M. Regnauldin au même
A Alby, ce II may 1747. — Je rapelle, monsieur mon très révérend Père, à vostre souvenir un home qui a eu l'honneur de faire une petite partie de ses études avec vous; mais que vous avés laissé bien loin en arrière. J'ay croupi dans l'ignorance, pendant que vous estes monté aux grades les plus éminens de la république litéraire. Vous ne vous estes pas moins distingué dans vostre Ordre par vos vertus & dans la société civile par la bonté & la générosité de vostre cœur. C'est un témoignage que portoit en vostre faveur le feu archevêque d'Alby, vostre bon ami & le mien & que nous devons regretter beaucoup tous les deux.
Le puisné de mes trois fils aujourd'huy au service du roy de Pologne, électeur de Saxe, croit devoir faire une recherche pour prouver que le frère de son bisayeul étoit officier militaire des ducs de Lorraine, d'où ma famille est originaire. Je vous suplie, mon révérend Père, de vouloir bien l'aider de vos lumières, conseil & crédit dans cette recherche. Sa faveur peut exciter la jalousie, & celle-ci enfante souvent la médisance & mesme la calomnie. Vous ne trouverez pas mauvais qu'un père cherche à estoufer ces deux monstres, & qu'il excite vostre zèle contre eux & solicite la bonté de vostre cœur & de vostre caractère en faveur du fils d'un de vos vieux serviteurs. Je suis, Monsieur mon très révérend Père, avec tous mes anciens sentimens & ceux que vostre vertu & vostre sçavoir y ont ajouté, & méritent très dignement, c'est à dire respect & vénération, vostre très humble & très obéissant serviteur. (Fonds de Languedoc, t. 187, fol. 3 14-31 5.)
.144. — Le P. dom Salomon Jouy au même.
P. Ch. — La charité qui vous a engagé à prendre en main mes intérêts & à solliciter la révocation de ma lettre de cachet m'inspire la confiance, mon révérend Père, que vous me pardonnerés le silence que j'ay gardé jusqu'icy à votre égard, quoique pleinement informé par M. de la Mauronsière & par le R. P. Arribat & même par notre P. Prieur, de tout ce que vous aviés fait & faisiés encore tous les jours pour me procurer la liberté. Il est de certains états, où l'on se trouve qui nous pulvérisent & annéantissent, si j'ose ainsi parler. La disgrâce paroît si extraordinaire, si imprévue & si entière que l'on se croit réduit au conseil de Jérémie, ponet in pulvere os suum, si forte sit spes : tout innocent même qu'on puisse se croire des fautes qu'on allègue pour motifs d'une punition si peu attendue, le respect qu'on a pour ses supérieurs irrités nous engage à regarder comme criminelles les démarches qui en toute autre occasion nous auroient
foiblemeiit touchés. Surtout, mon révérend Père, on repasse dans la retraite & le silence d'une dure captivité ce que l'on doit à Dieu, & abismé de confusion on se regarde encore comme trop heureux de pouvoir profiter de ces salutaires moyens d'expiation que la divine miséricorde nous présente. On baise avec un saint tremblement & une humble reconnoissance la main juste du Dieu qui nous châtie, & l'amour du père qui la lève pour ramener à lui son enfant, l'empêche de murmurer ou de se plaindre de la rigueur ou pesanteur de ses coups. On attend en patience les momens du Seigneur & les secours qu'il nous procure dans la charité de nos amis à qui il inspire de parler & d'agir pour nous.
La générosité avec laquelle vous avés travaillé jusqu'icy à adoucir ou briser mes liens, tout inconnu que je vous sois, tout noir même, ne craignons pas de le dire, qu'on m'eut dépeint à vos yeux & malgré les désagrémens qu'il y a toujours de s'intéresser pour des personnes malheureuses, contre lesquelles des préventions en foule, justes ou injustes, forment des obstacles insurmontables, cette générosité, dis-je, mon révérend Père, dont je sens tout le prix & de laquelle je serai éternellement reconnoissant, est de ces vertus qui ne peuvent être véritablement & duement récompensées que par celuy qui les inspire. Tout ce que je puis vous assurer, c'est que si j'avois l'honneur d'être connu de vous, mon silence seroit auprès de vous la preuve de l'étendue de ma reconnoissance, & je le garderois peut-être encore, si je ne croyois vous devoir instruire de ma présente situation & du nouveau besoin que j'ay du secours de vôtre protection.
La permission que le très révérend Père général a eu la bonté d'envoyer à nôtre révérend Père prieur de m'accorder les récréations ordinaires aux religieux est une grâce qui m'a flatté d'autant plus, qu'elle m'est un gage du retour de ses bonnes grâces, que j'ambitionne depuis long-temps, & dans tout autre maison que celle-cy, elle me porteroit à attendre en patience la révocation de ma lettre de cachet; mais permettés-moi de vous représenter ;
1° Que le révérend Père prieur ne la regarde pas comme une permission de pouvoir découcher, même pour aller à une de nos maisons voisines de trois lieues, comme Mauléon ; 2° il m'a dit qu'il ne me refuseroit pas de sortir hors l'enceinte de la maison pour aller me promener l'après midy, mais qu'il comptoit que je n'irois voir aucune personne du dehors, ennemy de la maison; par le mot ennemy de la maison il entend ceux qui plaident contre nous.
Or je vous diray que c'est dire en bon françois : ne voyez personne. Or si vous connoissiés un peu ce pays, vous sentiriés, mon révérend Père, tout le poids & l'étendiie de la condition. Ce pays est une terre de grisons où l'on trouve difficilement une promenade convenable, à moins que d'aller un peu loin; & comment le faire dans le court espace du diner jusqu'à vêpres ? Nous sommes même icy actuellement sans jardin, sans cour, sans cloître, réduits à quatre religieux, dont l'officier a ses affaires, obligés à deux grandes messes par jour & l'après midy à la récitation de l'office des morts. Y a-t-il apparence que je propose à aucun de nos Pères de m'accompagner dans de vilains endroits, & qu'ils se déterminent à se priver de voir leurs amis (ces prétendus ennemis, car c'est à moy seul que la défense a été faite, & nos Pères ne resteroient guère icy, s'ils y étoient compris). Je ne vous dis rien icy que le révérend Père visiteur ne sache bien & ne vous certifie. Pardonnes même si j'entre dans ce détail; mais il me paroît nécessaire pour vous faire voir le peu d'usage que je peux faire de la grâce accordée; je pourrois même dire le non usage que j'en dois faire pour éviter la moindre apparence de plainte & par conséquent la charité que vous exercerés en continuant de travailler à la levée de ma lettre de cachet. Alors ou le très révérend Père général me placera ailleurs, ou du moins je pourray m'adresser au révérend Père visiteur, qui m'a promis sa protection & qui ne
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me refusera pas une maison qui me convienne. Permettez-moi encore, mon révérend Père, de vous consulter sur une peine que je ressens.
Depuis quatre ans que je suis icy reclus, j'ay écrit plusieurs fois au très révérend Père général, dont je connois la tendresse & le bon cœur. Je l'ay fait, j'ose dire, dans les termes les plus soumis, les plus respectueux & les plus propres à le toucher; mais plaignés-moy, je n'ay jamais pu en recevoir un mot de réponse. Jugés quelle doit être ma situation. Ne me regarde-t-il plus comme son enfant & ai-je perdu toute espérance de pouvoir le fléchir? Je ne m'attendois pas à une réponse favorable, gracieuse & telle que mon amour propre la souhaitoit, je ne la méritois pas, je le veux même. Mais j'aurois du moins été content, s'il m'avoit bien grondé, s'il m'eût témoigné dans les termes les plus forts son ressentiment, &c. Mais son silence profond & persévérant perce jusqu'au vif le cœur d'un enfant, qui malgré ses fautes luy est si entièrement dévoué. Je ne craindray pas même de vous avouer que je n'ose plus m'adresser à luy directement de peur que mes lettres, loin de le fléchir, ne l'aigrissent davantage contre moy. Instruisés-moy de ce que je dois faire pour appaiser la tempête, & il n'y a rien d'impossible que je ne tente. Ah ! mon révérend Père, si vous pouviés, en luy parlant pour moy, lui exposer mes vrais sentimens, il en seroit touché. Notre révérend Père prieur m'a dit que le révérend Père secrétaire de sa Révérence lui avoit écrit que je pris[se] patience. Le remède est aisé à prescrire, la grâce seule de J. Ch. en peut rendre la pratique facile. J'ay fait une chute ce carême qui m'a laisse des douleurs qui demanderoient des exercices que je ne puis trouver icy. Si ma liberté, malgré la bonne volonté du très révérend Père général, ne peut m'être sitôt rendue, du moins qu'il me soit permis de pouvoir monter à cheval. Je ne demande pas ny de longues ni de grandes récréations, mais seulement de pouvoir découcher quelques nuits & aller passer quelques jours dans nos maisons voisines; ou plutôt je ne demande rien que ce que vous verres que le très révérend Père général sera en disposition de m'accorder. Je prie Dieu tous les jours pour sa conservation & je luy demande en particulier pour vous, mon révérend Père, ut impleat in te, comme disoit saint Augustin, sinum tant grandem quam ipse fectt. J'ay l'honneur d'être avec autant de respect que de reconnoissance, vôtre très humble & très obéissant serviteur.
A Mortagne, Bas-Poitou, ce i8° juillet 1747. (Fonds de Languedoc, t. 184, fol. 422-423.)