DE L'EDITION ORIGINALE
PERSONNE n'ignore que la province de Languedoc est une des plus belles, des plus étendues & des mieux situées du royaume, & peut-être la plus féconde en événemens. Son histoire mérite par là une attention singulière : cependant on peut dire que ceux qui jusqu'ici y ont travaillé n'en ont donné que des ébauches très-imparfaites. Feu M. DE LA Berchère, archevêque de Narbonne, prélat recommandable par son amour pour les lettres, autant que par son zèle pour les intérêts & la gloire de la Province, est le premier qui ait formé le dessein cTune Histoire complète de Languedoc, où en détaillant tous les faits, on n'oublierait rien de ce qui concerne les mceurs, les coutumes & le gouvernement politique des peuples.
Il le proposa dans l'assemblée des Etats tenue à Montpellier au mois de janvier 1709, & après y avoir représenté les avantages qu'on pouvoit en espérer, il eut, avec la satisfaction d'être applaudi, la gloire de se voir chargé de la conduite de cet ouvrage, & du choix des ouvriers. Il jeta d'abord les yeux sur notre congrégation, & lui ayant fait l'honneur de le lui offrir, le général qui la gouvernoif alors, pour répondre à cette marque de distinction, nomma les RR. PP. dom Gabriel Marcland & dom Pierre AuziÈRES, deux religieux de mérite & très-capables de cette entreprise. L'un & l'autre travaillèrent séparément dans la Province durant plusieurs années; & après avoir tiré des différentes bibliothèques tout ce qu'ils crurent utile à leur dessein , ils dressèrent des mémoires assez considérables ; mais leur âge déjà avancé ou leurs emplois ne leur ayant pas permis de continuer leur travail & de se charger de celui des archives qui étoit le plus essentiel, nous fûmes substitués à leur place en 1710.
Pour nous conformer aux vues de Nosseigneurs des Etats, nous avons cru devoir commencer d'abord par la recherche des titres & des autres monumens anecdotes. Nous y avons employé plusieurs années, soit à Paris, soit en Languedoc, sous la protection de
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M. DE BeAUVAU, qui, en succédant à M. de la Berchèrc, a succédé aussi à son ardeur & à son empressement pour tout ce qui peut être avantageux ou honorable à la Province, & en particulier pour la perfection de cet ouvrage.
A cette recherche dont on a déjà rendu compte en partie dans un mémoire particulier, & qui par le grand nombre des pièces curieuses qu'elle nous a fournies jettera un grand jour sur l'histoire de Languedoc, nous avons joint le secours qu'on peut retirer des auteurs anciens & modernes ; nous avons consulté nous-mêmes tous ceux qui pouvoient nous être de quelque usage.
C'est sur ces matériaux que l'ouvrage que nous présentons au public a été composé. Notre objet principal est d'y rapporter tout ce qui s'est passé de mémorable dans la Province & dans les pays particuliers qui la composent, & d'appuyer ses usages, ses droits & ses prérogatives sur les titres les plus authentiques.
Comme elle comprend, outre presque toute la Narbonnoise première, une partie considérable de l'Aquitaine première, avec une portion de la Viennoise & de la Novempopulanie, & que ces différens pays n'ont été unis pour former un même corps que vers le commencement du treizième siècle, il n'a pas été possible en rapportant les événemens qui s'y sont passés de ne pas parler jusqu'à ce temps-là, à cause de leur liaison nécessaire, de ceux des anciennes provinces dont autrefois ils faisoient partie.
On doit d'ailleurs remarquer que pendant plusieurs siècles Narbonne a été la métropole de toute la Narbonnoise, & Toulouse, en trois différens temps, la capitale d'un royaume fort étendu; que le domaine des ducs de Septimanie ou marquis de Gothie & des comtes de Toulouse renfermoit une partie considérable des provinces voisines, & qu'enfin depuis que le nom de Languedoc fut mis en usage, au treizième siècle, on comprit sous cette dénomination, jusques au règne de Charles VII, presque la moitié de la France ; ce qui fait que notre histoire est plutôt celle de la partie méridionale du royaume que celle d'une province particulière. Cette remarque paroît importante pour prévenir les reproches qu'on pourroit peut-être nous faire d'avoir passé au delà des bornes de notre sujet.
Pour donner ici une légère idée des principaux événemens qui doivent faire le fond de l'histoire de Languedoc, le premier qui se présente, c'est la sortie de ses anciens peuples qui portèrent le nom & la gloire des armes des Gaulois dans la Germanie, la Pannonie, l'IUyrie, la Grèce & la Thrace, subjuguèrent une grande partie de l'Asie Mineure, & firent rechercher leur amitié ou leur secours par la plupart des princes ou des peuples de l'ancien monde. La République romaine ajouta dans la suite cette province à sa domination, moins par la force des armes que par la soumission volontaire des peuples; aussi leur accorda-t-elle des privilèges singuliers. La Narbonnoise qui avoit déjà pris en partie la politesse des Grecs, acheva d'adoucir ses mœurs par son commerce avec les Romains; dans peu on ne la distingua plus des provinces les plus civilisées de l'Italie. Ses habitans furent les premiers des Gaulois admis dans le sénat, & elle fournit à Rome non-seulement un grand nombre de sénateurs d'un mérite distingué, mais encore divers empereurs, des capitaines, des consuls, plusieurs autres magistrats & des gens de lettres, qui se rendirent également recommandables.
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Le Languedoc fut une des premières provinces des Gaules qui reçut les lumières de la foi & qui la défendit au prix du sang de ses martyrs. Il a donné depuis un grand nombre de saints & de savans évèques, tant aux églises du pays qu'à celles des provinces & des royaumes voisins; trois ou quatre papes, plusieurs cardinaux. L'état monastique qui y fut établi dès le quatrième siècle y devint bientôt florissant, & parmi un grand nombre d'abbés & de religieux qui ont illustré le pays par leurs vertus & par leurs travaux, il suffit de nommer le célèbre saint Benoît d'Aniane, dont la plupart des monastères de France embrassèrent la réforme au commencement du neuvième siècle.
La Province éprouva, comme les autres parties de l'empire d'Occident, les funestes suites de sa décadence. L'empereur Honoré (Flavius Honorius) en céda une partie aux Visigoths, & les successeurs de ce prince furent enfin obligés de leur abandonner le reste. Ces peuples établirent aussitôt dans le pays le siège de leur empire, dont ils étendirent les limites en deçà & en delà des Pyrénées, & formèrent ainsi un royaume trèsconsidérable. Ils perdirent, environ un siècle après, la meilleure partie de leurs États dans les Gaules que les François leur enlevèrent; ce qui engagea leurs rois à transférer leur siège en Espagne. Ils conservèrent cependant la Septimanie ou Narbonnoise première qui, étant province frontière de ces deux nations jalouses, devint le théâtre de la guerre toutes les fois qu'il s'éleva quelque différend entre elles.
Le royaume des Visigoths fut détruit par les Sarrasins qui envahirent sur eux l'Espagne & la Septimanie au commencement du huitième siècle. Les Infidèles, non contens d'avoir subjugué cette dernière province, portèrent de là leurs courses dans le reste des Gaules. Charles Martel & Eudes, duc d'Aquitaine, les battirent en diverses rencontres; la gloire de les chasser entièrement au delà des Pyrénées étoit réservée à Pépin le Bref, premier roi de la seconde race, qui unit à la couronne tout le Languedoc, dont ses prédécesseurs n'avoient possédé jusqu'alors qu'une partie. Ce prince, pour récompenser la soumission volontaire des peuples de cette province, les maintint dans leurs usages & leurs libertés. Charlemagne, son successeur, érigea quelque temps après l'Aquitaine en royaume, dont le siège fut établi à Toulouse, & dont la Septimanie fit partie pendant plusieurs années, jusqu'à ce qu'elle en fût détachée pour former un gouvernement général, conjointement avec la Marche d'Espagne, dont elle fut désunie dans la suite. Ce royaume finit & fut réuni au reste de la monarchie après la mort de Charles le Chauve.
Les ducs & les comtes n'avoient été jusqu'alors que de simples gouverneurs. Il faut en excepter Eudes & les ducs d'Aquitaine de sa famille, qui, pendant la plus grande partie du septième siècle & du suivant, possédèrent héréditairement cette province avec une autorité presque souveraine. On a tâché de développer l'origine du premier jusqu'à présent assez obscure, & on se flatte de l'avoir fait avec quelque succès. Cette matière est d'autant plus intéressante pour notre histoire, qu'il paroît certain que le duché d'Aquitaine, possédé par Eudes & ceux de sa race, ne fut pas différent du royaume de Toulouse cédé par Dagobert 1 à son frère Charibert.
L'usurpation des droits régaliens par les ducs & les comtes changea la face du gouvernement du Languedoc à la fin du neuvième siècle. Les comtes de Toulouse, les marquis
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de Gothie & les ducs ou comtes de Provence partagèrent entre eux la suzeraineté sur cette province. Les autres seigneurs du pays, à la faveur des troubles du royaume & de la foiblesse du gouvernement, tâchèrent à l'envi de se rendre indépendans; & pour se maintenir les uns & les autres dans l'autorité qu'ils avoient usurpée & se mettre en état de venger leurs querelles ou de repousser l'attaque de leurs voisins, ils cherchèrent bientôt après à se faire un grand nombre de vassaux, moins aux dépens de leurs propres biens, que du domaine de la couronne, dont ils disposèrent comme de leur patrimoine. Leur jalousie & leur ambition firent naître entre eux diverses guerres particulières, & non contens d'avoir enlevé à nos rois leur domaine, ils envahirent les biens des églises; ils s'emparèrent entre autres des évéchés & des abbayes qu'ils unirent en quelque manière à leurs familles. Tous ces troubles causèrent l'affoiblissement de la discipline ecclésiastique, la cessation des études, l'interruption du commerce, l'oppression de la liberté des villes municipales & des peuples, & une infinité d'autres désordres qui désolèrent la Province & le reste du royaume pendant plusieurs siècles.
Les comtes de Toulouse dominèrent enfin sur presque tout le Languedoc par l'union qu'ils firent à leur domaine du marquisat de Gothie & de celui de Provence. Outre ces pays ils en possédèrent plusieurs autres en Aquitaine dont ils se disoient ducs ou princes. Leur famille s'étant divisée en deux branches vers le commencement du dixième siècle, elles partagèrent entre elles ces provinces. Tout leur domaine fut réuni, vers la fin du onzième siècle, sur la tète du fameux Raimond de Saint-Gilles, qui le premier se qualifia duc de tiarbonne, comte de Toulouse & marquis de Provence, & qui transmit ces dignités à ses descendans.
Le même Raimond, suivi des principaux seigneurs du pays, se distingua dans la Terre- Sainte durant les guerres d'outre-mer. Ses successeurs ne témoignèrent pas moins de zèle pour aller combattre contre les infidèles, jusqu'à ce que le Languedoc devînt luimême le sujet de diverses croisades à cause de l'hérésie des albigeois qui y avoit fait de grands progrès. Cette hérésie eut de tristes suites pour le pays; il fut entièrement désolé par la sanglante guerre qu'elle fit naître, durant laquelle la plus grande partie de son ancienne noblesse, ou périt, ou fut obligée de céder ses biens à des étrangers.
La guerre des albigeois occasionna la réunion de près des deux tiers de la Province à la couronne; l'autre tiers y ayant été réuni quelque temps après avec plusieurs autres pays voisins, presque tout ce qu'on appelle aujourd'hui Languedoc se trouva ainsi sous la domination immédiate de nos rois, en sorte que l'on peut dire que si ce fut la dernière province du royaume qui se soumit à leur obéissance, elle fut une des premières qu'ils réunirent à leur domaine.
Pour distinguer de leurs anciens États ces pays nouvellement acquis, ces princes partagèrent le royaume en deux langues, savoir : en langue d'oc, qui comprenoit les provinces situées à la gauche de la Loire, soumises à leur autorité immédiate, & en langue d'ouy, qui renfermoit celles qui étoient à la droite de ce fleuve. C'est de ce partage que le nom de Languedoc tire son origine, d'où il est aisé de juger de son ancienne étendue.
Nos rois aussitôt après la réunion de la Province à la couronne, maintinrent ses
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peuples dans leurs privilèges & anciens usages; ils les conservèrent entre autres dans la liberté de tenir les assemblées de chaque sénéchaussée, pour délibérer sur les affaires communes du pays. A ces assemblées particulières succéda bientôt l'assemblée générale des trois ordres de la Province qu'on tient régulièrement tous les ans. Nous sommes en état, par nos recherches, de donner une connoissance presque suivie des unes & des autres, depuis la fin du règne de S. Louis jusques à nos jours.
Nos rois accordèrent au Languedoc un autre privilège également intéressant : c'est que les affaires du pays y fussent jugées en dernier ressort par un parlement qu'ils y établirent. Ce tribunal subsistoit déjà sous le règne de Philippe le Hardi, fils de S. Louis ; Philippe le Bel le rendit sédentaire à Toulouse, mais il le réunit quelques années après à celui de la langue d'ouy. Il fut enfin rétabli en Languedoc, à la demande des gens du pays, sous le règne de Charles VII, & il est demeuré depuis ce temps-là fixe & permanent dans cette province.
Comme la Languedoc étoit limitrophe du duché de Guyenne, & que ces deux provinces appartinrent longtemps à différens maîtres qui se firent une sanglante guerre, les divers événemens qu'elle occasionna influent nécessairement sur notre histoire, jusqu'à ce que le Languedoc fût renfermé dans les trois anciennes sénéchaussées qui le composent aujourd'hui. Cela arriva sous Charles VII, qui, ayant conquis la Guyenne sur les Anglois, sépara du Languedoc la partie de l'Aquitaine qui en dépendoit auparavant. La Province fut encore resserrée dans des bornes plus étroites sous Louis XI, qui en détacha toute la partie de la sénéchaussée de Toulouse située à la gauche de la Garonne.
Depuis ce temps-là le Languedoc n'a pas changé de limites, mais il n'a pas été moins fécond en événemens. L'hérésie de Calvin, qui y fit des progrès étonnans vers le milieu du seizième siècle, y causa surtout une guerre civile qui fut & plus opiniâtre & plus cruelle que dans le reste du royaume. D'un autre côté les fureurs de la Ligue y furent portées aux derniers excès. Henri le Grand pacifia le pays pour un temps; la rébellion qui s'y éleva sous le règne de Louis XIII y excita de nouveaux troubles, & ce prince fut obligé d'y venir en personne pour les apaiser.
Ces événemens & une infinité d'autres que les bornes d'une préface ne nous permettent pas de détailler font la principale matière de notre histoire. Nous y joindrons tout ce que nous avons pu recueillir d'intéressant touchant la vie & les actions de ceux qui, dans tous les temps, ont illustré le Languedoc, soit par leur sainteté & leurs vertus, soit par les dignités qu'ils ont occupées dans l'Église & dans l'État, soit par leur valeur & leur mérite, soit enfin par leurs ouvrages & leurs talens singuliers. Nous y ajouterons aussi, suivant les différentes époques, une description du gouvernement, des mœurs & des usages des peuples; l'histoire de tous les conciles qui ont été tenus dans la Province, l'établissement de ses églises & la fondation de ses abbayes, avec la suite de leurs évèques & de leurs abbés; l'origine & l'accroissement de ses principales villes; la généalogie ou la succession des ducs, des comtes, des vicomtes & des principaux barons qui l'ont gouvernée ou qui en ont possédé une partie, &c.
L'ordre que nous avons cru devoir donner à une matière si vaste a été de la partager en différens livres qui commencent ou finissent par quelque époque remarc[uable. Ce