XXXVII. — Origine des anciennes Églises de la Province
C'est sous l'empire du même Philippe que nos plus habiles critiques'* fixent l'époque, non pas de la prédication de la foi dans la Narbonnoise, où elle avoit déjà été annoncée auparavant 8c scellée même par l'effusion du sang de plusieurs martyrs, mais de la mission de Paul 8c de Saturnin, premiers évêques, l'un de Narbonne, &c l'autre de Toulouse, 8c de l'établissement des plus Éd.origiii.
anciennes églises de la Province. Ils ne croient pas qu'on puisse faire remonter
plus haut cette mission, ni produire des preuves bien certaines de la succession des évêques du pays avant ce temps-là. C'est ce qui fait que, sans vouloir contredire absolument la tradition de quelques-unes de ces églises, qui prétendent que la succession de leurs évêques est bien plus ancienne, nous fixons à cette époque ce que nous avons à dire touchant leur origine.
XXXVIIl. — Saint Paul, premier évêqiie de Narbonne. — Saint Prudent,
martyr.
Parmi les sept évêques qui, selon Grégoire'"' de Tours portèrent la lumière de l'Evangile dans les Gaules au troisième siècle, il y en eut trois qui s'arrê-
' Capitolin, p. 167. — Hérodien, 1. 7. •• Tillemont, Hiit. ecdés. t. 4; sur S. Denis de
Gruter, Corpus inscrlptionum , p. 272. Paris.
' Spon, MiscelUnea, p. 98. '■ Grégoire de Tours, Hist. Franc. I. 1 , c. 28.
An
tèrent dans la Narbonnoise & qui établirent leur siège dans trois villes de cette province, savoir : saint Paul à Narbonne, saint Trophime à Arles, 81 saint Saturnin à Toulouse. On croit' que ces hommes apostoliques reçurent leur mission, à Rome, du pape saint Fabien^ : ce qu'il y a de certain, c'est c[u'ils furent envoyés dans les Gaules avec plusieurs de leurs disciples, soit pour prêcher la foi à ceux qui ne l'avoient pas encore reçue, soit pour la confirmer & la soutenir dans ceux qui pouvoient en être déjà éclairés. On prétend ■'* que saint Alpinien, dont les reliques furent transférées à Castelsarrasin, après le douzième siècle, fut un des disciples de saint Martial, apôtre du Limousin, & l'un de ces sept évêques.
Il est très-probable que ces missionnaires commencèrent'^ d'abord l'exercice de leur ministère à Arles 5, où ils établirent saint Trophime pour évêque ; Se que de là s'étant ensuite dispersés, chacun passa dans le pays qui lui fut assigné. Paul, après avoir passé le Rhône, fixa son siège à Narbonne, métropole de toute la Province. Selon les actes i^ de ce saint qui, quoique trèsanciens, ne passent pourtant pas pour originaux, il avoit déjà beaucoup souffert pour la foi avant son départ de Rome ''. A son arrivée à Béziers, il fit bâtir une
' Tillemont, Hist. ecclés. t. 4; sur S. Denis de Paris.
' Aucun texte ne donne le nom du pape qui aurait envoyé dans les Gaules les sept évêques nommés par Grégoire de Tours. [E. M.]
' Jeta Sanctorum (BoUand.), t. 3, zyapril. p. 480.
^ Tillemont, Hist. ecclés. t. 4; sur S. Denis de Paris, notes 1 & 2.
' Voyez , livre IV, p. 41 o , la note où nous discutons les prétentions de l'église d'Arles à être la plus ancienne des Gaules. [£. M.]
'' Acta Sanctorum (Bolland.), 22 mars, p. SyS & seq. — Bosquet, t. 2, p. 106.
' Les plus anciens textes qui, avec Prudence & Grégoire de Tours, font mention de saint Paul, évêque de Narbonne, sont les additions de Florus au martyrologe de Bède, le martyrologe de Raban- Maur & le petit martyrologe romain du huitième siècle. On lit dans ces ouvrages « Paulus episcopus, discipulus aposîolorum » ou « Paulus episcopus, confesser, n Ces mentions laconiques concordent avec le texte de Grégoire de Tours. Celui-ci ne connaissait que le nom du premier apôtre de Narbonne & la circonstance qu'il avait été envoyé par les évêques de Rome, « a Romanis episcopis missus. » Parmi les hagiographes, le premier qui voit dans l'évèque de Narbonne le proconsul de l'île de Chypre converti par l'apôtre saint Paul est Adon. De son martyrologe cette mention est passée dans ceux de Notker & d'Usuard. L'époque d'Adon peut-être considérée comme celle de la rédaction des actes du saint';
mais ces actes ne renferment que des généralités & n'ajoutent aucun renseignement à ceux que l'on avait déjà.
On voit que les témoins les plus anciens ne connaissaient pas le caractère apostolique de Paul de Narbonne, & que, du temps de Grégoire de Tours, on ne savait sur lui que le peu qu'il en rapporte, c'est-à-dire qu'il avait été envoyé dans les Gaules par les évêques de Rome. Les anciens martyrologes ne s'accordent même pas sur le jour de sa mort : les uns le fixent au 22 mars', & les autres au 12 décembre.
Il n'est pas étonnant, du reste, qu'au huitième & au neuvième siècle on possédât si peu de renseignements sur les premiers confesseurs des Gaules. Jusqu'à la fin du quatrième siècle, les institutions romaines étaient restées debout. Les églises ou chrétientés, constituées depuis un siècle ou un siècle & demi environ sur le modèle des associations romaines, avaient pu vaquer aux exercices du culte & à la conservation de leurs cimetières sans autres entraves que les persécutions. Elles entretenaient pieusement les tombeaux de leurs premiers fondateurs & leur rendaient les honneurs qui leur étaient dus. Au cinquième siècle, les barbares envahirent & ravagèrent les Gaules; beaucoup de villes furent détruites, dont un grand nombre, surtout dans le Midi, ne se relevèrent pas de leurs ruines. Quelques-unes se repeuplèrent, mais lentement, & perdirent le rang où elles brillaient auparavant. Dans l'un & l'autre cas, les anciens
' Bollandistes, 22 mars. — Les plus anciens manuscrits du onzième siècle, mais quelques-uns paraissent avoir été (Bibl. nationale, mss. lat. 2 838, 5 3o2, 5304 & 5 3oiJ) sont copiés sur des manuscrits plus anciens.
petite église & se seroit fixé pour toujours dans cette ville, si les fidèles de Narbonne ne l'eussent engagé, par une députation, à venir dans la leur pour
cimetières furent abandonnés; certaines églises, obligées d'ëmigrer ou de changer de résidence, perdirent le souvenir de leurs premiers confesseurs ou du moins du lieu où reposaient leurs corps. Ce ne fut qu'au neuvième siècle, lorsque les institutions créées par Charlemagne eurent procuré quelque stabilité au régime social, que l'on vit les évêques se préoccuper de leurs premiers prédécesseurs & rechercher leurs corps (Bernoin, évêque de Viviers, trouve celui de saint Andéol , — invention du corps de saint Bausile à Nimes, &c.) ils les transportèrent alors dans un heu plus convenable 3i construisirent des églises pour leur donner asile.
M.iis l'histoire de ces saints dont on retrouvait ainsi les dépouilles, après un oubli de trois ou quatre siècles, n'était plus connue. Beaucoup d'entre eux n'en avaient même probablement jamais eu. Saint Catien, par exemple, & saint Paul de Narbonne étaient de ce nombre, puisque Grégoire de Tours est obligé d'emprunter à la tradition orale le peu qu'il en rapporte. Or, depuis qu'on avait retrouvé leurs reliques, ou qu'on avait opéré leurs translations dans de nouveaux tombeaux offerts à la vénération des fidèles, on voulait savoir ce qu'ils avaient fait, d'où ils venaient & comment ils étaient morts. Ce fut la cause qui donna naissance à toutes les Vies de saints que l'on voit éclore au neuvième siècle, & en plus grand nombre encore au onzième. Mais il est évident que ceux qui les ont écrites ont puisé nécessairement dans la légende, produit de l'imagination populaire, les faits qu'ils rapportent avec détail, faits qu'ignoraient les auteurs du cinquième & du sixième siècle. Il en est ainsi, par exemple, pour tous les saints dont les légendes appartiennent au cycle de Chrocus, pour saint Paul de Narbonne & beaucoup d'autres.
Nous croyons avoir prouvé plus haut que du passage de Grégoire de Tours, relatif aux sept évèques envoyés dans les Gaules, on ne pouvait conclure qu'ils eussent été envoyés en même temps, & que la date empruntée par l'auteur de VHiiloire des Francs aux actes de saint Sernin , ne pouvait s'.'ippliquer qu'à ce dernier*. Peut-on, par induction & en l'absence de tout témoignage écrit, fixer approximativement l'époque ou l'éveque Paul est venu prêcher la foi à Nar-
> Voir ci-dessus, ch. viii, la note sur rintroduction du christianisme dans les Gaules. Si la mission des sept évêques eût été simullanée, Grégoire n'eût pas toujours employé l'expression mîssuH, ou missi a Romanis episcopis; il aurait dit plutôt ; a Romano episcopo, ou bien il eut quelquefois nommé le pape.
bonne? Bien qu'on ne puisse faire à cet égard que des conjectures, nous croyons qu'on peut le rattacher à la mission grecque qui vint s'établir à Lyon & qu'il fut peut-être un contemporain de saint Irénée. Il n'est pas présumable, en effet, que la Narbonnaise, qui aux deuxième & troisième siècles de notre ère, avait des relations si fréquentes avec l'Asie Mineure, n'ait pas eu sa part dans le mouvement qui porta vers les Gaules les missionnaires envoyés par les églises de Smyrne & d'Ephèse. Ce n'était pas seulement des relations d'affaires qui existaient entre Narbonne & l'Asie Mineure. Celte dernière contrée fournissait aussi à la Province romaine des professeurs & des rhéteurs. On connaît cette inscription funéraire, qui nous a conservé le souvenir de deux rhéteurs originaires de Mopsueste, ville de Cilicie, dont l'un mourut à Béziers : <l'tXwv -(uTâooj Mo^isâTr,; p>i7(uf 'ApTî;j.i5o'if(i> TiT) àocX^ô) prÎTWft. Philon, fils de Sotades, de Mopsueste, rhéteur, à Artèmidore, son frère t rhéteur. On rapporte à la fin du second siècle de notre ère cette épitaphe, gravée sur le tombeau d'Artémidore par les soins de son frère. Le christianisme peut très bien avoir été introduit à Narbonne à la même époque & par la même voie. De nombreux indices viennent même confirmer cette hypothèse : c'est d'abord le culte de saint Polycarpe, le grand évêque de Smyrne, constaté par la dédicace d'un monastère, placé sous son invocation j de saint Nazaire à Carcassonne 8t à Béziers, le nom même d'Aphrodise, premier évêque de cette dernière ville, évêque dont on ne sait rien, hors le nom, & que les plus anciens martyrologes qualifient tantôt de confesseur, tantôt de martyr. Peut-être saint Aphrodise, que la légende prétend avoir été fait évêque de Béziers par saint Paul & dont l'église célèbre la fêle le même jour que celle de l'apôtre de Narbonne, n'est-il pas différent de saint Aphrodise, vénéré comme martyr à Séleucie, en Cilicie, autre ville de l'Asie Mineure'? Il est vrai qu'on peut faire une objection à l'opinion qui rattache saint Paul à la mission grecque de Lyon & de Vienne. Grégoire de Tours & les plus anciens martyrologes signalent ce saint
î I.cs Bollandistes (2 i juin) ne donnent que peu de rcnsciî^nements sui" saint Aphrodi>e, martyr en Cilicie. Nous ne savons quelle conliance mérite une assertion de M. V. I.anglois qui, dans une Etude sur les ruines Je Séleucie, en Cilicie, prélend avoir vu dans une nécropole, composée de chambres sépulcrales creusées dans le roc, un sarcophage sur lequel on lisait, en caractères grecs, le nom d'Aphrodisius, protomartyr. Si le fait est vrai, rapproché de l'épitaphe d'Artémidore, il pourrait servir à jeter quelque lumiire sur la question.
An
33o HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. III.
les soutenir & achever de former leur église. Paul se rendit à leurs sollicitations, Si sa prédication, jointe à ses exemples, eut tout le succès qu'il pouvoit souhaiter. Il tut cependant traversé dans son ministère par la calomnie de deux de ses diacres qui, pour noircir sa réputation, l'accusèrent d'un crime honteux. On prétend qu'alors il assembla les autres évêques des Gaules pour se justifier devant eux. Se qu'avant l'ouverture de ce concile. Dieu, juste vengeur du crime, prit sa défense, en permettant au démon de s'emparer des corps des deux calomniateurs, dont Paul les délivra après qu'ils eurent avoué leur crime St son innocence. Ce saint confesseur mourut en paix ' avec la gloire & le mérite de martyr, sans pourtant avoir souffert le martyre. Prudence^ le loue cependant, comme si véritablement il en avôit remporté la palme, & joint son éloge à ceux qu'il a faits des martyrs les plus illustres. Les reliques de ce premier évêque de Narbonne sont conservées dans une ancienne collégiale de son nom, située autrefois au dehors de la même ville, Se renfermée aujourd'hui dans son enceinte. Le tombeau de ce saint a toujours été célèbre autant par les merveilles que Dieu y a opérées que par la dévotion des fidèles. Les plus anciens^ martyrologes font mention de sa mort sous le 12 de décembre 011 le 22 de mars.
XXXIX. — Saint Aphrodise de Bèyers. — Eglises de Nimes, de Lodève
i- d'U-^ès.
Selon les mêmes actes, saint Paul, avant que de quitter Béziers, ordonna saint Aphrodise, son disciple, pour premier évêque de cette ville. Plusieurs martyrologes parlent de ce dernier avec honneur comme d'un confesseur; d'autres le mettent au nombre des martyrs. C'est tout ce qu'on peut dire de plus certain sur saint Aphrodise, à moins que de vouloir ajouter foi aux fables qu'on a publiées"* sur son sujet. Ce saint a donné son nom à une ancienne abbaye de Béziers, où ses reliques sont conservées. Agritius, qui souscrivit au concile d'Arles, tenu l'an 3i4, est le second évêque de Béziers dont nous ayons quelque connoissance certaine.
Quoique la ville de Nimes tînt le quatrième rang parmi celles de la Narbonnoise première, suivant la plus ancienne notice des cités des Gaules, faite, à ce qu'on croit, au commencement de l'empire d'Honorius, cependant ses
confesseur comme envoyé par les évèqiies de Rome; donc que TEvangile a été apporté à Narbonne, à
mais nous verrons ailleurs que pour saint Tro- la fin du second siècle ou dans les preinières an-
phime, auquel Grégoire donne la même origine, nées du troisième, par des missionnaires envoyés
la question n'est rien moins que résolue. L'auteur par les églises de l'Asie Mineure, ce foyer de pro-
de VHistoire des Francs n'a fait que reproduire les pagande religieuse qui, vers le milieu du troisième
dyptiques des églises, sans rechercher ce qu'il pou- siècle, paraissait avoir déjà conquis au chrisiia-
vait y avoir d'exact dans leurs mentions. D'ail- nisme une partie de l'Europe occidentale. [E. M.}
leurs, pour saint Paul, les plus anciens monu- ' Grégoire de Tours, Hist. Franc, 1. i, c. 28.
ments ne lui donnent, comme à saint Pothin &à " Prudence, de Martyrihus, 4.
saint Irénée, que le titre de discipulus apostolorum, ' S. Jérôme, Adon , Usuard, Martyrol.; Brev'wr.
qualification vague, qui ne tranche point la ques- Mo-^arab., &c.
tion entre Rome & l'Asie Mineure. Nous croyons ^ .\ndoque, Histoire de Béliers, p. i5 & suiv.
An i^îi
plus anciens évêques ne sont connus que depuis le cinquième siècle : supposé même que Félix, évêque de Nimes, ait été martyrisé pendant l'irruption de Clirocus', roi des Vandales, comme il est marqué dans un monument^ qu'on tfiip"!^'!.', prétend être ancien. Sédatus, qui souscrivit l'an 5o6 au concile d'Agde, est ensuite le plus ancien évêque de Nimes que nous connoissions & le premier dont nous ayons des preuves bien certaines.
S'il en falloit croire la légende que Bernard Guidonis nous a donnée de saint Flour, premier évêque de Lodève, on devroit rapporter son épiscopat au temps des apôtres 5 mais comme cette légende n'a été composée qu'à la fin du treizième siècle, ou au commencement du suivant, nous ne pouvons rien dire ' de certain sur ce saint, non plus que sur ses successeurs jusques au commencement du cinquième siècle. Il y avoit véritablement alors un évêque à Lodève, mais son nom nous est inconnu : peut-être étoit-ce saint Flour lui-même. Il paroît que ce saint ne borna pas son zèle à prêcher la foi dans la Narbonnoise, & qu'il étendit ses travaux apostoliques dans l'Aquitaine, car il mourut en Auvergne, dans l'endroit où on a bâti depuis une ville de son nom, qui est aujourd'hui épiscopale, Si qui conserve'* ses précieuses reliques,
Uzès est la dernière ville de la Province dont il soit fait mention dans les anciennes notices, mais elle n'est désignée que sous le simple titre de château. Constantius'', son évêque, souscrivit, au milieu du cinquième siècle, à la lettre des évêques des Gaules au pape saint Léon. C'est le plus ancien monument que nous, ayons de cet évêché.