LXXXIX. — Précautions d'Euric contre l'empereur Anthème
Euric régnoit tranquillement sur ses sujets, à la faveur de l'interrègne de l'Empire d'Occident, St profitoit impunément des troubles qui en étoient les suites, lorsque le patrice Ricimer, qui s'étoit emparé de toute l'autorité sur cet empire, après avoir dépouillé Sévère de la pourpre dont il l'avoit revêtu, voulut bien lui donner enfin un successeur. Ce patrice, voyant que les Vandales continuoient d'infester les côtes d'Italie, consentit, après plus d'une année d'interrègne, que le peuple romain Se le sénat demandassent à Léon, empereur d'Orient, un prince capable de défendre l'Occident contre les efforts de ces barbares Se des autres ennemis de l'Empire.
Léon, qui n'avoit jamais voulu reconnoître Sévère, parce qu'il avoit été élu sans sa participation, écouta volontiers la proposition des Romains, &, conformément à leurs souhaits , nomma empereur d'Occident le patrice Anthème, Grec de naissance, que Rome reconnut le 12 d'avril de l'an 467, & dont Ricimer épousa la fille. Cette alliance 8c l'élévation d'Anthème à l'empire donnèrent de l'ombrage à Euric. Ce roi, malgré le désir sincère' qu'il avoit de vivre en paix avec l'Empire Se l'ambassade qu'il avoit déjà envoyée sur ce sujet à Léon, craignit que les préparatifs de guerre que les deux empereurs faisoient de concert ne fussent moins' contre les Vandales que contre lui-même Se qu'Anthème ne voulût reprendre sur lui les pays des Gaules dont Théodoric, son frère, s'étoit emparé sur l'Empire, & que Sévère lui avoit cédés. Dans cette appréhension, il résolut de s'unir avec les Vandales, & envoya^ des ambassadeurs à Genséric, leur roi, pour lui proposer sans doute une ligue contre leurs ennemis communs.
Euric envoya d'un autre côté une autre ambassade au roi des Suèves, soit pour s'assurer de leur secours en cas qu'il fût attaqué par les empereurs, ou pour se maintenir dans l'autorité que Théodoric, son prédécesseur, avoit acquise sur ces peuples. Leur dépendance des rois visigoths paroît, en effet, parla députation que firent les habitans d'Orense, en Galice, au roi Euric, Se dont Opilion, l'un d'entre eux, fut le chef, pour se plaindre à ce prince des courses que ces peuples faisoient sur leurs terres 8c demander sa protection contre leurs entreprises. Il y a lieu de croire qu'Euric écouta favorablement la demande des Galéciens, puisque les Suèves discontinuèrent leurs
'Sidoine Apollinaire,!. ], epist.j. — Sinnond, ' Idace, Chronicon, p. 3i3. — Isidore, CAro^/ironj
notes sur ce suiet. p. 220.
courses, & qu'ils étoient tranquilles lorsque les ambassadeurs que ce prince, avoit envoyés en Afrique à Genséric, roi des Vandales, revinrent dans les Gaules.
XC. — Intrigues d'Arvande, préfet des Gaules, avec Euric, contre l'empereur
Anthème.
Ces ambassadeurs, à leur retour, confirmèrent le bruit public des grands préparatifs que les deux empereurs faisoient de concert contre les Vandales, ce qui détermina de nouveau Euric à rechercher la paix avec l'Empire. Il en fut ' détourné cependant peu de temps après, à la sollicitation d'Arvande, préfet des Gaules, qui sacrifia les intérêts de sa patrie & de l'empereur Anthème, son maître, à son ambition & à son avarice, £><. fit tout son possible pour livrer aux barbares ce qui restoit aux Romains en deçà des Alpes. Les intelligences secrètes de ce préfet furent découvertes par une de ses lettres à Euric, qui fut interceptée. Il marquoit entre autres choses à ce prince de ne pas faire la paix avec l'empereur, l'exhortoit d'aller attaquer les Bretons qui, après avoir été chassés de leur île par les Anglo-Saxons, étoient venus s'établir le long de la Loire, sous la protection de l'empereur, &. le pressoit enfin de se rendre maître des provinces romaines des Gaules pour les partager ensuite avec les Bourguignons qui en occupoient déjà une partie. Tels étoient les conseils que ce traître donnoit à Euric dans sa lettre, avec plusieurs autres avis capables d'exciter l'ardeur d'un roi belliqueux 5c d'animer même un prince pacifique.