XCII. — Raimond échoue dans son dessein
Raimond arriva en Provence peu accompagné, comme on le souhaitoit. Les deux régens lui donnèrent aussitôt les plus belles espérances du monde j mais ils firent traîner la négociation de son mariage en longueur 81 empêchèrent sous main que le pape ne confirmât la dissolution de celui de ce prince avec Marguerite de la Marche. Raimond obtint à la fin cette confirmation ' par une bulle datée du 26 de septembre; mais il ne put avoir la dispense qui lui étoit nécessaire pour épouser Béatrix, malgré les soins qu'il se donna*, tant auprès du comte de Savoie, oncle de cette jeune princesse, que de Jacques, roi d'Aragon, cousin germain du feu comte de Provence. Jacques, qui s'étoit rendu k Aix aussitôt après la mort du comte de Provence, promit ou fit semblant de promettre à Raimond de le favoriser, quoiqu'il eût en vue de faire épouser Béatrix à son propre fils. R'aimond gagna aussi divers seigneurs du pays, qui parurent portés pour lui; mais les reines de France &(. d'Angleterre, 8<. la femme de Richard, prince d'Angleterre, sœurs aînées de Béatrix, prétendant l'exclure de la succession, traversèrent d'abord tant qu'elles purent son mariage avec Raimond. Ensuite la reine Blanche ayant écouté les propositions des deux régens en faveur de son fils Charles; & le roi, son fils, 81 elle ayant eu une entrevue avec le pape dans l'abbaye de Cluny,vers la fin du mois de novembre, elle le détourna de donner la dispense pour le mariage de Raimond, 8c le fit consentir à celui de Béatrix 8c. de Charles. Raimond, qui ignoroit toutes ces inenées, s'étoit flatté jusqu'alors que la reine Blanche, sa cousine germaine, favoriseroit ses desseins. Dans cette espérance, il lui envoya un de ses confidens pour la solliciter de le protéger; mais il fut si mal servi que son ambassadeur rencontra en chemin le prince Charles, qui s'avançoit vers la Provence pour y épouser Béatrix, avec un corps d'armée que le roi, son frère, lui avoit donné, tant pour s'assurer du pavs que pour en chasser Jacques, roi d'Aragon, qui tenoit cette princesse assiégée. Charles en arrivant trouva les choses si bien disposées pour lui qu'il s'empara aisément des principales places, & le roi d'Aragon, n'osant l'attendre,
décampa aussitôt; ainsi il épousa solennellement 61 sans obstacle la jeune
comtesse de Provence, le dernier de janvier de l'an 1246. An 1246
' Trésor des chnr tes; Toulouse, sac 9, n. 70. — " Guillaume de Puylaurens & Geita LuJovie'i IX,
[J. 3i8; Teulet, t. 1, p. 58.'>. La pièce est du ut supra. — Matthieu Piris, p. 684 & suiv. & 704. l5 septembre IZ^Ô.] — Chrontcon Massiliensc,
A„,^^g 778 HISTOIRE GÉNÉIIALF, DE LANGUEDOC. LIV. XXV.
XCIII. — La comtesse d'Astarac 6" le vicomte de Lomagne cèdent au comte de Toulouse leur droit au comté de l'e-^ensac.
Le comte Raimond, se voyant la dupe des Provençaux, repassa le Rhône, & s'étant rendu dans son palais de Toulouse, Signis', comtesse douairière d'Astarac, & Odon ou Oton, vicomte de Lomagne, lui cédèrent, le 26 de mars de cette année, en présence de Bernard, comte de Comminges, de maître t. iii°p.'^4"2. Guillaume de Fuylaurens, son chapelain, Sec, tous les droits qu'ils avoient sur le comté de Fezensac, excepté quelques domaines qu'ils se réservèrent. Pour entendre le motif de cette cession, il faut savoir que Bernard IV, comte d'Armagnac 8<. de Fezensac, mort vers la fin du douzième siècle, eut^ quatre fils qui lui survécurent, savoir ; Géraud IV, Arnaud-Bernard, Pierre-Géraud 81 Roger. Géraud IV lui succéda, comme l'aîné, & mourut en 1229, laissant un fils, nommé Bernard V, & une fille dont on ne dit pas le nom, Se qui épousa Arnaud-Othon, vicomte de Lomagne. Bernard V étant mort sans postérité, en 1244, Géraud V, son cousin germain, fils de Pvoger, son oncle, prétendit lui succéder, à l'exclusion du vicomte de Lomagne & de Signis, comtesse d'Astarac, qui, n'étant pas en état de résister, cédèrent leurs droits au comte de Toulouse. Nous concluons de là que Signis étoit sœur de Bernard V, comte d'Armagnac 8t de Fezensac, puisqu'elle prétendoit à sa succession.
XCIV. — Raimond fait un pèlerinage à Saint-Jacques, en Galice.
Raimond alla^ visiter ses domaines en Rouergue 8t en Albigeois durant les mois d'avril & de mai, & y reçut les hommages de divers seigneurs"*. Il entre-
' Manuscrits de Colhert, n. 1067. — Tome VIII, de Carcassonne. En février 1146, le roi manda à ce
Chartes, n. CCLXXIII, ce. iij; à 1201. dernier de les rendre à l'abbaye (Cf. tome V'IU,
' Histoire généalogique des grands officiers, t. 3, c. 1190). Quelques mois plus tard, les moines
p. 412. vinrent encore se plaindre au roi du baile du
^ Manuscrits de Colhert, n. 1067. — Archives du comte à Cintegabelle , qui avait occupé leurs domaine de Rodez. — Voici le relevé de quel- granges & les avait pillées. Le comte offrit de ques-uns de ses actes : 24 avril 1248; hommage s'en rapporter au jugement du sénéchal de Carde Gui de Sévérac, rendu à Rodez. — 27 avril, cassonne. Le roi accepta la proposition & en au même lieu; compromis entre le comte & Gé- écrivit au sénéchal en août 1246 [Ihid. c. 1 191 & raud, évêque de Cahors (voyez plus bas). — Le suiv.). [A. M.]
3o avril, le comte était à Cordes, dans le Tarn; * Il était à Rodez, le 27 avril 1246, date d'un
le 3 mai, à la Salve ta t, dans l'Hérault; le 12 juillet, acte d'arbitrage passé entre lui & Gui raud, évêque
à Fanjeaux. Tous ces actes seront indiqués au de Cahors, par lesquels ils remirent à Bernard de
tome VIII, dans le catalogue des actes des deux Anteraco & à Sicard Alaman la décision de leurs
derniers comte» de Toulouse. — Le comte Rai- différends. (Cf. Teulet, t. 2, p. 612.) Le 3 mai 1246,
mond VII eut, en cette même année 1246, quelques se trouvant à la Salvetat(Za Salvctat d'Angles, Hc~
affaires à régler avec le roi Louis IX; il s'agissait rault, arr. de Saint-Pons), il se fit céder le château
de l'abbaye de Boulbonne, dont un certain Ber- de Montdenard, dans le Querci, par les seigneurs
nard de Durfort avait brûlé la grange. Les moines du lieu, & donna immédiatement de nouvelles
• s'adressèrent au roi, qui intervint; le comte fit coutumes aux habitants. (Cf. Teulet, t. 2, p. 614
saisir les biens du coupable & les remit au sénéchal & suiv.) [A. M.]
prit l'été suivant un voyage' ou pèlerinage à Saint-Jacques, en Galice, dont on assure que la dévotion ne fut que le prétexte. On ]5rétend, en effet, que l'envie extrême qu'il avoit de laisser -des enfans mâles lui fit négocier un nouveau mariage au delà des Pyrénées, aussitôt que celui qu'il avoit projeté avec Béatrix de Provence eut manqué. On ne dit pas le nom de la personne qu'il avoit résolu d'épouser; on rapporte seulement qu'une dame étrangère, de grande condition, se trouva dans l'église Saint-Jacques dans le temps que Raimond y entendoit la messe ; qu'on crut que c'étoit là celle avec laquelle il devoit se marier, & qu'on publia même qu'il l'avoit épousée; mais ce bruit étant sans fondement il fut bientôt dissipé. Raimond étoit à Fanjaux, en deçà des Pyrénées, le la de juillet de l'an 1246^. Il transigea, à Agen^, le 26 de septembre, avec frère P., évêque de cette ville, qui prétendoit que la montagne de Puymirol, sur laquelle ce comte faisoit construire une nouvelle ville, qu'on nomma Grandchâteau, étoit de la mouvance de son église. Ce prélat céda à Raimond tous les droits qu'il y avoit, moyennant la somme de cinq cens livres monnaie d'Agen, que le comte lui assigna sur le péage de Marmande. Raimond fit bâtir en même temps une église paroissiale dans ce lieu, 81 le pape lui accorda la présentation à la cure.
XCV. — Conciles de Montpellier &• de Bé-^iers. — On fait dans ce dernier de nouveaux règlemens pour la procédure de l'inquisition.
Guillaume de la Broue'*, archevêque de Narbonne, 8c tous les évêques, ses suftragans, à la réserve de celui de Maguelonne, savoir : Raimond de Toulouse, Clarin de Carcassonne, Bérenger d'Elne, Guillaume de Lodève, Pierre d'Agde, 81 les évêques de Nimes 8c d'Uzès, tinrent à Béziers, le 19 d'avril de cette année, un concile auquel les abbés 8c les autres prélats de la Province se trouvèrent. On y dressa quarante-six canons, qui furent tirés la plupart des conciles précédens 8c qui regardent l'extirpation de l'hérésie, la réformation de la discipline, la conservation de la liberté ecclésiastique 8c des biens des églises, l'observation de la paix, 8cc. On y défendit aux juifs du pays d'exercer de si grandes usures 8c d'avoir des domestiques chrétiens, 8c aux chrétiens de les prendre pour médecins dans leurs maladies. On leur ordonna de plus de porter une marque pour se distinguer^.
Pierre, cardinal-évêque d'Albano'', écrivant au mois de mars précédent à
' Guillaume de Puylaurcns, c. 47. — Voyez concile de Béziers, le roi manda au sénéchal de
tome Vil, Note XXXV, n. vi, pp. 106, 107. Carcassonne de donner aux frères prêcheurs des
* Manuscrits de Colbcrt, n. 1067. — [|J. 323, prisons convenables, à Carcassonne & à Béziers, n.84j original; donation par dame Cavaers de pour y renfermer les hérétiques. Il ordonna en la moitié de Fanjaux; Teulet, t. 2, p. 629.] même temps de veiller à ce que ceux-ci eussent
' Manuscrits Je Colhert, n. 1067. [Lat. 6009, chaque jour le p;iin & l'eau, surtout ceux dont le
p. I 19. La bulle d'Innocent IV, du 24 avril 1247, roi détenait les biens. (Cf. tome VIII, c. 1206.) iHd. p. 472.] [A. M.]
* Le P. Labbe, Concilia, t. i 1 , c. 676 & suiv. ' Le P. Labbe, Concilia, t. 1 i , c. 687 & suiv. ' En juillet 1246, probablement à la suite de ce
An. 2^6 780 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV, XXV.
l'archevêque de Narbonne, lui marquoit « qu'étant auparavant vice-gérant « du pape dans les pays de Provence, il lui avoit fait savoir d'ordonner aux « inquisiteurs des hérétiques, d'agir avec son conseil ou celui de ses sutïra- « gans pour l'imposition des pénitences. Je vous ordonne de nouveau, « ajoute-t-il, de leur enjoindre de ne rien faire sans votre conseil ou celui <i des autres évêques. Quant aux dépenses qu'ils sont obligés de faire, vous « y pourvoirez conformément au concile tenu à Montpellier par l'évcque (i d'Avignon, alors légat du Saint-Siège. » Nous voyons par là que ce cardinal avoit succédé, dès le mois de mars de l'an 1246, à Zoën, évêque d'Avignon, dans la légation de la Province, à laquelle ce dernier avoit été nommé en 1243. Il ne nous reste aucun autre monument du concile de Montpellier, dont il est parlé dans cette lettre.
Les évêques de celui de Béziers dressèrent, en conséquence de la même lettre, trente-sept articles pour régler les procédures de Tinquisition, 8<. les adressèrent' « aux inquisiteurs de l'ordre des frères Prêcheurs établis dans « les provinces d'Arles, Aix, Embrun S; Vienne, dans la province de Nar- « bonne, excepté le diocèse de Toulouse, 8c dans les diocèses d'Albi, Pvodez, « Mende & le Puy. » On excepte ici le diocèse de Toulouse, parce cju il avoit ses inquisiteurs particuliers auxquels ces réglemens furent aussi sans doute envoyés. On a déjà remarqué que les inquisiteurs qui résidoient à Carcassonne étendoient leur juridiction sur tout le reste de la province de Narbonne & sur les quatre diocèses de la première Aquitaine exprimés dans l'adresse du concile de Béziers. Ces articles sont conformes, pour la plupart, à ceux qui furent dressés deux ans auparavant dans le concile de la province^ de Narbonne, & répondent à diverses questions que les inquisiteurs avoient proposées aux évêques. Ils font le principal fondement de la procédure qui fut observée depuis, non-seulement dans les tribunaux de l'inquisition établis dans ces provinces, mais encore dans le reste de la chrétienté. Suivant ces articles, les inquisiteurs dévoient assembler le clergé 8c le peuple dans certaines villes de' leur district, après une citation générale, Se marquer un temps de grâce dans lequel tous ceux qui viendroient révéler leurs propres fautes ou celles des autres, tant morts que vivans, seroient exempts de la peine de mort, de la prison perpétuelle, de l'exil 8c de la confiscation de leurs biens; passé ce temps limité, ceux qui ne profitoient pas de la grâce étoient assujettis à une ou plusieurs de ces peines, suivant la qualité de leurs fautes. Il est ordonné aux inquisiteurs d'abandonner au bras séculier (pour être brûlés vifs) les hérétiques, parfaits ou revêtus, qui refuseroient de se convertir. Les relaps, les fugitifs, les contumaces 8c ceux qui n'avoient pas profité du temps de grâce dévoient être condamnés à une prison perpétuelle Se renfermés dans de petites cellules séparées, avec confiscation de leurs biens. On appelle dans ces statuts ces prisonniers pour crime d'hérésie, les emmurés {immurati)-^ de là vient que l'on nomme encore aujourd'hui à Toulouse, par
' Voyez tome VII, Note XXX, ii, ii, p. 93. ' Voyez plus haut, ch. Lxxv, pp. 764, 7ÛÔ.
corruption, lous Armurats les prisons qui servoient à cet usage Se qui subsistent encore. On régla ensuite les pénitences qu'on imposeroit à ceux qui ne dévoient pas être renfermés clans les prisons, comme d'aller servir contre les infidèles pendant un certain temps, de porter sur leurs habits deux croix d'étofte jaune, l'une par devant &i l'autre par derrière; la branche perpendiculaire de la croix devoit avoir deux palmes & demie de long, la transversale deux palmes, 8c l'une & l'autre trois doigts de large, &c. Ceux qui avoient été hérétiques revêtus, & qui se convertissoient, dévoient porter de plus une troisième croix, savoir : les hommes sur leur capuchon, & les femmes sur leur voile. Les relaps & ceux qui avoient porté les autres à se pervertir étoient encore obligés de mettre au-dessus des deux croix de devant & de derrière un bras transversal d'une palme de la même étofte. Lorsque les pénitens qui étoient obligés de porter ces croix alloient servir outre-mer, ils les quittoient à leur débarquement 81 les reprenoient à leur retour. On prescrivit enfin divers autres genres de pénitence, suivant l'exigence des cas, 8c on défendit aux laïques d'avoir des livres de théologie, même en latin, 8c aux ecclésiastiques d'en avoir en langue vulgaire. Au reste on recommanda fort aux inquisiteurs de ne pas révéler le nom des témoins.
XCVL — Fondation de la ville £« du port d'Aigues-mortes,
Guillaume de la Broue, archevêque de Narbonne, quelques mois après le concile de Béziers, alla trouver le roi, qui étoit à Lorris, en Gâtinois, 81 qui avoit alors pris la croix dans le dessein d'aller faire la guerre aux infidèles dans la Terre-Sainte, Ce prince prit de là occasion de faire avancer la construction d'un port de mer qu'il avoit fait commencer sur les côtes de la Province. Il n'eut pas plutôt' acquis le bas Languedoc par le traité de Paris qu'il résolut d'établir un port sur la côte de ee pays, tant pour y attirer le commerce maritime que pour mettre ses sujets à l'abri des caprices de l'empereur Frédéric, qui étendoit sa domination sur la côte de Provence où se faisoient les embarquemens pour la guerre d'outre-mer. Dans cette vue il fit creuser un port à Aigues-mortes, dans le diocèse de Nimes, lieu ainsi nommé à cause des marais Se des eaux croupissantes qui sont aux environs, 8c dépendant de l'abbaye de Psalmodi, qui en étoit distante de trois quarts de lieue. Il y fit tracer en même temps l'enceinte d'une ville, 8c il paroît^ que l'un Se l'autre étoient déjà commencés dès l'an 1240. Ce prince, ayant résolu de passer la mer, donna des ordres pour avancer ces ouvrages, fit entourer de murailles la ville Se le port d'Aigues-mortes, Se élever auprès une tour qu'on nomma Constance, pour servir de citadelle Se de phare aux vaisseaux qui entreroient dans le port. Il établit dans cette tour un gouverneur avec une
'Cattl, Mémoires Je l histoire Ju Languedoc. 'Matthieu Paris, année 1 240, p. 53-.
p. 328 & SUIT. — Di] Cange, Oiscrvntions sur l'histoire Je saint Louis^ p, 101. — Voyez tome Vl' Note XXXVI, pp. 107, 108.
An 1245
\Zi. origîn.
t. lll.p. 4N
An
garnison. Tous ces ouvrages étoient déjà presque ?^lievés en 1246, suivant le témoignage d'un historien du temps ', qui dit « que le roi de France, pour « empêcher l'empereur Frédéric de mettre obstacle à son voyage d'outre-mer « 8c se passer de ses ports, fit construire en Provence, à grands frais, un port « très-commode sur la Méditerranée, 81 eut soin de le munir de bonnes forti- « fications. » Le roi , voulant peupler la nouvelle ville d'Aigues-mortes, accorda de grands privilèges Si des coutumes à ses habitans^; il les exempta, entre autres, de taille, de quête, &.C., pour toujours, 8< de toute sorte de chevauchée pendant vingt ans. Se, après ce terme, hors des limites des diocèses de Maguelonne, Uzès, Nimes, Arles Se Avignon. Il régla la juridiction des consuls, qui dévoient avoir le gouvernement politique de la ville, y établit un bailli ou viguier Se un juge royal pour y rendre la justice, par une charte^
'Matthieu Paris, année 1240, p. yoô. — Voyez tome VII, ut supra,
" Ménard a publié [Histoire de Nimes, t. 1, pr. p. 77 & suiv.) le méinoire des demandes faites au roi par les habitants d'Aigues-mortes. Nous n'en citerons que quelques articles qui sont particulièrement intéressants. Ils demandent à jouir des mêmes libertés que les habitants de Beaucaire, dans toute la sénéchaussée; le droit de construire des fours à volonté en payant chaque année au roi tant par four; le privilège d'user des pâturages communs, sans qu'un étranger puisse y envoyer ses bestiaux. Mêmes franchises pour tous les marchands à Algues-mortes qu'à Nîmes. — Demandent l'établissement de deux consuls de mer. — L'exemption ad catenam Accnis, Saint-Jean d'Acre, comme les Vénitiens, les Génois & les Pisans; à Acre même un baile royal & un consul, ce dernier nommé par les quatre consuls, nommé & payé comme celui de Pise, & pour trois ans. — Que le roi fasse amener l'eau douce à la ville, qu'il fasse exécuter une levée pour la garder des eaux des marais, levée allant jusqu'à Psalmodi ; qu'il s'entende avec l'abbé de Psalmodi pour exempter les habitants d'Aigues-mortes de la dîme. — Que chaque année les prélats & les barons de la Province, de Toulouse au Puy, se rassemblent à Aigues-mortes & y célèbrent une grande fête, & que le nom de la ville soit changé en celui de Bona per forsa. — Si le roi accorde ces demandes la ville attirera chez elle une partie des habitants de Pise, Venise, Montpellier & Gênes. [A. M.]
' Manuscrits de Colbert, n"' 2270 & 2669. — Secousse, Ordonnances, t. 4, p. 41 & suiv. — Voyez tome VII, ut supra, — Voici l'analyse de ces privilèges concédés à Aigues-mortes par saint Louis, & que l'on peut voir dans Teulet, t. 2, pp. 618 à 622, d'après l'édition de Galland, Franc alleu, l'original du Trésor des chartes ayant disparu depuis longtemps. Le roi exempte les habitants de
toutes quêtes, toltes & tailles; pendant vingt ans ils ne devront ni l'ost, ni la chevauchée; après ces vingt ans on ne pourra leur imposer de chevauchées hors des diocèses de Maguelonne, Uzès, Nimes, Orange & Avignon. Chaque habitant pourra se faire remplacer par un piéton convenablement armé & équipé. Sont exemptés de la chevauchée à jamais ceux qui ont moins de vingt-cinq livres tournois, les mineurs, les notaires, les jurisconsultes & les médecins. La chevauchée ne sera pas rachetable & ne durera pas plus de quarante jours.
— Les droits de lods & vente sont fixés à un vingtième du prix de vente. — Les donations, engagements & partages ne paient aucun droit. — La non payement du cens n'entraîne pas la confiscation de la tenure. — Les habitants sont exempts de tous péages & redevances analogues. — Les consuls, au nombre de quatre, sont nommés par la communauté, & changés chaque année ; ils nomment leur conseil juré. — Les consuls font faire le guet & autres corvées, nomment les banniers, qui ne peuvent percevoir au delà du tarif convenu. — Les consuls décident, répartissent & perçoivent les collectes & les tailles. — Sont exempts des collectes & des dépenses les consuls, pendant l'année de leurs fonctions, le baile & le juge du roi, le notaire de la cour & deux courriers. — Les consuls n'ont que la juridiction civile pour ceux qui s'adressent à leur tribunal. — Chaque année, à l'époque du départ des vaisseaux, les consuls présentent & la cour du roi nomme un intendant des affaires ma ritimes, qui s'appelle consul de mer.
— Les consuls ont une maison commune, un clavaire, des huissiers, &c. — On ne peut être consul deux ans de suite. — Le baile & le juge du roi ne peuvent être de la ville Si sont changés tous les ans. — Suivent des règles de procédure pour la cour du roi, pour la tenue des prisons, les affaires de simple police, la poursuite de l'adultère, la débauche, les rixes, les coups & blessures, l'application de la torture. — La prescription cri-
qui est datée de Paris, au mois de mai de l'an 1246, 8<. qui fut confirmée par Philippe le Hardi S< les autres rois, ses successeurs. Telle est l'origine de la ville d'Aigues-mortes, éloignée aujourd'hui de plus d'une demi-lieue de la mer, qui s'est retirée peu à peu j la grande quantité de sable que les courans ont porté dans le port l'ont tellement engorgé qu'il n'y en reste presque plus aucun vestige'. D'ailleurs, le mauvais air qiii règne aux environs a presque entièrement dépeuplé cette ville, qui a cependant toujours un viguier royal 8c un gouverneur^.
An 12^6
XCVII. — Trencavel se soumet an roi 6- lui cède tous ses droits sur les vicomtes de Béliers, Carcassonne, b'C.
Jacques, roi d'Aragon, fit en 1246 un-* voyage à Montpellier. Le vicomte Trencavel, son cousin germain, qu'il avoit gardé jusqu'alors à sa cour, voyant qu'il ne lui restoit plus aucune espérance de recouvrer les domaines de ses ancêtres, passa les Pyrénées Si se rendit à Carcassonne, où il traita avec Clarin, évêque de cette ville, & le sénéchal Jean de Cranis. Il déclara ensuite dans le palais de ce prélat^*, le 23 d'août de l'an 1246, qu'il se soumettoit à la volonté du roi, & remit Roger, son fils, en otage entre les mains du même sénéchal de Carcassonne; & « supposé, ajoute-t-il dans l'acte en adressant la « parole à cet officier, que le roi veuille recevoir ma soumission, il me fera (t absoudre par le pape de l'excommunication dont je suis frappé, sinon
min elle varie de dix ans à un an, suivant le crime. — L'enquête, une fois ouverte, ne peut durer plus d'un an. — Les frais de justice sont fixés à deux sous pour livre de la valeur de l'objet en litige, en cas d'objet mobilier; au vingtième pour les immeubles. — L'inspection des poids & des mesures publiques appartient à la cour du roi. [A. M.]
' C'est la une erreur qui a été répétée par presque tous les auteurs. En réalité la mer ne s'est pas retirée ou plutât l'exhaussement du rivage n'a pas éié si considérable que l'on croit depuis six cents ans. lamnis Aigues-mortes n'a été située sur la mer elle-même, mais sur des étangs salins communiquant avec la mer par un canal, un grau, que l'on appelle encore le grau Louis, & qui est entièrement comblé. Le port lui-même était formé par deux étangs, que l'on appelle la Marete & le Repauset. Les sables ont peu à peu comblé ces étangs & les canaux qui les reliaient à la Médi-^ terranée; mais la distance entre la ville & la mer a toujours été sensiblement la même. Cf. une communication faite à l'.Tcadémie des sciences par M. Martins, en juin 1874 (ap. Wallon, Hist. Je saint Louis, t. i, p. 248, note). Nous ne discuterons pas ici l'assertion bizarre de Dumège (AJJit. t. 6, p. .îâ), qui veut qu'Aigues-mortes ait été un port célèbre dès le douzième siècle. C'est une rêverie sans aucun fondement. fA. M.l
' Ven cette époque le roi fit arrêter plusieurs juifs de la sénéchaussée de Carcassonne, nous ne savons trop pour quel motif. Sur la plainte des seigneurs il fit relâcher les juifs qui ne lui appartenaient pas en propre. Il ordonna de plus au sénéchal, en juillet 1246, de faire défense à tous les juifs de pratiquer l'usure & de ne forcer aucun chrétien à payer leurs dettes aux juifs (tome VllI, c. 1191). Un mois plus tard il mandait au même officier de négocier avec les juifs qu'il retenait prisonniers, au sujet de leur rançon, & de faire rendre par eux tous les effets que leur avaient engagés des chrétiens (lèid. c. 1 192). On peut voir, à propos des juifs & des persécutions qu'ils eurent à subir, Lennin de Tillemont, t. 5, pp. 286 à 293. Protégés par les papes, mais rançonnés sans merci par les seigneurs & le roi, ces malheureux étaient alors dans l'état le plus misérable, surtout dans le Midi, où, avant la conquête de Montfort, ils avaient joui de grands privilèges 8t d'une sécurité extraordinaire. Voyez, à ce sujet, un excellent mémoire de M. Saige, Bibliothèque Je r Ecole Jes chartes, XXXIX, 255 & suiv.
[A. M.] ' Gariel, Séries praesulum Magalonensium , p. 359, < Voyez tome Vin, Chartes, n. CCLXXV, ce. i zo6 & 1207.
y^„ ,^.j 784 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. XXV.
« vous me ferez conduire avec mes associés clans une place de sûrelc. « Le roi ayant fait examiner cet acte dans son conseil avec la lettre de Jean de Cranis qui proposoit de l'accepter S<. d'assigner cinq cens livres de rente en fonds de terre dans la sénéchaussée de Carcassonne à Trencavel pour lui donner de quoi subsister, répondit au sénéchal, au commencement de l'année
y^,, 1^ suivante : « Que cette assignation ne convenoit pas. — Mais, dit le roi, si « Trencavel, qui se qualité vicomte de Bé-^iers, rend tous les titres qu'il a « concernant cette vicomte; s'il renonce à tous les droits qu'il a sur ce pays « Se dans la sénéchaussée de Beaucaire ; s'il donne toutes les assurance? « nécessaires; s'il se tait absoudre de l'excommunication qui le lie, St s'il « prend enfin la croix pour passer la mer avec nous, comme il lui a été pro- « posé, nous voulons qu'après que vous aurez reçu de sa part les sûreté» « convenables, vous lui assigniez six cens livres de rente dans la sénéchaussée « de Beaucaire. »
Trencavel se soumit' à toutes ces conditions, 8c céda, tant pour lui que pour ses successeurs, entre les mains du sénéchal de Carcassonne, par un acte daté de Béziers, au plan de Saint-Félix, devant l'église, le 7 d'avril de l'an 1247 de la nativité de Jésus-Christ, les vicomtes de Béziers & de Carcassonne, & tout ce que lui &. ses prédécesseurs avoient possédé dans les diocèses de Narbonne, Agde, Maguelonne, Nimes & Albi. Il fit cette cession en présence de Guillaume, archevêque de Narbonne, des évêques Pons d'Agde, Raimond de Béziers, & Guillaume de L.odève ; des abbés de Villemagne, Saint-Paul de Narbonne, Saint-Thibéry £< Saint-Aphrodise de Béziers, de Bérenger de Guillem, seigneur de Clermont, Déodat de Boussagues, Gaufiid, seigneur de Faugères, Pons d'Olargues, Sicard de Murviel, Guillaume
i':j. oriRin. de Thésan , Raimond de Campendu, & de divers autres seigneurs & du peuple. 11 déclara ensuite, devant toute l'assemblée, qu'il délioit les consuls Si tous les habitans de Béziers & de Carcassonne du serment de fidélité qu'ils lui avoient prêté, & renonça à toute autorité & juridiction sur eux. Il se qualifie dans l'acte « Trencavel, autrefois vicomte de Béziers & de Carcas- « sonne, 8t fils de teu Raimond-Roger, vicomte de Béziers & de Carcas- ,« sonne. » L'archevêque de Narbonne- 8<. les évêques de Béziers Se d'Agde protestèrent en même temps publiquement, devant le sénéchal de Carcassonne, tant en leur nom qu'en celui de tous les abbés Si de toutes les églises de leurs diocèses, contre tout ce qui pourroit leur être préjudiciable dans cette cession, avec réserve de tous les droits auxquels Trencavel étoit tenu envers eux. Les abbés de Villemagne, Saint-Pons de Thomières, Aniane, Saint-Thibéry, Saint-Paul de Narbonne Si" Saint-Aphrodise de Béziers souscrivirent à cette protestation. Trencavel parcourut ensuite les divers pays qui avoient été soumis à sa domination ou à celle de son père, Si fit une semblable renonciation devant le peuple assemblé; c'est ainsi que s'étant
'Trésor des chartes; Languedoc, n. ii. — ' Voyez tomeVIII, Chartes, n. CCLXXV, ce. 1 208
[J. 29.1; Teiilet, t. 3, pp. 4 à <>.] — Catel, Mé- & 1:09. moires de l'histoire du Languedoc, p. 647 & siiiv.
' An 1I.J7
rendu à Castres, en Albigeois, il renonça publiquement, le 12 de mai suivant, au domaine qu'il avoit sur les chevaliers Jk les habitans du château de Lombers.
XCVIII. — Construction de la ville basse de Carcassonne. — Olivier
de Termes prend la croix.
Le roi, en acceptant' la soumission de Trencavel, pardonna aux. habitans de Carcassonne qui, ayant suivi le parti de ce vicomte, avoient été proscrits Si obligés de s'enfuir, il permit à Jean de Cranis, son sénéchal, de les rappeler, en payant une amende pécuniaire dans un certain temps, & ordonna k cet othcier de leur rendre leurs biens, de leur assigner une demeure & de les laisser vivre suivant leurs coutumes, qu'il se réserva cependant de pouvoir changer comme il le jugeroit à propos, à condition qu'ils rebâtiroient l'église de Notre-Dame 8c celle des frères mineurs ou cordeliers, qu'ils avoient détruites^ avec défense au sénéchal de rappeler les traîtres qm avoient introduit Trencavel dans l'ancien bourg de Carcassonne. Enfin, il cliargea cet officier d'engager l'évèque de cette ville à se relâcher sur l'amende qu'il prétendoit que ces habitans dévoient lui payer. Jean de Cranis ayant rassemblé tous ces fugitifs leur donna un emplacement auprès de Carcassonne, entre la cité Se l'Aude, où ils bâtirent d'abord le nouveau bourg, que ce sénéchal transféra^ quelque temps après, par ordre du roi, de l'autre côté de cette rivière, où il subsiste aujourd'hui Se fait la portion la plus considérable de cette ville, l'une des principales de la Province^ j il donna par ordre du
' Voyez tome VIII, Chartes, n. CCLXXVI, ce. 1220 & 1221.
• Ihid. c. 1498.
' La ville de Carc.issonne, avant 1240, se composait de la cité, située à peu près dans la position qu'elle occupe encore aujourd'hui, Se de bourgs assez étendus portant différents noms & couvrant le bas de la colline, entre l'Aude & celle-ci & vers la route actuelle de Narbonne. Détruits, les uns en 1209, les autres en 1240, ces bourgs étaient restés en ruines jusqu'en 1247. C'est alors que Louis IX, ayant pardonné au principal .tuteur de la grande prise d'armes de 1240, ne put tenir plus longtemps rigueur à ses obscurs auxiliaires. Une autre raison dut l'eng.iger à celte mesure, la pauvreté de l'église de Carcassonne, qui, par la fuite des habitants, avait perdu la plupart de ses tenanciers, & dont les terres étaient tntre les mains du roi. Dès le 28 février 1244, le pape écrivait à Louis IX pour l'eng.Tger à restituer au chapitre de Saint-Nazaire les biens, tenus jadis de lui Si confisqués par le roi à cause de l'hérésie des fcudataires (Cf. Mahul, t. à, p. 5J4 & suiv.). Deux ans plus tard, le pape était forcé d'exempter les chanoines de l'obligation de rece-
voir de nouveaux collègues, vu la pauvreté de la communauté [ihid. p. 555). Ce fut en 1247 que le roi se décida à rappeler les Carcassonnais. Déjà ses sergents & soldats de la cité avaient construit des maisons sur le bord de l'Aude; mais elle» avaient été démolies par ordre du roi, & ce nouveau bourg n'avait eu qu'une existence éphémère (tome VIII, c. 1498). Aussi, pour éviter une nouvelle trahison comme celle de 1 240, qui avait failli être fatale à la cité, fit-il transporter la nouvelle ville sur la rive opposée de l'Aude. Le chapitre fut indemnisé des pertes qu'il avait faites à la suite de la destruction de l'ancien bourg (Mahul, t. 5, p. 555 8(.suiv.)& les faidits reconstruisirent leurs maisons sur des terrains concédés par le roi. Cet emplacement appartenait au chapitre cathédral, qui reçut en échange la moitié du lieu de Villalier. Le chapitre reçut, en outre, un revenu de dix livres de Melgueil, pour l'indemniser des pertes qu'il avait subies (Teulet, 3, 4<5 ; chartes d'août 1248). Les habitants durent, de plus, indemniser l'évèque & le chapitre, & s'engagèrent à leur payer deux mille livres de MelgueiJ, dont partie pour le clergé du diocèse, éprouvé par la révolte de 1240 (Mahul, t (ï, p. 4 Se