LIVRE SEPTIEME
Charlhert , roi de Toulouse.
CHARIBÈRT ou Aribert étoit fils de' Clotaire II & de la reine Béré- ,^f • "''f^"trude, sa seconde épouse, & par conséquent puîné de Dagobert , qu'il avoit eu de la première. Charibert pouvoit avoir vingt ans An 628 dans le temps de la mort du roi, son père. Il n'eut d'abord aucune part à sa succession, contre l'usage ordinaire de ce temps-là, soit que Clotaire n'eût point disposé de ses États avant sa mort, ou plutôt qu'il eût voulu prévenir, en laissant le royaume entier à son fils aîné, les suites fâcheuses qu'avoient déjà causées dans l'État divers partages de la monarchie Françoise'.
Dagobert, qui possédoit déjà l'Austrasie du vivant du roi Clotaire, son père, se mit en armes 3 dès qu'il fut décédé, 8c suivi de ses vassaux austrasiens, il s'avança vers la Neustrie & la Bourgogne, où il avoit déjà envoyé des émissaires pour faire déclarer ces royaumes en sa faveur. Il se rendit d'abord à Reims Se de là à Soissons, où les évêques 5c. les seigneurs de Bourgogne l'allèrent trouver pour se soumettre à son obéissance : plusieurs d'entre ceux de Neustrie en firent de mêmej en sorte qu'il fut reconnu par une grande Éd. origin. partie des peuples pour monarque de toute la France, malgré les efforts de Charibert, son frère, qui prétendoit avoir sa part à la succession du roi Clotaire, leur père.
La principale ressource de Charibert étoit dans le secours de son oncle Brunulfe, frère de la reine sa mère. Ce seigneur avoit déjà fait voir com-
' A. de Valois, Rerum Francicaram 1. I 8, p. 14 ' Voyez tome II, Note LXXXIII, n. 3.
& seq. — f;«fl S. RictruJis, n. i, Acta sanctorum ' Frédégaire, Chronicon , c. 56, 58 & 68. — Ai -
ordin't! S. Beneiicti, t. 2, p. 987 & seq. moin, 1. 4, c. 17.
bien les intérêts du prince, son neveu, lui étoient chers', lorsque les évêques Se les principaux seigneurs du royaume étant assemblés à Clichy, un an avant la mort du roi Clotaire, & les gens d'un duc saxon nommé Egyna, ayant tué Erménarius, gouverneur ou grand maître du palais de ce jeune prince, il se mit à la tête d'une nombreuse armée pour venger conjointement avec lui la mort de cet officier, tellement qu'il fallut toute fautorité du roi pour pacifier cette querelle^. Nous avons lieu de croire que Charibert & Brunulfe se retirèrent, d'abord après la mort de Clotaire, aux extrémités du royaume de Neustrie , vers le Toulousain 6c la Garonne, qu'ils s'emparèrent de ce pays Si y fortifièrent leur parti ; car il est certain ^ que Dagobert ne fut pas d'abord généralement reconnu des Neustrasiens.
La retraite de Charibert du côté de la Garonne est d'autant plus vraisemblable que, selon un ancien monument rapporté par le cardinaH d'Aguirre, dans sa collection des conciles d'Espagne, ce prince avoit épousé Gisèle, fille unique d'Amand-^, duc de Gascogne, Se petite-fille de Sérénus, duc d'Aquitaine. Charibert profita sans doute de l'alliance du duc, son beau-père, pour se ménager un asile auprès de lui contre les desseins ambitieux du roi Dagobert, son frère. La suite de l'histoire nous donne lieu, en effet, de croire que le duc Amand appuya de toutes ses forces ses droits St ses prétentions sur une partie du royaume de France.
Charibert avoit pris^ si bien ses mesures, qu'il étoit en état de se faire craindre par le roi, son frère, quand celui-ci ayant trouvé moyen d'attirer auprès de sa personne Brunulfe, oncle 6c principal protecteur de ce prince, le fit arrêter, St ensuite assassiner en Bourgogne, où il tenoit alors sa cour. Charibert, privé de ce secours, commença à perdre courage, eut recours à la négociation pour engager le roi, son frère, à lui faire part de la succession de leur père, Se proposa un accommodement. Dagobert y consentit, soit par compassion pour Charibert, ainsi que nos historiens veulent le faire entendre, soit peut-être par crainte. Enfin ces deux princes convinrent à l'amiable 6c conclurent un traité, vers la fin du mois d'avril de l'année 63o, environ dixhuit mois après la mort de Clotaire'^.
' Frédégaire, Chronicon, c. 55. ment en possession des domaines qu'il avait cédés
' Voyez tome II, Note LXXVIII, n. 4 & suiv, à son frère, y compris la Vasconie. Charibert ne
' Frédégaire, Chronicon, c. 56 & seq. laissa donc pas de postérité, contrairement aux
^ Le cardinal d'Aguirre, Concilia. Hispan. p. i3i affirmations de la charte d'Alaon & des Bénédic-
& seq. — Voyez tome II, Chartes & Diplômes, tins. [E. M.]
n. LXVII. — Ce monument, cité par les Bénédic- ' Frédégaire, Chronicon, c. 64 & 78. — Notes Je
tins, n'est autre que la c/îarte dite d'^Zao«, dont la Ruinart sur ce sujet. — Frédégaire ne dit point
fausseté ne fait aujourd'hui doute pour personne. que la reine Gisèle était fille d'Amand; c'est la
La reine Gisèle n'a jamais existé, c'est un person- charte d'Alaon qui le dit. Frédégaire se contente
nage fabuleux, inventé par la charte. Les chro- de citer un duc des Gascons, nommé Aighinanus
niqueurs ne nous ont point révélé le nom de la qui prit part à quelques expéditions guerrières;
femme de Charibert. Ils se sont contentés de nous le reste est de l'invention des commentateurs & des
apprendre que celui-ci eut un fils, nommé Chilpé- hagiographes. [E. M.] rie, décédé jeune & peu de temps après lui, &, ^ Frédégaire, Chronicon, c. 56 & 57.
qu'après sa mort, Dagobert se remit immédiate- ' Voyez tome II, Note LXXVIII, n. 5 & suiv.
An 63o
HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. Vil. 677
An 63o
Parce traité Dagobert céda, de l'avis de son conseil, à Charibert son frère, une partie du' royaume, depuis la Loire jusques aux frontières d'Espagne, entre autres le Toulousain, le Querci, l'Agenois, le Périgord & la Saintonge avec tout le pays situé entre ces provinces Si les Pyrénées, c'est-à-dire la Novempopulanie ou Gascogne. Moyennant cette cession, capable de satisfaire l'ambition d'un simple particulier, mais non pas celle d'un prince qui prétendoit avoir droit à la moitié du royaume, Charibert renonça en faveur de Dagobert à toute la succession du roi Clotaire leur père^, 8c promit que sous quelque prétexte que ce fût, il ne pourroit demander à l'avenir un partage plus avantageux. C'est ce que nous apprennent les historiens contemporains, au sujet de la part qu'eut Charibert au royaume de France. Nous pouvons ajouter qu'il paroît qu'il obtint de plus la ville d'Arles Se la partie de la Provence qui dépendoit du royaume de Neustrie, Si peut-être aussi le Poitou 8c l'Angoumois^; ainsi ce prince régna sur toute la partie du même royaume qui étoit entre la Loire 8c les Pyrénées.
Ce traité ne fut pas plutôt conclu, que Charibert se rendit à Toulouse, où il fixa son siège, parce que cette ville étoit la principale des pays qui lui furent cédés. Si la capitale de l'Aquitaine neustrienne. Ce prince rétablit ainsi en sa personne l'ancien titre de roi de Toulouse, que les rois visigoths des Gaules avoient pris autrefois, 8c qui ne subsistoit plus depuis plus de cent vingt ans.- Le Toulousain qui fut cédé à Charibert comprenoit les pays qui composent aujourd'hui la province ecclésiastique de Toulouse. Ce prince étendit par conséquent sa domination sur le diocèse de cette ville Si sur ceux éj. origin. de Lombez, de Rieux, de Pamiers, de Mirepoix, de Saint-Papoul, de Lavaur Se de Montauban. L'autre partie du Languedoc françois, savoir l'Albigeois, le Gévaudan, le Vêlai, le Vivarais Se le pays d'Uzès demeura sous l'obéissance de Dagobert.
Il paroît que depuis cet accord Charibert régna paisiblement 81 qu'il vécut en bonne intelligence avec son frère. La reine Gisèle, son épouse, lui donna plusieurs enfans qui naquirent sans doute à Toulouse 81 dont nous parlerons ailleurs. Au reste, nous ne voyons pas que la conduite de ce prince ajt été aussi déréglée Si aussi scandaleuse que celle de son frère Dagobert dont les"* historiens nous ont laissé un portrait affreux.
n. — Voyage de Charibert à Orléans pour y tenir Sigehert, son neveu,
sur les fonts.
Dagobert menoit, en effet, une vie si débordée, qu'outre trois femmes qu'il gardoit sous le titre d'épouses légitimes, il entretenoit encore plusieurs concubines. Il eut, d'une de celles-ci, un fils dont il voulut que le roi de Toulouse, son frère, fût parrain. C'est pour en faire la fonction que ce dernier se rendit
■ Frédégaire, Chron'icon, c. 56 & Sy. ^ Voyez tome II, Note LXXVIII, n. 17.
■ Ihid. * Frédégaire, Chronicon, c. 60 & se<j.
^^g3o ^7^ HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. VII,
à Orléans, lieu désigné pour la cérémonie du baptême de ce jeune prince, que Dagobert fit conduire dans cette ville par Pépin, surnommé l'Ancien ou de Landen, maire du palais d'Austrasie. Ce ministre, qui étoit extrêmement sage & qui, du vivant du feu roi Clotaire, avoit aidé Dagobert de ses conseils dans le gouvernement du royaume d'Austrasie, accepta d'autant plus volontiers cette commission qu'elle lui donnoit occasion de s'éloigner des environs de Paris Se de la vue des désordres de ce prince qui y tenoit alors sa cour. Charibert, s'étant donc rendu à Orléans, tint le jeune prince sur les fonts de baptême & lui donna le nom de Sigebert, sous lequel nous le verrons, dans la suite, régner en Austrasie.