LXXXIII. — Fin du royaume des Vïsigoths
Muza, informé de l'heureux succès de cette tentative, passa' lui-même la mer avec une armée formidable 5c, ayant abordé vers le détroit sans trouver aucune résistance, il étendit ses conquêtes jusques à Tolède. Il commit partout des ravages affreux par la trahison d'Oppa, fils du roi Égica, qu'on prétend avoir été évêque de Séville 8c usurpateur du siège de Tolède, qui lui livra cette dernière ville. Ce général arabe réussit d'autant plus aisément dans ses entreprises, que l'Espagne étoit alors livrée à des divisions intestines Se désolée par le feu de la guerre civile, car un grand nombre de seigneurs visigoths, soit qu'ils fussent d'intelligence avec les Sarrasins, soit qu'ils voulussent se venger de leur roi Roderic, avoient pris les armes contre ce prince. A la faveur 7 de ces divisions, les infidèles continuèrent la conquête du royaume des Visigoths & s'étendirent dans toute l'Espagne. Tarik commandoit entre autres un grand corps d'armée avec lequel il désoloit la Bétique ou Andalousie 6c portoit le fer Se le feu dans toute cette province.
Roderic, après avoir assemblé ses forces, se mit en marche contre ce général. Éd.origin. Il se flattoit de le battre avec d'autant plus de facilité que les mécontens, ayant fait semblant de faire leur paix avec lui, avoient joint leurs troupes aux siennes pour combattre les Sarrasins. Ce prince, s'étant avancé jusque sur les bords de la petite rivière de Guadalete, auprès* de Xeres de la Frontera, y rencontra l'armée de Tarik à qui il livra bataille un jour de dimanche, 17 de juillet de^ l'an 712. Il fut bientôt mis en fuite par la trahison d'une grande partie de son armée qui lâcha le pied 8c prit la fuite. Il en coûta cependant la vie à la plupart des fuyards que les Sarrasins taillèrent en pièces, malgré leur trahison. Isidore de Béja, auteur contemporain, assure que le roi demeura lui-même sur le champ de bataille 8c qu'il y perdit la vie avec son royaume; ce qui fait voir le peu de fond qu'il y a à faire sur plusieurs historiens postérieurs dont les uns prétendent qu'il se sauva 8c qu'il fut assassiné quelque temps après dans sa fuite, 8c les autres, qu'ayant échappé, il trouva moyen de se réfugier dans la Lusitanie ou Portugal où, s'étant retiré dans un ermitage pour faire pénitence, il vécut encore longtemps après, inconnu aux hommes. C'est ainsi que périt ce dernier roi des Visigoths, après une année de règne, 8c que finit le royaume de ces peuples en deçà des Alpes, après avoir duré pendant près de trois cents ans, depuis qu'ils en eurent établi le siège à Toulouse, l'an 419.
11 fut encore plus aisé aux Sarrasins, après cette mémorable défaite, de soumettre le reste du royaume des Visigoths. Muza"* s'étendit, en effet, ensuite de tous côtés sans aucun obstacle 8c conquit, avec une égale facilité, l'Espagne Ultérieure 8c la Citérieure jusques à Saragosse qu'il prit, qu'il livra au pillage 8c au glaive de ses soldats, 8c dont il emmena les habitans en captivité. Il
' Isidorus Pacensis, p. c i & seq. ' Voyez tome II, Note LXXXII, n. i.
' Ferreras, ad ann. 712. . ^ liidorus Pacensis, p, 1 1 & seq.
"" 76o HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. VIT.
An 712 '
traita avec une plus grande sévérité plusieurs autres villes des plus considérables d'Espagne, car il les réduisit en cendres, après avoir fait souffrir les plus cruels tourmens à leurs habitans. Il vouloit, par cette conduite barbare, intimider celles qui étoient en état de lui résister, & de fait la terreur de ses armes jeta une si grande consternation dans tout le pays, que ces villes offrirent d'elles-mêmes de capituler 8t se rendirent par composition pour prévenir de plus grands maux. La plupart de leurs habitans, ne se fiant pas cependant à la parole des Sarrasins & craignant d'être exposés à leurs mauvais traitemens, prirent la fuite &c se réfugièrent dans les montagnes où, malgré la disette des choses les plus nécessaires pour leur subsistance, ils détendirent le reste de leur liberté au péril de leur vie. Il est vraisemblable que plusieurs se retirèrent dans la Septimanie où les Sarrasins ne portèrent pas sitôt leurs armes, surtout s'il est vrai, comme l'assure un historien ' espagnol, que les François, ayant déclaré la guerre aux Visigoths dans le même temps, leur tuèrent beaucoup de monde & défirent entre autres le débris de leur armée d'Espagne qui s'étoit réfugiée dans les Gaules. Par là Muza acheva la conquête de presque toute l'Espagne & la rendit tributaire en moins de quinze mois, à compter depuis que le général Tarik eut débarqué vers le détroit. Ce gouverneur arabe établit ensuite sa résidence à Cordoue, qu'il choisit prétérablement à toutes les autres villes d'Espagne pour y tenir sa cour 8c en faire la capitale des Etats des Sarrasins en deçà de la mer, à cause de sa beauté 8t de son heureuse situation. Ces infidèles s'emparèrent quelques années après de la Septimanie, ce qui causa une nouvelle révolution dans cette province, dont nous ferons le récit, quand nous aurons parlé des mœurs des peuples du pays sous le règne des Visigoths.
LXXXIV. — Mœurs des peuples de la Province sous la domination
des Goths.
Après que ces derniers eurent fixé leur demeure dans les Gaules &. qu'ils eurent choisi la ville de Toulouse pour la capitale de leur empire, la province qui porte aujourd'hui le nom de Languedoc fut habitée par divers peuples qui avoient leurs mœurs, leur langage, leurs lois & leurs coutumes particulières. Les Visigoths, qui furent les premiers qui s'y établirent, en occupèrent d'abord la partie occidentale d'où ils s'étendirent successivement jusques au Rhône. Les Bourguignons y furent maîtres du Vivarais Si les François enlevèrent ensuite aux Visigoths une grande partie du pays. Depuis ce temps-là, les Romains ou Gaulois d'origine, qui faisoient la plus grande partie des habitans, vécurent sous la domination de l'un ou l'autre de ces trois peuples Éd. oriRin. qui les maintinrent dans l'usage de leurs lois & l'exercice de leur religion & ' '"'' ' dont ils demeurèrent longtemps distingués. Ils contractèrent cependant peu à peu la barbarie de leurs mœurs par le commerce continuel qu'ils étoient
' Lucas Tudensis, I. S. - ,
' An 713
obligés d'avoir avec eux; en sorte que, peu de temps après l'établissement de ces différens peuples barbares dans la Province, on ne reconnoissoit presque plus parmi les peuples de la Narbonnoise cette ancienne politesse dont Pline fait un si bel éloge, mais elle eut cela de commun avec toutes les autres provinces de l'Empire. Outre tous ces peuples, la Province fut encore habitée pendant ce temps-là par un grand nombre de Juifs & par plusieurs Grecs ou Syriens que le commerce y attiroit, comme nous l'avons déjà observé ailleurs. Ces derniers' jouissoient de grands privilèges & étoient gouvernés par des officiers de leur nation, qui jugeoient leurs différends suivant leurs lois.