XIII. — Établissement des Tectosages en Asie
De toutes les colonies que nos Tectosages établirent à l'occasion de l'expédition de Brennus, la plus célèbre ~ fut celle qu'une partie d'entre eux alla fonder en "* Asie , l'année d'après la défaite de ce général devant Delphes & dans le temps que Démodés étoit archonte d'Athènes. D'abord, après cette défaite, selon Pausanias^, ou quelque temps auparavant, au rapport de Tite- Live^ & lorsque l'armée de Brennus étoit en marche pour l'expédition de Delphes , une partie de ses troupes s'étant soulevée dans la Dardanie, vingt mille hommes se détachèrent, sous la conduite de Léonorius & de Lutarius, pour aller vers la Thrace qu'ils mirent sous contribution "^ . Ces Gaulois s'étendirent ensuite jusques à Byzance, & sur la côte de la Propontide dont ils s'emparèrent. De là, sur le récit qu'on leur fit des beautés & de la fertilité de l'Asie , ils résolurent d'y porter leurs armes 8t d'y fixer leur demeure, malgré l'opposition des Byzantins qui traversoient leur dessein. Pour faciliter leur trajet dans ce pays, ils s'emparèrent d'abord deLysimachie, ville située au milieu de l'isthme,
' Floriis, 1. 3, c. 4.
" Velleius Paterculus, 1. j, c. 3i;.
' Justin, 1. 02, c. 3.
* Pausanias, tn P/iocic, p. 655.
* Pausanias, in Jtticis, p. 8. — ^'oyez aussi, au tome II de cette édition, la Kote III. «T. Live, 1. 3d, c. i6.
' Memnon, apuJ Photium, p. 71p.
d'où l'on passe dans la Chersonèse. Ces Gaulois étant descendus ensuite vers la cote de l'Hellespont ou le détroit des Dardanelles, la facilité du passage d'Europe en Asie augmenta le désir qu'ils avoient d'aller s'établir dans cette partie du monde, mais cette entreprise ne pouvant s'exécuter qu'avec le secours des vaisseaux dont ils manquoient, ils en firent demander par leurs ambassadeurs à Antipater, qui commandoit alors sur cette cote pour les Macédoniens.
Sur ces entrefaites, il s'éleva une dispute entre Léonorius & Lutarius, qui causa une Sédition dans l'armée & la partagea entre ces deux chefs. Le premier, suivi d'une partie des troupes, reprit la route de Byzance} l'autre crut devoir attendre la réponse d'Antipater, qui, sous prétexte de lui faire honneur, mais en effet pour observer sa conduite , lui renvoya les ambassadeurs gaulois avec deux des siens , sur deux vaisseaux escortés de trois barques. Lutarius les reçut avec honneur; mais , plus rusé qu'Antipater, il se servit de ces mêmes bâtimens pour le trajet de ses troupes, qu'il fit passer à diverses reprises sur la côte d'Asie.
Après ce passage, Lutarius' voulant, en habile capitaine, assurerses courses 8c se ménager une retraite en cas de besoin, son premier soin fut de s'emparer de quelque place forte. Il prit d'abord celle à'Ilitim ou ancienne Troie, qu'il crut favorable à ses desseins ; mais il l'abandonna bientôt après, parce qu'il la trouva sans défense, ce qui ne l'empêcha pas de continuer d'intester les côtes par ses incursions^, en attendant l'occasion défaire quelque entreprise plus importante.
Nicomède, roi de Bithynie, lui en fournit ^ une dans la guerre qu'il soutenoit alors contre Zibée, qui avoit usurpé une partie de ses Etats. Ce prince , ne se trouvant pas en état de réduire cet usurpateur, 8c informé qu'il y avoit des Gaulois dans son voisinage, eut d'abord recours aux Tectosages qui étoient du côté de Byzance j 8c traita avec Léonorius, qu'il fit passer en Asie; mais, ne se croyant pas sans doute encore assez fort, il s'adressa à Lutarius , avec lequel il traita aussi pour obtenir du secours. Les principaux articles de leur traité "* turent que les Gaulois contracteroient avec lui 8c avec ses successeurs une amitié perpétuelle; que ses amis 8c ses ennemis seroient aussi les leurs, Se enfin qu'ils ne donneroient du secours à personne sans sa participation. A ces conditions, Nicomède reçut dans ses États les Gaulois Tectosages commandés par dix-sept de leurs chefs ou capitaines, dont Léonorius 8c Lutarius étoient les principaux; ce qui prouve que ces deux généraux dévoient s'être déjà réconciliés, pour agir de concert contre Zibée en faveur de Nicomède. Le succès de leurs armes fut si heureux , que l'usurpateur ayant enfin été entièrement défait, ce prince demeura maître absolu du royaume de Bithynie.
Nicomède ayant été ainsi rétabli dans la partie de ses États dont Zibée s'étoit emparé, les Tectosages, chargés du butin qu'ils avoient fait pendant cette guerre 8c que ce prince leur céda en reconnoissance de leur secours, continuèrent leurs courses, 8c quoique leur armée ne fût que d'environ vingt mille hommes, dont
■ Strabon, 1. i3, p. 594. ' T. Live, 1. 33, c. ,6.
' Pausanias, in Attiois, p. 0. ■* Memnon, apud Photium, p. 719.
An de Rome
Kn de Rome
à peine la moitié étoient armés, elle répandit cependant une si grande terreur chez tous les peuples de l'Asie Mineure en deçà du mont Taurus, qu'ils les Éd. origin. rendirent leurs trilDutaires de gré ou de force. Enfin, après diverses incursions, ces Tectosages s'étant emparés du milieu du pays , résolurent d'y fixer pour toujours leur demeure ; ils y fondèrent en effet le royaume de Galatie ou Gallo-Grèce, qui devint très-célèbre dans la suite. Tel fut l'établissement de la colonie de ces Gaulois dans l'Asie.
Cette colonie étoit' composée des peuples Trocmes ou Trocmierft, des Tolistoboges 8t des Tectosages. Ces derniers étoient les seuls qui eussent conservé le nom de cette partie de la Gaule dont ils étoient originaires ; les deux autres, comme on l'a déjà dit, tiroient le leur de leurs chefs , selon le témoignage de Strabon & de Pline, témoignage préférable, sans doute, au sentiment de quelques modernes^, qui font dériver le nom de Tolistoboges de ceux de Toulousain & de Boïe ou Boïen , autre peuple gaulois qui s'établit, ainsi que les Tectosages, aux environs de la forêt Hercynie.
Quoi <{u'il en soit, ces trois peuples gaulois partagèrent entre eux le pays conquis, qui depuis ce temps-là prit le nom de Galatie, &c qui comprenoit une partie de la grande Phrygie, de la Méonie, de la Paphlagonie Si de la Cappadoce, entre les rivières de Sangarius St d'Halys. Après ce partage, chacun de ces trois peuples alla occuper le pays que le sort lui avoit donné. Les Tolistoboges s'étendirent vers la Bithynie Se la Phrygie appelée Epictète; les Tectosages habitèrent une partie de la Cappadoce depuis le nord 81 le couchant jusque dans la grande Phrygie, vers Pessinunte, au midi des Tolistoboges; enfin les Trocmes s'établirent au levant des deux autres peuples dans une partie de la Méonie 8c de la Paphlagonie, le long de la rivière d'Halys, 8<. sur les frontières du Pont & de la Cappadoce; ces derniers furent mieux partagés que les autres, parce qu'ils eurent le meilleur pays de la Galatie.