INTRODUCTION
Définition et division.
JL#'histoir£ y dans le sens le plus étendu , peut être considérée comme la notion , ou l'exposé , ou l'ensemble de tout ce qui est ou arrive, a été ou est arrivé dans la nature, ainsi que parmi les hommes, et qui appartient en général au domaine de l'expérience et dont la connaissance n'est que le résultat del'expérienceoude l'enseignement; elle est par conséquent l'opposé de la philosophie, laquelle est la notion de tout ce qui est nécessaire et général et dont la connaissance est le produit de la simple raison*
Dans un sens plus restreint et^us propre , l'histoire n'est que la notion des événemens qui arrivent ou sont arrivés , une fois pour toutes , à certaines époques , en certains lieux et dans de certaines circonstances ; l'histoire , dans la signification la plus resserrée et la phis
propre , se borne aux événemens précis de la vie humaine soit active soit passive , ou aux résultats des effets naturels qui cependant ne peuvent être considérés que relativement à cette vie humaine.
Le champ de l'histoire , dans l'acception même la plus étroite , est immense quant à son étendue et à sa substance ; nous avons derrière nons un océan sans bornes d'événemens, et devant nous le fleuve des temps , grossissant de plus en plus , chargé d'exploits , de phénomènes et de noms. L'esprit humain , accablé sous le poids énorme de tant de hauts faits , ne suffit pas à en saisir , même approximativement , la totalité ; et l'oubli est le sort , le sort peu regretté de la majeure partie du passé. Aussi la science, rejetant l'impossible, se bome-t-elle en général à recueillir des notions instructives , à rechercher , à conserver et à fixer les traits mémorables , quoique, d'après Wmmense diversité des buts et des intérêts de ceux qui la cultivent, elle reconnaisse que l'acception du mot mémorable est excessivement relative et qu'une infinité de choses qui sous le point de vue général ne semblent guères mériter, l'attention , peuvent par des raisons particulières être de quelque importance pour l'un ou pour l'autre.
L'histoire peut être divisée de différentes manières, aussi bien pour le sujet que pour la forme, et cette division peut faciliter l'aperçu général de son fonds inépuisable.
Â. On classifîe l'histoire sous le rapport des objets de la narration , par exemple : la politique , la littérature , la religion , le culte , la civilisation , le comn)€rce, la guerre etc.; l'histoire des états et des peuples, l'histoire générale et celle de l'humanité.
La plupart de ces branches peuvent être encore subdivisées, par exemple (a) quant au temps, soit sous la classification ordinaire de premier-âge , moyen-âge , et âge moderne , soit en siècles pris séparément ou toute autre période à volonté ; (b) quant à leur étendue.
Nous avons l'histoire générale et les histoires particulières diversement subdivisées et de plus ou moins d'importance. Sous la dénomination d'histoire générale on entend celle qui renferme plusieurs histoires ou une classe entière d'histoires. Celles qui y sont contenues s'appellent particulières. Mais l'une et l'autre de ces dénominations n'offre qu'une idée relative, et dans la longue série graduée depuis l'histoire particulière ou séparée, jusqu'à l'histoire générale ou universelle, chaque histoire, à l'exception de celles qui forment les deux extrémités de la série, est en même temps générale et particulière. Ces deux définitions sont au surplus exactes , aussi bien sous le rapport de l'étendue de l'objet historique , selon^ la période et l'époque , que sous celui de la matière de l'histoire, c'est-à-dire, de l'espèce des faits racontée.
B. Quant à la f o r m e de l'histoire, c'est-à-dire quant au style et au caractère distinctif de la narra-
tion, nous distinguons d'abord les chroniques ou les simples spécifications des événemens, par ordre de dates, ou par périodes ; puis les collections historiques, variées pour la matière et Tarrangeroent , (ces deux formes ne présentent que des matériaux) et enfin la vraie science de l'histoire ou l'histoire philosophique pragmatique. Cette dernière, dont r esprit est susceptible de toutes les formes, est une histoire authentique, écrite dans les règles de l'art et avec un coup d'oeil philosophique ^ recherchant en tout les causes et les effets , étudiant et démontrant la cohérence intérieure des faits et qui, pour cette raison , ne présentant que des points de vue instructifs et d'un grand effet, forme le cœur et orne l'esprit , au lieu de n'être qu'un amas aride et superflu de notes mémoriales.
L'histoire universelle. Philosophie de rhistoire,
IjQ but particulier que chacun se propose en étudiant l'histoire, soit comme objet principal, soit comme secondaire de quelque autre science de son choijL, soit aussi comme branche de l'érudition en général , doit nécessairement influer sur la méthode et l'étendue de cette étude : mais certainement la meilleiu'e base de cette étude doit être une histoire sommaire, générale, ou l'histoire du monde. C'est elle qui fait connaître au lecteur l'étendue et la forme
en général du domaine d« l'histoire, la cohérence de ses parties principales et de leurs rapports réciproques ; elle l'élève à ce point de vue d'où , planant sur l'innombrable multitude des faits , il est à portée de les saisir et de les apprécier ; comme elle ne présente aux yeux que ce qu'il y a de plus grand , elle forme le goût historique , et par la connaissance des détails elle enseigne à voir les événemens avec justesse , à les apprécier, à les classer, et donne une juste direction au choix de ces études particulières ou au choix du terrain qu'on se propose particulièrement d'exploiter.
L'histoire du monde n'est pas moins une étude préparatoire indispensable à la philosophie de l'histoire, c'est-à-dire, à l'examen de tout ce qui s'appelle penser et agir , à l'explication et au perfectionnement de l'emploi de la science de l'histoire.
La philosophie de l'histoire transforme l'histoire , trésor enfoui dans la mémoire , en im aliment pour l'esprit et le cœur; elle en &it une véritable science. Sans le coup d'oeil philosophique, on ne saurait espérer aucun fruit ni des recherches, ni de l'étude , ni de la critique de l'histoire.,
lies moyens d'y parvenir sont : (a) Texamen de timportance et de l'authenticité des faits , (b) la connaissance de leurs causes et de leurs effets ; et enfin (c) l'application raisonnée et utile de ces connaissances à la vie publique et privée.
Il faut donc faire diversement et même iinlispen-
sablement usage des ressources que fournissent la logique, la psychologie, l'anthropologie, et la plupart des autres branches de la philosophie spéculative et pratique, surtout la jurisprudence et la politique, et c'est précisément dans l'application de ces sciences et le fruit qu'on en retire pour éclairer et enrichir l'histoire même , que consiste la philosophie de l'histoire. En général l'histoire est le sujet le plus digne et le plus intarissable de raisonnemens philosophiques ; mais ce sujet ne doit rien avoir perdu de sa piu^té. L'histoire , quant à l'étude et à son exposé, ne doit donc ni dépendre, ni embrasser le parti d'aucun système philosophiqite. Son objet uniqueest: l'exposé du passé. Elle ignore les résultats qu'elle produira ; elle ignore si ces résultats auront pour effets le perfectionnement ou la détérioration de notre espèce , ou si notre espèce s'arrêtera au point où elle est ; l'histoire ne sait si ces résultats fourniront la preuve d'une nécessité absolue dans la nature, du fatalisme ou du libre arbitre dans les choses humaines; mais c'est au philosophe à rechercher ces résultats dans les traditions qu'elle lui fournit.
L'histoire générale ou l'histoire du monde sera la substance de cet ouvrage ; il est donc de notre devoii d'en donner une définition plus particulière.
Bt V\)iet$ivt in m^nbt en pwtiailier.
Définition*
- Cest en partant des points de vue indiqués ci-après , que nous définirons l'histoire du nK>nde :
1"^ Son objet est une unité — non pas un assemblage; par conséquent elle est elle-même un tout — et non pas une simple collection.
Cet objet unique pour l'histoire est le monde, c'est-à-dire, notre monde; notre espèce et la terre qu'elle habite. L'histoire du monde est donc l'histoire de la terre et des hommes , et forme ensemble un tou t.
a® Les événemens que l'histoire du monde rapporte sont les plus mémorables et les plus importans ; c'està-dire , non pas ceux qui n'ont qu'un intérêt local ou temporaire ou qui tendent à quelque but particulier, mais ceux qui sont d'un intérêt général et durable , bien que, par là même, on puisse accessoirement atteindre quelque but ou quelque avantage subordonné.
3® L'histoire du monde est le dernier et le plus grand résultat de toutes les histoires spéciales rassemblées en ordre.
Pour exprimer ces caractères distinctifs, on pourrait se servir de la définition suivante :
L'histoire du monde est un exposé continu de toutes les révolutions de la terre et du
genre humain, où l'on peut reconnaître les causes et l'état de l'une et de l'autre dans les diverses conjonctures des temps passés, de même que des temps actuels.
L'histoire du monde d'après cette définition, et traitée convenablement, tiendra le milieu entre l'exposé trop idéal ou surchargé d'argumens, et l'aride collection ; deux fausses routes opposées , dans lesquelles même de bons écrivains se sont parfois égarés.
Les points de vue que prés^itent en grand les tableaux de la vie humaine et le cours du monde élèvent tellement l'ame , qu'ils entraînent facilement l'imagination , surtout dans l'âge plus susceptible de la jeunesse, et que ce n'est plus que malgré soi qu'on poursuit les recherches plus calmes de l'esprit , les réflexions mûres de la raison. Du sommet d'une hauteur effrayante on ne distingue pluis les détails, mais seulement les grandes proportions , en masses qui se confondent, et qu'on lie et dispose d'après les rêves d'une imagination exaltée ou d'après un système de prédilection. De tels tableaux peuvent être attrayants, souvent même instructifs ; mais ce n'est pas là l'histoire du monde dans le sens réel.
D'un autre côté beaucoup d'écrivains, cédant au désir de produire un ouvrage très-complet , mettent tous leurs soins à rassembler dans leur histoire le plus de faits possibles et en font par là un extrait de toutes les histoires spéciales.
Des ouvrages de ce genre (tels que ceux qu'ont publiés plusieurs savans) ont leur mérite , et leur utilité est incontestable : ils atteignent même im double but , quoique imparfaitement : car , soit que comme Remer, on entasse et presse la narration; soit que comme Beck, on réserve les événemens générauic pour le fonds, en jetant les détails dans les notes; il en résultera toujours, que l'accumulation des détails entravera l'attention qu exige l'ensemble , et que l'examen de l'objet général rompra le fil des narrations particulières. Ces ouvrages manqueront toujours d'unité, et même sous le triple rapport du sujet, du but et de l'exposé. Ce sont peut-être de riches collections de connaissances historique , mais ils nû présentent pas l'histoire du monde systématiquement suivie.
Pour expliquer et justifier notre définition de l'histoire du monde , nous chercherons à démontrer plus particulièrement la différence qui existe entre l'histoire du monde et celle du genre humain ainsi que l'histoire universelle, avec lesquelles on la confond le plus fréquemment.
Quoique l'histoire du genre humain présente aussi divers points de vue , et que sous la plume des Hume, des Iselin, des Meiner, des Herder etc. die paraisse toujours sous une forme différente , on peut néanmoins remarquer en général, qu'elle offre moins de narration que l'histoire du monde et qu'elle
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considère la marche du genre humain comme un ensemble y dans un sens général encore plus élevé ; que par conséquent elle renferme plus de résultats ou de considérations générales quedefaits particuliers, tandis que l'histoire du monde expose les faits et les résultats. En outre l'histoire du genre humain ne parle presque pas de la terre, dont les révolutions se trouvent soigneusement rapportées dans l'histore du monde. La première fournit matière aux conjectures raisonnées, aux méditations philosophiques; elle donne même l'essor à l'imagination ; l'autre doit être un exposé critique et austère. Finalement l'histoire du genre humain ne s'assujettit point à l'ordre chronologique et forme souvent un phénomène composé de résultats de choses observées dans des siècles trèséloignés l'un de l'autre ; tandis qu'au contraire l'histoire du monde suit constamment l'ordre des temps. La différence qui existe entre l'histoire générale ou l'histoire du monde , et l'histoire universelle n'est pas moins importante. Cette dernière est un magasin général de tous les événemens mémorables de toutes les époques, de tous les lieiuL, de toutes les espèces ; tel est aussi son but qu'elle atteint aussi complètement et avec autan t d'ordre que possible. Elle diffère doncde l'histoire du monde , comme un entrepôt immense de matériaux de construction diffère de l'édifice même. Elle contient toutes les histoires spéciales; son but et le leur sont le même ; mais elle ne peut disposer qu'extérieure-
If
ment pour le coup d'œil, la multitude des matières diverses , impossibles à réunir en imité systématique* L'histoire du monde ne choisit dans Thistoire universelle que les événemens du monde , c'est-à-dire , ceux qirt ont puissamment influé , soit médiatement, soit immédiat^nent , sur l'état de la terre et de l'espèce humaine , et les liant systématiquement ensemble pour en former un tout, elle cherche à donner de ce même état une explication claire et approfondie.'
Les abrégés ou les manuels d'histoire universelle, quoique, par la forme extérieure, ils paraissent se rapprocher de l'histoire du monde , en diffèrent néanmoins considérablement quant à l'essentiel.
Ces abrégés sont destinés, autant que le permettent les bornes étroites dans lesquelles ils sont resserrés, à suppléer à l'histoire imiverselle , ou du moins à servir d'argument sommaire des diverses branches de l'histoire imiverselle et de leur substance. C'est pourquoi ils contiennent les titres de tous les paragraphes de l'histoire universelle , les noms de tous les rois et des moindres peuples, et bien que, d'après le plus ou moins d'étendue de ces abrégés , le choix des événe- ' mens soit tantôt plus , tantôt moins stérile , il se fait toujours d'après le but de l'histoire imiverselle et des histoires spéciales qu'elle renferme. L'histoire du monde au contraire contient aussi , à la vérité , un abrégé de l'histoire universelle, mais elle le subordonne à son propre but, et ne choisit dans les histoires
spéciales que les faits qiii ont rapport à Fétat général du monde , et qui servent à l'expliquer. C'est cet esprit inhérent qui constitue le caractère essentiel et permanent de l'histoire du monde , quoique , en raison de la nature du langage , qui , comme tel , n*est point susceptible de représentation en images produites sous les yeux toutes à la fois , mais seulement d'arrangement en ordre successif des traits particuliers que l'esprit saisit à la fois, elle soit souvent forcée de s'abaisser à suivre l'ordre extérieur des abrégés d'histoire universelle.
Sujei de Vhistoire du monde.
D'après ce qui vient d'être dit, les événemens du monde seuls sont du domaine de l'histoire du monde , c'est-à-dire les révolutions de la terre ou du genre humain et leurs causes. La découverte, la critique et l'exposé suivi de ces événemens est la pierre de touche du génie de l'histoire. Il est vrai qu'une multitude innombrable d'événemens, surtout de ceux de l'antiquité, sont à jamais perdus pour nous , faute de documens ou parcequ'on ne peut recourir à la source: mais il y en a bien d'autres, quoique peu remarqués, dont les vestiges existent; ils attendent Fœil du connaisseur pour être tirés de l'oubli et paraître au grand jour.
L'histoire du monde recueille aussi beaucoup de
faits de moindre importance , qui , a proprement parler , ne sont pas des événemens du monde , lorsque ces faits sont en liaison ayec ceux-là, comme causes, cir^ constances accessoires, ou résultats; lorsqu'ils servent de transition d'une grande révolution à une autre ; lorsqu'ils remplissent quelque lacune, ou généralement lorsqu'ils concourent à lier ou à compléter la connais^ sance des causes, des effets, de la succession des temps et de l'état du monde entier à chaque époque.
Il est évident d'après cela , que non seulement les événemens éclatans, tels que les batailles, lesrenversemens des trônes, les changemens de dynastie etc. sont d'importans sujets pour l'histoire du monde , mais encore, qu'il faut aussi mettre plutôt au rang de ces derniers les changemens qui s'opèrent sourdement et dont les suites sont plus étendues et plus durables que celles des plus terribles orages , ainsi que ces enchaînemens sans bruit de causes morales dont l'effet le plus ni^turel, même le plus simple étonne le bas peuple, comme des phénomènes.
Dans l'histoire comme dans la nature, qu'un ouragan , un tremblement de terre fasse quelques dégâts de peu de durée , qu'est-ce que' leur effet en compsiraison de celui de l'haleine paisible mais vivifiante du printemps , en comparaison de l'influence lente , mai^s irrésistible de la température et des saisons etc.? Le bouleversement du système des états, violemment amené par la guerre de la révolution française , stupéfia
rEurope ; mais cette révolution française mérae était le résultat naturel d'une longue suite de causes Riorales qui agissaient sourdement et invisibleraent. Les conquêtes de Gengts-Kahn ont retenti par toute la terre ; à peine s'en souvient-on, IjSl religion chrétienne s'est fondée et répandue sans bruit; mais elle subsistera dans toute la suite des temps.
Révolutions de la terre.
Parmi les révolutions de la tçrre , celles que la nature elle-même a produites n'occupent qu'un rang inférieur dans l'histoire du monde. Car , quoique les mêmes élémens et les mêmes forces qui ont donné à la terre la forme qu'elle a de nos jours , soient depuis ce temps restés dans une constante activité et aient opéré maint changement , les principaux cependant , — tels que le détachement de la Sicile jadis cohérente au pays de Naples , la séparation de la Bretagne d'avec le continent des Gaules etc. — ont eu lieu dans des temps antérieurs à l'histoire et ne se lient par conséquent point aux temps dont les notions nous ont été conservées , ou à l'enchaînement que nous cherchons à trouver dans les actions et les destinées humaines ; d'autres changemens , tels que la diminution de la mer Caspienne , la formation de la Méditerranée etc., ne sont que des conjectures. Mais les changemens moins considérables , tels que la formation de nouvelles îles , de nouvelles
montagnes » de nouveaux la€5 , lea empiétemens réciproques de la mer sur les côtes , et de celles-ci sur la mer etc., ne sont que d une faible importance quant à l'ensemble ; et d'autres changemens encore , qui ne 8*opèrent pas soudainement ou violemment, tels que Taffaissement des montagnes, le rehaussement des vallées , ne peuvent offrir des résultats de quelque influence , qu'après des milliers de siècles. Il est donc juste que l'historien abandonne aux physiciens et aux géographes le détail de ces révolutions d'ailleurs trèsintéressantes et très-instructives.
Les changanens que la terre a subis par la main des hommes sont par contre d'autant plus importans pour l'histoire. Ils sont immenses et dignes d'admiration.
Jetons les yeux sur tel pays que l'homme n'a pas encore transformé : il est situé sous le plus heiu'eux climat ; le sol fertile est arrosé de belles rivières , et décoré de montagnes et de vallées riant^. L'aspect cependant en est triste. Une végétation abondante , mais irrégulière étouffe les plantes utiles sous le nombre des plantes sauvages ou nuisibles. Ce n'est qu'avec peine que l'homme se fraie un sentier à travers les ronces et les plantes rampantes , ou bien il se sent saisi d'une secrète horreur en errant dans l'obscurité d'impénétrables forêts. Tantôt un rocher escarpé , tantôt un torrent écumant, tantôt un marais arrête ses pas; un brouillard froid lui dérobe l'aspect du soleil ; des essaims d'insectes dégoûtans le rebutent , et la caverne
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dans laquelle il cherche un abri sert de repaire à quelque animal féroce. Plus nous nous arrêtons dans ce lieu sinistre j plus nous découvrons de nouveaux sujets de terreurs. Des landes à perte de vue alternent avec des espaces couverts de pierres arides ; ici des plaines couvertes de glace , là des sables brûlants ; ici vous cherchez en vain une source pour vous désaltérer, là le sol siur lequel vous marchez se trouve inondé par im débordement ou par le flux de la mer.
Ck>ntemplons maintenant ce même pays , métamorphosé par Findustrie humaine. Ce désert est devenu un jardin riant ; ce mélange de végétaux sauvages a disparu sous la main de Thomme qui l'a remplacé par des champs couverts de moissons. Le sonmiet des montagnes est coiu*onné d'arbrisseaux utiles ; les rochers sont couverts de terres productrices ; les espaces sablonneux sont arrosés par des canaux et le soc a passé sur un terrain qui jadis ne (ut qu'un marais fétide. La contrée sauvage est parsemée de nombreuses habitar tiens et décorée de palais somptueux. C'est en vain maintenant que le fleuve lutte contre ses bords , et les flots écumans de la mer , repoussés par une forte digue , sont contraints d'abandonner leur ancienne conquête. La terre appartient à l'homme ; il en a sondé les recoins les plus cachés. Vous rencontrez partout des chemins frayés ; aucun précipice , aucun torrent n'arrête vos pas. L'homme a élevé des ponts au dessus des abîmes, il a construit de belles routes à travers des rochers sour-
cilleux , il a forcé Tonde écumante à couler paisiblement sur le lit qu il lui a assigné et , par des canaux qui traversent le pays , il à joint une mer à l'autre. Il a su enfin enrichir un pays des productions des autres, et enlevant les plantes et les animaux à leur sol natal pour les transporter sous un ciel étranger , il en a perfectionné les espèces ; il a même imposé sa loi à la température et au climat. Les plaines glacées ont dégelé , les froids brouillards ont disparu , les saisons sont devenues plus douces. Après des siècles, ce pays à changé de face; lltalie se retrouve en Allemagne , et TAllemagne en Suède.
Mais ces métamorphoses n'ont pas eu lieu partout, ni en tout temps, ni dans la même proportion. Beaucoup de pays sont encore dans leur état primitif; d'autres ont eu tour- à- tour leur période de culture et de dégénération , et trop souvent le bien qu'avait produit un peuple fut détruit par un autre.
Ce sont là les révolutions que recueille l'histoire du monde, et elle nous les représente dans un ordre qui nous frappe d'étonnement. Cependant ce que nous venons de dire doit suffire pour une introduction.
Changemens de Vespèce humaine,
I..es révolutions de la terre sont d'une impoi-tance majeure à celui qui étudie l'histoire du monde , par l'influence qu'elles exercent sur l'espèce humaine:
car le dépérissement, la culture, la dévastation d^un pays agit en proportion sur les habitans.
Un état bien cultivé , riche de ses productions naturelles et de son industrie , nourrit une population non seulement plus nombreuse, mais aussi plus heureuse et meilleure , et jamais terre sauvage ne fut habitée par un peuple civilisé.
Les changemens que Tespèce humaine a subi dan^ le coiws des temps sont admirables , et rien n'est plus sublime que les méditations auxquelles cette réflexion nous porte. Ces changemens nous démontrent ce que nous fumes , ce que nous sommes et ce que nous pouvons encore devenir ; cette considération nous fait voir par conséquent le comble de la sagesse dans la vie publique et la vie privée.
Dans Thypothèse d'une origine commune à toute l'espèce humaine , hypothèse fondée sur des argumens nombreux , quoique non pas évidemment prouvés , la bizarre variété des individus et des peuples contemporains, dispersés sur la surface du globe, prouve d'elle-même ces changemens arrivés sous plusieurs rapports ; et quiconque admet la pluralité des souches humaines, et des races primitives, ne saurait méconnaître les diversités quant aux formes extérieures du même peuple , en divers temps ; diversités qui , surtout , n'ont pas été produites par le mélange des races.
En général , ces variétés sont innombrables et sen-
sihies en tout ce qui a rapport à la nature extérieure et intérieure de l'homme et à ses rapports sodaux.
Commençons par l'extérieur: quelle gradation multipliée et quels contrastes frappans n'offrent pas la conformation du corps en général et de ses parties ^ la couleur, la taille, la force, les contours, les traits du visage, la structure des os et des muscles, -les nuances de la couleur des cheveux et des yeux etc. Examinons ensuite l'intérieur de l'homme, ses facultés intellectuelles et morales et leur développement: quelle différence prodigieuse entre les indivi()us et les classes , entre tel et tel peuple , entre les ayeux et les descendants ! entre un crétin et un Kant, un porte-faix et un courtisan, entre un Cartouche et un Fénélon; entre les babitans de la terre de feu et ceux de la Grande-Bretagne, les Péruviens et les Iroquois, les Grecs de l'antiquité et ceux de la Grèce moderne , les- Germains et Nous ; quels rapprochemens !
C'est en partie comme le produit immédiat de ces différences, et en partie comme un héritage non mérité, transmis par nos premiers pères, que nous remarquons l'état différent des peuples, leur misère ou leur prospérité. Il y en a dont les jouissances se bornent aux productions de leur sol souvent infertile, tandis que d'autres, par une industrieuse cidture, multiplient les leurs, leur donnent mille formes diverses, en tirent des avantages à l'infini et les ré-
ao
pandent, par le commerce, dans toutes les parties du monde.
Chez les peuples sauvages chaque individu , chaque famille ne pense qu'à soi; chez les nations civilisées, chacun concourt au bien-être d'autnii et chaque génération transmet à celle qui lui succède , ses institutions , ses ressources et ses moyens pour augmenter et multiplier les jouissances variées qu'elle lui a assurées. Quelle immense différence présente le contraste des compagnons de Deucalion avec ceux d'Alcibiade, des Ottomaques qui mangent de la terre, avec les habitans des grandes cités de l'Europe.
Causes fies changemens dans Vespèce humaine.
D'où naissent ces diversités sans nombre, ces changemens qui se succèdent sans cesse dans l'espèce humaine ? Pourquoi tel pays est-il ou fut-il habité par des hommes d'un esprit éclairé, d'un caractère pacifique , tel autre par des barbares stupides et rabougris ? ici , des peuples libres et heureux , là , des troupeaux de misérables et vils esclaves , et tout ce mélange bizarre alternant successivement suivant les lieux et les temps ? \
L'éducation de l'homme , c'est-à-dire le développement des facultés et des dispositions usiéupies dans l'homme ou leur, destruction , et la ^pM^ion qui leur est donnée est le produit de miife et mille
influences physiques et morales susceptibles d'un nombre infini de combinaisons.
Les causes physiques peuvent influer sur le moral de l'homme , comme les causes morales sur le physique , et les l'ésultats des destinées d^s peuples ou de leur état sont pour la plupart cause et effet en même temps, ou dépendent mutuellement l'un de Tautre et sont entr'eux en rapport multiplié d'action réciproque.
Le climat est la première des influences physiques. U agit à la vérité principalement sur le physique, mais néanmoins aussi beaucoup sur le moral. La couleur, les formes extérieures, les traits du visage en dépendent principalement et il imprime finalement aux peuples , après une succession de plusieurs générations , un signe distinctif permanent ou du moins difficife à effacer, qui souvent, même après la plus longue durée d'habitation sous d'autres climats , est devenu indélébile et forme la différence entre ce que nous appelions les races humaines.
Non seulement le corps de l'homme , mais encore son ame, et son ensemble sont soumis, pour la plupart du temps , à l'influence du climat ; les idées de l'homme, ses sensations , ses jouissances , ses peines , jusqu'à son empire sur lui-même , et sa religion s'en ressentent. Pour résister à cette influence , ou pour agir dans une direction différente, il faut un concours d'autant plus puissant de forces opposées. Le climat
tempéré est le plus propice au développement et au perfectionnement de la nature humaine.
Schlozer a fait, avec beaucoup de raison, la remarque , qu'il n'y a point encore d'exemple d'homme moralement grand né entre les deux tropiques, ni à la proximité des cercles polaires.
he site d'une contrée , son sol , ses productions et par conséquent les alimens peuvent être considérés comme faisant partie du climat dans un sens plus étendu. Ils agissent également comme causes physiques sur l'homme extérieur et intérieur.
Mais ce qui influe sur l'homme plus puissamment que les causes physiques, ce sont les causes morales et surtout la société qu'on peut à juste titre nommer la mère de la civilisation , et même la condition essentielle de notre existence proprement dite.
Mais la société , cette institutrice qui forme les hommes , peut être différente quant à son étendue , sa durée, son intimité et ses institutions. Diverses circonstances en déterminent les relations et l'influence. Plusieurs de ces circonstances naissent au sein de la société même , et leurs effets réagissent sur elle ou d'une manière progressive qui consolide et établit Tordre , ou d'une manière qui le dérange ou le détruit. Ces effets contribueiît donc au bien-être et au perfectionnement de l'homme ou à sa dégéhération età sa perte. Nous pouvons, avec Schlozer,
classifier ces circonstaiices sons «les dénominations suivantes: l'occupation, la domination, la religion et les moeurs.
L'occupation est à-peu-près synonyme d'industrie nourricière, parce que la principale occupation de l'homme a médiatement ou immédiatement pour but , de pourvoir à sa subsistance , au be^ soin inévitable et toujours renaissant de se nourrir.
L'histoire de tous les peuples et de tous les temps démontre l'étonnante influence qu'exerce sur l'homme physique et moral la manière de se procurer sa nouiTiture. La première et par conséquent celle qui est la plus propre aux peuples les moins civilisés, sont la chasse et la pêche, car nulle part la terre ne produit d'elle-même suffisamment de quoi faire subsister. L'homme purement chasseur est aussi insociable et presque aussi farouche que l'animal sauvage. L'ichtyophage l'est moins, mais il est plus faible et plus stupide , parceque la pêche n'exige ni tant de force , ni tant de ruses que la chasse. Le premier pas vers la civilisation est l'entretien du bétail qui néanmoins , d'après le naturel des animaux devenus domestiques, tels que le mouton, le bœuf, le cheval etc. , produit des effets différents. Mais en général ce genre d'industrie favorisant le rapprochement entre les hommes » rend les mœurs plus douces, exige et procure de la dextérité, et donne naissance .à des institutions sociales. Cependant les peuples
nomades ne peuvent encore passer pour civilisés ; ce n'est que par l'agriculture qu'ils cessent d'être barbares. L'agriculture fait vivre un grand nombre d'hommes dans un espace resserré, leur apprend à s'entr'aider , demande de l'activité et de l'ordre , exige l'union et la justice ; elle présuppose donc un ordre social, un gouvernement, des lois, et en outre diverses inventions et connaissances ; elle en entraîne d'autres à sa suite et présente des ressources pour les aises , la sûreté et les jouissances de la vie. Il . existe néanmoins un degré de civilisation plus élevé, l'industrie et le commerce qui suppléent à ce que l'agriculture a de défectueux , qui , par la transformation et le perfectionnement , donnent une valeur infiniment plus grande à ses produits , font vivre les hommes étroitement en communauté , et les enrichissent même sur un sol ingrat.
L'industrie et le commerce ne peuvent prospérer que dans un état parfaitement social, et ils le fondent; ils multiplient les relations comraunicatives entre les peuples et les individus, fournissent des matières à la réflexion , et des ressources inépuisables aux arts et aux sciences; ils répandent les idées, les inventions et les découvertes de même que les marchandises, donnent l'éveil aux facultés et aux talens , et les développent. Au surplus ces divers genres d'industrie nourricière ne sont que rarement tout-à-fait séparés ; il y a plusieurs peuples chasseurs qui cultivent en
roeme temps l'agriculture ; il y a aussi plusieurs peuples nomades qui font le cominerce etc. On ne peut juger du d^ré de civilisation que d'après le genre d'occupation prédominant chez un peuple, dans la réunion de conjonctures semblables.
L'ocaipation habituelle des peuples influe considérablement aussi sur la forme de leur gouvernement; la vie agitée des peuples chasseurs, et la vie vagabonde des nomades tendent à l'anarchie et à la licence , l'agriculture et le commerce conduisent à lobservance des lois et à l'ordre social. Cependant , la forme et le mode de gouvernement sont fixés par beaucoup d'autres circonstances , d'après le climat et le sol, le caractère national et le degré de civilisation ; souvent aussi par l'effet du hasard , par des influences extérieures ; par la manière de penser , le génie et l'autorité de quelques individus ; et la même forme de gouvernement peut , d'après la diversité du caractère des chefs , produire des résultats opposés. Mais les gouvememens et les gouvernans , les lois et les juges ont toujours l'influence la plus positive et la plus répandue sur l'état des peuples. C'est de cette influence que dépend le bien-être ou le malheur public , l'état de civilisation ou de barbarie , le perfectionnement ou la dégénération , et l'histoire du genre humain , d'après ses caractères distinctifs les plus marquans , est celle des gouvernemens et des souverains.
La religion, le trésor le plus sacré qui ait été
accordé à rhbmmë, agit aussi ptjussamment , quoique moins lisiblement sur Tétat de Thomme et des peuples. Car tout homme doué de la pensée et du sentiment croit à un Dieu et à l'immortalité ^ ou tout au moins il en a quelque pressentiment. Cette idée , quoi que puissent eh dire les esprits-forts qui la traitent de préjugé , est la base de la morale publique ; elle affermit le pouvoir des lois , détourne de telle action qui échappe à Fœil du législateur ou au bras de la justice , et allège par des consolations et des espérances le fardeau pénible de la vie. Mais cette croyance se montre , selon les peuples et les temps , plus ou moins altérée dans sa pureté, par le mélange de la super* stition et de l'imposture ; elle a pénétré plus ou moins avant dans le cœur humain ; elle agit avec plus ou moins d'effet sur la conduite , dans la vie publique ou privée ; les législateurs et les souverains s'en sont servis avec plus ou moins de sagesse pour l'avantage de l'humanité , de la politique ou de l'égoïsme ; elle a été plus ou moins soigneusement conservée par ses véritables dépositaires — les prêtres — qui en ont profité ou abusé pour l'enseignement public. Et c'est ainsi que la religion , d'après le caractère distinctif et l'esprit de ses formes , la tendance de ses préceptes , le génie et l'intérêt des prêtres , a contribué tour-à-tour au perfectionnement et à la dépravation , au progrès des lumières et à l'épaississement des ténèbres , à la
civilisation et à la dégénération , au bien public et au malheur des peuples.
Mais il y a encore toujours différ^ites manières de mettre en pratique ce que l'industrie demande, ce' que le souverain ordonne, ce que les prêtres enseignent ; et la vie humaine renferme une infinité d'actions qui ne sont point immédiatement en rapport avec l'industrie , les lois ou la religion.
Ces séries d'actions, ces manières d'agir, quoique souvent elles paraissent uniformes et résultantes d'un accord tacite, s'appellent mœurs, coutumes, usages. Leur collection forme une partie intéressante de l'histoire du genre humain et peut faciliter la recherche des causes des plus importantes révolutions , telles que la chevalerie , les rapports réciproques des deux sexes dans la société , le duel (usage prévalant sur les lois) etc.
Moins les lois sont positives et nombreuses chez im peuple, plus l'empire des mœurs y est répandu et souvent même elles y suppléent. Elles se conservent quelquefois des siècles entiers dans leur uniformité parmi les peuples dont la civilisation n'est encore guère avancée. Elles sont incertaines et sujettes au changement chez les nations commerçantes dont les populeuses cités renferment un grand nombre d'étrangers. Mais les peuples et les individus pour la plupait tiennent à leurs propres mœurs,
de préférence à celles qui leiir sont imposées par un joug étranger.
Voilà les principaux motifs de la variété dans l'état de l'espèce himaaine et les principaux aspects sous lesquels on peut la considérer , mais ils n'épuisent pas le sujet de la question. Une infinité de changeraens, du moins quant à la partie passive, dépendent du hasard, du destin: telles sont les influences qu'un peuple reçoit des peuples étrangers et qui souvent sont irrésistibles et décisives pour une série de siècles ; tels sont les puissans effets produits par des individus d'un grand caractère , par des inventions ou des découvertes importantes , par une force et une inspiration individuelle, et d'où resuite le bonheur ou le malheur des peuples; tel est Tesprit du temps ou le concours des circonstances en général qui seconde ou contrarie les efforts humains ; tel est principalement le caractère des idées qui prédominent dans la pensée et les actions des peuples. Ce sont toutes ces causes et ces effets et leurs rapports plus ou moins intimes avec les révolutions de la terre et du genre humain , que l'histoire du monde recherche dans les histoires spéciales ; elle en extrait les faits les plus importans, les lie entr'eux et les présente dans un ordre assorti.
But de rhistoire du monde,
Cest par ce que nous venons d'expliquer que rhistoire du monde atteint son but, qui est: la connaissance approfondie de l'état de la terre et du genre humain dans les diverses conjonctures des temps passés et du temps présent.
On pourrait en quelque sorte donner un sens plus étendu au but de l'histoire du monde , en disant qu'elle tend aussi à dévoiler l'avenir. Car de même que le passé a fait naître le présent , de même le présent enfante l'avenir. La comparaison de l'état primitif de l'humanité avec ses progrès et ses rapports dans les circonstances actuelles , un coup d'œil sur la longue carrière qu'elle a fournie à travers tant de vicissitudes , pour parvenir au degré où elle est aujourd'hui , peuvent seuls décider l'importante question , si , en général , nous avançons , si nous rétrogradons , ou si nous décrivons un triste cercle qui revient éternellement au même point.
Cette comparaison et ce coup d'œil peuvent seuls nous faire connaître , si ce que nous voyous autour de nous , promet la lumière ou les ténèbres , le bien ou le mal dans un avenir rapproché ou reculé : ils peuvent seuls nous indiquer la voie que nous devons choisir , celle que nous devons éviter pour atteindre le but que notre instinct naturel nous porte à désirer et nous permet d'espérer.
Ces considérations suffisent pour assigner à l'his-
toire du moiid« la place distinguée, qui lui est due pamii toutes les autres branches de Tbistoire.
L'histoire du monde présente par excellence tout ce qu'on peut dire en général sur l'utilité de Tbistoire.
L'histoire du monde est la plus grande, la plus sublime , la plus instructive de toutes. Sans elle toutes les histoires spéciales sont ou inintelligibles ou elles ne servent qu'à un but subordoimé ; sans elle nous ne saurions jamais atteindre le degré de hauteur nécessaire pour discerner , dans le domaine de l'histoire , ce qui mérite vraiment d'être su , de ce qui est peu digne d'attention. Elle est l'ensemble, le centre de réunion , et le résumé de tout ce qu'il y a de vraiment intéressant dans toutes les histoires.
De V utilité de Vhistoire en général.
L'immense utilité de l'histoire mérite particulièrement d'être prise en considération. Elle se distingue le plus naturellement en générale et spéciale , car, outre les avantages signalés et particuliers qu'elle offre à la plupart des conditions et des classes de la société , à la majeure partie des branches de la science et de l'art , elle inspire aussi un intérêt général et sublime , celui du sentiment pur de l'humanité , et, abstraction faite de tout but individuel ou sub-
ordonné, elle contribue puissanmient à farmer le coeur et à orner l'esprit.
C'est un sentimejit naturel, on pourrait dire un attrait irrésistible, qui nous porte à l'étude de Fhistoire. L'imagination aime à s'arrêter devant les tableaux du passé et le cœur en est doucement ému.
Mais d'où naît cet attrait général? Il a jeté de profondes racines dans le caractère sentimental et moral des hommes, lequel, partout où il se montre préservé de la corruption et dans un certain degré de développement , se manifeste par une sympathie de sentiment et , cédant à l'impulsion du bien , se complaît et s'apprécie, non dans l'isolement et l'égoïsme, mais dans la généralité de l'espèce humaine.
L'étude de cette espèce unique si répandue, dont nous faisons partie , de sa vie intellectuelle dont le fleuve porte et entraîne notre nacelle, et la connaissance ou du moins le pressentiment du terme et du but vers lequel nous la faisons cingler , doivent bien être d'un intérêt suprême , d'un intérêt absolument humain. Et comment voir l'humanité sous sa véritable forme, dans le opurs de sa propre vie, si ce n'est dans l'histoire ? C'est elle , elle seule qui squs tant de conformations diverses , effet du hasard , sous les rapports variés des temps et des lieux , nous fait connaître ce qu'est la constante , l'éternelle nature humaine. Celle-ci , à la vérité , se montre sous des formes fréquemment diversifiées; susceptible d'être
formée ou déformée , entravée ou secondée ; et néanmoins partout existent les mêmes dispositions , les mêmes facultés; partout agissent les mêmes penchans, le$ mêmes passions.
Nous voyons partout le bien public en apposition avec les intérêts, particuliers , et cependant favorisé par eux , et dans le mélange le plus multiplié des événemens partiels on reconnaît la marche unifonne de l'espèce. Ainsi l'homme qui ne connaît pas l'histoire vit étranger à la terre où il prit naissance , à ses semblables , à lui-même ; peu lui importent les grands intérêts qui font agir et lutter l'espèce humaine depuis sa création , et , quelles que soient d'ailleurs ses facultés intellectuelles , il ne peut prendre qu'une part passive et machinale à la vie de ce monde , comme un pignon qui n'a nulle connaissance du rouage dans lequel il s'engrène.
La véritable vie humaine peut non seulement n'être reconnue que dans l'histoire , mais elle n'existe même que dans l'histoire. Sans l'histoire chaque génération suivrait sa marche particulière , et rentrerait constamment dans le chemin qu'auraient parcouru les générations antérieures. L'histoire unit toutes les générations par un lien commun ; elle est l'aperception perpétuelle de l'humanité et des peuples. C'est à elle qu'appartiennent l'expérience de tous les siècles et toutes les richesses de la tradition. Elle communique à la postérité la plus reculée les décou-
Yertes , les idées , les inventions de tmis les temps et tle toiis les peuples , de même que les pensées et les maximes des sages de la plus haute antiquité. Nos descendans pourront continuer où leurs ayeux se sont arrêtés et pousser jusqu'à Tinlini les progrès de la perfectibilité.'
Abstraction faite de ce point de vue et de l'étendue de son utilité , l'histoire est une source intarissable de notions. C'est à juste titre qu'on reconnaît lui devoir la majeure partie du savoir humain. Car le domaine des connaissances historiques est sans bornes , et la plupart des philosophes y recueillent des matériaux ou des faits , des exemples pour l'intdligence de leurs dogmes , ou des démonstrations lumineuses.
Rien de plus humiliant que le sentiment que doit éprouver celui qui ne sait point l'histoire , rien de plus pitoyable que son embarras , lorsque , dans quelque circonstance que ce soit de la vie pubUque ou privée , il doit émettre son opinion. Il n'est ouvrage , ni feuille publique quelconque qu'il sache lire avec intelligence et avec fruit; il tâtonne dans les ténèbres. Pour lui , le présent est énigmatique, et l'avenir couvert d'un voile. Tous les préjugés, ceux de l'éducation et de la condition, ceux des temps ^t des lieux entravent l'activité de son
tïftprit. Les choses les plus simples passent sa conception , et les événemens extraordinaires le déconcertent.
Quelle supériorité n'offre pas le contraste du savant versé dans Thistoii'e ! Une vaste perspective se présente à ses regards ; d'un point élevé il contemple les événemens et les actions humaines. Rien ne l'étonné , rien ne lui est étranger. 11 découvre les ressorts cachés de la grande machine et prévoit les résultats; car le passé est la clef du présent et le miroir de l'avenir. Il sait mettre tout à sa place; l'esprit de partialité ne le séduit ni pour l'antique , ni pour le moderne ; ni pour le sol natal , ni pour une terre étrangère ; il ne se laisse abuser par aucune illusion , soit politique, soit religieuse^ L'état n'a pas de meilleur citoyen , Dieu n'a pas de plus sincère adorateur que lui ; car , dans l'état il reconnaît le système de Fhumanité ; la divinité se manifeste à lui dans la marche des destinées de l'homme , et le pressentiment inné dans tous les peuples lui donne la conviction de l'immortalité; — mais il cesse d'attacher de l'importance aux formes politiques et religieuses qui ne tiennent qu'à certains lieux et à certains temps, et il devient tolérant envers ceux qui rendent à ces mêmes vérités éternelles un culte extérieur différent.
Une source si abondante de notions agit indispensablement aussi sur la vie pratique, et nous y pui-
sons nécessairement des leçons de sagesse , de justice et de vertu.
L'expérience et la connaissance des hommes sont les deiix sources principales de la sagesse; et l'histoire offre la réunion des résultats de Texpérience et de la connaissance des hommes. Pour la vie privée comme pour la vie publique, pour les individus comme pour les gouvernemens , l'histoire renferme, dans des exemples qui montrent le danger et encouragent au bien , les leçons les plus importantes et les plus salutaires , uniformes quant au principe , quoique diver^ quant aux circonstances et à l'application. Car ce qui a trait au général , est presque toujours applicable à l'individu. Pour influer soit sur les citoyens, soit sur les peuples, il est indispensable de connaître les hommes; et le bien-être domestique, ainsi que celui des nations , prospère par le talent et l'industrie , la prudence et la modération , de même qu'il déchoit par la déraison et l'incurie , la témérité ou l'excès.
Si par le résultat de l'exposé des actions humaines les leçons de la sagesse font impression sur le cœur humain , celles de la justice et de la vertu tirent leur force de la grandeur et de l'amabilité des modèles que nous présente l'histoire ; car la justice ne triomphe , ni la vertu ne prospère pas toujours^ et c'est
tk ce qui 6b relève le prix. lie vrai mérite consiste dans l'abnégation de soi-même : c'est ce que nous enseigne la morale ; mais il est rare que l'idée abstraite du devoir , à moins qu'elle ne soit rendue sensible par des exemples, trouve grâce aux yeux des hommes. C'est l'histoire qui nous fournit ces exemples qui exaltent le cœur, qui commandent l'amour et le respect; c'est elle qui convertit un système aride de morale en un tableau vivant de personnages en action. Quiconque parcourt cette galerie de grands hommes de tous les siècles , se sent pénétré de la dignité de la nature humaine ; le sentiment de sa propre dignité se réveille , celui de l'émulation l'enflamme. Quoique ces modèles soient peu nombreux , ils n'en inspirent pas moins l'enthousiasme; l'influence qu'ils exercent devient encore plus puissante par le contraste qu'ils forment avec les vices de la pluralité , et plus le nombre des méchans est grand , plus ils inspirent d'horreur.
Parmi les sentimens généreux que l'histoire fait naître et qu'elle nourrit , nous en signalerons deux , naturellement inséparables , et qui renferment le germe de presque toutes les autres vertus : le patriotisme et l'amour de la liberté. Car non seulement les fastes de l'histoire sont plus abondants en exemples de ces vertus, parcequ'elles influent davantage sur la vie publique et qu'elles produisent plus fréquemment des actions sublimes , mais encore ces
sentiinens sont nécessatrement pi-ésiippo6és par Thi»toire , ou du moins c'est eUe qiri les perfectionne et les fortifie. Quiconque ignore Thistoire , ne peut aimer sa patrie que par instinct; car il ne connaît pas cette patrie , et ce n'est que dans l'histoire que nous pouvons puiser Tamour et le courage de la liberté , puisqu'elle nous en démontre la possibilité et les moyens. Combien d'exploits n'a pas déjà produits l'exemple des I^nidas, des Décius, des Arnold de Winkelried ? Combien de fois l'image de Caton n'at-elle pas ranimé le courage défaillant de maint défenseur de la liberté ? I/ombre irritée de Hemnann n'a*t-elle pas rendu invincible maint jeune guerrier allemand ?
L'histoire est non seulemient une source de leçons de vertu, nous trouvons aussi en elle un juge sévère, un rémunérateur impartial, et c'est en cela qu'elle répare phis d'une injustice des hommes et du sort. Trop souvent , à la vérité , Fhomme de bien méconnu devient victime de la calomnie ; trop souvent le méchant, artificieux et puissant, abusant ses contemporains, parvient à gagner ou à extorquer leurs éloges, et à désarmer la censure. Mais qu'importe que quelques historiens , que même tous les contemporains se laissent éblouir , intimider , ou corrompre ? la postérité ne se laisser^ ni tromper , ni gagner. Inaccessible à la partialité, aux passions, à la crainte et à l'espérance, elle pèsera les allégations, jugera les faits et
saura faire à chacun , selon son mérite , sa part de gloire et d'opprobre. Il est vrai que^ par Tinsuflisance on la perte de quelques document ^ plus d'un £Eiit pourra être altéré; il est possible, quoique difficile, que la postérité soit quelquefois induite en er* reur : mais l'histoire scrutera toujours avec sévérité ; elle examinera avec calme et dignité, et ses arrêts seront libres et permanens. Tant que le monde existera , les noms de Kritias , de Cromwell seront en exécration , et Ton prononcera avec amour et vénération ceux de Socrate et de Sidney. Un coup d'œil sur l'histoire, sur cette puissance rémunératrice et inexorable, a déjà plus d'une fois (car tout homme aspire k la renommée comme à l'immortalité) troublé les jouissances du scélérat dans son apparente prospérité , l'a porté , malgré lui , à faire , au moins ostensiblement , quelque bonne action , et a relevé le courage de l'homme de bien lésé dans ses droits et de l'innocent persécuté.
Méthode dé thistoire élu monde.
La tâche difficile que nous avons à remplir ici, consiste à former de l'immense histoire du monde un ensemble cohérent dans toutes ses parties.
Cette connexion intérieure , naturelle , par laquelle les êvéneniens de tous les temps , de tous les lieux ,
de toutes les espèces sont liés ensemble comme cause et effet , fondemens et édifice , ensemble général et détails caractéristiques, en un mot , comme destination variante de la même unité , de l'espèce humaine et de la terre, existe réellement, ainsi que la philosc^hie nous Tenseigne déjà en général , et que Fexamen attentif du cours des choses humaines nous le démontre évid^nment par des exemples sans nombre, et analogiquement au moins par d'autres.
Mais il est très difficile de faire remarquer aussi cette connexion dans le récit, et même de manière que la mémoire puisse , sans effort ni confusion , retenir les divers événemens ^ que l'imagination puisse se les représenter sous tous les points de vue chronologiquement et dans leur enchaînement , que l'esprit puisse les saisir dans leur ensemble et les envisager de ce coup d'œil qui sait discerner l'assemblage de l'amas. Car la multitude des faits est innombrable,^ leur similitude ou leur variété jette la confusion dans l'esprit , le fil des récits s'entortille , et l'ensemble est immense..
Le premier objet que la méthode ait à remplir, c'est la division convenable de toute l'histoire du monde en plusieurs chapitres principaux.
De même que celui qui veut saisir les objets d'un espace étendu , doit les partager en masses princi-
pales , suivant letendue de l'espace , poiir les observer plus facilement et les lier ensuite Tune à l'autre pour en former un plus grand tout ; àt même que l'astronome partage le nombre immense des étoiles en zones et en constellations , et que le géographe divise la terre en parties principales et en pays , de même l'histoire , dont les objets sont temporaires et se suivent dans l'ordre du temps , doit partager ce temps en ères et en périodes, dont chacune forme un ensemble particulier , lequel fait en même temps partie du grand tout. Ces parties doivent être séparées entr'elles par des démarcations naturelles, saillantes; en géographie ce sont les mers, les fleuves, les chaînes de montagnes ; en histoire ce sont des changeraens ou des révolutions considérables, d'un grand résultat. Le but de cette division exige que ces périodes ne soient ni trop, ni trop peu nombreuses; il est aussi a désirer qu'elles soient d'une étendue à-peu-près égale, c'est-à-dire, que la symétrie ne soit point dérangée par des disproportions frappantes.
La première division , la plus sensible à la vue , et adoptée pour cette raison par la plupart des historiens, partage l'histoire en premier-âge, moyenâge , et histoire moderne. Ces trois grandes ' ères, quoique jointes par divers liens, ont cependant un caractère distinctif si différent, et offrent des particularités si frappantes et des contrastes si
iiiar<|uans , que cbacuoe d'elles parait former tin tout séparé. Par rapport à leur caractère particulier et à> leurs périodes subordonnées on les a divisées eu mofide ancieri, barbarie du moyen-âge, et en nouveau système des états. Car ce qui' distingue le plus l'histoire ancienne, cest précisément son antiquité, d'après laquelle elle remonte» jusqu'au commencement , jusqu'au premier crépuscule de la science historique ; c'est son éloignement de tout ce qui a immédiatement rapport à nos expériences , à nos coutumes , à nos mœurs ; ce sont ces^ nuances amorties, sous lesquelles les images affaiblies semblent disparaître de plus en plus, et le cercle clos de ces révolutions qui la représente réellement conmie un monde passé, sur le tombeau duquel nous marchons. L'histoire du moyen -âge est le tableau de la barbarie qui dévora tout le bien qu'avait produit l'ancienne civilisation , et d'où le genre humain ne put sortir une seconde fois , qu'avec de pénibles efforts. L'histoire moderne enfin présente les affaires publiques de presque tous les peuples de la terre, traitées conformément au système des états de l'Europe, et rejette dans l'obscurité , comme peu importantes , toutes celles qui sont étrangères à l'Europe , à moins quelles n'y aient quelque rapport, ou qu'il ne faille en rechercher les causes dans cette partie du monde.
Mais de même que chaque vie isolée , et chacim
des quatres âges de Hiommey comme aussi toute chose dans la nature se divise en trois points diflerents — le commencement, le milieu et la fin, et en trois périodes nativellement distinctes — la naissance, la durée et le dépérissement; de même les trois grandes ères de Thistoire se sidklivisent chacune en trois périodes qui indiquent et caractérisent: I. Pour l'histoire ancienne : i^^Tenfance du monde ancien ; ^^ Tépoquedesavigueur; 3<^ son dépérjissement. IL Pourlabarbariedumoyenàge: i^ son irruption; a® son joug; 3^ sa destruction, ni. Pour le nouveau système des états: i<^ son établissement; 2<^ sa continuation; 3^ sa dissolution.
D'après cela nous aurions dans l'histoire du monde àeuf périodes , dont la durée et les bornes peuvent être indiquées ainsi :
I. Histoire ancienne. Depuis le commencement du monde jusqu'à la grande migration des peuples ; c'est-à-dire , depuis l'an premier du monde jusqu'au cinquième siècle après la naissance de J. C. (44^0 ans, compte rond.)
Première période: depuis Adam jusqu'à Cyrus, fondateur du premier empire connu du monde. Depuis l'an ï jusqu'à 34^5.
Seconde période: depuis Cyrus jusqu'à Au-
guste , où jui;gu'au renversement de la république romaine. Dépuis 3/^%5 jusqu'à SqSS. (528 ans«)
Troisième période : depuis Auguste jusqu'à Théodose-le-grand, ou depuis la bataille d'A et ium jusqu'à la grande migration des peuples. Depuis 3953 jusqu'à 395 après J. C. (4^5 ans.)
II. Histoire du moyen-âge. Depuis la grande migration des peuples jusqu'à la découverte des deux-Indes. Depuis l'an 400 après la naissance de J C. jusqu'à i5oo. (iioo ans, compte rond.) •
Quatrième période: depuis Théodose jusqu'à Charlemagne, restaurateur de l'empire d'occident. Depuis 395 jusqu'à 800. (4oo ans, compte rond.)
Cinquième période: depuis Charlemagne jusqu'à la fin des croisades et la renaissance de la civilisation en Eurc^e. Depuis 800 jusqu'à 1 3oo. (boo ans, compte rond.)
Sixième période: depuis la fin des croisades jusqu'à Colomb. Depuis i3oo jusqii'à i49^- (^00 ans, compte rond.)
in. Histoire moderne. Depuis la découverte de rAmériqu!^ jusqu'à nos jours. (Un peu plus de trois siècles.;
Septième période: depuis Colomb jusqu'à la
paix de Westphalie et rélablissetn^nt du nouveau système des état». Depuis 149^ jusqu'à 164^. (i5(> ans.) ■ ■
Huitième période: depuis la paix de Westphalie jusqu'à la révolution française. D^uis 1648 jusqu'à 1789. (i4i ans.)
Neuvième période: depuis le commencement de la révolution française et du* nouvel ordre de choses jusqu'à ce joiw. Depuis 1 789 jusqu'à ....
Il est évident, que les âges du monde, ainsi que la durée des périodes , diminuent à mesure qu'ils approchent de nous et que dans les temps plus récens l'histoire du monde devient de préférence celle de l'Europe. La raison en est dans la nature de la chose même. Ce qui est plus rapproché de nous, nous paraît plus grand , plus intelligible , plus important ; et l'on aura beau vanter , sous le rapport de l'érudition , la généralité de l'histoire , il n'en est pas moins vrai, que jamais une histoire du monde écrite particulièrement pour les Allemands , ne plaira à des Chinois ou à des Péruviens. Il en est de même des époques. Ce qui se rapproche de nos expé^ riences , ce qui nous touche de plus près ou immédiatement , doit être pour nous d'un intérêt plus vif que ce que nous avons perdu de vue depuis longtemps , ou ce qui s'efface dans l'éloignément sous des teintes affaiblies. Les souvenirs deviennent plus dou-
teux ; k mesure qtie les générations se succèdent , ]« voix de la tradition se perd , les monumens disparaissent et Ton n'en distingue fkis que les pk» hauts sommets qui dépassent la superficie de rooéan des temps.
Une difficulté plus grande que la fixation des périodes c'est de placer les événemens dans chacune d'elles. Car les diverses situations de la vie peuvent être considérées sous beaucoup de points de vue divers , les causes des destinées humaines sont compliquées, et les réunions d'hommes, dont chacune parcourt séparément son cercle de vie active et passive , sont en grand nombre. L'histoire du monde ayant pour but d'annoncer le cours des événemens du monde , devrait suivre d'un œil attentif chacim de ces cercles et publier de ses cent voix dans chaque sphère et partout les changemens de situation , et faire connaître comment l'un est cause et l'autre effet.
,,v S faut ici que la méthode reste de beaucoup audessous de l'idéal , et la représentation au dessous du sujet à représenter. Car sous quelque point de vue qu'on range la série des faits et l'ordre des séries , toujours ce qui facilite le ^^i]^ d'oeil d'une manière , le contrariera de l'autre. riH/^uivant sans interruption l'histoire dç qu«lj|ues pei^lp , depuis lair origine jusqu'à leur extinction, la liaison inté-
rieure de leurs destinées paraîtra dans toute sa ^ clarté ; mais par là je perdrai de vue des causes extérieures non moins importantes, qui agissent souvent de loin ; je perdrai aussi de vue la marche générale des événemens du monde , et le tableau- de Tensemble de Fétat du genre humain à chaque époque. Mais si je présente successivement une suite de tableaux de cet état , en courtes périodes , je couperai de cette manière le ûl intéressant des histoires des peuples, et ce ne sera plus qu'avec bien des peines que je poiu*rai en rassembler les dates. Si je considère à la file les divers rapports de l'état du genre humain, d'après les titres principaux des découvertes ou des relations physiques et morales, naturelles et sociales de l'homme, et que je présente ensemble les changemens de ces relations comme autant d'unités, il faut que ma vue erre sans relâche de tel à tel peuple , de tel à tel pays ; et si dans l'histoire de chaque pays , pris séparément , je rapporte dans l'ordre de tous les chapitres tous les faits mémorables, les notions localea^me feront perdre les pomts de, vue vraiment historiques et purement humains.
Il resuite de là , que ce n'est ni la méthode ethnographique, ni la chronographiqne, ni celle improprenient appelée par Schlôzer technographique ;^ni enfin la géographique , prise séparément , qui répondent au but de l'histoire , maïs
que ce n'est que par la réunion et Temploi oanyenablement diversifié de toutes ces méthodes qu'on en corrigera les défauts et que la véritable liaison générale de tous les événemens deviendra intelligible. On sera souvent dans le cas de n'employer que l'ordre symétrique pour rapporter succinctement un grand nombre de faits ; d'autres fois aussi j pour venir au secours de la mémoire , de l'imagination ou de la réflexion , on recourra aux tables pour l'ordre chronologique des événemens simultanés , aux récapitulations y aux sommaires , et l'on sera parfois obligé de revenir sur des récits épars y pour les ramener sous un même point de vue.
On a observé l'ordre ethnographique pour la disposition des faits dans chaque période particulière. Car les scènes les plus frappantes du grand drame historique du monde sont celles qui représentent les peuples dans l'état de la vie active et passive ; elles peuvent aussi avoir pour acteurs des individus qui ont influé ^n bien ou en mal sur la force nationale ou sur la destinée des peuples. On fera également entrer de la manière la plus naturelle dans l'histoire d'une nation , ce qui n'en concerne qu'une partie ou un individu. La plupart des peuples sont néanmoins trop peu importants , pour figurer isolément dans l'histoire du monde. On les classera selon leur situation géographique , et même les histoires des peuples plus marquants seront , à moins que des considéra-
lions <l*iin plus haut intérêt ne l'exigent autrement, rangés en ordre géographique. Mais il y a beaucoup ^'événemens auxquels plusieurs peuples ont participé À la fois , des révolutions dans la narration desquelles le fleuve des histoires particulières de certains peuples va se perdre dans locéan des temps. Quant à ces événemens ou à ces époques, le récit synchrone suppléera à ce que la méthode ethnogra* -phique a de défectueux , et il y a des périodes en^ tières, surtout dans les temps modernes, où la méthode synchrone devra obtenir la préférence par rapport à la liaison des événemens simultanés chez divers peuples.
Ces histoires des peuples , racontées tantôt séparément , tantôt en forme synchrone , restreintes pour ia plupart dans le domaine de la politique , n'épuisent cependant pas encore la matière de l'histoire du monde. Celle-ci a bien des faits à raconter, où non seulement certains peuples ou plusieurs peuples , mais bien plutôt le genre humain entier , ou une grande classe d'hommes , ou bien en généi*al la raison et le coeur humain paraissait dans leur force agissante ou dans un état passif. Tels sont d'abord les grands résultats des événemens politiques , parce que leur influence s'étend toujours au delà du lieu et du temps de l'action des personnages agissants , et que les rapports de puissance des nations , abstraction faite de ce qu'ils sont pour des peuples pris séparément , n'ac-
quièrent un pli)s haut degré d'intérêt général histo* rique quç par leurs rapprochemens , comme causes da l'état général du genre humain , lesquelles infîuent de diverses manières sur se3 progrès et sur sa marche rétrograde. Telles sont aussi toutes les sphères on l'esprit et le vouloir de l'homme se montrent dans leur force active , productrice et susceptible de perfectionnement. Telles sont les idées et les sensations humaines , tantôt simplement inhérentes au caractère de l'homme, tantôt et plus souvent déterminant toutes les chances de la vie extérieure et détenninées à leur tour par ces dernières. Les matériaux de l'Histoire du monde sont par conséquent l'Art et la Science, la Religion et la Politique, la Morale et la Philosophie.
L'exposition de ces sujets en chapitres séparément disposés d'après l'ordre appelé technographique exigerait , pour remplir complètement son objet , un espace plus étendu , que ne le permettent les bornes d'un ouvrage dont le but n'est que de faciliter l'aperçu général. Les séparer du récit principal ce serait également nuire à l'intelligence de l'ensemble. U y a d'ailleurs bien des choses du ressort d'une pareille histoire de la civilisation générale et si natiu*ellement liées aux histoires des peuples et des gouvernemens , qu'il est utile et même indispensable de leur y assigner leur place. Les autres considérations générales qui restent encore à présenter peuveiàt être ra-
menées à quelques points dont l'exposé ne concilie guère avec U division en périodes choisie principalement pour l'Histoire politique ^ mais exige en majeure partie d autres paragraphes ou points de vue. Le but du présent ouvrage est d'offrir , proportionnellement à son étendue, un ensemble complet et robser>'ance constamment uniforme du même principe quant au choix, sans s'assujettir à l'uniformité quant à l'arrangement extérieur.