LIV. — Le comte de Toulouse prend le château de Pujol
Pendant l'absence de Simon, le corn te de Toulouse, que la garnison du château de Pujol incommodoit beaucoup, investit cette place, 8c après avoir comblé le fossé, il tenta de l'emporter d'emblée; mais la vigoureuse défense des assiégés l'obligea à faire le siège dans les formes. Ayant fait une ouverture considérable aux murailles, il monta de nouveau à l'assaut, 8c prit enfin
il lui donna les possessions de Hugues de Paulin ' Le Languedoc oriental semble avoir été abso-
& de ses frères i Aspiran & autres lieux, en ne lument abandonné à ce moment; Simon de Mon t-
se réservant que le château de Peyriés & sa châtel- fort n'y avait pas encore porté ses armes, & Rai-
lenie. Le nom de lieu où cette charte fut donnée mond VI paraît n'y avoir exercé aucune autorité,
n'est pas indiqué, mais elle fut écrite par un no- Aussi les habitants de Nimes, ainsi délaissés &
taire de Béziers, & tous les témoins sont de ceite menacés par les routiers qui couraient le pays,
ville ou des environs. (Cf. tome VIII, ce. ôîy 8c firent-ils alliance, le il août I2i3, avec ceux
638.) [A. M.] d'Arles, pour se garder de leurs incursions & des
' Ce iiea paraît être le Pujol, écart de la com- tentatives des petits seigneurs voisins. (Cf. Ménard,
mune de Sainte-Foy d'AigrefeuiUe, canton de t. ■ , pr. 52, 53, & texte, pp. z-jz, 273.) [A. M.] Lant.'i (Haute-Garonne). [A. M.)
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le château malgré la résistance des assiégés, qui se retirèrent dans une tour, où ils demandèrent à capituler. On écouta volontiers leurs propositions, parce qu'on apprit que Gui de Montfort étoit en marche pour faire lever le siège. Roger-Bernard, lils du comte de Foix, s étant approché de la tour,' régla les articles avec les croisés à qui il accorda la vie sauve; mais qu'il fit cependant prisonniers. On assure que le comte de Toulouse promit par serment de ne les pas faire mourir; que nonobstant une promesse si solennelle, Simon de Lisesnes fut tué sur le champ ; que tous les autres ayant été conduits à Toulouse, soixante des principaux y furent pendus, après qu'on les eut fait promener dans toute la ville attachés à la queue de leurs chevaux. Se que tout le reste de la garnison fut passée au fil de l'épée. Le comte fit raser le château de Pujol '.
LV. — Le roi d'Aragon joint les comtes de Toulouse, de Foix 6- de Comminges : ils vont assiéger Muret.
Simon assiégeoit alors Rochefort dans le Comminges, où il avoit soumis plusieurs autres places. Aussitôt qu'il fut averti du siège du Pujol, il laisse son fils devant Rochefort Si accourt à grandes journées. En passant à Carcassonne, il y rencontre les évêques d'Orléans 61 d'Auxerre, qui s'y étoient arrêtés en retournant dans leurs diocèses. Il fait son possible pour les engager à le suivre. Si à l'aider à faire lever le siège de Pujol; mais ces prélats lui refusent leur secours. Il continue sa marche, Si apprend enfin à Castelnaudary la prise de la place 61 la manière dont on avoit traité la garnison. Sur le récit qu'on lui en fit il ne put s'empêcher de verser des larmes contre son ordinaire. Étant informé en même temps que le roi d'Aragon se disposoit à passer les Pyrénées, il mande à son fils de lever le siège de Rochefort 61 de le joindre incessamment. Quant Amauri reçut cet ordre, les habitans de ce château demandoient à capituler : il leur accorda la vie sauve, mit garnison dans la place Si alla trouver son père. Après leur jonction, ils se tinrent sur leurs gardes, Si n'osèrent plus tant étendre leurs courses, parce que les préparatifs du roi d'Aragon, 81 les sollicitations des chevaliers que ce prince avoit laissés à Toulouse avoient engagé la plupart des châteaux situés aux environs de cette ville à abandonner leur parti pour rentrer sous l'obéissance du comte Raimond leur ancien maître.
Montfort Si les évêques de la terre d'Albigeois^ (entre lesquels on met
' Le récit de la prise du Pu]ol occupe les vers Comme Pierre de Vaiix-Cernay est aussi hostile
2786 à 2870 de la Chanson. Le récit de Pierre de aux Toulousains que le poële leur est favorable,
Vaux-Cernay est en désaccord avec celui du poëte il est impossible de dire lequel est dans le vrai,
sur plusieurs points; ce dernier prétend que le & de se prononcer en cette occasion. Remarquons
château fut pris de vive force & que c'est à ce du reste que dans le cas où Pierre de Vaux-Cernay
moment qu'eut lieu le massacre de la garnison aurait raison, il aurait pu garder un peu de l'in-
française; il ne donne pas les noms des chevaliers dignation qu'il téinoigne ici pour les massacres de
français & dit que c'est le comte Gui & non Si- Béziers, de Minerve, de Lavaur, &c. [A. M.J mon qui arriva trop tard pour secourir les assiégés. ' Pierre de Vaux-Cernay, c, 63.
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l'archevêque de Narbonne Se l'évêque de Toulouse) députèrent deux abbés au roi d'Aragon pour lui notifier la défense que le pape lui faisoit de protéger les hérétiques & le sommer d'y obéir. Le roi le promit & se mit néanmoins en marche peu de temps après à la tête de' mille chevaliers, tant Catalans qu'Aragonois. Etant arrivé en Gascogne, il y soumit divers châteaux que Simon de Montfort avoit conquis, & alla joindre ensuite à Toulouse les comtes de Toulouse, de Foix 81 de Comminges qui l'y attendoient. Toutes worigin leurs forces rassemblées formoient une armée ^ d'environ deux mille chevaliers Se de quarante mille fantassins, la plupart Toulousains. Le roi d'Aragon & les comtes ses alliés prirent à Toulouse un grand train d'artillerie, Se s'avancèrent vers Muret dans le dessein de l'assiéger à cause que la garnison, composée de trente chevaliers Si de quelque infanterie, ne cessoit de faire des courses jusques aux portes de Toulouse.
LVL — Siège £• bataille de Muret. — Pierre, roi d'Aragon, y est tué.
Muret est une petite ville dépendante du comté de Comminges, dans le diocèse 8c à trois lieues de Toulouse, vers le sud-ouest, sur la gauche de la Garonne, au confluent de la rivière de Louge dans ce fleuve. L'armée du roi d'Aragon St de ses alliés y arriva le mardi 10 de septembre de l'an i2i3. On com.mença aussitôt à dresser les machines & à les faire jouer pour abattre les murailles. Le lendemain on donna l'assaut à une des portes de la ville, 8c on emporta le premier faubourg, malgré la vigoureuse défense des assiégés, qui se réfugièrent dans le second Se dans le château. Si les alliés avoient suivi leur pointe, ils se seroient alors rendus entièrement les maîtres de la place; mais avant été avertis qu'on voyoit paroître les signes militaires de Simon de Montfori, ils cessèrent le combat, abandonnèrent le faubourg qu'ils avoient déjà pris. Se se retirèrent dans leur camp pour s'y mettre en sûreté. On blâme beaucoup le roi d'Aragon de cette retraite précipitée; car il lui étoit aisé de prendre Muret, Se 11 eût évité le malheur qui lui arriva^.
Montfort parut en effet peu de temps après à la tête d'un petit corps d'armée. La garnison de Muret se voyant menacée d'un siège lui avoit envoyé demander un prompt secours, Se l'informer que la place étoit absolument dépourvue de vivres. Simon étoit à Fanjeaux, où il s'étoit rendu sur le bruit de l'approche du roi d'Aragon, 8c, prévoyant que ce prince pourroit bien entreprendre le siège de Muret, il avoit déjà résolu de s'y jeter avec un convoi pour ravitailler la place, 8c de tout hasarder pour la secourir. Il étoit prêt à se mettre en marche le lendemain au matin, lorsque la comtesse, sa femme, l'arrêta pour lui faire part d'un songe qu'elle avoit eu durant la nuit, Se dont elle tiroit un fort mauvais augure. Simon la voyant extrêmement
• Voyez tome VII, l^otc XVII, pp. 49 à 54. rer le comte de Monifort dans la ville & finir la
■ Ihti. guerre d'un seul coup. — Voyez son discours aux
' D'après le récit en vers, le roi d'Aragon battit capitouls de Toulouse, dans la Chcnion, vers 2j5o
e:l retraite volontairement; il espérait ainsi atli- à ^'^^'J- \^- ^'1
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troublée à cette occasion, se moqua d'elle pour la rassurer, & lui dit de laisser
s avance vers
ces sortes de superstitions aux Espagnols. Il part ensuite Se Saverdun, dans le comté de Foix. En chemin il rencontre un second exprès de la garnison de Muret, qui lui donnoit avis que les princes confédérés avoient investi la place & commencé le siège. Il dépêche aussitôt un courrier à la comtesse, sa femme, qui étoit partie pour Carcassonne, & la prie d'assembler promptement un corps de troupes. Elle exécuta cet ordre du mieux qu'il lui fut possible, & engagea le vicomte de Corbeil dans le diocèse de Paris, qui ayant achevé sa quarantaine étoit prêt à s'en retourner, à demeurer encore quelque temps dans le pays, & à se joindre au secours qu'elle envo\a au comte, son époux. Montfort continua cependant sa route. En passant à l'abbaye de Boulbonne, il dit à Maurin, sacristain', & depuis abbé de Pamiers, qui étoit venu à sa recontre, qu'il alloit secourir Muret, &. que si les assiégeans l'attendoient dans leur camp, il ne feroit aucune difficulté de les attaquer : « Vous n'êtes pas assez fort, lui répliqua Maurin, pour vous tt mesurer avec le roi d'Aragon, prince expérimenté dans l'art militaire, qui « a sous ses ordres une nombreuse armée, & qui est uni à divers comtes très- (> braves. Dans cette situation il ne convient nullement que vous hasardiez « le combat avec si peu de monde. » Simon, dit-on, tira alors un papier de son porte-feuille, &. pria Maurin de le lire. C'étoit une lettre que le roi d'Aragon écrivoit à une dame, femme d'un grand seigneur du diocèse de Toulouse, dans laquelle il lui marquoit, après l'avoir saluée, qu'il venoit pour l'amour d'elle chasser les François du pays, 8c lui disoit plusieurs autres choses obligeantes. Maurin, après la lecture de cette lettre, qu'un domestique de la dame avoit interceptée Se envoyée à Simon, dit à ce général en la lui rendant : « Que prétendez-vous dire par là? Ce que je prétends, répondit « Simon, c'est que je ne crois pas possible que le roi d'Aragon renverse (i l'œuvre de Dieu pour une femme. » La plupart des modernes qui ont parlé de ce fait l'ont interprété en mauvaise part, & ont fait entendre que le roi t.'^iii °pl^249 Pierre avoit écrit cette lettre à une de ses maîtresses; mais un habile critique^ nous en donne la clef, en faisant voir, comme il est certain, que cette dame n'est pas différente ou d'Éléonor ou de Sancie, sœurs de ce prince, & femmes, la première du comte de Toulouse le père, 8c l'autre du fils, 8c que c'est pour l'amour d'elles 8c pour leurs intérêts que le roi leur frère prit les armes contre les croisés.
Simon ^ entra dans l'église de Boulbonne Se y demeura quelque temps en prière; puis il ôte son épée 8c la met sur l'autel en disant : « Seigneur, vous « m'avez choisi, tout indigne que je suis, pour combattre pour vous; je « prends cette épée de dessus votre autel, afin que, combattant pour votre
■ Guillaume de Puylaurcns, c, îo.' dément la défense de Pierre d'Aragon précisément
" Baluze, Marca Hispanica, c. 022. — Le fait sur un point où ce prince était tellement sujet a
en lui-même a peu d'importance; c'est une histo- caution, car la chasteté ne fut jamais la grande
riette sans aucune authenticité. Il est toutefois vertu du père de don Jacme. [A. M.]
singulier de voir dom Vaissete prendre si chau- ' Pierre de Vaux-Cernay, c. 63.
o gloire, je le fasse avec justice. « 11 va ensuite joindre ses troupes & s'avance jusqu'à Saverdun. Il étoit accompagné des cvêques de Toulouse, Nimcs, Uzès, Lodève, Béziers, Agde 8c. Comminges, Se des abbés de Clairac, Villemagne & Saint-Thibéry. L'archevêque de Narbonne, légat du Saint-Siège, avoir ordonné à ces prélats de le suivre pour tâcher de moyenner la paix; mais cet archevêque n'y étoit pas en personne, comme un historien ' de nos jours le suppose.
Montfort^, outre les milices du pays qu'il avoit rassemblées 8c les chevaliers qui s'étant liés avec lui ne le quittoient jamais, avoit reçu depuis peu un renfort de trente chevaliers franço's qui étoient venus pour faire leur quarantaine de service, entre lesquels étoient Guillaume des Barres, son frère utérin, Guillaume d'Aire 3, seigneur flamand. Si ses frères, Sec. Étant arrivé à Saverdun sur le soir, il y assembla son conseil de guerre; il souhaitoit marcher cette nuit-là même au secours de Muret ; mais tovis ses officiers furent d'avis d'attendre au lendemain pour donner le temps de se reposer aux troupes, qui étoient extrêmement fatiguées de leur marche, 8c il se rendit à ce sentiment. Foulques, évêque de Toulouse, qui avoit déjà tenté plusieurs fois inutilement de porter ses diocésains à la soumission, envoya alors un exprès au roi d'Aragon Se fît demander un sauf-conduit à ce prince, tant pour lui que pour les autres évêques, ses collègues, dans le dessein de taire des propositions de paix. Le lendemain Simon de Montfort ayant fait appeler de grand matin son chapelain, se confesse 8c fait son testament, puis il se rend à l'église avec les évêques, 8c l'un d'entre eux ayant célébré la messe, ces prélats déclarèrent excommuniés pendant le saint sacrifice, le comte de Toulouse &c son fils, le comte de Foix 8c son fils, le comte de Comminges 8c tous leurs associés; ils ne voulurent pas, par ménagement, comprendre expressément le roi d'Aragon dans l'excommunication. Après la messe. Montfort ayant assemblé ses troupes dans une plaine, se met en marche en ordre de bataille &t s'arrête à Auterive, lieu situé entre Saverdun 8c Muret, à deux lieues de l'un 8c de l'autre. L'exprès, que l'évêque de Toulouse avoit dépêché au roi d'Aragon, rapporta en ce lieu la réponse de ce prince qui étoit que, puisque les évêques venoient à main armée, il ne leur donneroit pas de sauf-conduit. Sur cette réponse, l'armée continue sa marche 8c passe heureusement un défilé, où il étoit aisé aux confédérés de l'arrêter au passage. Enfin Simon arrive au bord de la Garonne, vis-à-vis de Muret, situé à la gauche de ce fleuve.
Le prieur de l'hôpital de Toulouse vint en cet endroit trouver Foulques, évêque de cette ville, 8c lui remit des lettres de la part des Toulousains qui déclaroient qu'ils étoient disposés à obéir au pape 8c à ses légats. Foulques renvoya le prieur au roi d'Aragon pour lui demander un passeport; mais ce prince le refusa 8c dit que si ce prélat vouloit aller à Toulouse traiter avec
' Daniel, Histoire de France, t. I , p. iSpg. ' Baudouin d'Ayejnes, Chronique, mss. Coisliii,
' Pierre de Vaux-Cernay, c. 63. n. 90.
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les habitans il l'y feroit conduire sûrement. L'évêque ayant pris cette réponse pour une raillerie, dit : » Il ne convient pas à un serviteur d'entrer dans « une ville d'où son maître est exilé. Je ne retournerai pas dans un lieu « d'où le corps de Jésus-Christ a été chassé, jusqu'à ce que mon Dieu & mon « seigneur y retourne lui-même. » On peut avoir remarqué que c'étoit Foulques lui-même qui avait chassé Jésus-Christ de Toulouse, par l'ordre qu'il avoit donné à son clergé de sortir de cette ville 8<. d'emporter le suint sacrement. A l'arrivée de Simon de l'autre côté de Muret, la plupart des croisés, qui témoignoient une extrême ardeur de se battre, lui demandèrent avec t.ni°P?^o. empressement qu'il les menât au combat; mais ce général ne le jugea pas à propos, tant parce qu'il étoit déjà tard 8c que ses troupes & ses chevaux étoient fort fatigués que dans l'espérance de pouvoir engager le roi d'Aragon à abandonner la défense de ses alliés. Il passa donc la Garonne sur le pont de bois qui étoit près de Muret, favorisé par la garnison dont une partie vint à sa rencontre, & il entra ainsi dans la ville avec toutes ses troupes, sans trouver aucun obstacle de la part des assiégeans. Foulques, évêquc de Toulouse, & les autres prélats, sachant que le sort des armes est journalier, s'entremirent de nouveau pour porter le roi d'Aragon à la paix ou du moins à conclure une trêve. Ils lui députèrent, de même qu'aux Toulousains, deux religieux pour lui demander une conférence. Le roi répondit: « Pour quatre « ribauds que ces évêques ont amenés avec eux, ce n'est pas la peine de leur « accorder une conférence. » Pour les Toulousains, ils déclarèrent qu'ils feroient eux-mêmes réponse le lendemain, & on suspendit jusqu'alors toutes les hostilités. Le vicomte de Corbeil &c les autres chevaliers qui vcnoicnt de Carcassonne St qui marchoient sur les pas de Simon de Montfort entrèrent bientôt après dans Muret.
Le lendemain jeudi 12 de septembre, Simon se rend de grand matin dans l'église du château de Muret 8<. y entend la messe; les évêques & les chevaliers en font de même dans l'église du bourg. Simon descend ensuite dans ce bourg pour délibérer avec les principaux officiers de son arjnéc. Ils étoient tous sans armes, parce que la négociation des évoques pour la paix duroit toujours. Un auteur contemporain' assure que, durant cette négociation, Montfort offrit au roi d'Aragon de lui remettre le château de Muret avec tout le pays des environs; que le roi rejeta la proposition, à moins que ce général ne se rendît à discrétion avec son armée, & que sur cela Montfort se détermina à vaincre ou à périr. Les^ Toulousains, de leur côté, envoyèrent dire à leur évêque par les deux religieux qui les étoient venus trouver la veille, qu'étant unis avec le roi d'Aragon ils ne feroient rien sans sa participation. Les évêques Se les abbés étoient résolus néanmoins d'aller nu-pieds trouver ce prince pour l'exhorter à ne pas persécuter l'Église, & ils lui avoient déjà
" Caffaro, Annales Genaenscs , ap. Miiratori, .mitres sources ne disent rien de semblable, sauf la
Scriptorcs rerum Italtcarum, t. 6, p. 405. — Ce Chronique du roi Jacme. — Voir plus bas. [A. M.j
fait est douteux; le témoignage de Caffaro n'a "Pierre de Vaux-Cernay. — Voyez tome VIII,
^uc peu d'importance pour le cas présent, & les ce. 56 à 98. — Guillaume de Puylaurens, c. zo.
HISTOIRE GENERALE DE LANGUEDOC. LIV. XXll. 4^5
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député un religieux pour lui annoncer leur arrivée lorsque Simon, qui avoit fait ouvrir les portes de Muret pour laisser passer cet envoyé, se vit assaillir par une troupe de gens d'armes; il les repousse, mais les assiégeans faisant en même temps jouer leurs machines & pleuvoir une grêle de flèches 8c de traits sur la maison où les évêques étoient logés, il dit à ces prélats ; « Vous « voyez que nous n'avançons rien 8c qu'il y a déjà un grand tumulte; il est « temps que vous nous permettiez de combattre. » Après avoir obtenu cette permission, il ordonne à un chacun de prendre ses armes. En passant devant l'église du château, il voit l'évêque d'Uzès qui disoit la messe; il entre 8c, interrompant le sacrifice, il se met à genoux, les mains jointes. Se dit tout haut : Mon Dieu, je vous offre &> je vous donne mon âme i- mon corps; il fait la même cérémonie en repassant. En voulant monter sur son cheval de bataille qu'on lui avoit amené, au sortir de l'église, le cheval se cabre Se le fait rec>iler; les assiégeans, qui virent ce mouvement de leur camp, se mirent aussitôt à faire de grandes huées. Simon, reprenant son cheval, monte dessus 8c, adressant la parole à ses ennemis, il dit tout haut : « Vous vous moquez « de moi , présentement par vos clameurs, mais je me confie dans le Sei- « gneur, 8c j'espère de crier après vous jusqu'aux portes de Toulouse. » Il descend ensuite dans le bourg, où il trouve tous ses gens armés prêts à marcher. Il n'avoit' qu'environ mille cavaliers, tant chevaliers que sergens; mais tous braves Se bien aguerris. Les principaux étoient Gui, son frère germain, Guillaume des Barres, son frère utérin, Baudouin, frère du comte de Toulouse, Alain de Rouci, le vicomte de Corbeil, Bouchard de Marly ou de Montmorency, Sec. Enfin il se dispose à partir après avoir laissé son infanterie, qui n'étoit pas tort nombreuse, à la garde de la place.
Les croisés étant assemblés, Foulques, évêque de Toulouse, qui faisoit dans leur armée la fonction de vice-légat au nom de l'archevêque de Narbonne, s'avance la mitre en tête, revêtu de ses habits pontificaux Se tenant dans ses mains un morceau de la vraie croix. Aussitôt tout le monde descend de liJ-origin.
cheval Se chacun va l'un après l'autre adorer la relique. L'évêque de Comminges craignant que la longueur de la cérémonie ne ralentît l'ardeur des croisés, prend cette relique des mains de l'évêque de Toulouse Se étant monté sur une élévation il en bénit toute l'armée en disant : « Allez au nom de « Jésus-Christ. Je,vous servirai de témoin Se je vous serai caution au jour du « jugement, que tous ceux qui mourront dans ce glorieux combat obtien- <c dront la récompense éternelle 8c la gloire des martyrs, sans passer par le « purgatoire, pourvu qu'ils se soient confessés 8c qu'ils soient contrits ou « qu'ils aient du moins une ferme résolution de déclarer à un prêtre, aussitôt «1 après l'action, les péchés qu'ils n'ont point encore confessés. » Ce prélat ayant répété plusieurs fois la même promesse à la demande des troupes, 8c les autres évêques l'ayant confirmée, les croisés qui s'étoient déjà confessés s'embrassent, se pardonnent tout ce qu'ils pouvoient avoir les uns contre les
■ Voyez tOTie VIT, f/otr XVU, pp. ^9, 5,.
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autres 81 se mettent en marche. Les évêques &. le clergé, parmi lesquels un écrivain ' tlu quatorzième siècle met saint Dominique, entrèrent dans l'eglise Se y demeurèrent en prières pendant le combat.
Montfort ^ rangea ses troupes dans une esplanade située au dehors de Muret &. les partagea en trois corps. Il donna le commandement de lavantgarde à Guillaume d'Encontre, gouverneur de Castelsarrasin. Bouchard de Marly occupa le centre dans lequel étoient Alain de Rouci &. Florent de Ville, chevaliers François; il se mit lui-même à la tête de l'arrière-garde. Les assiégeans, voyant cette évolution, tinrent conseil. Le comte de Toulouse tut d'avis d'attendre les croisés de pied ferme dans les retranchemens du camp dont il étoit aisé de défendre l'approche à coups de dards 8c de flèches; il soutenoit qu'après les avoir affoiblis de cette manière on fondroit sur eux, qu'on les mettroit ainsi plus aisément en fuite 8c qu'on les forceroit de rentrer dans le château où, manquant de vivres, ils seroient bientôt affamés 8c obligés de se rendre. Le roi d'Aragon rejeta avec beaucoup de hauteur ce sentiment qui, cependant, étoit le plus sage, &c le taxant de crainte 8c de lâcheté, il fit résoudre les autres généraux à sortir des retranchemens 8c à marcher au devant des croisés 5. Toute la cavalerie des assiégeans, au'* nombre d'environ deux mille chevaliers, se mit donc en marche Se laissa à la garde du camp toute l'infanterie, qui étoit infiniment plus nombreuse, mais trèspeu aguerrie, n'étant composée la plupart que des bourgeois de Toulouse 8c de quelques places des environs. Les anciens historiens ne nous marquent pas bien l'ordre de bataille de l'armée du roi d'Aragon 8c des comtes, ses alliés; ils se contentent d'observer que leur ordonnance étoit très-mauvaise j que le comte de Foix, à la tête d'une troupe de Catalans, commandoit l'avantgarde; que le roi d'Aragon, par un effet de son courage, se mit au corps de bataille, au lieu que, suivant l'usage ordinaire des rois, il devoit se postera l'arrière-garde, &c qu'il changea ses armes avec celles d'un de ses chevaliers pour n'être pas reconnu dans l'action. Nous inférons de là que Raimond, comte de Toulouse, commandoit l'arrière-garde. Quant au fils de ce comte, comme il n'étoit pas encore en âge de combattre, il se posta sur une élévation d'oii il pouvoit être témoin du combat sans être exposé au péril.
Montfort fit défiler ses troupes par la porte orientale de Muret, située sur la Garonne, dans un ordre extrêmement serré. 11 prit exprès ce chemin, tant pour donner le change aux assiégeans 8c leur faire croire que la crainte l'obligeoit à prendre la fuite que pour éviter, s'il avoir marché droit vers leur camp, posté du côté du couchant, d'exposer ses chevaux aux traits des Toulousains qui étoient demeurés k la garde des retranchemens. Enfin ce général
' PraecUra Francoram facinom, apud Catel, » Le même fait se trouve dans le poëme,
p. n6. — Voyez tome VII, J^ofe XVII, n. 7, p. 54. vers Soy a 3o22; mais c'est Martin de Luzia,
' Pierre de Vaux-Cernay. ^ — Guillaume de Puy- seigneur ariigonais, qui fait repousser le conseil
laurens, c. 20. — Voyez tome VIII, c. 97, Chro- du comte de Toulouse. [A. M.]
niijue de Baudouin d'Ayesnes. — Voyez tome VII, ■• Voyez tome VII, Note XVII, n. 3, pp. 5o, 5l. ut supra, pp. 5z, 53.
HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XXIt. 427 "" T
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ayant fait un détour 8c passé un ruisseau, étend son armée dans la plaine & va donner brusquement sur les princes confédérés 5 son avant-garde attaque la leur avec tant de force qu'elle l'oblige à se replier sur les ailes. Le corps de bataille où étoit le roi d'Aragon se voit alors exposé à la fureur des croisés qui, ayant reconnu l'endroit où étoit ce prince à ses enseignes, l'entourent de toutes parts Se le pressent vivement. Le choc fut si violent que, suivant t}'fii°p%'î\ l'expression d'un ancien historien ', le bruit des armes qui se fit en ce moment étoit semblable à celui que fait une troupe de bûcherons lorsqu'ils tâchent d'abattre à grands coups de cognée les arbres des forêts. La seconde ligne de l'armée des croisés étant survenue pour soutenir la première, Alain de Rouci Si Florent de Ville, qui avoient conjuré la mort du roi d'Aragon, comptant de s'assurer la victoire par cette mort, donnent vivement sur le chevalier qu'ils voyoient revêtu de ses armes; mais Alain, reconnoissant bientôt que le roi étoit meilleur chevalier, s'écrie que ce n'est pas lui. Ce prince, qui étoit assez près, entendant ces paroles, pique son cheval Si se montrant à découvert, dit à haute voix : Vraiment, ce n'est pas lui, mais le voici. En disant ces mots, il porte un coup à un chevalier françois, le renverse par terre & se jette dans la mêlée où il fait des prodiges de valeur. Alain & Florent ayant en même temps rallié leur troupe, l'environnent 8c lui portent de si rudes coups qu'enfin il succombe 8c demeure mort sur la place avec plusieurs des principaux de sa cour qui combattoient à ses côtés ^. Les croisés, animés par cet avantage, poussent encore plus vivement leurs adversaires. Simon, voyant que son avant-garde Se son corps de bataille s'étoient mêlés si avant parmi les escadrons ennemis qu'ils ne paroissoient plus, marche alors pour les prendre en flanc sur leur gauche Se achever leur défaite; il est arrêté par un fossé qui sépare les deux armées; mais ayant heureusement rencontré un sentier qui le traversoit, il tombe enfin sur les confédérés. Ceux-ci se défendent avec force. Se un chevalier atteint Simon d'un si grand coup d'épée du côté droit que, par l'effort que ce général fait pour le parer, il rompt son étrier gauche 8c ayant enfoncé l'éperon dans le caparaçon de son cheval, il se voit sur le point d'être désarçonné; s'étant enfin affermi. Si ranimant son courage, un autre chevalier lui porte un coup à la tête. Simon, sans se déconcerter, va droit à ce chevalier, le renverse de cheval d'un coup de poing qu'il lui donne sous le menton. Se jette la terreur parmi les autres qui, n'osant plus résister, se débandent de toutes parts. En même temps les comtes de Toulouse, de Foix 81 de Comminges, ayant appris la mort du roi d'Aragon, perdent courage, prennent la fuite Se entraînent après eux le reste de la cavalerie qui se met en déroute Se dont les croisés, qui la poursuivent pendant quelque temps, font périr une grande partie.
' Giiillautne de Piiylaurens, c. ïo. arrangé) il est certain que l'armée des princes
' Le poëme ne parle pas du dégiiisement du roi confédérés fut surprise dans le camp au moment
& dit seulement qu'il fut tué des premiers; 1« ré- *A\\ dîner (cf. Meyer, Chanson He la croisade, t. 2,
et de Pierre de Vaux-Cernay, qui est emprunté p. i65), mais que le roi se fit connaître & résista
à la relation officielle des évêques, paraît un peu vaillamment. [A. M.]
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Simon, en habile général, se tient à la tête de ranière-garde & marche lentement en ordre de bataille pour soutenir ses troupes qui s'étoient dispersées à la poursuite des fuyards, aiin que si ses ennemis venoient à se rallier, elles trouvassent une retraite assurée auprès de lui.
Tandis que la cavalerie des deux armées étoit aux prises, les Toulousains 8t le reste de l'infanterie des alliés font une tentative pour emporter d'assaut le château de Muret 5 mais ils sont repoussés avec vigueur &. obligés d'abandonner leur entreprise. Levêque de Toulouse députe alors à ces peuples un religieux pour les exhorter à mettre bas les armes, avec promesse de leur sauver la vie, &, en témoignage de la sûreté qu'il leur promet, il leur envoie sa coule qu'il portoit toujours parce qu'il étoit religieux. Les Toulousains répondent qu'ils savent que le roi d'Aragon avoit remporté la victoire & que leur évêque ne cherchoit qu'à les faire périr, &, ôtant la coule à cet envoyé, ils le maltraitent & le blessent dangereusement à coups de lance. Ils ne demeurèrent pas longtemps sans être informés du succès de la bataille, 8c voyant de loin les signes militaires des croisés qui revenoient triomphans, ils se jettent en foule sur les bateaux qui les avoient amenés par la Garonne ; plusieurs s'échappèrent ainsi, mais tous les autres furent noyés, tués ou faits prisonniers, en sorte qu'on compte que les princes alliés perdirent' quinze à vingt mille hommes dans cette journée. Entre les principaux seigneurs^ aragonois qui furent tués avec leur roi, on met Aznard Pardi, Pierre, son fils, Gomez de Luna 81 Michel de Lusia; il n'y eut aucun Catalan de marque de tué. Quant aux seigneurs qui servoient sous les enseignes des comtes de Toulouse, de Foix & de Comminges, ils trouvèrent la plupart leur salut dans la fuite; ainsi la plus grande perte des alliés fut du côté de leur infanterie, milice alors peu propre à combattre contre un corps de cavalerie pesam- ÉJ-orip"-, ment armé, composé de tout ce qu'il y avoit de plus brave parmi la noblesse. Simon n'eut de son côté qu'un seul chevalier^ 8c huit autres croisés de tués. Ce général, après s'être emparé de tout le butin du camp ennemi, d'où il remporta de riches dépouilles, ordonna qu'on gardât soigneusement tous les prisonniers dont les uns moururent dans les fers 8<. les autres furent obligés de payer une grosse rançon. Il se rendit sur le champ de bataille, 8c là il pria Mattred de Belvèze 8c quelques autres chevaliers, qui étoient présens lorsque le roi d'Aragon avoit été tué, de lui montrer l'endroit où ce prince étoit mort en combattant. II reconnut bientôt son corps qu'il trouva étendu tout nu sur la terre; car la garnison de Muret ayant appris la victoire des croisés, s'étoit empressée de sortir 8c, après avoir achevé de tuer les blessés qui étoient restés dans le lieu du combat, elle avoit entièrement dépouillé tous les morts. A cette vue Simon descend de cheval, fait enlever le corps du roi 8c ne peut refuser, comme un autre David, des larmes sur la mort de ce prince; puis il quitte sa chaussure, se rend nu-pieds dans l'église de Muret,
' Tome Vil, Note XVII, n°»3 & 4, pp. 5o, 5i. ' Rigoid, De gestis Philippi Augusti. — Il faut
^ Gesta comitum Barcttionenstuuij c. 14. — Ro- corrigei- GLiilIniime le Breton j rouvrage de Rigord, deric de Tolède, 1. 6, c. 4. que celui-ci a terminé, s'arrête à 1207. [A. M.J
HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XXII. 42g ~^
offre à Dieu ses actions de grâces pour la victoire qu'il venoit de remporter, fait vendre son cheval & ses armes & en distribue le prix aux pauvres. La plupart de ces circonstances sont rapportées dans une relation que les sept évêques 8c les trois abbés, qui étoient à la suite de Simon Se qui demeurèrent dans Muret durant l'action, adressèrent' le lendemain à tous les fidèles pour leur faire part d'une si glorieuse victoire. Un ancien historien ^ ajoute que Simon de Montfort, pour récompenser le comte Baudouin de Toulouse des services qu'il avoit rendus en cette occasion, lui donna en fîef toutes les conquêtes que les croisés avoient faites en Querci.
On trouve encore quelques autres circonstances de cette bataille dans les mémoires que Jacques !"■, roi d'Aragon, fils du roi Pierre qui y fut tué, nous a laissés de sa vie. « Simon ^ de Montfort, dit ce prince, étoit à Muret 81 avoit Il avec lui huit cents à mille chevaliers. Le roi, mon père, vint contre lui «avec plusieurs seigneurs de son royaume'' dont quelques-uns furent tués « dans l'action; les autres prirent lâchement la fuite. Don Nugnez Sanche « (fils du comte de Roussillon), Guillaume de Montcade Se quelques autres « ne s'y trouvèrent pas; ils avoient envoyé prier le roi de les attendre; ce « qu'il ne voulut pas faire. Le roi avoit couché cette nuit avec une de ses « maîtresses 8c il étoit si fatigué que, lorsqu'il entendit la messe avant le u combat, il ne put demeurer debout durant l'évangile 8c qu'il fut obligé de « s'asseoir^. Avant la bataille le roi, mon père, voulut que Simon se rendît u à discrétion, Se c'étoit une condition qu'il exigeoit. Simon 8c ceux qui « étoient avec lui la trouvant trop dure, eurent recours au sacrement de « pénitence, reçurent le corps de Jésus-Christ Se déclarèrent qu'ils aimoient « mieux mourir en rase campagne que renfermés dans la ville. Ils sortirent « ensuite pour livrer bataille. Les troupes du roi ne surent pas bien se « ranger Se, autant par leur mauvaise ordonnance que pour leurs péchés, u elles furent vaincues. Ainsi mourut mon père; car c'est de cette manière (I qu'en ont toujours usé mes ancêtres dans les batailles qu'ils ont données, u Se que j'en userai dans celles que je livrerai : vaincre ou mourir. Je « demeurai à Carcassonne au pouvoir de Simon de Montfort qui prit soin « de mon éducation, 8ec. »
LVII. — Éloge de Pierre II, roi d'Aragon. — Jacques /, son fils unique 6- son successeur, demeure au pouvoir de Simon de Montfi)rt.
Pierre, roi d'Aragon, dont tous les anciens historiens font un grand éloge, étoit à la fleur^ de son âge lorsqu'il fut tué à la bataille de Muret. 11 étoit
' Pierre de Vaux-Cernay, c. ■j'i. * Ici, dans le texte, noms de plusieurs seigneurs
* Albéric, Chronicon, an Iîi3. — Le fait semble espagnols que dom Vaissete a passés. [A. M.]
faux; le comte Baudouin a bien assisté à la bataille '' L'auteur ajoute ici qu'il tient le fait du cha-
de Muret, mais il possédait depuis plusieurs an- pelain du roi, Gil, [A. M.]
néesde nombreuxchâteaux dans leQuerci. [A.M.] ^ Gesta comitum Barcinonensium, c. 24. — Ro-
' Chronica o commentari Jel rey en Jacme, c. 8. dcric de Tolède, Je Rehus Hispanic. 1. 6, c. 4.
[Nouvelle édition, c. 9, pp. 16 & 17.]
An 1210
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grand, bien fait, libéral, gracieux, magnifique jusques à la prodigalité, Si d'une probité à toute épreuve. Il avoit donné des marques de sa valeur en différentes occasions, surtout dans les guerres d'Espagne contre les Sarrasins, sur lesquels il avoit conquis diverses places. Jamais prince ne porta si loin que lui son dévouement envers le Saint-Siège, Se le seul défaut qu'on peut lui reprocber, c'est d'avoir eu un penchant trop violent pour les femmes. Cette passion l'engagea sans doute à cultiver la poésie provençale, dans laquelle il se distingua, 8c à protéger les poètes provençaux, qu'il aida de ses libéralités. On le met en effet au nombre des plus célèbres poètes de son temps dans un ancien manuscrit' de la Bibliothèque du roi, où on trouve une pièce de sa façon ^.
^Éj.origm. Parmi ces poètes, l'un de ceux qui eurent plus de part à la faveur de ce prince fut un nommé Perdigon, qui le paya d'ingratitude. « Perdigon^, est-il « dit dans la vie de ce poëte, étoit fils d'un pêcheur du bourg de l'Espérou, « dans le Gévaudan. Comme il savoit très-bien trouver Si jouer du violon, il « se fit jongleur, Si acquit l'estime du dauphin d'Auvergne, qui le retint « pour son chevalier, lui donna un établissement considérable, eut soin de « son entretien Si l'amena avec lui dans toutes ses expéditions qui durèrent « longtemps. Il reçut de grands honneurs de divers princes 8i barons. Si alla « à Rome avec Guillaume de Baux, prince d'Orange, Foulques de Marseille, « évêque de Toulouse, Si l'abbé de Cîteaux, pour agir contre le comte de « Toulouse Si le faire dépouiller de ses domaines, de même que le vicomte « de Béziers, neveu de ce prince, Si solliciter la destruction du Toulousain, <• du Querci, du pays de Béziers Si de l'Albigeois. Perdigon fit ce voyage V. lorsque Pierre, roi d'Aragon, eut été tué à la tête de mille chevaliers « devant Muret, où ce prince perdit vingt mille hommes. \\ prêcha Si chanta « partout publiquement pour engager les peuples à se croiser. Il composa un o poëme en action de grâces à Dieu, de ce que les François avoient défait « le roi d'Aragon, Si de la mort de ce prince qui l'avoit revêtu Si comblé de u bienfaits; mais tous ceux qui survécurent au roi Pierre ne voulurent ni « le voir, ni l'entendre. Si le méprisèrent. Après la mort du comte de Mont- « fort, de Guillaume de Baux Si des autres barons qui avoient eu part à la « croisade, Perdigon, qu'ils avoient protégé, n'osa plus se montrer. Si le dau- « phin d'Auvergne lui ôta tous les biens qu'il lui avoit donnés. Il se retiia
' Bibliothèque nationale, ms. français 7223. roi chercheur d'aventures, & trouva moyen, en
" Ce que dom Vaissete dit ici est plutôt un pa- quelques années, de compromettre la puissance &
négyrique de Pierre d'Aragon qu'une appréciation le renom que lui avaient légués ses prédécesseurs,
de son caractère. Il en parle principalement Le seul mérite réel qu'on puisse lui reconnaître
d'après la chronique dite de Jacme, qui, quel est d'avoir protégé la littérature & les poètes; mais
qu'en soit l'auteur, est extrêmement favorable à ce mérite lui était commun avec tous les printci
ce prince. Ce qu'on sait de la conduite privée de de son temps, même avec Richard d'Angleterre,
Pierre & surtout de ses rapports avec la reine dont le caractère (cruauté à part) ressemble au sien
Marie de Montpellier & la commune de Mont- par plus d'un point. [A. M.]
pellier, le montre sous un aspect beaucoup moins ' Mss. 7226 & 7698. — Baluze, Histoire généi-
favorable. Léger, inconséquent, avide, il fut un logique de la maison d'Auvergne, t, 3, p. 253.
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" An liiJ
« alors auprès de Lambert de Monteil, gendre de Guillaume de Baux, & « employa le crédit de ce seigneur pour être reçu dans l'abbaye d'Aiguebelle, « de l'ordre de Cîteaux, où il prit l'habit religieux 8< où il mourut. » On trouve cinq poëmes ou chansons de sa façon dans l'un des deux manuscrits de la Bibliothèque du roi, qui contiennent les vies Se les ouvrages des anciens poètes provençaux. Nostradamus ' rapporte quelques autres circonstances de sa vie qui paroissent fabuleuses, entre autres son prétendu mariage avec Saure de Sabran. Il lui attribue une histoire en vers des victoires de Raimond-Bérenger, dernier du nom, comte de Provence.
Les anciens historiens ont soin d'observer que si Pierre, roi d'Aragon, prit les armes contre Simon de Montfort 81 les croisés, ce fut uniquement pour l'amour de ses deux soeurs, femmes des deux comtes de Toulouse, père & fils, dont ce général avoit juré la perte, 8c qu'il persécutoit avec trop de passion St nullement pour soutenir les hérétiques. On voit, en effet, l'éloignement que Pierre avoit de ces sectaires par plusieurs ordonnances^ très-sévères qu'il fit publier contre eux. Du reste, Simon ayant^ remis le corps de ce prince aux frères de l'hôpital de Jérusalem, il le fit transporter 8<. inhumer dans le monastère de Sixena, en Aragon, fondé pour des filles de cet ordre par la reine Sancie, sa mère. Un ancien auteur'* remarque qu'on l'inhuma en terre sainte, parce qu'il avoit un privilège du pape de ne pouvoir être excommunié sans son ordre spécial. On prétend^ que le tombeau de ce prince ayant été ouvert en i555 on trouva son corps tout entier 8<. seulement un peu gâté du nez. On jugea par l'inspection que Pierre avoit beaucoup de majesté 8c qu'il étoit d'une taille qui approchoit de la gigantesque. Jacques I, son^ fils unique 81 de Marie de Montpellier, âgé seulement alors de cinq ans &c demi, hérita de tous ses Etats. Simon de Montfort qui avoit mis ce jeune prince dans son palais de Carcassonne, prit encore de nouvelles précautions pour s'assurer de sa personne, 8c un ancien'^ historien le loue beaucoup de ne l'avoir pas fait mourir pour se venger de ce que le roi Pierre avoit rompu l'alliance qu'ils avoient contractée ensemble.
LVIH. — Les Toulousains font des démarches pour se soumettre.
On n'eut pas plutôt appris à Toulouse 8 le succès de la bataille de Muret que toute la ville fut dans le deuil 8c dans la consternation. Il n'y étoit resté, en effei, aucun citoyen qui n'eût à regretter la mort de son parent ou celle de son ami. Les comtes de Toulouse, de" Foix 8c de Comminges, qui s'y étoient réfugiés, ayant tenu conseil 8c voyant qu'ils n'avoient pas assez de
' Nostradamus, Poéffïjf rovfnfaB*, j). 123 & suiv. ' Gesta comitum Barcinonensium, ce. 24 & 26.
' Mtrca Hispanica, ce. 52 1 , i384, 1397, &c. ' Guillaume de Puylaurens, c. 22.
' Guillaume de Puylaurens, c. 22. — Gesta. * Ihid.
comitum Barcinonemium, c. 24. ' Voyez tome VIII, c. 98. [Guillem de Tudèle,
* Albéric, Chronicon, an. I2|3. vers 3097 à 3ii2,] ' Catcl, Mém. de l'histoire du Languedoc, p. 29S,
forces pour résister aux armes victorieuses de Simon de Montfort, résolurent tm^^'k ''^ ^^ retirer &(. de céder au temps. Le comte Raimond, en partant, déclara entre autres choses aux Toulousains, qu'il étoit résolu de retourner à Rome pour y porter ses plaintes au pape des vexations que lui Se ses alliés avoient à sourtrir, 8c qu'en attendant il les chargeoit du soin de pourvoir à leur sûreté & de se défendre en cas d'attaque. Ce prince 8c les deux comtes, ses alliés, sortirent ensuite de Toulouse. Raimond fit le voyage de Rome; mais ce ne fut pas si tôt. Un ancien ' auteur fait entendre qu'il se retira alors à la cour du roi d'Angleterre, son beau-frère.
Cependant les évêques Se les abbés qui étoient demeurés à Muret après la bataille, crurent devoir profiter de cette conjecture pour engager les Toulousains à se soumettre entièrement aux ordres du pape Se de ses légats, 8c ils entrèrent là-dessus en négociation avec ces peuples, qui promirent une entière obéissance. Comme ces prélats ne se fioient pas aux promesses des Toulousains, à cause qu'ils avoient donné autrefois dix des plus qualifiés d'entre eux en otage, 8c qu'ils les avoient laissé tomber en commise, ils demandèrent deux cents otages entre les principaux bourgeois de Toulouse. Enfin ces peuples, après avoir disputé longtemps sur le nombre, en offrirent soixante. Les évêques en furent contents; mais quand il fallut les livrer, les Toulousains retirèrent leur parole. Se il n'y eut rien de conclu.
LIX. — Simon profite de sa victoire, 6- porte ses armes du côté du Rhône.
Durant ces négociations, les habitans de Rabastens en Albigeois, qui avoient abandonné le parti de Simon de Montfort pour embrasser celui du comte de Toulouse, leur seigneur, n'eurent pas plutôt appris la victoire du premier, qu'ils se remirent sous son autorité. Simon rendit ce château à Gui, son frère, auquel il l'avoit déjà donné, 8c qui y mit garnison. Il reçut peu de jours après un nouveau renfort de croisés, conduit par Raoul, évêque d'Arras, avec lequel il entra dans le pays de Foix, 8c fit des courses jusqu'au château de ce nom dont il brûla les faubourgs. Après avoir ravagé tout ce pays 8c mis le feu partout, excepté aux forteresses qu'il ne put soumettre, il s'étendit dans le Comminges, où il accorda des lettres de sauvegarde^ en faveur de l'abbaye de Fontfroide datées de l'armée du seigneur 6- du camp de Roquefort, l'an I2i3, la veille de Saint-Luc l'èvangéliste.
Ce général apprit vers le même^ temps qu'il s'étoit élevé divers mouvemens du côté du Rhône; que la noblesse de Provence avoit rompu la paix qu'elle
■ Albéric, Chronicon, ann. 1114. — Raoul de fait remarquer M. Meyer (t. 2, pp. 167 & 168}.
Coggesh.ile, historien contemporain, dit la même [A. M.]
chose. [Hist. Ac France, t. 18, p. ic6.) Voyez aussi " Archives de l'abbaye de Fontfroide. [Cf. notre
Bernard Itier, Chroniques de Saint-Martial Je Li- Catalogue, n. 72; la date est corrompue dans le
mogtf. Un. de la Société de l'histoire de France, texte de Doat. La conjecture de dom Vaissete
p. 90). La première de ces chroniques dit même nous paraît d'ailleurs admissible.]
que Raimond VI prêta hommage à Jcan-sans- ' Pierre de Vaux-Cernay, c. 75. Terre; Mai> son témoignage est isolé, comme le
An 12 1 3
avoit juré d'observer, £<. que s'étant saisie de tous les passages, elle faisoit beaucoup de mal aux croisés de France qui prenoient leur route de ce côté-là. Il est fort vraisemblable que le comte de Toulouse se retira d'abord dans ce pays après la bataille de Muret, qu'il tâcba de le faire déclarer en sa faveur, Se qu'il étoit le principal auteur de tous ces mouvemens. Pour y remédier, Simon prit le chemin du Rhône, Se passa par Narbonne dont les habitans lui fermèrent les portes, en sorte qu'il fut obligé de coucher dehors. Ceux de Béziers en firent autant, mais il fut reçu à Montpellier. Ceux de Nimes vouloient aussi lui refuser l'entrée de leur ville; mais, craignant les effets de son ressentiment, ils l'admirent enfin chez eux avec ses troupes, 8c lui firent un très-bon accueil. Il se rendit de là au château de ïkaucaire, Se arriva enfin à Largentière, dans le Vivarais', où Pons de Montlaur causoit beaucoup de troubles. La plupart des croisés 5,'étoient alors retirés, Se il n'avoit avec lui que quelques stipendiaires. L'archevêque de Narbonne l'accompagna pour faire réussir une négociation dont nous parlerons bientôt.
Pons de Montlaur, d'une ancienne maison du Vivarais, que^ quelques-uns confondent avec une autre de ce nom dans le Toulousain, alarmé des approches de Simon, alla à sa rencontre &c lui fit ses soumissions. Aymar de Poitiers, comte de Valentinois, étoit aussi en armes dans ce quartier, où il possédoit de grands domaines; il s'étoit déclaré en faveur du comte de Toulouse, avec lequel il avoit toujours été très-uni 8t dont il étoit vassal : prévenu sur l'arrivée de Montfort, il avoit eu soin de se fortifier, 8<. il étoit si bien muni que ce général, passant auprès d'un des châteaux de ce comte, qu'il avoit résolu d'attaquer, n'osa l'entreprendre.
LX. — Simon conclut le mariage d'Amaurî, son fils, avec l'héritière du D.iuphiné, 6- soumet le comte de Valentinois,
Simon traversa le Rhône & se rendit à Romans, près de Valence, où Eudes, duc de Bourgogne, suivi des archevêques de Lyon 81 de Vienne, vint le trouver, 8< eut une conférence avec lui. Le comte de Valentinois %y rendit l 'uj "p'^ijo aussi, à leurs instantes prières; mais il ne voulut écouter aucune proposition de paix. Le duc de Bourgogne & Simon de Montfort le firent appeler bientôt après à une nouvelle conférence, & ne purent encore rien gagner sur lui. Le duc, irrité de ce refus, se mit en état avec Simon de le contraindre par la force à se soumettre aux ordres de l'Eglise 8< à ceux de ce général. Ces préparatifs firent impression sur Aymar, qui consentit enfin à toutes les volontés de Simon, Se lui livra, pour la sûreté de ses promesses, quelques-uns de ses châteaux, dont ce général confia la garde au duc de Bourgogne.
La soumission du comte de Valentinois 8<. des autres seigneurs qui avoient pris les armes du côté du Rhône en faveur du comte de Toulouse, ne fut
' Simon de Montfort était à Largentière, le * Lnnglois, Histoire des croisades contre les alhi~
5 novembre 1213; voyez notre Catalogue, n. yii. geois, 1. <>, p. 'Si6.