LES ARABES CONQUÉRANTS
Pendant cette période de vingt-huit ans (632-660), l’islamisme avait fait de grands progrès; le vrai croyant n’était plus dans l’'Hedjaz ou dans les déserts du Nedjed ; il campait sur les bords du Nil, du Tigre et du Jourdain. Continuateurs de la politique de Mahomet, ses successeurs avaient compris que le meilleur moyen d’assurer la gloire de leur religion et la puissance de la nation arabe était de la lancer contre les peuples voisins et d’exciter en elle l’ardeur du prosélytisme et de la conquête. Le premier soin d’Abou-Bekre, à peine promu au khalifat, avait été d’appeler aux armes tous les musulmans; mais l'Arabie était loin d’être soumise.
Toulayha dans le Nedjed, Mosseïlamah dans l’Iémamah, Cays meurtrier d’'El-Aswad, dans l’Yémen, formaient des partis redoutables. À peine le prophète eutil fermé les yeux que la révolte s’étendit rapidement, même parmi les tribus de l’Oman, du Bahreïn, du Mahrah et de l'Hadramaut. Des mouvements éclatèrent dans l’'Hedjaz, à la Mecque et à Taïef; ils furent aisément comprimés. Abou-Bekre avait envoyé un corps de troupes en Syrie sous le commandement d'Oucama fils
res CEE
de Zeid, pour se conformer aux dernières volontés de Mahomet; il n'avait pas près de lui une armée suffisante pour commencer l’exécution du projet qu’il avait formé de réduire les rebelles; les Ghatafan, à la tête des tribus du Nedjed, prolitérent de ces circonstances pour tenter un coup de main sur Médine; repoussés deux fois par le khalife, ils se retirèrent auprès de Toulayha, après avoir égorgé ceux de leurs fréres qui avaient embrassé lislamisme.
Sur ces entrefaites, la division se mit dans les rangs des ennemis du successeur de Mahomet. Aux chefs redoutés Toulayha et Mosseïlamah se joignait la prophétesse Thejiah qui, partie de la Mésopotamie avec les Taghlibites, enchaînaït à sa cause les Benou-Temim, et se dirigeait vers l’Iémamah dont elle se promettait de faire la conquête. Mosseïlamah vit avec inquiétude l'orage prêt à fondre sur lui; dans une entrevue avec Thejiah, il lui persuada de l’épouser, et obtint ensuite sa retraite moyennant une somme d’argent considérable.
Le moment était venu où Khaled, placé à la tête des musulmans, allait enfin réduire les faux prophètes. Ouçama.était revenu de son expédition chargé de butin, mais sans avoir réduit la ville de Daumat-Djanbal, refuge des mécontents. En ordonnant à Khaled d'attaquer d’abord les tribus de Nedjed, Abou-Bekre lui donna les mêmes instructions qu’au fils de Zeiïd; il devait exiger
trois choses des ennemis de l'islam: la profession de
foi musulmane, la prière, et la zécat ou impôt. « Gombaitez bravement et loyalement, ajoutait le khalife ; ne mutilez pas les vaincus; ne tuez ni les vieillards, ni les enfants, ni les femmes; ne détruisez pas les palmiers,
ne brülez pas les moissons, ne coupez pas les arbres fruitiers, respectez les champs en culture; si vous trouvez sur votre route des hommes vivant dans la solitude et adorant le Seigneur, ne leur faites point de mal. »
À peine Khaled paraît-il dans le Nedjed que les Tay se joignent à lui. Toulayha, défait à Bouzakha, fuit vers- les déserts de Syrie. Les Benou-Asad, les Ghatafan, les Hawazin, les Soulaym se soumettent et livrent aux vainqueurs ceux qui ont pris part au massacre des musulmans à la suite de leur tentative malheureuse sur Médine ; les uns sont lapidés ou précipités du haut des rochers, les autres brülés, ou noyés dans des puits, etces cruelles représailles frappent les esprits de terreur.
Khaled marche ensuite contre les Hanzhala, l’une des branches des Benou-Temim qui avaient embrassé avec : ardeur le parti de la prophétesse Thejiah. Tous se dispersent ou font des démonstrations d’obéissance; leur chef, Malik fils de Nowaïra, est mis en pièces sur un ordre de Khaled qui épouse sa veuve. Get acte de barbarie soulève les vrais croyants contre lui: le poète Moutemmem, frère de Malik, vient demander justice au khalife, et Omar appuie sa réclamation. Abou-Bekre reçoit la justification de Khaled et paie lui-même le prix du sang répandu.
Cependant Mosseïlamah était toujours maître de l'Iémamah. Îl avait battu deux corps de musulmans commandés par Icrima fils d’Abou-Djahl, et par Chourahbil, et inspirait aux Hanifa une confiance sans bornes. Khaled s’avance contre Hedjer, et rien ne résiste à ses
132 LIVRE Ill, CHAPITRE 1.
armes; Mosseïlamah perd la bataille et la vie à la journée d’Acrabâ; Hedjer capitule, et les Hanifa rentrent dans le devoir.
Jusque-là le Coran était resté dans la mémoire des compagnons de Mahomet ou de personnages revêtus du titre de courré, lecteurs, ou de hamalat-al-Coran, porteurs du Coran, qui conservaient précieusement, par tradition, la manière dont chaque passage devait être lu. On ne possédait que des fragments du livre, écrits sur des peaux ou sur des branches de palmier. Plusieurs des courrd, les plus instruits, ayant perdu la vie au combat d’Acrabä, Abou-Bekre jugea prudent de former un corps d'ouvrage dés divers chapitres de la loi musulmane; une commission s’acquitta de ce soin sans retard, et la première copie du Coran ainsi complétée fut confiée à la garde de Hafsa fille d’'Omar, une des veuves de Mahomet. ;
Les soulévements qui avaient éclaté dans le Bahreïn, l'Oman et les autres parties de l'Arabie furent rapidement comprimés ; El-Ala traversa le désert de Dahnä, défit devant Djowatha les Bacrites qui, à la voix de leur chef Hotam, avaient proclamé roi un prince de la famille Almoundhir, de Hira, et par la prise de Pile de Davayne éteignit les dernières lueurs de la rébellion.
Icrima, qui cherchait à faire oublier son échec dans lIémamah, s'empare de Dabä, capitale de Oman, et disperse les partisans du faux prophète Lakit-Dzou- Hadj; il soumet ensuite le Mahrah et pénètre jusqu’à Aden; puis, réuni à un chef, El-Mohadjir, qui venait de détruire les derniers débris du parti d’Aswad dans l’Yémen, il fait rentrer dans l’obéissance les Kinda de
l'Hadramaut; l'Arabie proprement dite reconnaissait les lois d’Abou-Bekre;, le khalife entreprit aussitôt la guerre sainte.
Mahomet, on l’a vu, s'était appliqué à développer le génie militaire des Arabes, en leur inspirant l’esprit de prosélytisme. La persuasion intime que Dieu avait donné aux fidèles le monde en partage doublait leurs forces ; une sorte d’exaltation religieuse s'était emparée de toutes les âmes; avec ces mots : « Le paradis est devant vous, l'enfer derrière, » les chefs entraînaient leurs soldats au milieu d’une mêlée furieuse, et ce délire superstitieux, cette véhémence de sentiment et d’action renversaient les plus grands obstacles. En toute occasion les généraux- payaient de leur personne; avant d'engager la bataille, ils provoquaient au combat le plus vaillant de leurs ennemis, et, presque toujours vainqueurs dans ces luttes homériques, ils étaient les premiers dans le chemin de l'honneur.
Étrangers à toute idée de tactique savante, les Arabes n'avaient pour eux que la foi, le courage et l’audace; mais ils étudiaient avec soin les dispositions de leurs adversaires et les imitaient; c’est ainsi qu'ils donnèrent peu à peu à leurs troupes une organisation régulière, et surent tirer parti de leur cavalerie en la plaçant sur les ailes. À lexemple de Mahomet, qui combattait vers le soir pour se couvrir de la nuit en cas d’un échec, ils évitaient l'engagement avant les prières de midi, ou maintenaient l'équilibre de la bataille jusqu’au soir, pour renouveler l’action avec des troupes fraiches tenues en réserve, profitant ainsi de la fatigue de l’ennemi qui ne s'attendait pas à une nouvelle atta-
que; mais inhabiles dans l’art des sièges, ils auraïent ‘échoué dans leurs entreprises contre les Grecs et les Perses, si ces peuples n'avaient pas épuisé dans leurs guerres continuelles ce qui leur restait de sève et de vie; affaiblis par leurs succés comme par leurs revers, ils offraient, à qui saurait la prendre, une proie aussi riche que facile. Les Grecs, divisés en factions ennemies par des sectes inconciliables, accoutumés à confier le soin de leur défense à des mercenaires, ne comprirent pas à quels adversaires ils avaient affaire; ils crurent que c'était une de ces guerres ordinaires où l’on finit par s'entendre et s’accorder, et perdirent un temps précieux à négocier avec des hommes qui, vainqueurs ou vaincus, répétaient sans se déconcerter : Devenez musulmans ou soyez tributaires. D’un autre côté, les populations acceptaient sans murmurer la domination de leurs nouveaux maîtres qui montraient de la loyauté dans leurs engagements, et n’étaient point oppresseurs; une simple profession de foi les assimilait à ceux-là mêmes qui venaient de conquérir leur territoire, et la fusion devenait plus complète par la liberté laissée à . PArabe de contracter des alliances dans plusieurs familles.
La vigueur avec laquelle Abou-Bekre avait détruit autour de lui les rebelles et les faux prophètes n'avait pas permis à l’ardeur guerrière des musulmans de se refroidir ; il reprit l'exécution des plans de Mahomet qui, on se le rappelle, avait marché vers la Syrie, puis, à la nouvelle des troubles survenus dans l’intérieur, avait bientôt commandé la retraite. L'expédition d'Ouçama n'avait été qu’une simple reconnaissance; cette fois l’en-
treprise devint plus sérieuse. Munis des instructions du khalife, instructions où respirait l'âme d’un peuple pas- teur, Iyadh et Khaled furent dirigés vers l'Irak occidental; le premier devait y entrer par Moucaïak, après la réduction de Daumat-Djandal ; le second, parti de l’Iéma-. mah, devait se porter sur Obollah, ville voisine du golfe Persique, et se réunir à son collègue sous les murs de Hira. | On pouvait croire que les tribus arabes de la Mésopotamie s’empresseraient de secouer le joug des Perses; elles n’en firent rien: les musulmans ne trouvèrent que des ennemis dans ces régions. Trois vicloires conduisirent Khaled sous les murs d’Amghichia qu’il détruisit de fond en comble. Les exécutions sanglantes qu’il ordonnait contre tous ceux qui lui opposaient de la résistance répandaient au loin la terreur de son nom; Hira, Anbar et Ain-Tamr capitulèrent ; la cour de Cté-, siphon restait indécise ; les dissensions qui avaient suivi la mort du parricide Siroës prenaient de nouveaux développements et préparaient la chute de l'empire.
Khaled se détourne un instant de la route qui lui est tracée ; il marche au secours d’Iyadh qui se trouve arrêté devant Daumat-Djandal, et se rend maïtre de cette ville; de retour à Hira, il reprend l’offensive, défait près de Firah, sur la rive orientale de l’Euphrate, les Grecs qui se sont joints aux Perses et aux Arabes taghlibites et, après avoir accompli, à l'insu de son armée, en 634, le pèlerinage de la Mecque, il se dispose à franchir les frontières persanes, lorsqu'un ordre d’Abou- Bekre l’appelle en Syrie.
C'était de ce côté que le khalife avait dirigé ses plus
grands efforts; plusieurs corps d'armée s'étaient avancés jusque dans l’Ordounn (Tyr, Ptolémais et le cours supérieur du Jourdain) et dans la Palestine proprement dite. Un premier succés avait ouvert heureusement la campagne; mais un combat livré à une journée de Damas fut fatal aux Arabes, et Abou-Obeïdah vint, à la tête de renforts, prendre le commandement des troupes avec Vézid fils d'Abou-Sophian, et Chourahbil.
La Syrie, à laquelle les Arabes donnent le nom ‘de Barr-el-Scham (pays de la gauche), ne comprend pas
seulement pour eux le territoire qui s'étend au sud du
Taurus et à l’ouest de l’'Euphrate jusqu’aux sources du Jourdain; elle renferme tout l’espace qui s’étend entre les déserts de l'Arabie et de l’isthme de Suez au sud, la Méditerranée à l’ouest, le Taurus au nord, et l'Euphrate à l’est, en suivant ce fleuve depuis sa source jusqu’au lieu où, après avoir coulé du nord au sud dans la plaine de Sennaar, il tourne brusquement vers le golfe Persique.
Abou-Obeïdah menaçait à la fois Bosra, Damas et Tibériade ; en divisant ses troupes, il s’ôtait les moyens de vaincre. Khaled, à la voix du khalife, quitte Hira à la tête de neuf mille hommes. Il occupe presque sans coup férir les deux points de Tadmor et d'Hauran, qui lui donnent accès jusqu'aux rives du Jourdain et de l’Oronte. Ce premier pas fait, il s'arrête pour attendre de nouvelles troupes, et paraît enfin sous les murs de Bosra. x
Après un combat où le courage des assiégés ne put tenir contre l’ardeur fanatique des Arabes, la ville, trahie par son gouverneur Romanus qui se convertit au
en
mahométisme, tomba entre les mains de Khaled. Le droit de la guerre autorisait le pillage; le vainqueur le fit cesser dès que les habitants eurent demandé quartier, et il se contenta de les soumettre au tribut, en leur laissant le libre exercice de leur religion. Bosra prise, les Arabes se portèrent aussitôt sur Damas; cinq mille hommes y avaient été envoyés par Héraclius, alors établi à Antioche. L'empereur ne pouvait comprendre le danger dont il était menacé. Quel avantage ne devait-il pas conserver sur ces tribus misérables, avides de butin, « par la tenue des troupes, l'expérience des officiers, la qualité des armes, la richesse des arsenaux, la force des places, par la facilité des communications et des approvisionnements? Les Grecs connaissaient le pays, tenaient la mer et avaient à leur disposition des provinces peuplées et fertiles ; les Arabes étaient ignorants, pauvres, dénués de tout, ne sachant faire Ia. guerre qu'en Bédouins et en fuyant; leur armée offrait au premier coup d’œil des groupes de gens rassemblés pêle-mêle, les cavaliers au milieu des fantassins, les uns mal couverts, les autres nus, armés chacun à sa fantaisie d’un arc, d’une pique ou d’une massue, tirant le sabre ou brandissant la lance. Leur expédition ne pouvait être qu’une incursion passagère. Héraclius changea de sentiment quand il reçut de Damas une lettre portant que la ville était bloquée de tous côtés par l'ennemi. Passant alors d’un excès à un autre, il leva une de ces grandes armées à la tête desquelles il avait combattu les Perses victorieux, et se priva maladroitement des ressources que la Syrie lui offrait pour une guerre défensive; si du moins il voulait en agir avec les Arabes
comme avec les Perses, il aurait dû se mettre lui-même à la tête des troupes; la vieillesse glaça son courage, el il se fit remplacer par un de ses généraux nommé Werdan ou Bahan. Celui-ci, plein de confiance dans les forces dont 1l disposait, ne crut pas nécessaire d’entrer en communication avec les habitants de Damas; il était persuadé qu’à la nouvelle de son approche les Arabes abandonneraient le siége. Ils le firent, en effet, mais ce fut pour venir au-devant des Grecs. Khaled avait détruit les dernières espérances des assiégés repoussés dans une funeste sortie, et le sort de Damas ne dépendait plus que du résultat de la bataille qui allait s'engager.
À ne considérer que le nombre et la discipline, ce résultat ne semblait pas douteux: Khaled avait tout au plus vingt mille hommes à opposer à l’armée d'Héraclius, forte de soixante mille, et malgré tous ses efforts, il n'avait pu plier les Arabes à une complète obéissance. Tous ceux qui dans ses troupes s'étaient signalés par quelque acte de courage se croyaient le droit d’agir à leur guise, et de combattre à part ; mais l'enthousiasme était général. Excités par l’héroïsme d’une troupe d’Amazones, qui avaient reçu l’ordre d'atteindre de leurs fléches tout musulman qu’elles verraient fuir, et par l’exemple de leurs chefs, dont les hauts faits se trouvent exactement retracés dans les descriptions de l’Arioste, ils ne songèrent qu'à s'illustrer par leurs exploits. Au cri de: Allah-Akbar (Dieu trés-grand), ils se jetaient dans la mêlée, et leur choc était irrésistible. Aussi la lutte ne fut pas longtemps indécise : les Grecs pliérent, et si l’on en croit les récits des Arabes, cinquante mille hommes périrent dans la bataille d’Arzna-
LIVRE IE, CHAPITRE I. 139 din; le reste se sauva avec peine sous les murs de Damas ou d'Émèse. Quelques-uns ne s’arrêtèrent dans leur fuite qu’à Antioche (633). | . L'armée arabe, après le premier élan de la victoire, se
reforma avec rapidité et reprit le chemin de Damas,
dont Khaled voulait s'emparer à tout prix. Les habitants comprirent que cette fois c’en était fait d'eux. Vainement essayérent-ils, sous la conduite de Thomas, gendre de l’empereur, d'échapper à leur redoutable ennemi. Vaincus dans toutes les sorties qu’ils tentèrent, ils reconnurent bientôt qu'il leur faudrait succomber avant qu'Héraclius pût leur envoyer du secours, et ouvrirent des négociations avec Abou-Obeïdah dont ils avaient entendu vanter la douceur et la bienveillance à l'égard des chrétiens, et dont le caractère élevé aurait fait honneur au siècle le plus policé, à la nation la plus éclairée du globe. Abou-Obeïdah leur accorde la vie sauve ; 1l permet à ceux qui voudront s’expatrier d’emporter une partie de leurs richesses, avec l'engagement qu'ils ne seront point poursuivis avant trois Jours et trois nuits écoulés. À ces conditions les portes de la ville lui sont ouvertes ; mais lorsqu'il arrive sur la place publique, il rencontre les soldats de Khaled qui viennent de prendre d’assaut une des portes opposées et massacrent tout sur leur passage; la fermeté d’Abou- Obeïidah fait prévaloir les conseils de la clémence et de la justice, et son collègue se contente, après les délais convenus, de se mettre à la poursuite des habitants fugitifs. Rapide comme l’éclair, il les atteint, les disperse, les dépouille et revient victorieux à Damas.
Là Khaled apprend la mort d’Abou-Bekre, l’avène-
ment d’Omar qui a toujours été son ennemi, et sa des- -titution du titre d’émir. Il se soumet sans murmurer à cette disgrâce qu’il ne croit pas avoir méritée, et continue de servir sous les ordres d’Abou-Obeïdah qui apprécie sa vaillance, estime ses services, le consulte en : toute occasion, et ne cesse de le considérer comme son égal.
Cette abnégation, ce respect de la discipline s’alliant à la grandeur des sentiments étonnent de la part des Arabes, si mal à propos traités de barbares. Omar ne peut pardonner à Khaled les actes de cruauté dont il a souvent terni ses victoires ; il montre contre ce général une animosité que ses compagnons lui reprochent ; mais ce même Omar n’hésite pas à veiller la nuit pour que le repos de riches étrangers arrivés à Médine ne soit point troublé, et recevant les réclamations d’un juif contre un gouverneur de province, il adresse à celui-ci ces mots tracés sur une simple brique : Faites cesser les plaintes qu'on me fait de vous, ou quittez voire gouvernement. |
Khaled ne répond au coup qui l’a frappé que par de nouveaux exploits. Une troupe de cinq cents cavaliers s'était imprudemment aventurée à la foire d’Abyla qui leur promettait un riche butin, il assure leur retraite. Bientôt après il contribue à la prise de Hems (Émèse), et tandis qu’Abou-Obeïdah soumet par sa modération Arethuse sur l’Oronte, Hamah ou Épiphania, Antartous, etc., Khaled, après avoir défait dans une nouvelle rencontre les Romains et les Arabes ghassanides, emporte d'assaut Kinnesrin. Les Arabes prennent Baalbek ou Héliopolis, et sur l’ordre d’Omar se dirigent vers Antioche en sui-
vant le cours de l’Oronte. Sur ces entrefaites, ils apprennent les nouveaux préparatifs d'Héraclius qui vient de lever deux armées pour chasser enfin les Sarrasins (nom que les Grecs donnaient encore aux Arabes) des belles provinces qu’ils occupent. L’une de ces armées devait partir d’Antioche et arrêter l’ennemi dans sa marche; l’autre, venant de Palestine, le prendre à revers (635).
Ce plan était bien conçu : il échoua par la mésintelligence des généraux grecs et par la prudence des Arabes qui, devinant le danger dont ils étaient menacés, reculèrent vers le Jourdain pour s’opposer au passage de l’armée de Palestine. Constantin, fils d'Héraclius, qui la commandait, se retira dans Césarée et se contenta de disséminer ses troupes dans les villes de la côte, de Gaza à Tripoli. Khaled et Abou-Obeïdah s’établirent alors sur les bords de l’Yermouk qui se jette dans le Jourdain, au-dessous du lac de Tibériade, et ce fut là que les Grecs virent se décider le sort de la Syrie. Cent quarante mille hommes composaient, selon les rapports les moins exagérés, l’armée d’Héraclius; en tête marchaient les Arabes de Ghassan, dont le chef, Djabalah, converti d’abord au mahométisme, avait apostasié pour se venger, comme on l’a va plus haut, du khalife. Héraclius comptait beaucoup sur leur secours : « Le diamant, disait-il, ne se coupe qu'avec le diamant. » Khaled auquel Abou-Obeïdah avait résigné le commandement en chef, inspirait aux musulmans une confiance * sans bornes; il la justifia encore une fois. La lutte dura plusieurs jours ; les Arabes furent irois fois mis en fuite. Trois fois ils furent ramenés au combat par les femmes qui s'étaient placées à l’arrière-garde. La vic-
toire finit par se déclarer en leur faveur; elle eut pour principal résultat la soumission des Ghassanides qui se converlirent à l’islamisme. Djabalah persista dans son opposition et regretta, plus tard, de s'être séparé de ses frères ; 1l mourut à Constantinople, et ses descendants devaient, au XVe siècle, sé réfugier en Gircassie pour échapper à la domination des Turcs ottomans. Cependant le chemin d’Antioche et d’Alep était ouvert aux Arabes; Amrou était devant Jérusalem que le patriarche Sophronius défendait vigoureusement. La prise de cette ville, que Mahomet révérait presque à l’égal de la Mecque et de Médine, importait beaucoup aux musulmans. Abou-Obeïdah l’investit avec toute son armée et la réduisit à la dernière extrémité. Sophronius consentit à capituler, à la condition qu'il traiterait avec le khalife en personne. Omar se rendit aux désirs du patriarche, malgré les représentations d’Othman; il affecta pendant ce voyage une extrême simplicité et se montra généreux. Les habitants de Jérusalem obtinrent liberté entière de conscience ; leurs églises furent respectées ; un tribut seulement leur fut imposé. Le khalife rechercha l'emplacement du temple de Salomon, et il y fit bâtir une mosquée superbe qui reçut le nom de mosquée d'Omar. Ces soins accomplis, il reprit la route de Médine, emnrenant avec lui Amrou qu’il destinait à la conquête de l'Égypte (637). Il avait reçu la soumission de Ramlah et rendu à Kaled le titre d’émir. L’armée traversa les plaines de Damas pour gagner Alep et Antioche; on laissa en Palestine les fils d’Abou-Sophian, Yézid et Moawiah, avec ordre de presser dans Césärée le prince Constantin et de réduire promptement les
villes de la côte. Les défaites d’Aiznadin et de lYermouk avaient porté le découragement parmi les Grecs, qui n'opposérent nulle part de résistance sérieuse; Abou-Obeïdah et Kaled recouvrèrent les places que, dans leur course rétrograde vers le lac de Tibériade, il leur avait fallu abandonner, et arrivèrent devant Alep. Là ils furent arrêtés quatre mois par: un brave soldat, Youkinna, qui se maintint dans un château voisin de la ville jusqu'à ce qu’enfin un esclave arabe, se traçant un chemin au milieu de rochers jugés impraticables, leur en ouvrit les portes. La prise d’Alep donna aux Arabes un vaste territoire ; elle leur permit d’apercevoir les plaines de la Mésopotamie, dont le cours de l'Euphrate allait seul maintenant les séparer. Il leur manquait Antioche pour tenir toutes les frontières de la province; seulement il était difficile de croire qu'Héraclius laisserait prendre cette ville qu'il venait : à peine de quitter, sans tenter un dernier effort. Aussi Abou-Obeïdah trouva sous ses murs une armée organisée à la hâte et rangée en bataille. La défaite des Grecs et la surprise de la forteresse d’Avrar, défendue par Youkinna qui embrassa la religion et la politique des musulmans, déterminèrent les habitants à capituler. Ils promirent de payer trois cent mille pièces d’or, et à ce prix les Arabes leur laissérent la vie sauve et leur épargnèrent le pillage (638).
Maître d’Antioche, Abou-Obeïdah voulut s'emparer sans aucun retard des villes où les Grecs tenaient encore garnison. Khaled fut envoyé vers les bords de l’Euphrate pour occuper Hiéropolis, tandis que d’autres généraux étaient chargés de soumettre les villes de la
Phénicie. Le succés était facile; il accompagna partout les armes de lislamisme. Hiéropolis accepta le tribut que lui imposait Khaled; Tyr et Tripoli furent surpris par Youkinna, l’ancien défenseur du château d'Alep. Césarée, abandonnée par Constantin dont les troupes étaient décimées par les escarmouches, les maladies et les désertions, ouvrit elle-même ses portes à Vézid et à Moawiah. Ascalon, Gaza, Naplouse, Tibériade traitéerent avec l’ennemi dès qu'il fut en présence de leurs murs. Acre, Joppé, Beryte, Sidon suivirent leur exemple, bien que leur position maritime facilitât pour elles l’arrivée des secours de la métropole. La réduction de Gabalah et de Laodicée acheva enfin l'occupation entière de la Syrie.
Quelques auteurs placent en cette même année 658 une tentative d’'Héraclius pour recouvrer cette riche province. Une flotte débarque sur les rivages voisins d’Antioche une armée tirée d'Égypte, tandis que les Romains de la Mésopotamie, unis aux tribus arabes répandues entre l’Euphrate et le Tigre, paraissent tout à coup devant Émèse; Abou-Obeïdah se hâte de concentrer ses forces ; Antioche se soulève ; Kinnesrin, Alepet les deux Hadhirs de ces villes (c'était le nom qu’on donnait à des bourgades d’Arabes établis dans les environs) imitent son exemple. Césarée appartenait encore aux Grecs. Omar, à la nouvelle du danger qui menace sa conquête, ordonne que deux détachements soient dirigés sur la Mésopotamie, afin d'opérer une utile diversion ; lui-même se dispose à rejoindre Abou-Obeïdah ; mais déjà les Arabes de la Mésopotamie et les tribus des Hadhirs avaient ouvert des négociations secrètes
avec Khaled, et les Romains, hors d’état de tenir seuls la campagne, se retirérent en désordre ; les musulmans reprirent sans peine Kinnesrin, Alep et Antioche; la conversion des Tonoukhites, des Djorhoms et des Kelb errants jusqu'aux environs de Palmyre, compléta la soumission des tribus Arabes de la Syrie (2°.
Les musulmans avaient été séduits par la beauté du pays ; la plupart des conquérants s’y fixèrent. À quelque temps de là (639), une peste cruelle se répandit sur toute la contrée; plus de vingt-cinq mille personnes succombèrent ; Abou-Obeïdah, Chourachbil et Yézid furent du nombre des victimes; Khaled échappa au fléau ; mais il avait subi, de la part du khalife, une nouvelle disgrâce : accusé de s’être approprié une partie du trésor public, accablé d’outrages, il opposa aux attaques de ses ennemis une noble fermeté, et à sa mort, arrivée en 642, on trouva que son cheval, ses armes et une seule esclave composaient toute sa richesse.
Omar avait confié le gouvernement de Hems et de la Syrie septentrionale à [yadh fils de Ganem, et l'avait chargé de la conquête de la Mésopotamie; cette province ne fit aucune résistance. Les nombreuses villes qui la couvraient jadis avaient toutes été démantelées pendant les longues luttes entre les Perses et les Grecs, dont elle venait d’être le théâtre; une seule expédition suffit pour soumettre Racca, Seroudje, Harran, Édesse, Constantine, Dara-Rhesena, Nisibe, Mossoul et Amida (640). La Mésopotamie conquise reçut des Arabes le nom de Djezireh (l’île), et fut divisée par eux en quatre parties. La première, appelée Diar-al-Djezireh, eut pour capitale Mossoul, bâtie sur le Tigre, en face des
ruines de l’ancienne Ninive; la seconde s’étendit sur les bords de l’Euphrate, et sa capitale, l’ancienne Amida des Grecs, prit le nom de Diar-Békir ; les deux autres, Diar-Modhar, capitale Racca, et Diar-Rabiah, capitale Nisibe, comprirent l’ancienne Oshroëne, et les districts situés entre l’Euphrate et le Tigre supérieur. La population arabe de ces contrées embrassa l’islamisme ; les Taghlibites seuls gardèrent la foi chrétienne, en payant un impôt considérable; les Benou-lyadh, n'ayant pu obtenir du faible Héraclius un asile en Cappadoce, se firent musulmans, et à la fin de l’année 640 toutes les tribus arabes sans distinction se trouvèrent réunies en un seul corps de nation, sous la domination du même chef.
À la suite de la réduction de la Mésopotamie, les Arabes attaquèrent l’Arménie qui semblait ne pas devoir s'opposer à leurs armes ; mais dans ce pays de hautes montagnes, ils rencontrérent une population fière et belliqueuse qui avait toujours gardé une sorte d’indépendance à l'égard de ses puissants voisins. Habitués à se défendre eux-mêmes, sans compter, comme les Syriens, sur les armées grecques, les Arméniens soutinrent courageusement l’invasion des sectateurs de Mahomet, et peut-être avec plus d'union les auraient-ils repoussés, si les seigneurs du pays avaient su, au moment du danger, sacrifier leurs rivalités personnelles; ils n’eurent pas ce patriotisme, et les Arabes profitérent de leurs divisions intestines pour surmonter toutes les résistances, et s’avancer jusqu’au Caucase à travers l’Ibérie et la Géorgie. Là seulement ils se trouvérent face à face avec les Turcs Khozars, devant lesquels ils furent con-
traints de s'arrêter. L’Arménie toutefois resta leur tributaire (646), et les avantages qu'ils avaient obtenus de ce côté leur pérmirent de pénétrer dans l’Asie Mineure par la Cappadoce et la Phrygie. C'était s'ouvrir le chemin de Constantinople. Ils firent de vains efforts pour le franchir. Une seule fois, ile parurent en Galatie, s’emparèrent d’Amorium sans pouvoir la conserver (667), et ce ne fut qu’un demi-siècle plus tard qu’ils renouvelèrent leurs incursions de ce côté. La mer leur offrait une voie plus directe vers la capitale de l'empire grec. Moawiah, chargé du gouvernement de la Syrie, se créa bientôt une marine redoutable. Dés l’année 647, il avait imposé à l’île de Chypre un tribut qui égalait la moitié de ses revenus; en 649, il s'était emparé des îles de Crète, de Cos et de Rhodes ; en 655, il osa se mesurer contre la marine grecque, et détruisit une partie des vaisseaux de l’empereur Constantin IT dans le golfe [ssalucke, sur les côtes de la Lycie, au pied du mont Phénix. Encouragé par ce succès, il résolut d'équiper une flotte considérable, et de l'envoyer devant Constantinople; il était maître du khalifat, lorsque l’entreprise fut mise à exécution. |
Au printemps de 672, une troupe considérable d’Arabes fut débarquée sur les rives de la Propontide (mer de Marmara), et vint camper vers le couchant de Constantinople, à la base du triangle que forme la place, tandis que les deux autres côtés et le sommet qui regarde le Bosphore étaient occupés par une flotte nombreuse. Les musulmans combattirent avec la plus grande ardeur; ils étaient stimulés par la présence de trois compagnons du prophète, qui, malgré leur âge avancé,
avaient voulu contribuer à une si belle conquête. Un d’eux, nommé Abou-Aïoub, l'hôte de Mahomet à Méline au temps de l’hégire, ayant été tué en combattant, fut enseveli par les Arabes au lieu même où il avait succombé; plus tard, on éleva sur son tombeau une mosquée, et c’est là que les sultans ottomans viennent ceindre l’épée, lorsqu'ils prennent possession du trône. Le siége dura six ans: chaque année, au mois de novembre, la flotte se retirait dans le port de Gyzique, dont elle s’était emparée, puis elle revenait au commencement du printemps. Les Grecs, qui avaient eu le temps de réparer leurs pertes, se défendaient avec bravoure ; ils étaient alors gouvernés, contre la coutume, par un empereur habile et courageux; c'était Constantin IV, surnommé Pogonat. Il se servit avec avantage : d’une invention nouvelle, le feu grégeois (7), qui embrasait les vaisseaux ennemis d’un incendie qu’on ne pouvait éteindre. Irrités de cet obstacle, contre lequel la vaillance ne pouvait rien, épuisés par des travaux inutiles, assaillis par des maux de toute sorte, les Arabes abandonnèrent enfin leur entreprise (679). Les troupes, ramenées à CGyzique, revinrent, non sans peine, en Syrie, continuellement harcelées par l’armée que Constantin avait mise à leur poursuite. Quant à la flotte, battue par la tempête en entrant dans le golfe d’Antioche, elle se perdit presque complètement sur les côtes de la Pamphylie.
Quelques auteurs (Théophane, Cédrénus, etc.) prétendent qu’à la suite de ce désastre Moawiah aurait été réduit à implorer la paix, et se serait engagé à payer à la cour de Byzance un tribut de dix mille pièces d'or,
à rendre cent esclaves, et à fournir cinquante chevaux de la meilleure race. Mais dans cette circonstance, la vanité grecque a transformé en contribution de guerre les présents que le khalife avait envoyés à son nouvel allié.
Constantinople, aussi bien que lPAsie Mineure, se trouva dès ce moment à l’abri de l’agression des Arabes; on ne vit pas davantage leur marine inquiéter les possessions grecques de la Méditerranée. Les empereurs byzantins voulurent profiter des querelles intestines qui troublaient le khalifat pour recouvrer une partie de la Syrie. Ils se montrèrent, vers 686, sur les frontières des musulmans. Abd-el-Malek, quatrième successeur de Moawiah, qui se trouvait pressé par trois rivaux, aima mieux acheter la retraite de l'ennemi que de s’exposer à une action douteuse. Justinien IT accepta ses offres, au lieu de saisir habilement une occasion qui ne devait plus se représenter. [l ne tarda pas à s’en repentir, : car dès qu'Abd-el-Malek eut consolidé son autorité, 1l oublia ses engagements et se montra plus fier que jamails.
Les Grecs avaient perdu la Syrie; avec une politique moins aveugle, ils auraient pu en conserver une partie. Quelques chrétiens fervents, irrités de voir le triomphe d’une religion nouvelle, s'étaient retirés, sous le nom de Mardaïtes, dans les montagnes du Liban, où ils essayaient de sauver leur indépendance, et de rappeler à leur première foi les Syriens qui l’avaient abandonnée. De l'asile qu’ils avaient choisi, ils harcelaient continuellement les Arabes et s’avançaient même jusqu’à Damas. Incapables, quoi qu’en aient dit certains chroniqueurs, de faire une guerre ouverte aux Arabes et de forcer les
khalifes de payer tribut, ils pouvaient, en s’aidant des localités, leur causer beaucoup de mal. Leur refus de suivre la même communion que les Grecs et leur rapprochement de l'Église latine irritèrent les empereurs de Constantinople, qui, loin de s’en servir comme d’utiles auxiliaires, s’appliquèrent à les détruire. Justinien II y parvint en employant la ruse etla trahison. Un de ses généraux feignant d'entrer en négociation avec leur chef, l’assassina au mépris des lois de lhospitalité. Ce crime épouvanta les Mardaïtes qui se laissèrent surprendre; douze mille d’entre eux furent enlevés de la Syrie et conduits par les Grecs en Asie Mineure. Dés lors le pays qu'ils occupaient fut ouverl aux musulmans et reconnut leur autorité (690).