IV. — Charles Martel s'empare du gouvernement du royaume
Le gouvernement de Plectrude, qui résidoit en Austrasie, ne fut pas de longue durée. Les Neustriens, jaloux des Austrasiens, ne purent souffrir de se voir gouvernés par une femme, au nom d'un enfant qui n'étoit pas leur roi. Ainsi les principaux seigneurs de Neustrie prirent ouvertemeut les armes contre elle, battirent les troupes qu'elle leur opposa pour se maintenir dans son autorité 8c obligèrent Théodald, son petit-fils, de prendre la fuite. Après i':d.orij;in. cette victoire, les Neustriens élurent pour maire du palais de Neustrie un d'entre eux, nommé Rainfroi, qui continua la guerre contre les Austrasiens jusques à ce que le roi Dagobert étant mort, après un règne de quatre ans 8c quelques mois, ils suspendirent les hostilités pour se donner un nouveau roi.
Thierri, fils de ce prince, devoit naturellement lui succéder, mais les peuples le voyant dans un âge à ne pouvoir leur être d'aucun secours dans les conjonctures difficiles où ils se trouvoient, tirèrent le prince Daniel', fils de Childéric II, roi d'Austrasie, du cloître, où, après avoir échappé aux assassins de son père, il s'étoit caché Se avoit reçu la tonsure. Ce prince, en montant sur le trône, quitta le nom de Daniel 8c prit celui de Chilpéric. Charles, fils de Pépin d'Héristal, ayant trouvé le secret de sortir de sa prison dans cet intervalle, fut aussitôt reconnu pour duc, ou pour mieux dire pour souverain d'Austrasie, par les peuples de ce royaume dont il rétablit bientôt les affaires, malgré la guerre que le roi Chilpéric Se Rainfroi, son maire du palais, continuèrent contre lui. ^
V. — Eudes reconnu par le roi Chilpéric pour souverain de toute l'Aquitaine
ou ancien royaume de Toulouse.
Cette guerre civile ne contribua pas peu à affermir l'autorité d'Eudes sur toute l'Aquitaine 8c la Gascogne 8c sur une partie du Languedoc dont il étoit
' Mablllon, de Re i'iplomalicaj 1. 6, p. 608.
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déjà en possession. Ce duc profita' de ce temps de trouble pour se maintenir dans l'indépendance & régner en souverain sur toute cette portion du royaume qui est entre la Loire, l'Océan, les Pyrénées, la Septimanie & le Rhône, & même au delà de ce fleuve 5 car on datoit alors ^ en Provence les chartes par les années de son règne.
Il paroît que jusques alors Eudes n'avoit pris aucune part à la guerre qui étoit entre les Neustriens & les Austrasiens 8c que, content de maintenir la paix dans ses États, il n'avoit été que le simple spectateur des funestes divisions qui désoloient le reste de la France j mais il eut bientôt après occasion d'entrer dans cette guerre 5c de se servir de la conjoncture pour être autorisé dans la souveraineté qu'il affectoit depuis longtemps, par celui qui pouvoit seul la lui disputer; voici comment :
Chilpéric^, s'étant ligué avec Ratbod, duc de Frise, contre Charles Martel, remporta d'abord divers avantages sur ce duc d'Austrasie dont il mit l'armée en fuite 8c ravagea ensuite le pays jusques à Cologne. Charles eut bientôt après sa revanche ; il attaqua 8c battit l'armée de Chilpéric auprès de la rivière d'Amblef dans l'Ardenne. L'année suivante, ce duc, voulant continuer ses exploits contre les Neustriens, s'avança vers Chilpéric 8c Rainfroi, campés à Vinci, dans le Cambraisis. Les armées étant en présence, il proposa un accommodement 8c demanda la paix ; mais Chilpéric refusa de l'écouter 8c on en vint aux mains le dimanche 21 de mars de l'an 717. La victoire fiit longtemps disputée : elle se déclara enfin pour Charles qui mit l'armée neustrienne en fuite 8c poursuivit Chilpéric 8c son maire du palais jusques à Paris. Ce duc retourna ensuite en Austrasie, prit la ville de Cologne 8c Plectrude sa belle-mère, qui lui disputoit toujours l'autorité, 8c après s'être emparéde tous les trésors de Pépin son père, qu'elle avoit enlevés, il se fit proclamer une seconde fois duc d'Austrasie. Il fit aussi reconnoître pour roi un prince de la race royale, appelé Clotaire, qu'on prétend "^ être fils de Thierri III. Un historien'' moderne assure que Charles éleva ce prince sur le trône d'Austrasie; mais les anciens n'en disent rien, 8c il n'est point du tout vraisemblable que ce duc, qui se regardoit comme souverain dans ce royaume, où il étoit généralement reconnu, ait voulu faire revivre le titre de roi d'Austrasie. Il paroît au contraire que, pour marcher sur les traces de son père 8c s'emparer, à son exemple, du gouvernement de tout le royaume, il crut que les Neustriens ne se soumettroient jamais à son autorité, à moins qu'il ne l'établît à l'ombre d'un prince légitime, c'est-à-dire d'un roi de Neustrie, 8c qu'étant ennemi de Chilpéric, qui étoit capable de gouverner par lui-même, ce roi ne le laisseroit jamais paisible possesseur du gouvernement, au lieu qu'en lui opposant Clo-
' Voyez tome II, Note LXXXIII. — A. de Valois, Annales Mettenses & Annales Fulienses. — Voyez
Rerum Francicarum 1. 23 & 24, p. 433 & 446. tome II, Preuves, Chroniques, n. I.
^ Catel , Mémoires de l'histoire Au Languedoc , * Le Cointe, Annales ecclesiastici Francorum , ad
p. 524. — Pagi> Critica, ad ann. 716, n. 1 o & seq. ann. 7 r 8, n. 2.
' Continuateur de Frédégaire, c, 106 & seq. — ^ Daniel, Histoire de France^ t. i, p. 355.
HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. VIII. yyS
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taire, il pounoit aisément lui enlever la couronne pour la faire passer siir la tête de celui-ci 8c gouverner par là toute la monarchie.
Chilpéric & Rainfroi, voyant qu'ils avoient en tête un ennemi si dangereux & qu'il leur étoit impossible de se soutenir par eux-mêmes, s'adressèrent t^ilp^'lss. alors à Eudes, duc d'Aquitaine, pour implorer son concours contre Charles. Ils lui envoyèrent des ambassadeurs 8c le sollicitèrent de prendre leur défense contre la tyrannie de ce duc qui, non content de régner en Austrasie en maître absolu, vouloit envahir le reste du royaume &i y exercer un pouvoir despotique; ces envoyés représentèrent au duc d'Aquitaine qu'il étoit également de son intérêt de donner des bornes à la trop grande puissance de Charles dont il avoit tout à craindre pour lui-même. Pour réussir plus sûrement dans cette négociation, Chilpéric envoya, par les mêmes ambassadeurs, de riches présens à Eudes. Un historien ' contemporain ajoute que ce roi lui donna en même temps le royaume {regnum)^ terme sur l'intelligence duquel nos historiens-' modernes sont fort partagés, les uns prétendant que par là Chilpéric reconnut la souveraineté d'Eudes sur toute l'Aquitaine & qu'il la lui confirma; Se les autres qu'il ne lui envoya qu'une simple couronne. Mais l'interprétation des premiers paroît d'autant mieux fondée, que nous savons d'ailleurs que ce duc d'Aquitaine avoit des prétentions sur la souveraineté d'une partie de la monarchie françoise, en qualité de petit-fils de Charibert, roi de Toulouse 3; ainsi Chilpéric reconnut sans doute son droit 8c aima mieux lui céder l'autorité souveraine sur une partie de la France, que ce duc possédoit déjà, dans l'espérance de conserver l'autre pour lui-même, que de voir envahir le royaume par une famille étrangère.