LXXXIV. — Seigneurs de Lunel. — Evêques de Maguelonne
Ce prélat fut nommé ^, le i^"" d'avril de la même année, principal tuteur des fils de Raimond-Gaucelin, seigneur de Lunel, qui fit alors son testament par lequel il choisit sa sépulture dans le cimetière des Templiers de Montpellier 8<. donne cinq mille sols melgoriens à chacune de ses deux filles, Rousseline & Guillelmette, & seulement mille sols à Raimonde, la troisième, qu'il veut être religieuse à Arboras (dans le diocèse de Lodève). Il fait de plus divers legs pieux pour réparer les dommages que lui & son père avoient causés à l'abbaye de Psalmodi 81 aux religieuses de Saint-Geniès, 81 nomme pour son héritier universel Pons-Gaucelin, son fils, auquel il substitue ses deux filles aînées, 8c à leur défaut son neveu Guerso. Il exempte la ville de Lunel de toute sorte de queste, 8t donne plusieurs autres tuteurs à son fils, entre lesquels il nomme Guise, sa femme, 8c Raimond de Cauvisson, qu'il fait baile 8c viguier de tous ues domaines pendant cinq ans. Raimond-Gaucelin mourut vers le commencement de juillet de la même année. II avoit eu ses deux filles aînées de Sibylle de Montpellier, sa première femme. Guillelmette, la seconde de ses fi. les, épousa^ Raynon IV, seigneur d'Uzès en partie. Quant à Guillaume d'Autignac'*, il mourut en 1216, après avoir ériiré, le jour de la Pentecôte de cette année, l'église de Notre-Dame de Montpellier en paroisse. Bernard de Mèze, prévôt de la cathédrale, lui succéda dans l'évêché de Magujlonne.
LXXXV. — Le comte de Toulouse se retire avec son fils à la cour
d'Angleterre.
Le comte de Toulouse Se son fils, informés de la disposition provisionnelle que le pape Innocent III avoit faite de leurs domaines, en faveur de Simon de Montfort, se convainquirent de plus en plus que toutes leurs soumissions étoient inutiles; qu'on en vouloit bien moins à leurs sentimens ou à leur conduite qu'à leurs États, 8c qu'enfin Simon ne cherchoit qu'à s'agrandir à
' Ces chiffres ont été fournis à Gariel par la cha à rentrer dans ses avances en spéculant Sjt
Chronique d'Arnaud de Verdale; cette somme fut la monnaie de Melgueil, qui fut dès lors émise en
versée au trésor pontifical par l'intermédiaire des son nom. [A. M.] Templiers. (Cf. Germain, Maguelonne & ses cvè- 'Manuscrits d'Aubays, n. 83.
juej, pp. 48 & 49, & du même auteur, Études sur ' Voyez tome IV, 'Soie LU, p. 228.
le comté de Mtl^ueil, pp. Ô89, 5y3.) L'évêque cher- ^ Guiiel, Séries praesulum Magalonensium, p. 3ay.
"~ ~ .!j8 histoire GENERALE DE LANGUEDOC. LIV. XXII.
leurs dépens. Sur cela ' ils prirent le parti de sortir de Toulouse, où ils ne pouvoient plus demeurer avec bienséance. Un ancien^ historien anglois fait entendre que le père se retira alors à la cour de Jean Sans-Terre, roi d'Angleterre, son beau-frère, & qu'il fit hommage du comté de Toulouse à ce prince, qui lui donna dix mille marcs d'argent pour se soutenir. Il est certain, du moins, que le jeune Raimond se rendit à la cour d'Angleterre Si que le roi Jean^, son oncle, prit hautement sa protection. Quant aux deii:: princesses d'Aragon, leurs femmes, elles se retirèrent en Provence.
LXXXVI. — Suite du voyage du prince Louis. — Il fait démanteler les villes de Narbonne, de Toulouse, C-c. — DiJJèrends entre l'archevêque de Narbonne 6- Simon de Montfort touchant le duché de Narbonne.
Le prince Louis, étanf^ parti de Saint-Gilles accompagné du cardinallégat Si de Simon de Montfort, à la tête de son armée, se rendit à Montpellier dont les habitans prêtèrent serment de catholicité entre ses mains &c donnèrent caution qu'ils vivroient dans la pureté de la foi. Il alla ensuite à Bézicrs, où il reçut une députation des habitans de Narbonne. On a déjà dit qu'Arnaud, abbé de Cîteaux, n'avoit pas plutôt été élevé en 1212 sur le siège archiépiscopal de Narbonne qu'il usurpa, suivant l'expression d'un historien contemporain 5 qui d'ailleurs lui étoit très-attaché, le duché de cette ville, que les comtes de Toulouse avoient possédé de tout temps. Simon de Montfort, prétendant d'un autre côté profiter entièrement de la dépouille du comte Raimond, s'opposa de toutes ses forces aux desseins d'Arnaud 6< lui disputa le duché. Ce différend mit une grande division entre eux, malgré l'union intime dans laquelle ils avoient vécu jusqu'alors. Simon, pour abaisser l'autorité de l'archevêque, ordonna de détruire les murs de Narbonne, sous prétexte que les peuples de cette ville s'étoient élevés contre Dieu i- contre la religion, c'est-à-dire contre ses vues ambitieuses, 81 qu'ils avoient reçu ses ennemis. L'archevêque défendit d'exécuter ces ordres, 8c, pour empêcher Simon de prévenir Louis contre lui, il alla à la rencontre de ce prince jusqu'à Vienne. Mais quoiqu'il offrît devant le légat, tant pour lui-même que pour le vicomte de Narbonne & les habitans de cette ville, de répondre S<. de satisfaire à tous les griefs qu'on déduiroit contre eux, il ne put rien gagner sur l'esprit de Louis qui, étant arrivé à Béziers, décida, par l'avis du légat, de Simon de Montfort, des seigneurs croisés 8c de plusieurs prélats, qu'on détruiroit incessamment, de la volonté 8c par l'autorité du même légat, les t. Mi°p'f27'i. murs de Narbonne, de Toulouse 8c de quelques autres places, parce qu'elles avoient causé beaucoup de mal à la religion. Louis défendit cependant à
' Guillaume it Pciylaurens, c. iS. le Breton, Je Gestis PhUippi-Augusti, p. 87. — .
* Raoul de Coggeshale, apud Martène, Collectlo Gallia Christiana, t. i, p. 078 & seq. — Bciie,
emplissima, t. 5, c. 873. [Voyez plus haut, p. 432.] Histoire des ducs de Narionne, p. 462 &. Suiy, ' Guillaume de Puyiaurens, c. 27. * Pierre de Vaux-Cernay, c, 82.
♦Pierre de Vaux-Cernay, c. 82. — Guillaume
Simon d'inquiéter les habitans de ces villes en toute autre chose qu'en ce qui regardoit la démolition de leurs murailles. Il commit pour l'exécution de ces ordres deux chevaliers, & enjoignit aux habitans de ces villes d'abattre leurs murailles dans l'espace de trois semaines, à peine d'une punition exemplaire. C'est à ce sujet que les habitans de Narbonne lui députèrent à Béziers pour lui témoigner qu'ils étoient prêts à obéir. On travailla donc à raser les murs de Narbonne, au grand regret de l'archevêque.
Louis prit ensuite la route de Carcassonne avec Simon de Montfort Se tous les croisés de France; il ordonna en partant de Béziers aux députés de Narbonne de le suivre, pour lui servir d'otages jusqu'à l'entière démolition des murailles de leur ville. Dès qu'il fut arrivé à Carcassonne, il y fit appeler, à la persuasion de Montfort, Ayraeri, vicomte de Narbonne, que ce général força, malgré lui, suivant les plaintes que l'archevêque Arnaud porta quelque temps après au pape, à lui faire hommage comme au duc de Narbonne. Ce prélat ajoute dans sa plainte que le vicomte ne fit cependant hommage à Simon que provisionnellement, & jusqu'au concile général, sauf le serment de fidélité qu'il lui avoit prêté auparavant à lui-même pour ce duché, & que Simon obligea les députés de Narbonne, qui étoient en otage à Carcassonne, à lui prêter le même serment & à lui payer une somme considérable. Nous n'avons pas l'acte d'hommage qu'Aymeri rendit alors à Simon de Montfort pour constater la vérité des faits avancés par l'archevêque Arnaud : il nous reste seulement une charte' par laquelle, « Simon étant dans son palais de « Carcassonne, le 21 de mai de l'an i2i5, en présence de Louis, fils aîné « du seigneur Philippe, illustre roi des François, de l'évêque de Beauvais, « du comte de Saint-Paul, du vicomte de Melun, de Mathieu de Montnio- « rency, de Bouchard de Marly (frère de ce dernier) 8c d'Amaury, son fils; « il prend sous sa protection & sauvegarde Aymeri, vicomte de Narbonne, (c Se tous les habitans de cette ville, St leur pardonne tout le mal qu'ils « avoient causé, soit à lui-même, soit à Gui, son frère. Se à Amaury, son fils; « de quoi il fit faire serment sur ses armes, par Ferrin, son chevalier. » Le vicomte'Sc les habitans de Narbonne jurent, dans le même acte, à Simon une paix perpétuelle, de lui conserver la vie Si les membres, ses domaines. Sec*
Simon^, prévoyant que l'archevêque de Narbonne ne manqueroit pas d'avoir recours au pape, sur l'esprit duquel ce prélat avoit beaucoup de pouvoir, fit le même jour un acte d'appel dans lequel il déclare, « que se trouvant lésé « par l'archevêque Arnaud en divers chefs. Se en particulier au sujet du « duché de Narbonne, que le comte de Toulouse avoit tenu autrefois. Se en « ce que ce prélat l'empêchoit d'exécuter la commission de Sa Sainteté, qui
' Tome VIIT, Chartes, n.CXVI, ce. 639 & 660. Rappelons que ce dernier titre était usurpé pat
' C'est évidemment cet acte que l'archevêque lui, & qu'à cette occasion tout au moins, Simon
Arnaud avait en vue dans sa plainte au pape. de Montfort avait raison de le lui disputer; au-
Quoiqu'il en exagère un peu la portée, ce n'en cun archevêque de Narbonne, avant Arnaud, ne
était pas moins une atteinte aux droits qu'il avait se l'attribua. [A. M.] ou prétendait avoir comme duc d* Narbonne. ' Besse, Histoire des ducs de Narbonne, p. 465.
An 12 là
■— — a6o histoire Générale de Languedoc, liv. xxii.
An 1 2 1 a •
« lui avoît accordé la régie des domaines du même comte, Si des autres, jus- « ques au concile général ; que craignant de plus grandes vexations, il appelle « au pape, met sa personne, ses vassaux, 6c spécialement Aymeri, vicomte de « Narbonne, 8c les habitans de cette ville sous la protection du saint père, c( pour empêcher que l'archevêque ne les excommunie, 8c il assigne à ce « prélat la fête de Tous les Saints pour la poursuite de son appel. » Ce que Montfort avoit prévu ne manqua pas d'arriver; l'archevêque' appela de son côté au pape quelques jours après, du préjudice que Simon lui causoit dans la possession du duché de Narbonne, dont il prétendoit avoir joui paisiblement depuis trois ans. Il se plaignit de plus de ce qu'après le départ du prince Louis, Simon avoit fait détruire de sa propre autorité les murs du château de Cabrières, qui dépendoit du domaine de son église. Il envoya un exprès à Rome, tant pour y poj'ter ces griefs que des lettres de son chapitre Se de l'abbé de Saint-Paul, lesquels prioient instamment le pape de lui confirmer le duché de Narbonne, dont il avoit pris possession le jour de son sacre ^.
Innocent III écouta favorablement les plaintes de l'archevêque 8c de l'église de Narbonne; il fit expédier, le 2 de juillet de la même année, une bulle^ qu'il adressa au cardinal Pierre de Bénévent, son légat, 8c à Simon de Montfort; il y fait un grand éloge d'Arnaud Se des soins qu'il s'étoit donnés pour t. ni',''p!l!'72. la croisade contre les hérétiques albigeois, laquelle, dit le pape, lui devoit une grande partie de ses succès; il expose, d'un autre côté, les obligations singulières que Simon avoit à ce prélat, 8c dit ensuite, en adressant la parole à ce général : « Nous sommes extrêmement surpris de ce qu'ayant fait hom- « mage Se prêté serment de fidélité à l'archevêque de Narbonne, ainsi qu'il .( nous l'a fait savoir, vous avez néanmoins poursuivi, comme il vous a plu, « la démolition des murs 8c des tours de cette ville; l'exposant ainsi avec son K clergé 8c son peuple aux insultes de ses ennemis, quoiqu'il soit prêt à vous « faire justice sur tous vos griefs, devant Pierre, cardinal du titre de Sainte- « Marie en Acquire, légat du siège apostolique. De plus, vous avez extorqué « injustement, Se à son préjudice, le serment de fidélité du vicomte Se de « quelques habitans de Narbonne qui étoient en otage à Carcassonne, Se « vous avez tâché de le dépouiller du duché de Narbonne, qu'il assure pos- « séder pacifiquement depuis sa promotion ; vous lui causez de la peine tou- « chant le château de Cabrières 8c quelques autres domaines de son église « que vous occupez injustement. Je vous exhorte donc, tant pour ne pas faire 'i tort à votre réputation que pour éviter d'être taxé d'ingratitude, à lie pas '< causer de préjudice, ni de chagrin à ce prélat, qui vous a comblé d'hon- '< neurs ; à ne pas déprimer celui qui a travaillé de toutes ses forces à votre « élévation, 8c à lui faire une entière satisfaction, afin que lorsqu'il viendra '( au concile général il n'ait pas de justes sujets de se plaindre de vous. Autre-
' Gallla Christlana, t. i, p. SyS & suiv. — Besse, 'Voyez ces lettres dans notre Catalogue, n"' i 16,
Histoire des ducs de Narbonne, p. 4,J4 & seq. & i 16 a. [,\. M.]
^ [Potthast, n. 4985.]
'■■ ment, comme nous n'employerons d'autre exécuteur de nos ordres que nous- « mêmes, si vous négligez d'y déférer, nous aurons soin de corriger votre « désobéissance comme il conviendra. »
On ne voit pas que Simon de Montfort ait jamais prêté serment de fidélité 8c rendu hommage à l'archevêque Arnaud, & qu'il l'ait reconnu pour duc de Narbonne, ainsi que le pape le suppose dans cette lettre; Se Simon n'auroit eu garde de fournir des armes contre lui-même. Ce qu'il y a de certain, c'est que Montfort n'avoit pas plus de droit qu'Arnaud au duché de cette ville, car c'est des dépouilles du comte de Toulouse qu'ils vouloient se revêtir l'un £< l'autre. Un moderne' fait remonter cependant bien plus haut les prétentions des archevêques de Narbonne sur le duché de cette ville ; il va en chercher l'origine dans la donation que le roi Pépin le Bref leur fit de la moitié des droits domaniaux de la ville de Narbonne 6- de son comté : supposant faussement, sans doute pour appuyer cette origine : 1° Que Raimond de Saint-Gilles fit hommage & prêta serment de fidélité à l'archevêque Guifred pour le comté & le duché de Narbonne. 2° Que l'archevêque Arnaud « sou- « tenoit qu'il étoit en possession du duché depuis trente ans 8< au delà, !k « que lui & ses prédécesseurs en avoient toujours joui paisiblement Se sans « trouble. » Mais cet auteur fait dire à Arnaud ce qu'il ne dit pas. En effet, ce prélat, dans les deux mémoriaux qu'il présenta^ aux papes Innocent III 6c Honoré III, pour défendre ses droits sur le duché de Narbonne, se contente d'assurer qu'après son élection à l'archevêché de cette ville, arrivée au mois de mars de l'an 1212, il avoit reçu l'hommage du vicomte Aymeri pour le duché de Narbonne, par le conseil de l'évêque d'Uzès, légat du Saint-Siège; que le jour de sa consécration il avoit reçu l'albergue du même vicomte pour le duché, 8c qu'enfin il avoit possédé cette dignité sans trouble pendant trois ans, sans rien dire de ses prédécesseurs : preuve certaine que lui 8c Simon ne fondoient leur droit au duché de Narbonne que sur la confiscation qu'ils prétendoient en avoir été faite sur le comte de Toulouse, à cause de sa désobéissance aux ordres du pape 8c des légats du Saint-Siège, 8c sur l'autorité que ces derniers s'étoient arrogée de disposer des domaines de ce prince. Or, comme le comte Raimond VI n'étoit pas alors dépossédé légitimement de ses domaines; qu'il ne le fut jamais dans la suite, suivant les lois des fiefs, 8c que ce fut seulement la puissance ecclésiastique, qui n'a aucun pouvoir sur le temporel des princes, qui l'en priva, il est aisé de conclure que ni l'archevêque Arnaud, ni Simon de Monttort n'avoient aucun véritable droit sur le duché de Narbonne. Au reste, si ce prélat se fût qualifié comte de Narbonne, il auroit eu un fondement plus légitime.
■ Bcsse, Histoire des ducs de Narhonne^ p. 357 ' GalUa Christiana , t. i, p. ^73 & setj. — .
8c Suiv. Cciic, /listoire dcrs ducs de N-irèoTini-^ p. ^:>2 & stitv.
An izi5
An 12 1 j ~
LXXXVII. — Simon prend possession du château de Foix, & de la ville
6" du comté de Toulouse,
^Éd-orisin.^ Durant le séjour du prince' Louis à Carcassonne, le cardinal Pierre de Bénévént ayant convoqué, dans le palais épiscopal de cette ville, les évêques St les seigneurs de l'armée, lut en leur présence & en celle de ce prince &. Je Simon de Monfort, la lettre du pape qui commettoit ce dernier pour la récrie Se l'administration du pays jusques au concile général. Simon envoya aussitôt à Toulouse Gui, son frère, avec plusieurs chevaliers pour prendre en son nom possession de cette ville, dont les habitans lui prêtèrent serment de fidélité sans aucune difficulté. Ils obéirent également, quoiqu'à leur grand regret, aux ordres que Gui leur donna d'abattre leurs murailles, & ils mirent aussitôt' la main à l'œuvre. Louis partit ensuite de Carcassonne Se passa à Fanjaux où il demeura quelques jours, tandis que le cardinal légat 8c Simon de Montfort firent un voyage à Pamiers, Raimond-Roger, comte de Foix, vint à leur rencontre dans cette ville, mais Simon avoit conçu une si grande haine contre lui qu'il ne voulut pas le voir. Ce comte renouvela ses soumissions au légat, qui lui ordonna de remettre son château de Foix à Simon : il obéit, & Simon ayant envoyé aussitôt un corps de troupes pour en prendre possession & y demeurer en garnison, il alla avec le légat rejoindre le prince Louis à Fanjeaux, d'où ils se rendirent ensemble à Toulouse, suivis de tous les croisés. Les principaux de la ville vinrent au-devant d'eux 6c leur firent leurs soumissions.
Quelques historiens- du temps font entendre que Louis assiégea d'abord Toulouse dans les formes, & que les habitans ayant demandé à capituler, il leva le siège, à condition qu'ils détruiroient leurs tours & leurs fortifications, suivant la volonté de Simon de Montfort j qvt'ils chasseroient de la ville tous les hérétiques qui ne voudroient pas se convertir, 8c qu'ils seroient dans la suite bons catholiques 8c obéissans aux ordres du pape. Mais Louis peut avoir imposé ces conditions aux Toulousains sans avoir assiégé leur ville : il paroît, en effet, par le témoignage d'un ancien auteur 3, que Louis &c Simon étant entrés sans difficulté dans Toulouse, délibérèrent sur la manière dont ils traiteroient les habitans. « Simon assembla alors son conseil, dit cet his- « torien, auquel se trouvèrent entre autres le prince Louis 8c Foulques, (1 évêque de Toulouse. Ce prélat fut d'avis de mettre le feu aux quatre coins (I de la ville pour tirer vengeance des maux que les Toulousains avoient faits « aux croisés j mais le sentiment de Simon de Montfort prévalut. Ce général
' Pierre de Vaux-Ceniay, c. Si. — Voyez auteurs ont évidemment confondu cette première
tome VIII, c. 98 & suiv. — Cette partie du récit expédition de Louis VIII avec la seconde, qu'il
de l'Anonyme ne se retrouve plus aujourd'hui entreprit en 1219, après la mort de Simon de
d.ins le poëme, peut-étie par suite d'une lacune. Montfort.]
[A. M.] ' Voyez tome VIII, ce. 99, 100. — [Guillenî de
'Guillaume le Breton, de Gesth Philippl-Au- Tudèle, vers ji 18 3 jijp.] Ki'-'-ti, p. S7. — Albiric, Chronicon. — [Ces deux
« se contenta de brider les Toulousains par la destruction de toutes leurs for- (( tifications; il ne conserva que le château Narbonnois, où il mit une bonne « garnison 6c établit sa demeure. »
LXXXVIII. — Le prince Louis finît sa quarantaine à Toulouse.
Louis, pendant son séjour à Toulouse', demanda à Simon de Montfort de lui procurer quelque portion des reliques de saint Vincent, martyr, qu'on gardoit dans l'église de son nom à Castres. Simon, par le crédit qu'il avoit auprès de Guillaume, abbé de Castres S; de ses religieux de qui cette église dépendoit, obtint, en considération de l'utilité 6* de l'avancement qu'il avoit procuré dans l'affaire de Jésus-Christ, une partie de la mâchoire du saint, dont Louis fit présent à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés. L'acte authentique de cette donation est daté de Toulouse, dans la chapelle de la milice du Temple. Les religieux de Castres, de leur côté, en dressèrent un autre l'an I2i5, le dimanche dans l'octave de l'Ascension^. Le prince Louis ayant fini à Toulouse sa quarantaine de service ou de pèlerinage, prit la route de France avec toute sa suite. On assure^ qu'ayant raconté, à son arrivée à la Cour, tout ce qui s'étoit passé durant son voyage, le roi, les princes Se les principaux barons de France, qui entendirent son récit, furent également indignés de la conduite que Simon de Montfort, & Gui, son frère, tenoient envers le comte de Toulouse.
LXXXIX. — Le comte d'Armagnac fait hommage à Simon. — L'évêque de Viviers investit ce dernier de divers domaines.
Simon accompagna Louis jusqu'à Montauban, Se reçut alors dans cette "* ville, le 8 de juin de l'an i2i5, l'hommage de Géraud, comte de Fezensac 8<. d'Armagnac, pour ces deux comtés, la vicomte de Fezensaguet, 8c le reste de ses domaines, excepté les fiefs qu'il tenoit de l'église d'Auch. Géraud promit en même temps de suivre Simon, Amauri, son fils. Se Gui, son frère, soit dans la province d'Auch, soit dans les diocèses de Toulouse 8c d'Agen au delà de la Garonne, 8c de marcher à son secours dans les guerres qu'il auroit en
■ Catel, Mémoires de l'histoire du Languedoc, l'église de Lnon une partie de la mâchoire de
p. 3i & suiv. — Mabillon, Acta Sanctorum ordinis saint Vincent (Catalogue, n. 104), [A, M.] Sancti Benedicti, «aec. 4, part, i, p. 653 & seq. ' Voyez tome VIII, ce. 101, 102. — [Guillem
' L'acte de Simon de Montfort est daté du mois de Tudèle, vers 3140 à 3148; l'indignation du ror
ce juin, sans indication de jour; mais nous sa- & des barons français contre Simon de Montfort
vons que le 6 juin I2i5, il était à Toulouse; à a été imaginée à plaisir par le chroniqueur en
cette date, Hélie Rudel de Bergerac promit de lui prose, qui prête même à Philippe-Auguste des pa-
rendre, à sa première semonce, le château de rôles très-vives. Rien de tout cela ne se trouve
Montlézier (Catalogue, n. io3). Le même jour, à dans le poëme. [A. M.]
Montauban, Gui, évêque de Carcassonne, & Si- * JJf^istrum cuWae /"raBc/af. [Dom Vaissete avait
mon de Montfort informaient l'abbé de Saint- publié cette pièce sous le n. CXXI de ses Preuves;
Vincent de Laon, qu'à la prière du comte de Saint- nous l'avons revue sur l'original; cf. tome VIII,
Pol l'abbé d» Castres avait bien voulu donner à ce. 686, 687.] [A. M.J
An i2i5
An iiij ~ '
Éd. orisin. t|ecà clc MontpclHer. Garsias, archevêque d'Auch, &. Gui, évêque de Carcassonne, furent presens a cet acte. On voit par la que bimon setoit assure alors de la ville de Montaubanj ainsi il ne restoit plus aucune place au comte Raimond.
Ce général, en prenant possession de Toulouse par lui-même, exigea' des habitans trois mille marcs d'argent, dont il fit fabriquer de nouvelles espèces l'année suivante. Il prit auparavant, par écrit, un état des ordonnances des monnoiesde France, que le roi Philippe-Auguste lui fit délivrer par les maîtres de ses monnoies, & qu'il jura d'observer de point en point. Il passa quelques jours à Toulouse à son retour de Montauban, & se rendit ensuite à Carcassonne pour y voir le cardinal légat Pierre de Bénévent, qui étoit sur son départ, pour se trouver k Rome au concile que le pape y avoit indiqué, £\ qu'il accompagna jusqu'à l'abbaye de Saint-Antoine, en Viennois. II reçut en fief, à son passage à LaurioP sur le Rhône, des mains de Burnon, évêque de Viviers, tant pour lui que pour ses héritiers, le 4 du mois de juillet, le cliâteau de Fanjeaux dans le pays de Largentière, en Vivarais, & la moitié de tous les revenus de ce château, qui étaient tombés en commise par le délit du comte de Toulouse. Burnon lui céda de plus la moitié du commun de paix dans le diocèse de Viviers, « à condition, ajoute-t-il, parlant à Simon, que (( vous vous chargerez d'obtenir un ordre du pape qui m'enjoigne de vous « donner tous ces domaines. » Ce prélat se réserva la moitié des autres revenus que le comte de Toulouse posscdoit dans Largentière. Ainsi cliacun s'empressoit à l'envi de profiter des dépouilles de ce prince infortuné.
XC. — Origine des sénéchaussées de Beaucaire, de Carcassonne, ô-c-.
Montfort, après avoir pris congé du légat, se rendit à Beaucaire, où il donna, le"* 12 de juillet, à la cathédrale d'Arles, deux cens sols raimondins de rente annuelle, payable par son sénéchal de Beaucaire, pour la fondation d'un anniversaire qu'on célébreroit tous les ans dans cette église le 18 de juillet, tant pour Simon, son père, 81 ses autres ancêtres, que pour lui-même après sa mort. Nous ignorons le nom de celui que Simon avoit établi pour son sénéchal à Beaucaire; mais nous trouvons ici l'origine de cette sénéchaussée : elle doit être rapportée au mois de janvier de cette année, lorsque l'archevêque d'Arles inféoda^ la ville de Beaucaire 8t la terre d'Argence à Simon, lequel y établit alors un officier, à qui il donna le nom de sénéchal pour le gouvernement du pays qu'il avoit acquis aux environs du Rhône. Simon avoit aussi déjà institué un semblable officier à Carcassonne, pour l'administration des domaines qui avoient appartenu au vicomte Raimond- Roger. Nous trouvons que Philippe Goloin se'^ qualifioit sénéchal de Carcas-
• Boisard, Traité des monnaies, p. SSy. < Tome VITI, Chartes, n. CXVIII, ce. 66i, 66ç.
' Pierre de Vaux-Cernay, c. 82. ' Voyez ci-dessus, même livre, ch. Lxxix, pp. 4J3
' Voyez tome VIII, Chartes, n. CXVII, ce. 665 & 454.
i 667. « Voyez tome VIII, Chartes, c. 673.
An 12 1 5
sonne en i2i5, & il est à présumer que Simon l'avoit nommé à cette dignité dès l'an 1209'.
Simon faisoit gouverner aussi en i2i5, par un sénéchal, l'Agenois qu'il avoit envahi sur le comte de Toulouse, comme il paroît par un acte^ de cette année, suivant lequel Itier de Villeboe & Guiscard Cabrols, chevaliers du pays d'Agenois, déclarèrent « à leur très-illustre ^ très-cher seigneur, Simon « par la grâce de Dieu comte de Toulouse 6- de Leycestre, vicomte de Béjiers « 6- de Carcassonne f &< duc de Narbonne, que pendant l'absence de son « altesse, ils s'étoient rendus devant son maréchal, Pierre de Voisins, & Phi- « lippe, sénéchal d'Agenois, 8c qu'ils leur avoient soumis leurs châteaux & « leurs domaines, pour en disposera sa volonté; qu'ils leur en avoient fait « hommage en son nom, &c. » Preuve qu'on donnoit à Simon de Montfort la qualité de comte de Toulouse 8c de duc de Narbonne, quoiqu'il n'eût encore que la simple régie des domaines du comte Raimond^.
XCI. — Simon s'applique au gouvernement de ses domaines, & fait raser les murs de Toulouse, — Êvêques d'Agde.
Simon étoîf* à Béziers le 6 du mois d'août; il se rendit ensuite à Carcassonne, où il termina, le 24 de ce mois, par la médiation de Thédise, évêque d'Agde, 8c de quelques autres arbitres, un différend qu'il avoit avec Guillaume, abbé de La Grasse, touchant la mouvance de plusieurs châteaux confisqués pour crime d'hérésie, sur divers chevaliers qui en avoient été dépouillés^. Puis il parcourut le Toulousain 8c l'Agenois, pour réformer
' Voici rénumération des sénéchaux que Simon de Montfort établit dans ses conquêtes. A Toulouse, un certain G. de Chameniaeo (acte de 1217; Yoir notre Catalogue, n. 142 a)} dans l'Agenais, Philippe de Voisins (voir plus bas); à Carcassonne, le Philippe Goloyn que dom Vaissete vient d'indiquer; à Beaucaire, un autre chevalier dont le nom nous est inconnu; dans le Rouergue, A', de Bena, qui paraît dans une exemption de la pezade accordée à diverses maisons religieuses du diocèse. (Voyez notre Catalogue, n. 121, acte du 11 mars 121Û.) [A. M.]
' Voyez tome VIII, Chartes, n. CXVIII, c. 677.
' Rien ne prouve que cet acte soit antérieur au concile de Latran, Simon de Montfort fut seigneur d'Agen jusqu'en 1217. [A. M.]
' Voyez tome VIII, Chartes, n. CXVIII, ce. 668 8c 665.
' Trois actes furent rédigés le même jour à Carcassonne; dom Vaissete en avait publié deux, que nous avons complétés, & nous y avons joint le troisième (tome VIII, c. 677 8t suiv.). Voici l'analyse de ces actes qui se rapportent aux différends entre l'abbaye de La Grasse & plusieurs seigneurs des environs, & qui ont une réelle impor-
tance pour l'histoire d'une partie du Carcasses à cette époque :
1° Accord entre l'abbé de La Grasse & Simon de Montfort (tome VIII, ce. 670 à 675); arbitres : Thédise, évéque d'Agde, Isarn d'Aragon, archidiacre de Carcassonne, Guillem-Arnaud de Soupetz & Pierre-Martin de Casteinau. Il s'agissait d'un certain nombre de châteaux du Carcasses dont le comte réclamait la propriété comme ayant droit des chevaliers (faidits), qui les tenaient en gage de l'abbaye. De son côté, l'abbé réclamait un grand nombre de villages tenus en fief par des chevaliers faidits & qui devaient par suite lui revenir. Parmi ces châteaux en figurent plusieurs qui avaient appartenu au vicomte de Carcassonne, d'après la convention de 1 1 10, qu'on peut voir au tome V (ce. 811 à 814). Les prétentions du comte furent en majeure partie écartées; on ne lui concéda que quelques menues redevances en nature dans certains des châteaux qu'il réclamait. Quant aux châteaux tenus en fief de l'abbaye, on substitua le comte aux chevaliers faidits, & il dut rendre hommage à l'abbé. Cet accord ne se fit pas sans que l'abbaye eût à financer; elle racheta les droits d'engagiste, que Simon voulait exercer, moyennant
An n
divers abus qui s'étoient glissés clans ces pays'. En passant à Lavaur, le dernier d'août, il donna aux Templiers de Montredon le lieu de ce nom : il trouva en arrivant à Toulouse qu'on avoit exécuté ses ordres, & que les murailles de la ville étoient abattues pour la plus grande partie. Il reçut t.1ii,°p'.''-J'75. à Condom, le iS de septembre, l'hommage d'Othon de Montant pour le château de Gramont {De Acrimontey- : il apprit vers le même temps que Bernard de Casenac, seigneur de Castelnau en Périgord , avoit surpris ce château sur un chevalier François qu'il y avoit établi pour gouverneur, 5c en avoit fait pendre toute la garnison. On vient de voir que Thédise, chanoine de Gênes Si commissaire du pape dans la Province contre les hérétiques, 6< pour les affaires du comte de Toulouse, étoit déjà évêque d'Agde au mois d'août de l'an I2i5. Il avoit succédé depuis^ dans cet évêché à Raimond de Montpellier, religieux de l'ordre de Cîteaux.
XCII. — Concile de Latran. — Vaines prétentions des archevêques de Tolède pour la primatie sur la province de Narbonne,
Le concile de Latran se tint au temps marqué, c'est-à-dire au commencement de novembre de l'an I2i5. Il s'y trouva'* douze cens prélats, tant archevêques 8c évêques qu'abbés. La plupart de ceux de la Province y assistèrent, entre autres Arnaud de Narbonne, Robert du Puy, Foulques de Toulouse &c Thédise d'Agde. Si nous en croyons un monument qu'on nous donne comme ancien , Arnaud étoit déjà arrivé à Rome lorsque Rodrigue ou Roderic 'Ximenès, archevêque de Tolède, fit ses efforts auprès du pape, au commencement d'octobre de cette année, pour être maintenu dans la primatie qu'il prétendoit sur les archevêques de Brague, de Compostelle, de Tarragone Se de Narbonne. Pvodrigue, dit-on, plaida sa cause en plein consistoire, 8c s'appuya sur diverses bulles qui lui accordoient cette primatie; mais elle lui fut contestée par tous ces métropolitains, entre autres par celui de Nar-
(lix mille sous de Melgueil & cent muids de grains principalement de terres situées dans la partie
(froment &orge). Cette convention ne fut changée occidentale du Razés, sur les frontières du comté
que plus tard, du temps du roi saint Louis, & de Foix. La querelle avait toujours pour objet les
régla les rapports entre les officiers royaux & droits tenus par les anciens possesseurs, aujour-
l'abbaye jusque vers 1254. d'iiui faidits, & que leurs successeurs cherchaient
2° Accord entre la même abbaye & Alain de induement à faire augmenter, par exemple divers
Rouci, seigneur de Termes (ce. 6-ji à 677). Alain droits utiles à Cépie, à Malviès, à Besset, à La-
prétcndait tenir en toute propriété des droits uti- garde, &c. La décision fut analogue à celle que
les & des terres que l'abbé disait relever de son les mêmes arbitres avaient rendue touchant Alain
monastère. Les arbitres, qui étaient les mêmes que de Rouci j une partie des domaines fut enlerce
dans la charte précédente, partagèrent les objets au maréchal & donnée en fief à Simon de Mont-
en litige; seulement, comme Alain paraissait avoir fort. [A. M.]
mal agi à l'égard du couvent, une partie des do- ' Pierre de Vaux-Cernay, c. 82. — Rcgistrum
maines qu'il réclamait lui furent enlevés & don- curiae Franciae. [Catalogue, n. i 14.]
nés au comte de Montfort, qui les tint en fief de ' [Catalogue, n. i 1 5.j
l'abbaye. ' Voyez tome VII, Note XVII, n. 9, pp. 54
3° Accord entre ladite abbaye & le seigneur de & 55.
Lévis (tome VIII, ce. 677 à 680). Il s'agit ici ■" Concilia, t. 11, c. 118 & seq.
bonne, qui ne jugea pas à propos cependant de déduire ses raisons 8c se contenta de refuser de répondre &. de déclarer le lendemain 9 d'octobre, dans le même consistoire, qu'il n'avoit pas été cité. C'est ce qui est rapporté dans ce monument qui paroît suspect à quelques auteurs ' graves. Quoi qu'il en soit, on ne voit pas que les archevêques de Tolède aient fait depuis aucune tentative pour assujettir à leur prétendue primatie^ la province de Narbonne qui, d'ailleurs, n'est pas comprise dans la bulle que le pape Grégoire VII donna en faveur de ces archevêques vers la fin du onzième siècle.