XVIII. — Prise de Rome par Primus. — Mort de Vitellius
Primus, qui méditoit depuis longtemps la prise de Rome, s'étant approché à dix milles de l'armée de Vitellius, campée auprès de la même ville de
■ Tacite, Historiarum 1. 3, c. 40 & seq. ' Tacite, Historiarum 1. 3, c. 53.
" Id. 1. 3, c. 44 & seq. •• U. 1. 4, c. r3j 1. 5, e. 26.
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Narni, travailla à débaucher les troupes de cet empereur. Il espéroit réussir d'autant plus aisément, que ce prince s'étoit rendu très-méprisable par sa lâcheté 8i sa mauvaise conduite. Primus fit tant enfin par ses intrigues & ses intelligences, qu'ayant gagné d'abord une partie des officiers, & ensuite la plupart des soldats, presque toute cette armée vint se joindre à la sienne. Ce général se vit par là en état de tenter le siège de Rome dont il se rendit le maître vers le vingtième du mois de décembre, malgré la vigoureuse résistance des prétoriens. Par cette conquête, il assura l'empire à Vespasien Se le délivra de Vitellius, son compétiteur, à qui on fit souffrir une mort aussi honteuse que sa vie avoit été indigne d'un empereur romain.
XIX. — Honneurs déférés à Primus. — Son mécontentement, ses disgrâces.
Primus' entra dans Rome avec Domitien, fils de l'empereur Vespasien qui étoit encore en Orient. Domitien prit aussitôt le titre de césar 5 mais il laissa à Primus la principale autorité. Le sénat décerna alors à ce dernier les honneurs consulaires {consularia insigna) ^ en considération de ses services : ils étoient en effet si importans, qu'il eût mérité les plus grands éloges, s'il eût eu soin d'arrêter la fureur 8c l'avarice du soldat qui mit Rome au pillage 8c y commit une infinité de désordres, sous prétexte de rechercher les partisans de Vitellius. On l'accuse même d'avoir profité des riches dépouilles de cette capitale du monde 8c d'avoir, en particulier, tourné à son profit celles du palais impérial. On sait du moins que son autorité tut si grande dans Rome, après la prise de cette ville ^, que ce fut presque la seule qu'on y reconnut d'abord : ainsi il peut avoir profité de cette occasion pour s'enrichir 8c ramasser de quoi satistaire sa prodigalité. Il est vrai aussi que la réputation qu'il s'étoit acquise par ses victoires 8c les applaudissemens qu'il recevoit tous les jours lui firent des jaloux, qui ne manquèrent pas de le décrier 8c de chercher des prétextes pour le noircir. Le plus dangereux^ de tous fut Mucien, favori Se général de Vespasien, qui, piqué de ce qu'il lui avoit ravi la gloire de vaincre Vitellius, de prendre Rome 8c d'avoir en quelque manière placé Vespasien sur le trône de l'Empire, n'oublia rien, à son arrivée en cette ville, où il vint bientôt après, pour le décréditer auprès du peuple, des troupes Se de l'empereur même; mais, n'osant d'abord l'entreprendre ouvertement, à cause du crédit de Primus sur l'esprit du peuple Se des soldats, il prit des mesures secrètes pour détruire sa réputation 8c diminuer son autorité, tandis qu'il aftecta en public de joindre ses applaudissemens à ceux du sénat Se du peuple. Il loua, en effet, ses services en plein sénat, flatta son ambition des plus grandes espérances 8c lui offrit son crédit pour lui faire obtenir le gouvernement de l'Espagne Citérieure que Clunius Rufus venoit de quitter; il combla même de bienfaits ses créatures Se procura des emplois considérables
■ Tacite, Historiarum 1. 4, c. i &. seq. ' Tacite, Historiarum 1. 3, c. 53 & seq,; 1. 4,
' Ihid. c. 4 & seq.
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aux officiers qu'il aftectionnoit le plus; mais, sous ces marques d'estime Si d'amitié, Mucien cachoit une haine implacable & le dessein formé de perdre Primus dans l'esprit du peuple & du prince. Pour faire tomber peu à peu An 70 l'autorité de ce général dans Rome, il en fit d'abord sortir ses troupes, sous prétexte des désordres qu'elles y commettoient, 8< dispersa en divers endroits les légions qui lui étoient le plus attachées, entre autres la septième, appelée galbienne, comme nous l'avons déjà dit, du nom de l'empereur Galba qui t^i'l^'f"o '"' ^" avoit donné le commandement. Il lui rendit ensuite de très-mauvais offices auprès de Vespasien, soit par les soupçons qu'il fit naître à ce prince sur sa conduite 8t ses desseins ambitieux, soit par les tours malins qu'il donna à ses services. Il empêcha enfin que Domitien, fils de cet empereur, ne le mît au nombre de ses principaux officiers {inter comités).
Primus, sensible à tous ces coups, prit le parti de sortir de Rome & de se rendre auprès de Vespasien, comptant que sa seule présence dissiperoit tous les mauvais bruits qu'on faisoit courir contre lui j mais cet empereur, déjà prévenu par les lettres de Mucien, ne lui fit pas tout l'accueil qu'il croyoit être en droit d'attendre de sa part, quoique ce prince, en considération des services qu'il en avoit reçus & des périls où il s'étoit exposé pour l'affermir sur le trône, le regardât d'un œil assez favorable; mais le récit continuel de ses exploits &. l'éloge qu'il faisoit sans cesse de son propre mérite, aux dépens de celui des autres, le rendirent enfin si odieux qu'il se vit également méprisé de ses amis & de ses ennemis 81 de l'empereur même, qui le négligea entièrement & le laissa sans emploi, quoiqu'il témoignât toujours au dehors avoir de la reconnoissance pour ses services.
Martial', contemporain &. ami de Primus, loue beaucoup son éloquence, sa politesse, son érudition & son amour pour les lettres, car^ on ne doute pas que ce ne soit le même que Marcus Antonius Primus à qui ce poète adresse plusieurs de ses épigrammes, ce qui fait voir qu'Antoine étoit son véritable nom, Marcus son prénom, & Primus son surnom. Il paroît, par une de ces épigrammes^, que cet illustre Toulousain parvint au moins jusques à l'âge de soixante ans, qu'il mena une vie privée depuis l'élévation de Vespasien à l'empire & qu'il soutint parfaitement bien sa disgrâce. Ce général eut de grands défauts, on n'en peut disconvenir, mais il les effaça par l'éclat de ses talens. Il fut accusé surtout de beaucoup de légèreté & de vanité, 8c cette accusation paroît mieux fondée que celle d'avoir ambitionné l'empire Si sollicité Scribonianus'^ Crassus, frère de César Pison , pour l'engager à exciter une révolte qui pût lui frayer le chemin au trône 5. Ce qu'il y a de vrai, c'est que Primus fit un honneur infini à sa patrie autant par l'élévation de son génie que par l'éclat de ses dignités, qu'il fut l'un des plus grands capitaines de son temps, 81 que, s'il n'eut pas la gloire de parvenir à l'em-
' Martial, Epigram. 1. 9, 100; I. 10, 23, 32, yS. ' Martial, Eplgram. 1. 10, 23.
' Mathieu Rader, In Martialem, édition de 1628; * Tacite, H'tstor'tarum 1. 4, c. 39.
& Serviez, Hommes illustres du Languedoc , p. 76. ' Ibid.
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pire, il eut du moins celle de le procurer au meilleur & au plus digne des empereurs.
XX. — Révolte des Gaules excitée par Civilis. — La Narbonnoïse fidèle
à Vespasïen.
Nous avons déjà dit que Primus, pour favoriser le parti de Vespasien, avoit beaucoup contribué à la révolte de Civilis, général des Bataves, contre Vitellius; mais le dessein de Civilis, en prenant les armes, étoit moins de se déclarer pour un des deux compétiteurs à l'empire, que de profiter de cette occasion pour se soustraire, avec tous les Bataves, à la domination romaine. Il continua, en eftet, la guerre contre les Romains, après la mort de Vitellius, & tâcha d'entraîner par son exemple tous les Gaulois qui, selon Tacite ', prirent part à sa révolte contre Vespasien. Comme il n'y eut cependant, suivant le même historien, que la Gaule septentrionale qui fut le théâtre de la guerre 8c de la rébellion, on a lieu de croire que les provinces méridionales, telle que la Narbonnoise, demeurèrent fidèles à cet empereur. Nous savons du moins que la défaite de Civilis par Céréalis, général des troupes romaines, termina en peu de temps cette guerre 8c fit rentrer les Gaulois rebelles dans leur devoir 8c sous l'obéissance de ce prince.