LX. — Amauv'i offre ses conquêtes au roi Philippe-Auguste
Amauri, se voyant réduit à l'extrémité êc désespérant de pouvoir rétablir ses affaires, envoya les évoques de Nimes & de Béziers au roi Pliiiippe- Auguste pour lui offrir de lui céder tout le pays conquis. Il dépêcha en même temps au pape pour lui faire part de ses disgrâces. Le pontife en fut vivement touché : il écrivit, le 14 de mai, la lettre^ suivante au roi Philippe- Auguste : « Vous savez, notre clier fils, combien l'Eglise est ébranlée dans ce « tem|os-ci, surtout dans les pays d'Albigeois, sur les limites de votre royaume. « Les hérétiques la combattent ouvertement, prêchent publiquement contre « la foi, tiennent des écoles d'erreur & élèvent leurs évêques contre les » r.ôtres. Personne n'ignore les soins que l'Eglise romaine s'est donnée pour <' déraciner cette peste de vos Etats, non-seulement par les censures ecclésias- « tiques, mais encore par les secours temporels. Vous n'ignorez pas que la « puissance séculière est obligée de réprimer les rebelles par le glaive maté- « riel lorsque le spirituel ne peut pas arrêter leur malice, &. que les princes « doivent chasser les méchans de leurs Etats; à quoi ils peuvent être con- « traints de droit par l'Eglise, s'ils sont coupables de négligence. Comme (c nous écrivons aux autres princes de purger leurs terres de ces sectaires, 8< 11 que cette peste fait de nouveaux progrès dans votre royaume, en sorte que
' Archives de l'évêché de Mendo. rilbigeols (n. 1^826), & chnrge Guillaume, arclie-
' Tome VIII, Chartes, n. CXXXIX, ce. yïy vèque de Reims, légat du Saint-Siège, de lever
à j5). promptemcnt le vingtième pour la croisade sur
^ Rnynaldi, ann. 1222, n. 44 Si :cq. — Pot- tous les ecclésiastiques & communautés de sa léga-
thast, n. 6828. En même temps le pape presse tous tion (n'" 6827, 683o, (•3'i 1 }. [A. M.J
les habitants du royaume de s'armer contrç le}
« les ennemis de la foi semblent prévaloir S<. triompher des fidèles, il est de « votre excellence, si vous voulez avoir quelque égard pour votre honneur St « pour le salut de votre âme, ainsi qu'il convient, de combattre aussi puis- <i samment que promptcment les hérétiques de votre royaume 8<. leurs fau- (I teurs; de crainte que, si vous différez davantage, la foi n'y soit anéantie, « que le reste du pays qui est encore au pouvoir des catholiques ne soit Il entièrement perdu S< que l'erreur ne se communique dans le voisinage, ce « qui est fort à appréhender. Vous comprendrez sans doute par là à quels « périls sont exposés & l'Eglise & vos États. Afin donc qu'on n'attribue pas « le renversement de la foi, comme on nous le reproche souvent, soit à votre (i faute, soit à nous, qui avons dû vous avertir de chasser les héréticjues, <■ nous vous prions, nous vous exhortons autant qu'il est en nous, Se nous « vous enjoignons pour la rémission de vos péchés, du commun conseil de « nos frères, d'unir à votre domaine tous les pays que le comte de Montfort » a tenus de vous en fiet de ce coté-là; puisque ce comte n'est pas en état de « les détendre Se qu'il vous les a déjà offerts, soit par les évoques de Nimes « S< de Béziers, ses ambassadeurs, soit par ses lettres qu'il nous a commu- « niquées, pour les posséder dans la suite vous 8t vos héritiers à perpétuité. <( Travaillez avec diligence St conjointement avec nous, comme il appartient Il à la magnificence royale, à accéler cette affaire, en sorte que vous n'alié- « niez jamais ces pavs de votre domaine Se de celui de vos fils. Au reste, «soyez assuré que nous avons excommunié depuis longtemps Raimond, «1 ci-devant comte de Toulouse, son fils & leurs associés; qu'ils ont été avertii « avec douceur 8t qu'ils ne veulent pas se corriger comme ils doivent; maii i( qu'ils persévèrent obstinément dans leur méchanceté. Soyez certain que, » pendant tout le temps que vous vous employerez de bonne foi à l'accom- « plissement de cette affaire, qui est celle de Jésus-Christ, nous vous secour- « rons par la levée du vingtième 81 par les indulgences accordées à ceux qui <c se croisent contre les albigeois. Se que nous vous protégerons pour la défense M de vos Etats, si quelqu'un vouloit entreprendre de les attaquer, »
Il ne paroît pas que les sollicitations du pape 8c d'Amauri aient fait beaucoup d'impression sur le roi Philippe. C'est ce que nous avons lieu d'inférer d'une lettre' qu'il écrivit, vers ce temps-là, àThibaud, comte de Champagne, qui, pressé par le légat du pape, demanda permission à ce prince de se charger en son nont de l'affaire d'Albigeois. Le roi lui répondit qu'il y consenloit, sauf cependant le service que ce comte lui devoit. « Car, ajoute Philippe, « nous ne voulons pas nous lier dans cette affaire par aucune promesse, parce « que nous sommes sur le point d'avoir la guerre avec le roi d'Angleterre 6c
' Voyez tome VIII, Chartes, n. CXLII, c. 751. question devait durer jusqu'à ia Pâques de l'an
— M. Delisl; [C:itilogue Acs actes de Philippe- 1220 (Voyez ihid. n. i5o6j. Ainsi datée, cette
Auguste, n. 1868, p. 421) place cette pièce à la pièce se rapporte aux efforts tentés par le pape
fin de 1118 ou de 1217. En effet, le roi y parle Honorius & ses légats en faveur d'Amauri de
(voir plus bas) de la trcve qu'il avait avec le roi Montfort, après la mort du comte Simon. \'oyea
d'Angleterre, trêve qui expirait dans un an, à plus haut, ch. xxmv, pp. Jia, Ô23. [A. M.] partir de la prochaine Pâques. Or, la trêve en
liJ. orisin.
Au
« que la trêve que nous avons conclue avec lui ne doit durer que de la fête <i de Pâques prochaine en un an. Il ne nous convient pas de nous livrer à « d'autres entreprises &c nous devons laisser toutes celles qui nous détourne- « roient de notre défense S<. de celle du royaume, laquelle doit nous occuper <( principalement. »
LXI. — Raimond le Jeune prie le roi de procurer sa réconciliation
avec l'Église.
Le jeune Raimond, informé des démarches d'Amauri de Montfort auprès du pape 8c auprès du roi pour le rendre odieux 8c pour noircir sa conduite, écrivit' à ce prince la lettre suivante afin de le toucher 8c de le prévenir en sa faveur. « A son très-sérénissime seigneur Philippe, par la grâce de Dieu « roi des François, salut Se prompte obéissance à ses ordres. J'ai recours à « vous, seigneur, comme à mon unique refuge, comme à mon seigneur 8c à « mon maître, Se, si je l'osois dire, comme à mon proche parent; vous sup- « pliant d'avoir pitié de moi Se de me faire rentrer, en vue de Dieu, dans « l'unité de la sainte Église, afin qu'après avoir été délivré de l'opprobre « d'une honteuse exhérédation , je reçoive de vous mon héritage. Seigneur, « j'atteste Dieu Se les saints que je m'étudierai à faire votre volonté Se celle « des siens. J'aurois été très-volontiers me présenter moi-même devant vous; « mais, ne le pouvant pour le présent, quoique je le souhaite avec ardeur, je « prie votre majesté d'ajouter foi à ce que vous diront de ma part Gui de « Cavaillon Se Isnard Aldegarius, porteurs des présentes. Donné à Montpel- « lier, le 16 de juin de l'an 1222. » Raimond se rendit ensuite à Avignon' où il déclara^, au mois de juillet suivant, aux consuls Se aux habiians de cette ville qu'il reconnoissoit que le château du monastère de Saint-André Se le lieu du Pont de Sorgues étoient dans le district de leur consulat, avec cession de tous les droits que le comte, son père, 8c lui pouvoient y avoir. L'acte est scellé en plomb du sceau du jeune comte Se de celui des consuls d'Avignon, dont un historien^ moderne fait la description.
LXIL — Mort de Raimond VJ, comte de Toulouse.
Tandis que ce prince aftermissoit son autorité du côté du Rhône, le comte Raimond VI, son père, se tenoit dans sa capitale, où il donna en"* fief, le 5 de juillet de cette année, les grandes boucheries de cette ville. Raimond VI ne survécut pas longtemps. Se il mourut à Toulouse au mois d'août^ sui-
■ Voyez tome VIII, Chartes, n. CXL,cc. 709 original, au Trésor des chartes, J. 3jo, n. 9.
8c 760. Voyez Teiilet, t. 1, p. 547. Renouvelé par Rai-
" Bouche, La chorographie ou description Je la mond VII, le 21 janvier IZIÎ, J. 3i4, n. Il;
Provence, t. 2, p. 1062. Teulet, t. 1, p. .0j8. [A. M.]
' Ilfid, ^ Praecîara I''ranco!um facliiora , p. 126.
■^ Manuscrits Je Colhirt, n. 227S. — Lat. 9996;
HISTOIRE GENERALE DE LANGUEDOC. LIV. XXllI. 540
' -' An iiiz
vant. Un auteur' du temps rapporte les circonstances suivantes de sa mort. t( L'an 1222 mourut le comte de Toulouse de mort subite. Il perdit d'abord « la parole ; mais il conserva la mémoire 8t la connoissance, &. Jourdain, abbé « de Saint-Sernin , l'étant allé voir, le comte lui tendit les mains par un « mouvement de dévotion. Les frères hospitaliers de Saint-Jean étant suret venus, ils jetèrent sur lui le manteau de leur ordre avec la croix, qu'il « baisoit, 8c il expira aussitôt. On porta son corps dans leur maison; mais il « n'y fut pas inhumé, car il étoit excommunié, & on l'y voit encore sans « sépulture. Son fils, après avoir fait dans la suite la paix avec l'Église 8c « avec le roi de France, produisit divers témoins atiprès du Saint-Siège pour « prouver qu'il étoit mort avec des sentimens de repentir; mais il ne put <( obtenir qu'il fût inhumé. »
Raimond le Jeune entre dans un plus grand détail des circonstances de la mort du comte, son père, dans la requête' qu'il présenta aux commissaires que le pape avoit nommés pour informer sur les mœurs & la conduite de ce prince, 8c cette requête est appuyée du témoignage d'un grand nombre de témoins graves 8c irréprochables. Raimond VI, expose Raimond VII, son fils, dans le neuvième article 8c les trois suivans de sa requête, « donna des marie ques 8c des indices de sa contrition Se de sa pénitence dans le temps de sa <t mort. Il tomba malade dans la maison d'Hugues de Jean, dans le faubourg « 8c la paroisse de Saint-Sernin, 8c il y fut attaqué subitement de la maladie i( dont il mourut, à son retour de l'église de Notre-Dame de la Daurade, où (1 il étoit allé le matin pour prier; il y étoit retourné le même jour aussi i( pour prier. Sentant que sa maladie augmentoit, il en craignit les suites; « il envoya aussitôt chercher l'abbé de Saint-Sernin, homme fort religieux 8c Il très-versé dans les saintes lettres, dans la paroisse duquel il étoit malade, (( pour demander d'être réconcilié à l'Eglise 8c absous, pour recevoir la péni- ( 'm ""^j", « tence 8c faire tout ce qui étoit nécessaire pour le salut de son âme, invo- « quant fréquemment le secours de Dieu 8c sa miséricorde. L'abbé lardant « quelque temps à venir, le comte étoit fort empressé sur le salut de son (( âme, demandoit souvent pourquoi il ne venoit pas, 8c lui envoyoit message (c sur message pour le solliciter de se rendre incessamment auprès de lui. K Enfin l'abbé de Saint-Sernin étant arrivé, le comte perdit la parole par la « force de son mal, Se voyant l'abbé il lui demanda, autant qu'il lui fut i( possible, par des signes bien marquées, ne le pouvant par la langue, d'être Il réconcilié à l'Eglise ; il lui fit entendre aussi le désir qu'il avoit de confesser « ses péchés 8c d'obtenir tout ce qui étoit nécessaire pour la pénitence 8c le (1 salut de son âme, en tournant humblement 8c dévotement les yeux vers <i lui 6c faisant effort pour lever la tête de son côté : baigné des larmes que « la contrition lui faisoit verser, il étendoit ses mains 8c, les avant jointes, il « les mit entre celles de l'abbé. Les hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, « que le comte avoit mandés pour être témoins de son absolution, 8c parmi
■ Guillaume de Puylanrsns, c. 3.(. " Percin, ,1e Haercù All'g. pnrt. 4, p. 76 &sutv,
Ail 1122
55o HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LiV. XXIII.
« lesquels il avoit élu sa sépulture de son vivant, étant présens, l'un d'entre « eux jeta sur lui son manteau avec la croix pour s'assurer ainsi de son inbu- <i mation parmi eux; mais l'abbé S<. les cbanoines de Saint-Sernin voulurent « le retenir, à cause qu'il étoit mort dans leur paroisse, Se l'abbé avertit le « peuple de ne pas le laisser sortir du faubourg, parce qu'il vouloit Se devoit « le garder pour l'enterrer dans son église. » Ainsi mourut, dans la soixantesixième année de son âge, Pv.aimond VI, duc de Narbonne, comte de Toulouse Se marquis de Provence, après avoir gouverné ses domaines pendant vingt-huit ans, depuis la mort du comte Pvaimond V, son père, Se avoir passé une grande partie de sa vie dans le trouble Se l'agitation, à cause de la guerre qu'il eut à soutenir contre un nombre infini de ses compatriotes qui, ayant conjuré sa perte par un principe de religion, vinrent enfin à bout de le dépouiller de tous ses Etats. Il eut cependant le bonheur d'en recouvrer la plus grande partie avant sa mort Se de les transmettre à Raimond VII, son fils unique qu'il avoit eu de Jeanne d'Angleterre, sa femme,
LXIII. — Caractère de Raimond VI, ses bonnes qualités (S- ses défauts.
Rien n'est plus affreux que le portrait que font de ce prince les historiens de la croisade qui fut entreprise de son temps contre les hérétiques albigeois, mais surtout Pierre, moine de Vaux-Cernay, le plus passionné' d'entre eux Se, par conséquent, le plus récusable. A en croire cet auteur^, Raimond VI avoit favorisé l'erreur dès son enfance, Se il menoit toujours quelque hérétique avec lui, afin de pouvoir mourir entre ses bras. « Car il croyoit, « ajoute-t-il, qu'un homme, quelque pécheur qu'il fût, seroit sauvé sans faire « pénitence, pourvu qu'à l'article de la mort il pût recevoir l'imposition des (i mains de la part des hérétiques. Se c'est pour cette raison qu'il faisoit porter « toujours avec lui le Nouveau Testament, à cause que ces sectaires détes- « tent l'Ancien. Ce comte, continue le même historien, dit un jour aux i( hérétiques, comme nous le savons certainement, qu'il vouloit faire élever (( son fils parmi eux, à Toulouse, pour apprendre leur croyance, Se il déclara (( une autre fois qu'il donneroit volontiers cent marcs d'argent pour qu'un de Il ses chevaliers, qu'il faisoit instruire dans leur foi, pût bien l'apprendre; « il recevoit avec plaisir les présens des hérétiques. Se quand c'étoit quelque i( chose de bon à manger, il ne permettoit pas que personne y touchât; il le « réservoit pour lui Se jjour ses plus intimes amis. Il se mettoit souvent à « genoux devant les hérétiques, comme nous le savons de science certaine, <i Se il leur demandoit la bénédiction en les baisant. Un jour le comte « attendoit quelques personnes Se, comme elles ne venoient pas, il dit: « Il paroît bien que le diable a fait le monde, parce que rien ne succède « suivant mes vœux. Il dit de plus à l'évcque de Toulouse, ainsi que nous
' Mnrca, H'utorre <fc Pcarn, pp. Sz^ & -jjz. — ' Pierre ai Vaiix-Cein.Ty, c. 4.
Lafiiille, Annules de Tnulousç, t. 1, p. 12.^ £t
àlUY.
« l'avons apjMis de ce prélat, que les religicuK de Citeaux ne pouvolent être Il sauvés, parce qu'ils nourrissoient des brebis qui s'accouploient. O hérésie (i inouïe ! s'écrie à cette occasion Pierre de Vaux-Cernay, dans un de ces <■ enthousiasmes qui lui sont si familiers. Le comte dit au même évêque, i( poursuit cet liistorien, de venir la nuit dans son palais St qu'il entendroit c( la prédication des hérétiques, d'où l'on doit conclure qu'il les entendoit (( souvent prêcher durant la nuit. » Nous passons sous silence plusieurs historiettes semblables rapportées par cet auteur qui accuse RaimondVI' d'avoir abusé de sa propre sœur &. d'avoir eu un si grand penchant pour les femmes que, dès son enfance, il avoit commerce avec les maîtresses de son père. Cela joint à l'hérésie, ajoute-t-il, iit que le comte, son père, lui prédit souvent qu'il seroit un jour dépouillé de tous ses États. « Enfin le (1 comte Raimond, dit cet auteur, a protégé les routiers, dont il s'est servi » pour piller les églises, détruire les monastères 8t ruiner tous ses voisins. « C'est ainsi que s'est toujours comporté ce membre du diable, ce fils de « perdition, ce fils aîné de Satan, cet ennemi de la croix, ce persécuteur <( de l'Église, ce détenseur des hérétiques, cet oppresseur des catholicjues, c ce parjure dans la foi, cet homme plein de crimes, ce réceptacle de toute « sorte d'iniquités. »
Ces faits sont démentis dans l'enquête' que Raimond VII fit faire 8i dont on a déjà parlé. Ce prince voyant ^^ que le corps du comte, son père, demeuroit sans sépulture ecclésiastique, nonobstant les marques de repentir qu'il avoit données dans le temps de sa mort, fit tout son possible, après avoir fait sa paix avec l'Eglise, pour lui procurer cet honneur. Il s'adressa d'abord au pape Grégoire IX, qui donna commission à l'évêque d'Albi & à l'abbé de Grandselve d'informer sur la vie & les mœurs de Raimond VI; mais ces deux prélats ayant négligé d'exécuter leur commission, il eut recours à Innocent IV. Ce pape nomma, au mois de mars^ de l'an 1247, de nouveaux commissaires'* qui s'assemblèrent à Toulouse, dans la maison des Templiers, au mois de juillet suivant. R.aimond le Jeune leur présenta requête Ê< cota douze articles sur lesquels il les pria d'informer. « Le seigneur comte de^ (i Toulouse, fils de la reine Jeanne, expose Raimond VII dans cette requête, 1) au sujet de la bonne vie, des mœurs, de la dévotion, de la fidélité, de la « contrition, des signes 8<. des marques de pénitence du seigneur comte de « Toulouse, son père, de bonne mémoire, afin que vous vous instruisiez de « la vérité, qu'il soit réconcilié à l'Église & qu'on lui accorde la sépulture Il ecclésiastique, propose : 1° Que ledit comte, son père, a fait de grandes « libéralités & aumônes aux églises, aux monastères Se aux autres maisons « religieuses. 2° Qu'il faisoit l'aumône aux pauvres, tant en argent qu'en <i habits St. en vivres. 3° Qu'il avoit une très-grande dévotion envers les
■ Percirt, Je Haercsi, ut supfâ. ' Voytz tome VII, Note XXXVIII, p. lop.
' Caiel, Histoire Jes comtes Je Tolose, p. 3'Î8 ^ Voyez ci-nprès, 1. XXV, ch, c.
& suiv. — Plantavit, Chronologia pracsulum Lodo- '' Pcrcin, de llacrcsi, \)ensium, p. 167 !t Juiv,
An 12.Z1
i-d. oriaiii.
. )ii,p. 3^;!
An ii22
« églises & les personnes ecclésiastiques. 4° Qu'il avoit son chapelain Se « qu'il entendoit volontiers & dévotement la messe &i l'office divin, quand il « n'étoit pas excommunié. 5° Qu'il alloit souvent à l'église pour prier dans « le temps qu'il étoit excommunié; qu'il faisoit alors de longues prières 8< <i avec dévotion à la porte des églises, n'osant entrer à cause du respect « qu'il avoit pour le pouvoir des clets. 6° Qu'il recevoit volontiers Se avec « douceur 8c politesse les personnes ecclésiastiques & religieuses. 7° Qu'il « fréquentoit les maisons religieuses par dévotion; que, dans le temps de « la guerre, il prenoit la défense des monastères 8c des églises, soit dans les « personnes, soit dans les biens, par un mouvement de piété. 8° Qu'il étoit (i fort affligé, dans le temps qu'il étoit excommunié, de ne pouvoir assister « k l'office divin 8c d'être séparé de, la communion des fidèles. » Nous avons déjà rapporté les quatre derniers articles qui regardent les circonstances de sa mort.
En conséquence, les nouveaux commissaires procédèrent à l'audition de plus de cent dix témoins, la plupart ecclésiastiques ou religieux, qui attestèrent la vérité de ces articles 8c ajoutèrent d'eux-mêmes plusieurs circonstances favorables à la mémoire de Raimond VI. Ils déclarèrent qu'il protégea, malgré la guerre qu'il avoit à soutenir contre Amauri de Montfort, la nouvelle construction de la cathédrale de Saint-Etienne de Toulouse, de la nef de laquelle on le regarde' comme le fondateur; qu'il avoit fait de grandes libéralités 8c des biens considérables aux abbayes de Grandselve, Calers, Bonnecombe, Candeil, Belleperche 8c la Garde-Dieu, de l'ordre deCîteaux; à celle de la Capelle, de l'ordre de Prémontré; au monastère de Pinel, de l'ordre de Grandmont; à ceux de l'Espinasse 8c de la Grâce-Dieu, de l'ordre de Fontevrault; à l'église de Notre-Dame de Rocamadour, en Querci ; à tMu,°p.^3"\. ci^oi on pouvoit ajouter^ l'abbaye de Franquevaux, au diocèse de Nimes; qu'il avoit traité favorablement les frères Mineurs lorsqu'ils étoient venus s'établir dans Toulouse au nombre de dix, 8c qu'il leur avoit fait un accueil gracieux; qu'il nourrissoit tous les jours treize pauvres à sa table, dont il faisoit distribuer les restes en aumônes; qu'il jeunoit au pain 8c à l'eau le Vendredi-Saint; qu'il aidoit les prêtres à se revêtir pour le saint sacrifice, au défaut des clercs; qu'il avoit un très-grand respect pour eux; qu'il faisoit des chantés abondantes, 8c qu'enfin, après sa mort, l'abbé de Saint-Sernin, qui étoit présent, déclara au peuple par serment que le comte étoit décédé dans de bonnes dispositions, qu'on pouvoit prier Dieu pour lui, 8cc. Nonobstant une enquête si authentique 8c si décisive, laquelle dans d'autres circonstances auroit suffi pour faire regarder Raimond VI comme mort en odeur de sainteté, le comte, son fils, ne put obtenir que son corps reçût les honneuis de la sépulture. On voyoit encore son cercueil, au milieu du quatorzième siècle, dans le même état où il avoit été mis d'abord après sa mort, c'est-à-dire auprès du cimetière de Saint-Jean de Toulouse, suivant le témoignage d'Aymeri de
' Cntel, Histoire des comtes .le Tolo;e, p. 3i7. ' Gv.r\i:],Serics pr^csulum M<,gc:Un:niiKr,!,-a. 11^.
Peyrat, abbé de Moissac, qui écrivott alors sa' chronique & qui, après avoir dit que ce prince mourut de paralysie, ajoute qu'il avoit vu en cet endroit son corps enseveli, ou plutôt profané, 8t à moitié mangé des rats. Un autre auteur*, qui a écrit au commencement du seizième siècle, dit à ce sujet : « J'ai vu une chose digne de remarque & d'admiration, & que tout le monde « peut voir, c'est que si le corps ou les ossemens de Raimond, qu'on conser- « voit fort négligemment dans un cercueil de bois, sont aujourd'hui dispersés « & comme abandonnés, sa tête est néanmoins gardée fort soigneusement « par les frères de Saint-Jean de Toulouse. Le crâne, qui est encore tout « entier, a une fleur de lys si bien marquée par la nature sur l'os du derrière « de la tête, qu'il est aisé de connoître que ce prince étoit venu ainsi au « monde. Cette fleur est de la même couleur que la tête qui est desséchée & « dans laquelle il n'y a aucune ride; ce qui fut peut-être un présage que le « comté de Toulouse seroit réuni à la couronne. J'ai vu avec mes compa- « triotes qui vivent encore, le corps de ce comte enfermé dans un cercueil « de bois, au cimetière de Saint-Jean; mais présentement ce cercueil est brisé « & les os sont dissipés. La tête est aussi dure que l'ivoire & de couleur « roussâtre. Raimond étoit d'une taille avantageuse, vaillant, courageux, « hardi, 8cc. » On montre encore de nos jours^ ce crâne dans la maison de Saint-Jean de Toulouse, où il est conservé; la fleur de lys y paroît très-bien formée & empreinte naturellement. Elle est de la grandeur d'un demi-écu. Nous n'entreprendrons pas de faire l'apologie de Raimond VI, qu'on ne sauroit excuser d'avoir favorisé les hérétiques ou du moins de ne les avoir pas réprimés ou chassés de ses Etats; mais quant à ses sentimens, il n'y a aucune preuve qu'il ait professé lui-même l'erreur, 8< il est faux qu'il ait été déclaré hérétique par le concile de Latran, comme quelques-uns'^ l'ont avancé. Il offrit toujours, au contraire, de se justifier pleinement. Se ce qui prouve qu'il étoit bien assuré de son innocence, c'est qu'on ne voulut-' jamais recevoir sa justification, quelque soin qu'il se donnât pour être écouté; aussi ceux à qui les inquisiteurs firent subir*^ l'interrogatoire après sa mort, pour s'informer de sa doctrine, ne l'accusèrent pas d'avoir communii|ué avec les hérétiques, mais seulement de les avoir admis dans sa familiarité, en sorte que ce fut là son plus grand crime.
LXIV. — Etendue des domaines de Raimond VI; ses femmes, ses enfans.
L'auteur^ dont on a déjà parlé 8i qui a écrit, au commencement du seizième siècle, les Gestes des Toulousains, rapporte en deux vers languedociens l'épitaphe de Raimond VI, qu'il suppose avoir été tirée des vieux marbres; il y
' Aimeri de Peyr.nf, Chronicon. — [Lat. 4991 *■] ' De Marca, Histoire île Bfarn, 1. 6, c. 18.
■ Bertrand!, de Gestis Tolosanorum, (" 28. * Voyez tome VIII, Chartes, n. CCLXIV.
' Lafaille, Annalei de Toulouse, t. I , p. 126. ' Bertrandi , de Gestis Tolosanorum , (' 28. —
* Le P. Anselme, Histoire généalogique des grands Catel, Histoire des comtes de Tolosc, p. Sip. officiers, t. 6, p. ij.
An 1222
An i22i
554 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LlV. XXIIÎ.
est marciuc : qu'il n'y avait aucune puissance sur la terre capable de h; déposséder de ses domaines si l'Eglise ne s'en fût pas mêlée ^ mais il est aisé d'apercevoir que cette épitaphe est de la façon de l'auteur même. En effet, Raimond n'ayant pas été inhumé on ne peut lui avoir dressé d'épitaphe. 11 est vrai qu'il n'y avoit aucun prince en France, pas même le roi, qui pût lui disputer pour l'étendue des domaines, 8< un auteur', qui a écrit en vers l'histoire de ce temps-là où il vivoit, assure que ce comte tcnoit en fief du l 'i'îi °','"i"6 10' Philippe- Auguste, son cousin, autant de villes qu'il y a de jours à l'an. Il V a sans doute un peu de licence poétique dans ce calcul, 8i on auroit de la peine à trouver un si grand nombre de villes dans les Etats que Raimond possédoit, soit directement, soit indirectement, sous la mouvance du roi de France, car le marquisat de Provence, qui lui appartenoit £< qui s'éteiidoit entre l'Isère & la Durance d'un côté, les Alpes 8< le Rhône de l'autre, relevoit de l'Empire ; mais Raimond VI possédoit dans le royaume, en deçà de ce fleuve, lors([ue les croisés l'attaquèrent : 1° Le duclié de Narbonne, qui lui donnoit une autorité supérieure sur toute la province ecclésiastique de Narbonne. 1° Le domaine direct des comtés particuliers de Narbonne, Nimes, Uzès, Béziers, Agde Se I,odèvc, 3' Le comté de Toulouse qui compreiioit toute la province ecclésiasticjue de ce nom. 4° Les comtés particuliers d'Albigeois, Querci &c Pvouergue, en Aquitaine, outre l'autorité suzeraine sur plusieurs autres pa}s de cette province S< de la Gascogne. 5° Enfin le Vivarais dans celle de Vienne^.
■Raimond VI tenoit tous ces domaines de ses ancêtres, 8(. il en renfermoit la dénomination sous le titre de duc de Narbonne, comte de Toulouse Ce marquis de Provence qu'il prenoit ordinairement. Il y avoit ajouté de plus : 1" Le comté particulier de Melgueil ou de Maguclonne, dont Ermessinde de Pelet, sa première femme, qui en étoit liéritière, lui avoit fait donation. i° Celui d'Agenois, qui comprenoit les diocèses d'Agen Se de Condom. Il l'avoit eu pour la dot de Jeanne d'Angleterre, sa quatrième femme. 3° Les vicomtes de Millau 8c de Gévaudan que" Pierre, roi d'Aragon, son beau-frère, lui avoit donné en engagement. Il transmit les droits qu'il avoit sur tous ses pavs à Raimond VII, son fils, avec l'autorité suzeraine qu'il exerçoit sur les comtés de FoIk, de Comminges, de Rodez, 8<c.
Nous avons parlé ailleurs de ses différentes femmes, entre lesquelles Éléonore d'Aragon, qu'il avoit épousée en cinquièmes Si dernières noces, lui survécut; elle se retira dans le diocèse d'Uzès, où il lui avoit sans doute assigné son douaire. On voit^, en effet, une donation de treize livres d'amendes de
' Guillaume le Breton, PhilippiJe, 1. 8, p. 191, NarbonnCi celui de Béziers au vicomte de ce nciri,
* Dom Viiissete exagère un peu l'étendue des celui d'Agde à l'évèque, celui de Lodève à l'évc-
Etnts de Raimond VI. En réalité le duché de Nar- que de cette ville & au comte de Rodez. Il parta-
bonne ne lui appartenait pas; il portait bien le geait l'Albigeois avec l'évèque & le comte d'Albi,
titre de duc de Narbonne, mais n'exerçait sur cette II n'en était pas moins le plus puissant vassal du
ville aucune autorité. Il possédait le domaine di- roi de France après le roi d'Angleterre. [A. M.] rect d'Uzcs & de Nimes, mais celui de Narbonne ' Archives de la chartreuse de Valbonne.
appartenait aux archevêques 8c aux vicomtes de
An i;22
rente faite, le 4 de février de l'an 1226, à la chartreuse de Valbonne, dans le diocèse d'Uzès, par Pierre-Géraud de la Bolène, 8i datée du lieu d'Atolène, dans la chapelle de la dame reine Eléonore, fille du Jeu roi d'Aragon. Nous trouvons, d'un autre côté', que la dame reine, veuve de Raimond le Vieux [majoris), jouit après la mort de ce prince du domaine de Millau, en Rouergue, St que Pierre, roi d'Aragon, son frère, lui avoit donné en dot en la mariant avec le même prince.
Quant aux enfans que Pvaimond VI eut de ses différentes femmes, nous n en connoissons- certainement que deux, savoir : Constance & Raimond VII. Il laissa de plus plusieurs enfans naturels, entre autres Bertrand, qu'il abandonna par son testament k ia miséricorde de Raimond, son fils, lecjuel eut soin de le pourvoir; Guillelmette , qui épousa Hugues d'Alfar, chevalier navarroisj 81 Raimonde, qui tut religieuse au monastère de l'Espinasse, de l'ordre de Fontevrault, dans le diocèse de Toulouse. On lui donne ^ quelques autres filles, en particulier Indie, qu'on prétend qu'il eut de Béatrix de Béziers, & qui épousa en premières noces Guillabert de Lautrec, St en secondes le seigneur de l'Isle-Jourdain ; mais cette Indie étoit sœur naturelle £t non pas fille de Raimond VI.
On voit par là que le reproche que l'on fait à ce prince d'avoir aimé les femmes n'est pas sans fondement. On trouve d'ailleurs"* qu'il se plaisoit fort au jeu des échecs. Pour les vertus militaires on ne sauroit les lui disputer, 8c il faut qu'il ait été un très-grand capitaine pour s'être soutenu contre le nombre prodigieux d'ennemis qu'il eut à combattre pendant presque tout le cours de sa vie, & pour avoir recouvré la plus grande partie de ses domaines après en avoir été entièrement dépouillé. Aussi les modernes les plus prévenus contre lui ne peuvent s'empêcher de convenir qu'il avoit de grandes qualités. « Raimond n'avoit rien de médiocre, dit un^ d'entre eux, dans ses (1 bonnes, ni dans ses mauvaises qualités : il avoit l'âme noble £< le génie Cl aisé; il possédoit l'art de tenir ses voisins attachés à ses intérêts; l'adversité (' ne l'abattoit point ; on eût dit que la fortune le rendoit plus grand à (1 mesure qu'elle le persccutoit davantap;e; les siéçes qu'il soutint dans Tou- l'd.ongin. <i louse contre de puissantes armées, qui ne purent i y forcer, sont des preuves « certaines de son courage. La manière dont il reconquit la capitale de ses « États, après l'avoir perdue, est encore plus glorieuse<5, &c. » Raimond VI
' Hôtel <îe ville de Millau, ne racontait pas la mort i'un grand persortiinga
' Voyez tome V'II, Noie X, pp. 24 à 28. «ans couvrir sa tombe de fleurs de rhétorique i
' Le P. Anselme, Histoire ginialogique des grands habitude d'oraison funèbre. Sans nous occuper ici
efficiers, t. 2, p. 689. des mœurs de Raimond VI, nous devons recon-
' Pierre de V'aux-Ccrnay, c. 4. naître qu'il n'était ni le profond politique, ni le
' Langlois, Histoire des croisades contre les alhi- capitaine habile que dom Vaissete vient de nous
fcois, 1. 2, p. .13 & suiv. montrer. Sa conduite de 1204 à 1209 fut impru-
^ Les éloges que dom Vaitsete accorde à Rai- dente, de 1209 à 1211 peu courageuse, & s'il fut
mond VI p:uvent paraître un peu exagérés. Pour un instant rétabli à Toulouse, il le dut uniquè-
comprendre le langage du «avant bénédictin, il ment à l'attachement de ses sujets & sans doute
faut se rappeler les habitudes littéraires des histo- aussi à la haine fort naturelle que leur inspirait
riens du dix-huitltme siècle j à cette époque on Simon de Montfort. On peut en outre lui repro-
An 1222
protégea beaucoup ceux qui, de son temps, cultivoient la poésie provençale. Les plus célèbres d'entre ces poètes furent les suivans : on trouve un précis de leur vie avec une partie de leurs ouvrages dans deux manuscrits' de la Bibliothèque du roi, en langage provençal, que nous ne ferons que traduire.