LXXII. — Simon remet l'Agenois sous son obéissance
Simon passa de là dans^ l'Agenois pour reprendre les châteaux de ce pays qui lui avoient mancjué de fidélité. Leurs habitans, jugeant à propos de prévenir son arrivée, lui envoyèrent faire leurs soumissions, à la réserve de ceux de Marmande. Simon fit raser la plupart de ces châteaux 8c ne conserva que les plus forts, qu'il donna en fief à des François. Il vint ensuite assiéger Marmande, où le roi d'Angleterre avoit mis garnison sous les ordres d'un de ses chevaliers & fait arborer son drapeau sur le donjon du château. A la première attaque des croisés, les habitans s'embarquèrent sur la Garonne pour se réfugier à la Réole, & la garnison se retira dans une tour. La place étant ainsi abandonnée, Simon s'en saisit 81 la mit au pillage; il accorda la vie sauve à ceux qui s'étoient retirés dans la tour &c qui se rendirent. Il fit ensuite détruire une partie des murailles de la ville 8<. munir, par le conseil des croisés, le château & les tours. Il se rendit de là à Agen, dans le dessein d'aller assiéger le château de Casseneuil, situé vers les frontières du Querci, dans une plaine agréable, au pied d'une montagne. Les habitans, que l'historien de Simon traite d'hérétiques, de ravisseurs, de parjures & de scélérats, parce qu'ils avoient secoué le joug de son autorité, résolurent de leur côté de se bien défendre, animés par Hugues de Rovignan, leur seigneur, frère de l'évêque d'Agcn, qui avoit été auparavant ami de Simon 8< qui avoit abandonné son parti depuis peu.
LXXIIl. — Simon assiège &■ prend Casseneuil. — Le cardinal de Corçon dispose en sa j'aveur de toutes les conquêtes faites sur les hérétiques dans les pays de sa légation,
Montfort commença, le 28 de juin, le siège de Casseneuil, durant lequel Raimond^, vicomte de Turenne, qui s'y trouva, le reconnut pour son seigneur. Il se contenta d'abord d'attaquer la place du côté de la montao-ne, parce qu'il n'avoit pas assez de troupes pour faire toute la circonvallation. Ayant reçu quelque temps après un renfort, il céda cette attaque à son fils Amaury 84 à l'évêque de Carcassonne, qui faisoit les fonctions de légat dans l'armée, 8c alla camper dans la plaine avec une partie de l'armée. Il fit dresser dans ces deux attaques diverses machines qui incommodèrent beaucoup les assiégés, lesquels se défendoient cependant toujours avec courage, parce qu'ils comptoient beaucoup sur le secours du roi d'Angleterre. Ce prince s'avança en effet, jusqu'à Périgueux, à la tête d'un corps d'armée, composé de ses
' Registrum cariae Franciac. [Voyez notre Cpta- ^ Registnim cunae Franàac. [Voyez notre C i; i-
îogiie, n. 81.] logue, n. 82.]
' Pierre de Vaux-Cernay, c. 79.
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troupes 5(. de la noblesse de la Province qui avoit été dépouillée de ses domaines 81 qui avoit été le joindre; mais après avoir fait semblant de vouloir attaquer les croisés, pour les obliger à lever le siège, il se retira sans rien entreprendre.
Le cardinal Pv.obert de Corçon vint au camp de Casseneuil; mais ses affaires ne lui permettant pas d'y faire un long séjour, il se rendit peu de temps après à Sainte-Livrade, où il donna, au mois de juillet, une charte' par laquelle il confirma Simon de Montfort dans la possession de tous les domaines qu'il avoit conquis sur les hérétiques Si leurs fauteurs dans l'Albi- t.''ui,°p!*'i6f. geois, l'Agenois, le Rouergue, le Querci & les autres pays de sa légation, & des domaines qu'il y acquerroit. Il reprit ensuite la route de France^, passa h Cahors & demanda à entrer dans la ville ; les habitans lui en fermèrent les portes & parurent en armes sur les remparts pour lui résister, supposé qu'il voulût user de force. Ils se repentirent bientôt de leur démarche, lui firent des excuses & promirent par serment d'obéir à ses ordres, qu'ils exécutèrent sur-le-champ, en mettant le feu aux portes de la ville S; en payant mille cinq cents marcs d'argent de dédommagement à Simon de Montfort. Mais, craignant d'être encore recherchés, ils députèrent deux bourgeois à Rome pour demander grâce au pape Innocent III, auprès duquel ils excusèrent leur refus sur ce qu'ils appréhendoient qu'il ne leur arrivât quelque malheur, s'ils eussent ouvert les portes au légat; parce que les comtes de Toulouse Se de Foix, qui faisoient la guerre aux environs, avoient tué, peu de temps auparavant, soixante-douze de leurs concitoyens 8< fait prisonniers plusieurs autres. Le pajie leur accorda le pardon qu'ils demandoient par une inille datée de Pérouse, le 2 juin de l'an 1116.
Cependant Montfort, ayant fait brèche^, se disposa à la descente du fossé de Casseneuil, qui étoit large 8c rempli d'eau. Dans ce dessein, il fit ccnstruire un pont avec des tonneaux liés ensemble 8c couverts de planches 8c de claies. Ce pont s'étant enfoncé dans l'eau aussitôt qu'on voulut s'en servir, il en fit fabriquer un autre d'une structure différente 8c tenta de le jeter à la faveur de quelques barques, malgré les flèches des assiégés; mais il ne réussit pas mieux que le premier, à cause qu'il se trouva trop lourd. Le chef des ingénieurs lui ayant proposé une nouvelle machine, il la fit exécuter. On éleva une grande tour de bois dont le toit étoit plat 8c couvert de claies : on planta au-dessus une autre tour de charpente partagée en cinq étages, 8c on la couvrit de claies; on y plaça un certain nombre d'arbalétriers, 5c on y fit provision de seaux pleins d'eau pour éteindre le feu en cas que les assiégés entreprissent de brûler la machine : on la couvrit en dehors du côté de la place, par la même raison, de peaux de bœuf. Tout étant ainsi disposé, on pousse la tour vers le fossé, nonobstant les efforts des assiégés qui font pleuvoii inutilement une nuée de pierres pour tâcher de la rompre. La machine
'Voyez tome VIII, Chartes, n. CXIV, ce. 653 ' L:\cto\ii, Séries episcoporum Catarcens'ta'nj p. ijH.
3 655. ' Pierre de Vaux-Cernay, c. 79.
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étant parvenue au bord du fossé, ceux qui étoient en bas y jettent une grande quantité de gabions & de fascines, 8c tâchent de le combler, tandis que ceux qui étoient dans les étages supérieurs ne cessent de tirer pour écarter les assiégés. Ceux-ci redoublent leurs efforts S<. trouvent moyen, pendant la nuit, de pousser vers la machine un bateau embrasé, rempli de matières combustibles ; mais les assiégeans étant venus au secours empêchent l'effet de ce brûlot. A mesure qu'on comble une partie du fossé, on fait avancer peu à peu la machine vers les murailles jusqu'à ce que ceux de l'étage supérieur fussent à portée d'atteindre les assiégés avec la lance. Enfin, un dimanche au soir, Simon, se voyant en état de tenter l'assaut, range ses troupes, tandis que l'évêque de Carcassonne S< tout le clergé de l'armée se mettent en prières sur une éminence. Les croisés sortent de la machine, après avoir rompu les claies qui la couvroient, & emportent les ouvrages extérieurs, que les assiégés furent obligés d'abandonner pour se retirer derrière les murailles de la ville. Les assiégeans, voyant cependant qu'il se faisoit tard Se qu'ils manquoient d'échelles, n'osèrent pousser plus avant 8t passèrent la nuit entre les murs Se le fossé; ils profitèrent de cet intervalle pour raser toutes les harbacanes 6< les autres ouvrages extérieurs. Le lendemain les charpentiers de l'armée passèrent la journée à construire un grand nombre d'échelles pour l'assaut qui fut fixé au jour suivant. Les routiers qui composoient la garnison de Casseneuil, informés de ces préparatifs, jugèrent à propos de ne pas l'attendre; ils firent accroire aux habitans qu'ils alloient faire une sortie sur les croisés, 81 se sauvèrent cependant à la faveur de la nuit. Simon, averti de leur fuite, détache quelques troupes pour les poursuivre 8<. fait donner l'assaut à minuit. Ses troupes entrent dans la place sans aucune résistance, font main basse sur tous ceux qui y restoient 8c y mettent le feu. Casseneuil tomba ainsi, le 17 (ou t.'i'ii°p."i6'5. plutôt le 18) du mois d'août de l'an 12 14, après plus de six seinaines de siège, au pouvoir de Simon, qui en fit raser les murailles.