LES PREMIERS KHALIFES
Un mouvement inusité s'était manifesté en Arabie pendant la vie de Mahomet: les tribus, jusqu'alors si jalouses de leur indépendance et si fières de leur existence individuelle, s'étaient soumises à une domination unique, et groupées les unes à côté des autres, n’allaient plus former qu’un seul penple. Ge mouvement cesserait-il avec l’homme qui lavait suscité, ou bien les Arabes donneraient-ils un successeur à leur maître pour s’élancer à sa suite vers les hautes destinées qui leur étaient promises? Telle était l'alternative posée en 632 par la mort du prophète. Des raisons puissantes faisaient présumer le retour à l’ancien ordre de choses: d’abord les penchants et les goûts instinctifs des habitants qui, contents de l’antique simplicité de leurs
mœurs, ne paraissalent point disposés à en faire le sacrifice; puis leur haine de toute supériorité, haine qu’ils avaient pu oublier pour un envoyé de Dieu; enfin les faibles racines que semblait avoir prises dans la péninsule la nouvelle religion. La dissolution qui était à craindre n'eut pas lieu; elle fut empêchée par les hommes éminents qui avaient soutenu Mahomet dans sa longue et difficile mission, et qui s’en proclamèrent hautement les continuateurs. Ils montrèrent à tous le Coran qui était entre leurs mains ; et, en se choisissant un chef chargé de faire respecter la loi, ils créérent un pouvoir suprême auquel les Arabes se plièrent sans discussion. Ce n’était pas toutefois le despotisme d’un seul qu’ils acceptaient ainsi; un code d'institution divine servait de base à un gouvernement populaire, administré par un monarque électif et limité dans son autorité ; la prérogative du prince se réduisait à des ordonnances concernant la police, les charges, les emplois de l’État, et à des réglements pour la milice; il n'avait pas de lois à dicter; le Coran, mettant l’ordre social dans un rapport intime avec la religion, imposait un joug salutaire aux souverains musulmans. Lorsque plus tard ils voulurent se soustraire à la rigueur des formes établies par lislamisme, ils ne purent le faire impunément. Ils se trouvèrent arrêtés par le corps des jurisconsultes, qui constitua peu à peu une sorte de clergé; dans les premiers temps ce furent les compagnons du prophète qui exercèrent ce droit de censure sur celui qu’ils avaient proclamé khalife (°°). Abou-Bekre (632-634), Omar (634-644), Othman (644- 655), Ali (655-660), qui occupèrent tour à tour le pre-
mier rang, loin de s’enivrer de leur puissance et de rechercher le luxe et les richesses, restèrent opiniâtrément fidèles à la vie austère et frugale dont Mahomet leur avait donné l’exemple. Comme lui, ils allaient précher et prier à la mosquée; comme lui, ils accueillaient dans leurs maisons le pauvre et l’opprimé. Omar, allant prendre possession de Jérusalem, fit le voyage de Médine en Palestine sans suite et sans escorte. Abou- Bekre, en mourant, laissait pour tout bien à ses héritiers un habit, un esclave et un chameau. Ali distribuait tous les vendredis aux malheureux l'argent qui lui restait. Rappellerons-nous les cinq drachmes par jour qu'Abou-Bekre s’était allouées sur le trésor public ; Omar dormant sur les degrés du temple parmi les indigents, et la poignée de dattes d'Al? Ces traits et bien d’autres semblables sont assez connus. Le khalife était responsable de ses actes ; Othman est obligé de rendre compte
des deniers de l’État; on pouvait l'appeler en justice ; | Ali ne dédaigne pas de comparaître devant les tribunaux comme accusateur contre un chrétien soupçonné de lui avoir volé son armure. Les décisions des juges étaient souveraines; sous ces quatre premiers khalifes appelés khalifes Rachedis, aucnn d’eux n’osa faire grâce à ceux qui avaient été condamnés. Le droit était le même pour le pauvre et pour le riche, pour l’homme en place et pour le simple particulier ; lorsque Djabalah, roi chrétien des Ghassanides, vient trouver Omar après sa conversion à l’islamisme, frappe un Arabe qui le heurte par mégarde, le khalife exige qu'il se fasse pardonner l’outrage dont il s’est rendu coupable, ou qu'il se soumette à la peine du talion. « Je suis roi,
dit Djabalah, et cet Arabe n’est qu’un homme du peuple. Cela ne fait rien à la question, répond Omar ; vous êtes l’un et l’autre musulmans, et comme tels, vous êtes égaux devant la loi, » Djabalah s'enfuit auprès de l’empereur grec; mais le khalife ordonne que le récit de ce qui vient de se passer soit lu devant toute l’armée. Personne à la ville ni dans les camps ne reste ainsi étranger aux affaires publiques (*).
Mahomet n’avait point réglé l’ordre de sa succession ; toutes les ambitions, en l’absence de la volonté expresse du législateur, s'étaient donné libre carrière. Chacun avait interprété en sa faveur le silence du prophète; plusieurs pourtant s'étaient accordés à dire qu’en ne mentionnant pas d’une manière spéciale la transmission du pouvoir, il avait simplement déclaré qu’Ali, son cousin, et époux de sa fille Fathime, serait héritier de sa puissance. Si ce principe eût été admis, il eût empêché de naître les prétentions funestes qui ensanglantérent le premier siècle de lislamisme ; mais Ali, craignant peut- . être qu’on ne lui opposât sa jeunesse, ne se montra point, et les compagnons de Mahomet, apprenant que les principaux des ansars se disposaient à élire le Khazradjite Sad fils d’Obada, se hâtérent de reconnaître Abou-Bekre que Mahomet avait chargé de dire la prière à sa place. Omar, en lui jurant solennellement obéissance et fidélité, entraîna à sa suite tous les musulmans.
Abou-Bekre, après avoir reçu les serments, s’exprima en ces termes: « Me voici chargé du soin de vous gouverner; si je fais bien, aidez-moi; si je fais mal, redressez-moi; dire la vérité au dépositaire du pouvoir est un acte de zèle et de dévoüment, la lui cacher est
une trahison ; devant moi l’homme faible et l’homme puissant sont égaux: je veux rendre à tous impartiale justice; si jamais je m'écarte des lois de Dieu et de son prophète, je cesserai d’avoir droit à votre obéissance. »
Lorsqu'il mourut, deux ans plus tard, il désigna Omar pour son successeur, et ce choix, dicté. par l’intérêt public, fut unanimement accepté. Omar ne suivit pas l'exemple d’Abou-Bekre: il chargea une commission, composée des six principaux personnages de l'islamisme, du soin de nommer celui qui devait le remplacer. Une intrigue écarta encore Ali du khalfet, et on ne choisit pas le plus méritant (644). Othman, quoique vertueux et honnête, n'avait pas assez de fermeté, pas assez d'initiative personnelle pour diriger lempire, dont les conquêtes augmentaient chaque jour l'importance. Son élection était l’ouvrage des Ommiades, ces chefs de Coréischites qui s’élaient opposés, pendant vingt ans, à la mission de Mahomet, et qui ne s'étaient altachés à la nouvelle religion que par intérêt. Unis étroitement entre eux, les Goréischites s'étaient introduits dans tous les emplois; Abou-Sophian avait fait de son fils, Moawiah, le secrétaire de Mahomet. Contenus par le gouvernement sage et ferme d’Omar, les Coréischites avaient espéré exercer un entier ascendant sur l'esprit d'Othman; mécontents de ce khalife, ils lui suscitèrent des ennemis ; à Koufah, à Bassorah, en Égypte, des orateurs prêchaient la révolte contre un prince indulgent et faible; Othman ne sut pas employer la puissance dont il était investi, et ses propres fautes précipitèrent la catastrophe qui termina son rêgne et sa vie en 659.
Les Arabes, à cette époque, n'étaient pâs encore formés à l’obéissance passive, et suivaient avec attention les moindres actions de ceux qui les dirigeaient. Les prodigalités d’Othman pour ses parents, ses préventions en faveur de gens qui n'étaient doués d'aucun mérite, le peu d’égards qu’il témoignait aux héros de lislamisme, avaient d’ailleurs mécontenté les esprits. Médine devint le théâtre de l'anarchie. Chassé de la chaire du prophète, le malheureux khalife, mal défendu par le Coran, dont 1l avait fait un rempart pour sa poitrine, reçut le coup mortel. Les suites de cet événement ne répondirent pas au vœu des ambitieux qui lavaient provoqué, la guerre civile éclata de tous côtés. Ali, qui n'avait pris aucune part à cetle sédilion, fut proclamé sans opposition; il avait toujours conservé une noble indépendance de caractère, assistant aux conseils de Médine, mais livré surtout aux paisibles occupations de la vie domestique; avec sa simplicité ordinaire, appuyé sur son grand arc, il reçut le serment des chefs de tribus, en déclarant qu'il était prêt à résigner le pouvoir à un plus digne.
L’époux de Fathime réunissait en sa personne les droits de l’hérédité et ceux de l’élection; on devait croire que tous s’inclineraient devant cette gloire si pure et si grande; mais il n’en fut point ainsi. Le refus que fit le khalife de donner à Telha et Zobéir, amis de la maison de Moawiah, les gouvernements de Koufah et de Bassorah, suffit pour changer l’amitié incertaine de ces chefs en haine implacable; Ayescha, fille d’Abou-Bekre et veuve de Mahomet, devint l’âme de toutes ces intrigues. — On court aux armes; un lieu-
tenant d’Ali est surpris et accablé; celui-ci se porte aussitôt vers la Mésopotamie où s'étaient retirés les meurtriers d'Othman: Telha et Zobéir sont vaincus à Khoraiba et périssent dans le combat appelé la journée du chameau (656). Ayescha tombe entre les mains d’Ali qui la traite avec respect et la fait accompagner à Médine par ses deux fils, Hassan et Hossein. Pour lui, il établit sa résidence à Koufah où il reçoit la soumission de l'Irak, de l'Arabie, de la Perse et du Khorasan. On y reconnaît la supériorité de ses droits sur ceux des trois khalifes qui l’ont précédé et qui sont regardés comme des usurpateurs. Encore aujourd’hui les Persans le mettent dans leurs prières au même niveau que Mahomet. Les musulmans leur donnent le nom de schiiles (schismatiques, séparatistes), prenant pour eux-mêmes celui de sonniles, par lequel ils veulent indiquer leur estime pour Abou-Bekre, Omar et Othman, et leur respect pour la tradition ou sonna.
Ali espérait avoir brisé l’épée de la rébellion, mais en Syrie veillait l'ennemi de la famille des Haschémites, le fils d’Abou-Sophian, Moawiah qui, réuni à un homme justement célèbre dans les annales de lislamisme, Amrou, conquérant de l'Égypte, disputa le souverain pouvoir au gendre de Mahomet à la tête de quatrevingt mille hommes et lui opposa une résistance invincible; dans l’espace de cent dix jours, il y eut quatrevingt-dix combats ou escarmouches; quarante-Ccinq mille des amis de Moawiah et vingt-cinq mille des soldats d'Al succombèrent dans cette guerre civile; le khalife, avec cette générosité chevaleresque qui l'avait toujours distingué, commandait à ses troupes d’attendre
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l'attaque, d’épargner les fuyards, de respecter les captives. [l offrit vainement à son rival de vider leur querelle dans un combat singulier. Après une bataille indécise livrée dans les plaines de Seffein, les deux compétiteurs furent forcés, par leurs armées, de soumettre leur différend à des arbitres qui se prononcèrent contre l'époux de Fathime, et proclamèrent Moawiah khalife. Cet arrêt ne décida rien. Ali ne pouvait accepter un tel jugement ; il se plaignit avec raison de la trahison de son mandataire, et reprit les hostilités. C’est alors que trois fanatiques, de la secte des kharégites, résolurent de mettre fin à cette lutte impie en frappant à la fois Ali, Amrou et Moawiah; celui-ci ne fut que blessé; le secrétaire d'Amrou reçut le coup réservé à son maitre. Ali seul succomba. Hassan, son fils, fut salué khalife par les habitants de Koufah; mais Moawiah restait maître de la Syrie, de l'Égypte et de l'Arabie, et avec lui s’assit sur le trône la dynastie des Ommiades. Dès lors, dit Œlsner, « le régime populaire, qui n’avait d'autre base que la simplicité patriarcale, s’évanouit pour ne plus reparaître chez aucun peuple musulman; la jurisprudence et les usages qui dépendent du Coran survécurent à la chute du gouvernement électif. Quelque chose de ces passions républicaines qui donnent de la grandeur aux pelits États, et aux grands un excès de force, se conserva cependant dans la nation ainsi que dans les armées jusque sous l’empire des usurpateurs. »