VII. — Chilpéric se réfugie en Aquitaine
Ils arrivèrent à Paris, où le premier soin de Chilpéric fut de ramasser à la hâte tout ce qu'il put de ses trésors, de passer promptement la Seine & d'aller, sous la conduite d'Eudes, se réfugier dans les États de ce duc. Charles les poursuivoit en effet vivement &, étant arrivé peu de temps après eux, il les poussa jusques à Orléans où ils passèrent la Loire, & peu s'en fallut qu'il ne se rendît maître de leur personne. Ce duc n'osa cependant les poursuivre plus loin ; il se contenta de profiter du fruit de sa victoire, qui fut de s'emparer du gouvernement des royaumes de Neustrie & de Bourgogne, que Chilpéric avoit été obligé d'abandonner, ce qui, joint à l'Austrasie dont il étoit déjà en possession, le rendit maître absolu de tout le royaume, à la réserve de la partie située à la gauche de la Loire & de quelques autres provinces qui, à la faveur des troubles, avoient secoué le joug de l'autorité royale, sous prétexte de se délivrer de celle des maires du palais.
Depuis cette mémorable journée, Charles Martel régna véritablement en France, quoiqu'il s'abstînt de prendre le titre de roi pour ménager' les Neustriens qui auroient obéi difficilement à un prince austrasien : c'est pour cette raison qu'il avoit élevé Clotaire sur le trône, comme nous l'avons déjà dit.
VIII. — Eudes fait un traité d'alliance avec Charles £• lui livre le roi
Chilpéric.
Clotaire étant mort quelque temps après, Charles, qui jusques alors s'étoit rais peu en peine de Chilpéric St l'avoit laissé tranquille en Aquitaine, croyant avoir besoin de lui pour régner en son nom en Neustrie, envoya une ambassade solennelle à Eudes pour engager ce duc à le lui remettre avec les trésors
"~^~~ qu'il avoit emportés. Il lui offrit à ce prix son amitié & son allian(5e^ ; mais il le menaça en même temps, en cas de refus, de passer la Loire & de mettre tout
Li'p^fs"" ^°'^ P^y^ à feu & à sang. Eudes, soit par crainte, soit par foiblesse, n'osa refuser la demande de Charles. Il livra à ses envoyés le roi Chilpéric avec toutes ses richesses, accepta son amitié & fit un traité ^ d'alliance avec lui, ce qui nous donne lieu de croire que ce duc d'Austrasie reconnut la souveraineté d'Eudes, & que ce fut peut-être un des motifs qui engagea celui-ci à abandonner les intérêts du roi de Neustrie & à le livrer à Charles, Au' reste, ce dernier en usa'* assez bien à l'égard de ce roi. Il lui donna toutes les marques
■ A. de Valois, Rerum Francicarum 1. 23, p. 439. ' Continuateur de Frédégaire; Annales FuUenses,
' Continuateur de Frédégaire; Annales FuUenses, & Preuves au tome II, Chroniques, n. I. & Preuves au tome 11, Chroniques, n. I. ■• Annales Mettenses.
extérieures de respect dues à sa dignité, & lui procura un honnête entretien, sans lui donner cependant aucune part dans le gouvernement. Eudes avoit encore sans doute un motif très-pressant de donner satisfaction k Charles & d'éviter de s'attirer les armes de ce prince, dans la crainte où il étoit d'éprouver en même temps celles des Sarrasins qui avoient déjà fait alors quelques tentatives sur la partie de la Gaule voisine de ses États, & qui menaçoient de l'envahir, ce qu'il faut reprendre de plus ha,ut.
IX. — Ejjorts des Sarrasins pour s'emparer de la Septïmanîe ou Gaule
Narbonnoise.
Le général' Muza, après avoir heureusement terminé, vers la fin de l'an 712, la conquête de l'Espagne en moins de quinze mois, & établi son siège à Cordoue, fut rappelé peu de temps après à Damas par le calite Walid^. Il laissa
An 719
' Isidorus Pacensis, Chronicon, p. 12 & seq.
' Les chroniques latines ne font commencer les irruptions des Arabes en Gaule qu'en 719, année de la prise de Narbonne; mais il y a lieu de croire qu'elles ne sont pas exactes sur ce point. Les conquérants arabes distinguaient avec soin les incursions destinées à faire du butin, des expéditions sérieuses entreprises dans un but réel de conquête. Les premières précédaient toujours les secondes. Ils ne procédèrent pas autrement dans la Gaule, 81 avant de rien posséder dans la Septimanie, ils l'avaient déjà plus d'une fois menacée & ravagée. La plupart des historiens arabes qui ont parlé de Moussa ben Nossayr s'accordent pour affirmer qu'après avoir pris Barcelone & occupé l'Espagne orientale jusqu'au pied des Pyrénées, il passa ces montagnes & parcourut la Septimanie pour la piller. Si le fait est vrai, ce dut être en 712 ou 713 au plus tard, puisque cette dernière année fut celle du rappel de Moussa '. Ainsi, selon Maccary, traduit par M. Reinaud, Moussa pénétra dans le pays des Francs & s'avança jusque dans une plaine où se trouvaient des monuments antiques. Il remarqua là une grande idole, qui était debout en forme de colonne &. sur laquelle avait été gravée en caractères arabes cette inscription : CI O enfans d'Ismael! vous êtes arrivés au terme. Retourne^ sur vos pas. » Cette circonstance effraya Moussa, & il se dit : « Cette inscription renferme sans doute un grand sens. » En conséquence, il proposa à ses compagnons de prendre une autre direction & de se porter au delàj mais ceux-ci s'y opposèrent, & Moussa, ayant égard à l'opinion du plus grand nombre, ordonna la retraite.
' Voir Ahmed cl Mocri, qui a recueilli tous ks passages des historiens arabes relatifs à Moussa. (Manuscrit arabe n. 704.)
Il Heyan, fils d'Abou DJabala , avait été envoyé en Afrique par le kalife Omar, fils d'Abd el Azyz, avec plusieurs fakyhs, pour enseigner aux habitants les principes de la législation musulmane; Heyan fit la guerre avec Moussa lorsque celui-ci fit la conquête de l'Espagne &, toujours au dire de Maccary, il s'avança avec lui jusqu'à une forteresse ennemie, appelée Carcassonne. Là était l'église vénérée des chrétiens, qu'on appelle Notre-Dame. Ibn Heyan rapporte qu'il y avait dans cette église sept colonnes d'argent pur, d'une dimension telle qu'aucune d'entre elles ne pouvait être embrassée avec les deux bras, u Un autre écrivain, Zohrî', borne l'invasion faite en Gaule par Moussa à la ville de Narbonne. n Narbonne, dit-il, est une grande ville, & c'est la dernière que les musulmans conquirent dans le pays des Francs. On y trouve l'idole sur laquelle sont écrits ces mots ; « Retourne^, â enfants d'Ismall. Si vous me demande^ pourt^uoi^ je vous le dirai : c'est que vous vous iattrie^ les uns contre les autres jusqu'au jour de la résurrection. » La ville est traversée par une grande rivière, la plus grande du payî des Francs. Sur la rivière est un grand pont, & sur le pont sont des marchés & des maisons. Entre la ville & la mer est une distance d'une parasange. Les navires remontent de la mer jusqu'à la ville & entrent sous le pont. Au milieu sont des chaussées & des moulins. Le pont a été construit par les anciens. On n'en pourrait aujourd'hui faire un si beau, u Malgré ces témoignages, il est certain que Moussa ne s'empara ni de Carcassonne ni de Narbonne. Ce ne fut qu'en 719 que la dernière de ces villes fut prise par les Musulmans. Il ressort néanmoins, des affirmations de ces auteurs, qu'tn l'année 713 les Arabes traversèrent les Pyrénées,
" Géographie. (Manusctit arabe Sgû, f- 3y.)
An 719 ' '
en partant son fils Abd el Aziz pour gouverner à sa place, & se rendit ensuite à la cour de ce prince, à qui il présenta les plus riches dépouilles de sa conquête. Si en particulier un grand nombre d'esclaves des plus qualifiés & des mieux faits de l'un Si de l'autre sexe. Abd el Aziz gouverna l'Espagne pendant trois ans après le départ de son père. Si régla le tribut que dévoient payer les peuples soumis. Il prit pour épouse la reine Égilone, veuve du roi Roderic, 81 pour ses concubines plusieurs princesses Si autres personnes de la première condition de la nation gothique, dont il composa son sérail. L'abus qu'il fit de son pouvoir fut cause de sa perte. Il se laissa séduire par l'ambition de la reine Egilone, qui lui persuada de s'ériger en souverain de toute l'Espagne Si de se soustraire à l'obéissance du calife. Ses desseins furent découverts par le général Ajub, qui, ayant excité contre lui une sédition parmi les Arabes, le fit assassiner dans le temps qu'il étoit occupé à faire sa prière. Ajub fut élu à sa place pour gouverner l'Espagne, en attendant l'arrivée du général Alahor, qui avoit été déjà nommé pour relever Abd el Aziz, par le calife Zuleiman, successeur de son frère Walid ', mort vers le commencement de l'an yiS.
Alahor^ arriva en Espagne vers la fin de la même année, un mois après la mort d'Abd el Aziz, son prédécesseur. Il gouverna ce royaume pendant près de trois ans, 81 signala son administration par divers actes de sévérité Si de justice autant que par ses exploits militaires. Il fit restituer entre autres aux chrétiens du pays les biens que les Arabes avoient usurpés sur eux, 81 mit par là les premiers en état de payer le tribut annuel auquel ils étoient assujettis. Il punit d'un autre côté par des supplices rigoureux plusieurs d'entre les Maures ou Sarrasins, pour avoir détourné à leur profit une partie des trésors 81 des autres dépouilles de l'Espagne qui dévoient appartenir au fisc, 81 entreprit enfin de soumettre la Septimanie à la domination des Arabes.
Ces infidèles s'étoient contentes jusques alors d'étendre Si d'affermir leur autorité au delà des Pyrénées, 81 ils n'avoient pas encore pensé à porter leurs armes en deçà de ces montagnes. Alahor, plus hardi que les autres gouverneurs sarrasins, ses prédécesseurs, entreprit d'en forcer les passages, 81 ayant reçu ordre du calife d'achever la conquête de toutes les provinces qui avoient fait partie du royaume des Visigoths, il résolut d'assujettir la Septimanie ou Gaule Narbonnoise comme une des principales. Dans cette vue, il assembla^ une nombreuse armée, s'avança vers les Pyrénées, Si attaqua cette province; mais il paroît que malgré les divers efforts qu'il fit pour y pénétrer, pendant près de trois années consécutives que dura son gouvernement, il ne put réussir, sans doute par la vigoureuse résistance des habitans du pays'^ ; en sorte qu'il fut contraint d'abandonner son entreprise Si de se contenter de soumettre à la puissance mahométane tout le pays de la Tarragonoise situé aux
pour la première fois, & rapportèrent de la Septi- ' Pagi, Critica, ad ann. 7i5, n. 7.
manie un butin considérable. Peut-être même ' Isidorus Pacensis, p. 12 & seq.
avantl'année 717, les Arabes firent-ils encore plus ' Voyez tome II, Note LXXXII, n. 11.
d'une tentative sur la Septimanie, mais l'histoire ^ liiJ. est muette à cet égard. [E. M.]
environs des Pyrénées, vers l'Aragon & la Catalogne, qui n'avoit pas encore subi le joug des infidèles, 8t qu'il rendit tributaire.
An 719