XXIV. — (Quatrième irruption des Sarrasins dans les Gaules
Pour comble de malheur, la paix qu'Eudes se flattoit d'avoir avec les Sarrasins fut de peu de durée, ce qui l'obligea de se précautionner contre ces infidèles, dont les États confinoient avec les siens, 8c l'empêcha de prendre des mesures pour se venger de Charles. On découvrit, en eftet, alors, à la cour de Cordoue, une conspiration que Munuza, gouverneur de Catalogne 8c de Septifnanie, avoit. formée, 8c on y prit la résolution de punir ce gouverneur, ce qui attira enfin les armes des Sarrasins sur le duc d'Aquitaine, son beau-père &c son allié, 8c donna occasion à une nouvelle irruption de ces infidèles dans les Gaules.
Munuza étoit Maure ou Africain de naissance. Ce général ^, homme courageux 8c déterminé, informé des maux que les Arabes ou Sarrasins faisoient souffrir en Afrique aux Maures, ses compatriotes, 8c des vexations continuelles que leurs gouverneurs leur suscitoient tous les jours, avoit résolu depuis longtemps, par un sentiment plus digne d'un chrétien que d'un mahométan, de les délivrer de la tyrannie à laquelle ils étoient assujettis 8c de les rétablir dans leur ancienne liberté. Dans cette vue, il avoit fait la paix avec Eudes 8c s'étoit allié avec lui, comptant sans doute d'en obtenir du secours pour l'exécution de ses projets 8c de se ménager une retraite dans ses États, en cas que son entreprise vînt à être découverte ou à ne pas réussir. Peut-être même avoit-il dessein d'embrasser le christianisme, après avoir secoué le joug des Arabes. Munuza avoit déjà pris des mesures très-justes pour exécuter ses projets contre les Sarrasins d'Espagne, 8c il étoit déjà sur le point d'éclater, lorsque Abdérame, gouverneur général de ce royaume, qui tenoit sa cour à Cordoue, découvrit toute la conspiration. Ce gouverneur d'Elspagne, jugeant l'yoripin. de la grandeur du péril par l'habileté Se la valeur de celui qui avoit tramé l'entreprise, assembla aussitôt les principaux seigneurs de sa cour pour délibérer avec eux sur ce qu'il y avoit à faire. Il fut conclu d'un commun accord qu'il falloit apporter un- prompt remède à un mal qui paroissoit extrême, 8c
■ Voyez tome II, Note LXXXIII, n. 21. ' Isidoriis Pacensis, Chronicon, p. 17 & seq.
An ySz
An 7J1 ' ''
prévenir les desseins de Munuzà avant qu'il eût le temps de se précautionner. Là-dessus, Abdérame assembla en diligence autant de troupes qu'il lui fut possible & se mit en marche contre ce général, qu'il espéroit surprendre.
Munuza fut surpris, en effet, & investi dans le temps qu'il y pensoit le moins. Incertain du parti qu'il avoit à prendre, il se jeta avec précipitation dans une ville du pays de Cerdagne, appelée anciennement Julia Livia, près des' ruines de laquelle on a bâti depuis la forteresse de Puycerda, & résolut de s'y défendre jusques à la dernière extrémité. Abdérame^, satisfait d'avoir renfermé son ennemi, forma aussitôt le siège de cette place & le poussa trèsvivement. Munuza, se voyant sans ressource, & d'ailleurs manquant d'eau pour étancher la soif dont il étoit extrêmement pressé, trouva le moyen de s'évader; mais par malheur pour lui, & par un juste jugement de Dieu, qui voulut sans doute venger sur sa personne tant de milliers de chrétiens qu'il avoit fait périr, il ne put se dérobera la poursuite d'Abdérame. Il erra d'abord dans les montagnes, dont il connoissoit parfaitement les détours, & il auroit peut-être échappé, si le désir de sauver sa femme, fille du duc d'Aquitaine, qu'il aimoit passionnément, mais à qui la délicatesse de son sexe autant que l'âpreté des chemins ne permettoient pas de marcher aussi vite que lui, ne l'eût obligé de retarder sa marche. Ce retardement donna le temps aux troupes d'Abdérame de l'atteindre & de l'envelopper, Munuza, se voyant perdu, aima mieux se donner lui-même la mort que de tomber entre les mains de ses ennemis; il se précipita du haut d'un rocher en bas & se tua. L'historien contemporain remarque que ce général maure méritoit une telle fin par les cruautés qu'il avoit exercées envers les chrétiens, & en particulier sur un évêque, appelé Anambade, qu'il avoit fait brûler tout vit au siège d'une place. On croit^ que ce prélat étoit évêque d'une ville d'Aquitaine, 8c que Munuza l'avoit tait périr durant la guerre qu'il avoit entreprise contre Eudes, avant que de conclure la paix avec ce duc. Munuza eut à peine expiré, que ceux qui l'avoient poursuivi se saisirent de son corps, lui coupèrent la tête & l'apportèrent à Abdérame. Ils lui présentèrent en même temps la femme de ce rebelle qu'ils avoient arrêtée, & que ce général envoya aussitôt à Damas, à cause de sa beauté, pour entrer dans le sérail du calife. Tel fut le sort infortuné de cette princesse d'Aquitaine, suite tuneste d'un mariage où l'intérêt du duc, son père, avoit eu sans doute plus de part que son inclination.
Abdérame "^j animé par le prompt & heureux succès de cette expédition & par l'ardeur que ses soldats témoignoient de combattre, se voyant d'ailleurs au voisinage des Gaules, prit la résolution d'y porter la guerre, dans le dessein de ravager les États du duc Eudes & de punir par là ce prince des liaisons qu'il avoit eues avec les rebelles. Il prit sa route du côté de Pampelune Si de
' Marca H'ispanica, c. 58 & seq. ■• Isidorus Pacensis, Chronicon, p. iS. — Gerva-
' Isidorus Pacensis, Chronicon, p. 17 & seq. sius Tilberiensis. — Voyez tome II, Preuves, Chro-
' Marca Hispanica, c. 234. niques, n. I. — Annales Mettenses, p. 270.
la Navarre, d'où il entra dans la Gascogne après avoir passé les cols des Pyrénées qui séparent cette province de l'Espagne '.