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LXXXII. — Entrée des Sarrasins en Espagne

Les Sarrasins ou Arabes étoient des peuples d'Asie dont la puissance étoit montée alors presque à son plus haut point. Elle avoit commencé vers l'an 608 de J.-C. quand le faux prophète Mahomet, Arabe lui-même de naissance, leur donna une loi qu'il avoit fabriquée à sa fantaisie. Les disciples de cet imposteur, qu'il attira d'abord en grand nombre, prirent le nom de musulmans, c'est-à-dire de croyans ou sectateurs de la loi. Quelques Arabes, n'ayant pas voulu se soumettre à la doctrine de ce faux prophète, s'élevèrent contre lui 8c le chassèrent de la Mecque où il avoit établi sa résidence ; ce qui arriva le 16 de juillet de l'an 622 de J.-C, époque célèbre pour les mahométans qui comptent depuis cette fuite ou persécution de Mahomet qu'ils appellent l'hégire, les années de l'ère qui leur est propre.

Mahomet, après avoir été chassé de la Mecque, se retira à Médine, dans TArabie, où il fixa sa demeure 8c où ses sectateurs, dont le nombre augmentoit de jour en jour, le reconnurent pour leur maître, pour leur seigneur Se pour le chef de leur religion. De là ce nouveau prince Se ce prétendu pontife étendit sa domination dans toute l'Arabie, qu'il soumit par la force de ses armes Se par violence. Ses successeurs prirent le titre de calites avec celui de d'émir-al-moumenin dont on a formé en Europe le nom de miramamolin.

' Rodericus Toletanus, Chronlcon, c. 17 & i8. ^ Isidorus Pacensïs, p. 1 o & seq.

' Lucas Tudensis. ^ Sébastien de Salamanque. — Rodericiis Toleta-

' Voyez tome II, Note LXXXII, n. 2. nus. — Lucas Tudensis.

Kd. oiij;in.

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Les courses qu'ils continuèrent de faire après Mahomet, leur prédécesseur, furent si heureuses & leurs conquêtes si rapides, qu'ils ruinèrent ou soumirent en fort peu de temps l'empire des Perses & enlevèrent aux empereurs de Constantinople la Syrie, l'Egypte & la Palestine, ce qui les rendit maîtres des villes d'Antioche, de Damas, de Jérusalem & d'Alexandrie.

Les Arabes ayant ensuite pénétré en Afrique l'an 647 de J.-C.,sous leur calife Othman, en conquirent une grande partie sur les Romains ou sur les Maures. La plupart de ces derniers embrassèrent la secte de leurs vainqueurs 8c passèrent ensuite avec eux d'Afrique en Espagne, ce qui fait que nos historiens appellent indifféremment ces infidèles Maures, Sarrasins ou Arabes; la plus grande partie de ceux qui abordèrent sur les côtes d'Espagne étoient effectivement Maures de naissance. On les nomma aussi Agaréniens {Agareni) ou Ismaélites, parce que les Arabes prétendent descendre d'ismaël , fils d'Agar, servante d'Abraham. Les califes de ces peuples, après avoir fait de grands progrès de côté & d'autre, transférèrent leur siège de Médine à Damas, l'an 661 de J.-C. 8c gouvernèrent leur empire par des émirs, c'est-à-dire des lieutenans qu'ils envoyoient dans les provinces.

Tel étoit l'état florissant des Sarrasins dans le temps que Roderic monta sur le trône d'Espagne. Ces infidèles avoient déjà tenté de pénétrer dans ce royaume, sous le règne de Wamba , mais ce prince les avoit repoussés 8c rendu leur' tentative inutile. Muza, lieutenant du calife 8c gouverneur d'Afrique, ayant enlevé depuis à Wittiza une partie de la Mauritanie Tingitane que les rois Visigoths possédoient, cherchoit l'occasion de passer de l'autre côté du détroit pour y étendre ses conquêtes, quand le comte Julien, gouverneur de Ceuta Se du pays que les Visigoths avoient conservé au delà de la mer, mécontent du roi Roderic, lui en présenta une très-favorable.

La plupart des historiens espagnols ' prétendent que ce seigneur, qu'ils nous représentent comme un homme courageux 8c adroit, mais entreprenant 8c vindicatif, 8c qu'ils font proche parent du roi Wamba, piqué contre Roderic de ce qu'il avoit abusé de sa fille, d'autres disent de sa femme, résolut de se venger de ce prince en appelant les Sarrasins en Espagne; mais aucun auteur contemporain ne dit rien du sujet de mécontentement que ce comte avoit contre le roi. Il paroît seulement qu'il se ligua avec les Sarrasins contre lui, qu'il les introduisit en Espagne 8c qu'il s'unit pour cela avec d'autres mécontens, entre autres avec le fils du roi Wittiza, que Roderic avoit chassé de ses États Se qu'on nomme diversement.

Luc de Tuy^ ajoute que Julien, pour mieux tromper Roderic 8c réussir plus aisément dans les projets qu'il avoit formés contre lui, feignit d'être extrêmement attaché à ses intérêts; que lui ayant fait part des préparatifs des Sarrasins 8c des François contre ses États, il lui conseilla d'envoyer sa cavalerie 8c ses meilleures troupes dans les Gaules 8c en Afrique pour résister à ses ennemis, 8c lui fit entendre qu'il n'avoit rien à craindre dans l'intérieur de l'Espagne

' Rodericus Toletanus, Lucas Tudensis, &c. ' Lucas Tudensis, Chronicon, p. 70.

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où il régnoit en sûreté; que ce prince donna dans ce piège & que les Sarrasins, profitant de cette diversion, firent une descente en Espagne favorisés par ce comte & les fils de Wittiza, circonstances sur lesquelles on ne sauroit faire beaucoup de fond à cause du silence des historiens contemporains. Ce qui paroît' certain, c'est que Muza, lieutenant en Afrique pour Ulit ou Walit, calife des Sarrasins, ayant équipé une flotte, l'envoya débarquer sur les côtes d'Espagne, vers le détroit, au mois d'octobre ^ ou de novembre de l'an 711, sous la conduite du général Tarif ou Tarik 8c de plusieurs autres capitaines de sa nation, que les Arabes s'assurèrent d'abord de quelques places maritimes & qu'ils s'étendirent ensuite dans l'intérieur de l'Espagne où ils portèrent la désolation^.

' Isidorus Pacensis, p. i i & seq.

' Voyez tome II, Note LXXXII, n. 2.

' La possession de la péninsule hispanique ne fut pour les Arabes qu'une extension de celle de l'Afrique septentrionale. Moussa ben Nossayr, qui gouvernait ce dernier pays, conçut le premier la possibilité de la conquête de l'Espagne. Sur sa demande, le kalife lui permit de tenter cette grande entreprise. Moussa voulut d'abord faire reconnaître les côtes du pays qu'il désirait conquérir. Cinq cents cavaliers, placés sous le commandement de Tarik ben Zeyad, s'embarquèrent à Ceuta & descendirent, l'an 91 de l'hégire ou 710 de J.-C, sur les côtes de l'Andalousie. Les Arabes parcoururent une partie du pays sans éprouver de résistance, & ils revinrent en Afrique chargés de butin. Cette heureuse tentative convainquit Moussa que la conquête de l'Espagne était une chose facile. Il rassembla une armée dont une des principales forces était un corps de douze mille cavaliers berbères, qu'il leva dans les vallées de l'Atlas, & en confia le commandement au même Tarik qui venait de faire sur le pays une aussi heureuse reconnaissance.

Le débarquement de Tarik se fit au printemps de l'an 711 de J.-C, vers la fin du mois d'avril, au mois de rejeb de l'an 92 de l'hégire. Il eut lieu sur un point où l'on voyait une île couverte de verdure. Ce qui fit que les Arabes lui donnèrent le nom de Je^ira-Aladra (Algéziras). Les Espagnols opposèrent une assez vive résistance, mais vaincus par le nombre, ils cédèrent, & Tarik, qui craignait d'être attaqué par de plus grandes forces, se retrancha sur la côte, au pied de la montagne, & c'est du nom de ce chef arabe que le rocher qui s'élève de ce côté, à l'extrémité de l'Europe, prit le nom de Gibraltar (Gib-al-Tarilt). Les Arabes donnèrent aussi à cette pointe du continent européen le nom de Montagne de la Victoire ou de l'entrée, Bah-cl-

Fetah. Théodomir, qui commandait les troupes espagnoles.«ur la côte, n'avait pu empêcher le débarquement. Le roi Roderic ou Rodrigue rassembla une nombreuse armée; mais, comme le rapportent les Bénédictins, il fut vaincu dans la plaine que traverse le Guadalete, le troisième jour de la lune de xawal, qui avait commencé le 23 ou le 24 de juillet de l'an 71 i de J.-C, le quatre-vingtdouzième de l'hégire. La tête du roi fut envoyée comme un trophée à la cour de Damas.

Après cette victoire, les Arabes s'avancèrent sans obstacles dans l'intérieur du pays, leurs succès furent si rapides que le vieux Moussa éprouva le désir de partager l'honneur de la conquête de la péninsule. Jaloux des victoires remportées par Tarik, son lieutenant, « il accourut du fond de l'Afrique avec une autre armée, composée d'Arabes & de Berbères, comptant d'autant plus sur le succès, dit M. Reinaud', qu'on remarquait dans ses rangs un des amis du prophète, âgé de près de cent ans, & plusieurs enfants des autres compagnons de Mahomet. Moussa porta ses pas d'un autre côté que son lieutenant, & subjugua successivement Mérida, Saragosse & d'autres cités. »

Deux ans après le débarquement de Tarik, au commencement de l'année 713, il y avait déjà des gouverneurs arabes dans toutes les villes espagnoles, voisines des Pyrénées, qui s'étaient rendues aux musulmans de bonne volonté ou par suite de capitulation, à Girone, à Barcelone, à Livia, à Saragosse, à Calahorra, à Pampelune, &c. Mais presque toutes les cités prises d'assaut par les Arabes furent traitées rigoureusement; la plupart des villes de la Tarragonaise éprouvèrent ce sort, entre autres celles de Tarragone, d'Ampurias, d'Urgel, d'Ausone, de Castro-Serra & de Cardone.

' Invasions des Sarrasins en France, 7.

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