toulouse se réserva par cet accord le domaine principal sur le comté de Rodez, dont Henri demeura ainsi paisible possesseur 81 qu'il transmit à ses descendans.

' Bnluze, Histoire généalogique de la maison d'Au- ' Voyez tome VII, Note XII, p. 32.

rergnc, t. i , p. b'o. "* ^3\\.\ze, Histoire gcni-alogitjue de la maison d' Au-

' Ihid. t. 2, p. 762. vergue, t. 2, p. 762.

' An 1208

XLIV. — Le comte de Toulouse indispose contre lui le roi Philippe-Auguste.

Les vives sollicitations du pape Innocent III auprès du roi Philippe-Auguste, pour l'engager à envahir les domaines du comte de Toulouse, ne firent pas beaucoup d'impression sur l'esprit de ce prince. Nous avons', en effet, une lettre très-obligeante que Philippe écrivit, au mois de mai de l'an 1208, à Raimond, comte de Toulouse, son cousin, pour lui recommander les intérêts de. l'église de Maguelonne, en faveur de laquelle il confirma^, vers le même temps, tous les privilèges que le roi Louis le Jeune, son père, lui avoit accordés. Ces deux princes se brouillèrent toutefois quelque temps après. Les grands^ préparatifs de la croisade faisant craindre au comte qu'on n'attaquât ses Etats, il partit pour la Cour Se alla demander conseil au roi, comme à son suzerain Si son proche parent, sur ce qu'il avoit à faire dans cette conjoncture. Philippe lui conseilla de prendre le parti de la paix &t de la soumission ; mais il lui défendit d'avoir aucun commerce avec l'empereur Othon, son ennemi. Malgré cette défense, Raimond se rendit auprès de l'empereur, soit pour lui demander aussi conseil, soit pour implorer son secours en cas tfu*"^'^!"; qu'il fût attaqué. Cette désobéissance déplut extrêmement à Philippe, qui dès lors ne prit plus si à cœur les intérêts du comte.

XLV. — Le pape permet à ce comte de se justifier 0 sollicite de nouveau

la croisade contre les albigeois.

Cependant le pape ayant admis à l'audience les ambassadeurs de Raimond, il les écouta "* assez favorablement Se leur. fit répondre, quelque temps après, que puisque le comte se soumettoit à toutes les ordonnances de l'Église, il acceptoit sa soumission Se lui permettoit de prouver son innocence, avec promesse de l'absoudre, s'il n'étoit pas trouvé coupable, à condition, néanmoins, quil remettroit sept de ses principaux châteaux à l'Église romaine pour la sûreté de ses promesses, en attendant sa justification. Les ambassadeurs trouvèrent Raimond à Arles à leur retour j ils lui rendirent compte de leur négociation, Se il l'approuva.

Innocent III, pour remplacer Pierre de Castelnau, son légat, associa Hugues-Raimundi, évêque de Riez, à la légation qu'il avoit commise à l'évêque de Conserans 81 à l'abbé de Cîteaux, dans les cinq provinces dont on a déjà parlé^. Il écrivit*^, le 9 d'octobre de l'an 1208, à tous les prélats de France pour leur notifier qu'il avoit nommé ces deux évêques &. l'abbé de

' Voyez tome VIII, Chartes, n. LXXXIX, c. 563. des messagers de Raimond VI & à leurs belles pa-

* Gallia Christiaita, t. 3, p. 678 81 seq. rôles. [A. M.]

' Guillelmus de Podio Laurentii, c. i3. ' La lettre de créance pour ce nouveau légat est

, ^ Voyez tome VIII , ce. il & suiv. — Gulllem du 28 mars 1208. (Cf. Potthast, n. 3348.). [A. M.]

de Tudèle [v. 23.5-242] attribue cette concession, ° Innocent. III 1. 11, Epist. i58, — [Potthast,

plus apparente que réelle du pape, aux présents n. 35ii.]

An 1208 '

Cîtcaux, légats du siège apostolique, pour chefs ou généraux de la milice chrétienne qu'il avoit convoquée dans le dessein d'exterminer les hérétiques qui avoient infecté presque toute la Provence. 11 ordonna en même temps a tous ces prélats d'exhorter leurs diocésains à entreprendre cette expédition. Il accorda de grandes indulgences à tous les clercs & à tous les laïques qui y prendroient quelque part & les exempta de payer les usures auxquelles ils se seroient ohligés, même par serment, jusqu'après leur retour. Enfin il proposa aux mêmes prélats de suivre dans leurs provinces l'exemple de l'archevêque de Sens & de ses suffragans, qui avoient engagé les clercs 8t les laïques des domaines du duc de Bourgogne, des comtes de Nevers 8c de Saint-Paul, & des autres croisés, à payer volontairement le dixième de leurs revenus pour l'entretien des troupes qui dévoient être employées à cette expédition. Le pape ' écrivit le même jour au roi : il lui enjoint, pour la rémission de ses péchés, de donner aide 6* conseil à ses trois légats, de porter tous ses sujets à employer leurs personnes 8c leurs biens à une si sainte entreprise, 8c de contraindre les juifs de son domaine à n'exiger que dans un temps commode les usures que ceux d'entre leurs débiteurs qui y participeroient pourroient leur devoir, ou du moins de donner à ces débiteurs un délai convenable. 11 avoit permis, le jour^ précédent, à tous les ecclésiastiques qui avoient pris la croix ou qui la prendroient pour le service de Jésus-Christ contre les hérétiques de Provence d'engager leurs revenus pendant deux ans. Enfin il déclara, par une lettre ^ qu'il adressa, le 11 d'octobre de la même année, à tous les prélats de France qu'il prenoit sous la protection du Saint-Siège tous ceux qui s'étoient croisés ou qui se croiseroient contre les hérétiques provençaux, aussitôt qu'ils auraient placé le signe de la croix sur leurs poitrines, suivant l'ordre de ses légats.

^^ ^ Le pape pria le roi^, le 3 de février de l'année suivante, de nommer un

capitaine général de l'armée qui devoit servir contre les hérétiques provençaux, afin qu'elle marchât en quelque manière sous ses ordres 8c sous ses enseignes, 8c d'exhorter les croisés à conserver entre eux l'union 8c' la concorde. 11^ les exhorta lui-même à cette union 8c les encouragea à combattre pour Dieu 8c pour la gloire éternelle. 11 manda '^ aux évêques de Riez 8c de Conserans 8c à l'abbé de Cîteaux, d'absoudre Gui, comte d'Auvergne, des excès qu'il avoit commis lorsqu'il avoit fait prisonnier l'évêque de Clermont, son frère, parce que ce comte étoit en état d'avancer les affaires de l'Eglise contre les hérétiques. Le comte Gui se croisa en effet, comme nous^îe verrons dans la suite.

' Innocent. III 1. ii, Ep'nt. iSp. — [Potthasf, * Innocent. III 1. ii, EpUt. îk). — [Potthast,

n. 3.JI2.] — Rigord, an 1208. n. 3638.]

' mj. Epist. 157. — [Potthast, n. 3')io.] * ji,;j Ep'nt. iSd. — [Potthast, n°' 3639-3640.]

' Ihul. Epist. i58. — [Potthast, n. S'u^.] " Ibid. Epht. 284. — [Potthast, n. 3641.]

' An 120^

XLVI. — Innocent 111 donne ses instructions à ses légats touchant le comte de Toulouse & envoie Milan, son notaire, avec l'autorité de légat a latere.

Nous apprenons d'une lettre' du pape, écrite vers ce teraps-là aux évêques de Riez & de Conserans Se à l'abbé de Cîteaux, que le comte de Toulouse lui avoit fait demander par ses envoyés de recevoir son hommage pour le comte de Melgueil, qui est, dit Innocent, du droit ô- de la propriété de Saint- Pierre. « Nous n'avons pas jugé, ajoute-t-il, de recevoir cet hommage, sur ce « que l'abbé de Cîteaux nous a fait observer qu'en cas que ce prince perséu véràt dans sa malice £<. qu'il vint à être dépouillé de ce comté, nous en t.'i'ji°p.^'"o. « disposerions selon que les affaires de l'Eglise le demanderoient; mais parpe « que vous nous avez demandé de quelle manière les croisés doivent se com- « porter à l'égard de ce comte, nous vous conseillons avec l'Apôtre d'employer <i la ruse qui, dans une occasion semblable, doit être plutôt appelée pru- « dence. Ainsi, après en avoir délibéré avec les plus sages de l'armée, vous « attaquerez séparément ceux qui sont séparés de l'unité; vous ne vous en « prendrez donc pas d'abord au comte de Toulouse, si vous prévoyez qu'il ne « s'empresse pas de secourir les autres, St s'il est plus réservé sur sa conduite; u mais le laissant pour un temps, suivant l'art d'une sage dissimulation, « vous commencerez par faire la guerre aux autres hérétiques; de crainte « que s'ils étoient tous réunis il fût difficile de les vaincre; par là, ces der- « niers étant moins secourus par le comte, seront défaits plus aisément, S< ce « prince, voyant leur défaite, rentrera peut-être en lui-même. S'il persévère (i dans sa méchanceté, il sera beaucoup plus facile de l'attaquer lorsqu'il se « trouvera seul 8v hors d'état de recevoir aucun secours de la part des autres. (< Nous vous proposons ces précautions pour plus grande sûreté; mais comme « vous serez sur l.es lieux, vous agirez suivant les circonstances, ainsi que le a ciel vous l'inspirera. Se vous vous comporterez dans l'affaire du comte, après « en avoir délibéré, comme vous verrez qu'il sera plus utile pour l'honneur K de Dieu Se l'avantage de l'Église. » Tel est le plan que le pape Innocent III traça à ses légats & qui fut suivi à la lettre.

Innocent, pour amuser encore davantage le comte de Toulouse, lui accorda^ la demande que ce prince lui avoit faite par ses ambassadeurs d'envoyer un prélat romain dans la Province en qualité de légat a latere, avec lequel il pût traiter, à cause que l'abbé de Cîteaux lui étoit suspect. Le pape nomma pour cette fonction, sans révoquer cependant le pouvoir de cet abbé 8c des évêques de Riez Se de Conserans, Milon, son notaire {notarius) ou secrétaire, dont on fait un grand éloge Si qu'on loue surtout pour son intrépidité 8c son courage. Il lui associa, non pour la légation, mais pour le conseil, un cha-

' Innocent. III I. i i, Epist. iZz, — [Potthast, * Pierre de Vaiix-Cernay, c. 9 & suiv.

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