‹ Histoire générale des Arabes (volume 2)Chapitre 12 sur 32 · NOUVELLES CONQUÊTES · texte numérisé non relu

NOUVELLES CONQUÊTES

Ce n’était pas seulement en Syrie que les Grecs, en proie aux dissensions religieuses, se faisaient des ennemis de ceux dont l'alliance leur était le plus nécessaire. Chacune de leurs provinces avait sa secte, son hérésie particulière; on y voyait toujours en présence deux partis irréconciliables. Ces partis n'étaient souvent, comme à Constantinople, que de simples factions cachant des projets d’ambition sous le voile des controverses théologiques; mais ils avaient un tout autre caractère dans les pays que la force des armes avait soumis aux Romains, et qui transformaient leur dissidence en une question de nationalité. L'Égypte donnait en 632 ce singulier spectacle : d’un côté se trouvaient les Grecs conquérants, presque tous orthodoxes; de l’autre les descendants de l’ancienne population maitresse du sol sous les Ptolémées, qui avaient généralement embrassé l’hérésie d'Eutychès ou des monophysites. À la voix de Jacques Baradée, mort évêque d'Édesse en 578, ils s’étaient organisés et armés pour résister à leurs adversaires, sans que les empereurs de Constantinople eussent compris la portée politique de cette association, et ils avaient été assez loin pour se

choisir un chef dans la personne de Mokawkas, homme habile et rusé, qui avait été gouverneur de l'Égypte au temps de l'invasion de Chosroës, et qui s’était approprié le tribut tout entier de la province, au lieu de l’envoyer à Constantinople ou à Ctésiphon. Possesseur de richesses considérables, il s'était montré très-libéral envers ses compatriotes, et sa générosité avait accru son influence. Nul ne lui contestait le droit de représenter la race entière des Coptes, Al-Copti (nom que donnèrent les Arabes aux Égyptiens, par une altération évidente du mot grec Aiyirrua), Mahomet lui avait envoyé un ambassadeur et n’avait pas dédaigné ses présents; les Arabes devaient trouver plus tard en lui un utile allié.

Omar, après la prise de Jérusalem, avait détaché de l'armée de Syrie Amrou qu’il se proposait de diriger contre l'Égypte. Amrou, poëte et guerrier, s’était illustré dans les premiers combats de l’islamisme; il avait pris une part active à la conquête de la Syrie, et c'était combler ses vœux que de le charger d’une entreprise pleine de périls, mais glorieuse. Sur un ordre équivoque du khalfe, il part de Gaza à la tête de quatre mille hommes et s’avance sur Péluse.

Les Grecs n’avaient pas eu la précaution de mettre la province sur un pied de défense respectable. Leur fierté s’était révoltée à l’idée de payer le tribut auquel s'était engagé en leur nom le patriarche d'Alexandrie Cyrus ; aucun acte n'avait, il est vrai, suivi et légitimé leurs paroles arrogantes; l’empereur s’était contenté de nommer un nouveau gouverneur de l'Égypte. Quand Amrou parut, les Grecs n'étaient pas en état de tenir

la campagne: battus dans un premier combat non loin d’El-Misr, à l’entrée de l’isthme de Suez, ils durent se retirer dans les places fortes, qui n'étaient pas suffisamment approvisionnées. |

Amrou, ne rencontrant pas de résistance, traversa l’isthme de Suez et se présenta devant la ville de Famiah, l’ancienne Péluse, qui commande l’entrée du delta. Malgré l’inexpérience des Arabes dans l'attaque des places, la ville ne tint qu'un mois : au bout de ce temps, elle se soumit, et ils eurent accès dans la plus belle partie de la province. Famiah prise (639), deux routes s’ouvraient aux musulmans. [ls pouvaient suivre le littoral, emporter toutes les places fortes jusqu’à la ville d'Alexandrie, puis alors seulement pénétrer dans l’intérieur du pays, dont les communications avec la mer eussent été coupées. C'était la voie la plus rationnelle; ils en adoptèrent une autre qui leur eût été fatale, s’ils avaient marché au milieu d’une population ennemie. Prenant leur direction par les déserts qui s'étendent du Nil à listhme de Suez, ils s’avancérent vers la capitale de la moyenne Égypte, et en commencèrent immédiatement le siége. Memphis avait deux sortes de défenseurs : d’une part, les Grecs maîtres du château, de l’autre les Coptes qui habitaient la ville et qui s'étaient rangés sous les ordres de Mokawkas. Tant que les deux partis furent d'accord, Amrou s’épuisa en vains efforts, et pendant sept mois il vit tous ses assauts repoussés; mais Mokawkas, par des rapports trompeurs, fit abandonner aux Grecs la forteresse et traita aussi avec Amrou. De la négociation il résulta que les Coptes durent reconnaître dans toute l’étendue

de l'Égypte la domination musulmane, qu’ils pourraient pratiquer librement leur religion, et qu’ils paieraient chaque année deux ducats par tête. Ce tribut produisit, la première année, douze millions de ducats; un recensement de tous les Coptes avait donné six millions d'individus, parmi lesquels n'étaient comptés ni les femmes, ni les vieillards, ni les enfants au-dessous de seize ans. Quand tout fut réglé, Amrou entra dans la ville qui devint le siége de son gouvernement (640).

- Cet habile capitaine savait que dans une guerre d’in- | vasion, l’activité est le premier élément du succès; aussi s’empressa-t-il de reprendre les hostilités. De Mesrah il revint vers le nord, défit à Kéram’l-Shoraik les Grecs qui s’étaient un instant ralliés, et les rejela dans Alexandrie. Sans se mettre en peine des hautes murailles de cette capitale, il n’hésita pas à l’assiéger. Les habitants, de leur côté, ne négligèrent aucun moyen de défense, et quoique abandonnés à leurs seules ressources, ils tinrent quatorze mois (640-641). Enfin le fanatisme l’emporta, et une attaque furieuse permit aux musulmans de prendre la ville le 21 décembre (641). Les Grecs vaincus se réfugiérent sur leurs vaisseaux; un parti cependant se retira dans l’intérieur des terres, et tenta encore une fois la fortune. Amrou ne lui laissa pas le temps de se fortifier; il quitta sa nouvelle conquête, et courut l’écraser. À son retour, il trouva Alexandrie entre les mains des Grecs débarqués, qui avaient massacré la garnison musulmane. Un dernier assaut les obligea d'abandonner pour jamais la capitale de l'Égypte. Sitôt qu’il se vit maître de la province,

Amrou écrivit au khalife pour lui demander s’il devait livrer la ville au pillage et à la destruction. Omar lui reprocha d’en avoir eu un seul moment l'idée, et un système de sage et prudente admimistration fut aussitôt mis en pratique. L’impôt établi d’abord sur les Coptes fut étendu à tous les habitants, puis, en sus de cette capitation uniforme, ceux qui possédaient des fermes et des métairies furent soumis à une taxe proportionnelle à la valeur de leur fonds. La perception fut confiée aux Coptes eux-mêmes, mieux placés que les musulmans pour diriger ces diverses branches de l’administration sous le‘rapport des relations et du langage. Les impots rapportèrent bientôt des sommes considérables dont le khalife employa la plus grande partie à des travaux utiles pour le pays. C’est par ses ordres qu’on rétablit l’ancien canal de Colzoum, qui joignait le Nil à la mer Rouge. Amrou aurait voulu percer l’isthme de Suez, mais Omar S'y opposa, pour ne pas ouvrir aux Grecs le chemin des villes saintes. Mesrah se releva sous le nom d’Al-Fostat (aujourd’hui l’ancien Caire). Lorsque les eaux du Nil, au moment de sa crue périodique, n’atteignaient pas une certaine hauteur, le peuple s’effrayait, et l’ordre était souvent troublé. Amrou fit changer la longueur des coudées du nilomètre, de manière à pouvoir toujours présenter un chiffre rassurant, et les esprits ne se laissèrent plus aller à de vaines frayeurs. Sous un gouvernement éclairé, de grands travaux furent entrepris, et en quelque RAUNE l'Égypte se trouva entièrement régénérée (5).

Suivant Aboul-Farage, qui vécut de 1226 à 1286 de l’êre chrétienne, et Aboul-Feda, de 1273 à 1331, 1

prise d'Alexandrie aurait été suivie de l’incendie de la fameuse bibliothèque du Sérapion; mais si l’on songe que la ville même ne fut pas saccagée dans le premier élan de la victoire, on croira difficilement qu’un tel acte de barbarie ait été ordonné de sang-froid. Cependant on ne saurait passer sous silence une anecdote dont la plupart des écrivains modernes ont fait usage, et qui semble au premier abord acquise à l’histoire. On suppose qu'Amrou ayant consulté le khalife sur la destination à donner aux livres trouvés dans la ville, Omar répondit: « Si ces livres sont contraires au Coran, ils sont nuisibles ; s’ils lui sont conformes, ils sont inutiles; ainsi, détruis-les. » Or aucun historien contemporain ne raconte ce fait qui, füt-il vrai, n’aurait porté que sur un petit nombre de livres, la bibliothèque ayant été en partie détruite au temps de César en 390, et sous Théodose (°°). Il n’y eut à Alexandrie que les murailles de sacrifiées, et encore Amrou ne les fit abattre qu'à la suite d’un soulèvement des habitants. Il avait été rappelé d'Égypte par Othman, aussitôt que ce dernier avait pris en main les rênes du khalifat, et sa disgrâce avait irrité les Égyptiens dont il s’était fait aimer. Sur ces entrefaites, les Grecs s'étant présentés devant Alexandrie, reprirent le château, et cherchèrent à rétablir leur autorité sur une grande partie de la contrée. Les (Coptes qui craignaient d’avoir à rendre compte de leur lâche conduite, si jamais les empereurs de Constantinople recouvraient leur puissance, demandèrent à grands cris le rappel d’Amrou. Othman l’accorda, et le grand capitaine revint assiéger une ville que déjà deux fois il avait prise de vive force. Furieux de voir répandre à

l'attaque de ces hautes murailles le sang le plus généreux de l'Arabie, il jura alors de les renverser et de ne pas laisser une seule pierre debout. Il tint sa parole, mais en même temps il fondait une mosquée sur l’emplacement où il avait arrêté ses soldats ivres de vengeance, et donnait à cette mosquée le beau nom de Djami-el-Rahmet (mosquée de la miséricorde).

Rien ne montre mieux l’ardeur des Arabes dans ces guerres terribles que la rapidité avec laquelle ils poursuivent leurs expéditions aventureuses; maîtres des pays les plus riches et les plus fertiles, ils méprisent les tranquilles jouissances que leur offre la paix, et courent à de nouveaux succès, le (oran d’une main et le sabre de l’autre.

L'Égypte est à peine subjuguée que déjà une armée musulmane descend en Nubie (643) et impose un tribut au souverain de cette contrée. Amrou renforce ses troupes d'esclaves noirs d’une vigueur peu commune, et voulant montrer à ses successeurs le chemin qu’il vient de leur ouvrir, 1l pénètre dans la Cyrénaïque. Cette province était bien déchue de son ancience splendeur. Jadis, sous le nom de Pentapole, elle avait mérité d’être distinguée au milieu des déserts de l’Afrique; la destruction de ses grandes cités lui avait fait rendre celui de Libye, sous lequel elle était comprise dans le diocèse de l'Égypte. Le chef arabe n’eut qu’à imposer un tribut à la ville de Barcah pour pouvoir se dire maître de toute la contrée. Il n’alla pas plus loin, parce qu'avant d'entrer dans la Tripolitaine, il lui aurait fallu des approvisionnements suffisants pour une longue et difficile campagne. Il revint en Égypte avec l'intention

de disposer tout pour que lislamisme se répandit rapidement dans l’Afrique septentrionale; mais la jalousie d'Othman devait l'enlever du poste qu’il occupait Si bien, et confier à d’autres généraux le soin d'opérer de ce côté de nouvelles conquêtes (644).

Le premier qui en fut chargé, Abdallah-ben-Saad, n’était pas en état de supporter le parallèle avec son prédécesseur. Secrétaire de Mahomet, il ne s'était signalé dans sa jeunesse que par son esprit rusé, reproduisant d'une manière peu fidèle les versets du Coran que le prophète lui faisait écrire, et les altérant de sa propre autorité, pour se donner ensuite le droit de railler leur origine divine et de mépriser la crédulité des fidèles. Plus tard, il avait reconnu sa faute ; mais ce souvenir avait porté une atteinte profonde à sa conSidération, et s’il n’eût été beau-frère du nouveau khalife, il n’eût jamais été gouverneur de l'Égypte. Sous ses ordres, les Arabes parurent dirigés bien moins par lPar- | deur du prosélytisme que par la cupidité. Leur marche vers l’ouest fut d’abord incertaine; ils assiégérent Tripoli, puis Cabès, et levèrent le siége de ces deux villes (647) ; ils retrouvérent bientôt, en présence de l’ennemi, leur ancienne valeur, et à la voix d’un vrai musulman, nommé Zobéir, auquel Abdallah avait cédé le commandement, ils marchèrent contre le patrice Grégoire qui s’avançait avec une armée considérable. Cette armée, qui aurait monté, suivant quelques récits, jusqu’à cent vingt mille hommes, n’était pas exclusivement composée de Grecs; les naturels du pays, Maures ou Berbères, en formaient la plus grande partie. Grégoire gouvernait toutes les possessions grecques de l’Afrique occi-

dentale, la Byzacène alors menacée, le proconsulat ayant pour capitale Carthage, la Numidie, les Mauritanies césarienne et sitifienne, qui comprenaient les provinces actuelles d'Alger et de Tlemcen, et enfin la partie de la Mauritanie tingitane, qui n’était pas occupée par les Wisigoths d'Espagne. Depuis le désert de Barcah jusqu'au détroit de Gibraltar, il n’y avait pas une ville qui ne dût obéir à ses ordres et lui envoyer l'impôt fixé par l’empereur. En revanche, il protégeait les habitants contre les excursions des Maures indépendants qui descendaïent tout à coup de l’Aurasius, s’élançaient dans la plaine, pillaient les places ouvertes, massacraient les soldats isolés, emportaient les moissons et les troupeaux, et retournaient ensuite dans leurs montagnes, où les généraux grecs ne pouvaient les suivre. En vain les successeurs de Bélisaire s’étaient-ils efforcés de mettre obstacle à ces invasions périodiques; après d’inutiles combats, ils avaient préféré les négociations pacifiques à ces luttes éternelles, et avaient cherché à se faire des alliés de ceux qu'ils n'avaient pu soumettre. Aussitôt que le patrice Grégoire apprit l’arrivée des Arabes, il ordonna à toutes les troupes dont il disposait de se réunir au plus vite, afin de chasser les insolents barbares qui venaient troubler son repos. Il re s’inquiéta pas s’il valait mieux placer ses soldais dans les forteresses et se contenter de harceler ses adversaires par de perpétuelles attaques; sa présomption, malgré tant d'échecs éprouvés par les Grecs, ne lui permettait pas de croire que vingt mille Arabes triompheraient de cent mille hommes rangés sous ses étendards. On en vint aux mains près d'Yacouba; comme sur les rives de l’Yer-

mouk, le combat dura plusieurs jours, et il se termina à l'avantage des Arabes, grâce à Zobéir dont la bravoure et l’habileté excitèrent l'admiration générale. L’austère musulman ne montra pas moins de désintéressement; il avait tué le patrice Grégoire et dédaigné sa fille, prix de la victoire, ne voulant pas laisser supposer que ses actions eussent un autre mobile que le désir de faire triompher la foi musulmane. Après la bataille, toutes les villes de la Tripolitaine et de la Byzacène ouvrirent leurs portes. Sufétula seule pouvait à laide de ses fortifications essayer quelque résistance; la fortune lui fut contraire: les Arabes y entrèrent en vainqueurs et s’emparérent des immenses richesses qu’elle contenait; chaque cavalier eut pour sa part trois mille pièces d’or, et chaque fantassin mille. A la nouvelle de ce désastre, l’effroi se‘répandit dans toutes les provinces grecques de l'Afrique. Les Arabes envoyaient déjà des éclaireurs sur la route de Carthage. On ouvrit des négociations ; Abdallah s’engagea à ne pas s’avancer plus loin, si les Grecs lui payaient deux millions cinq cent mille dinars. La somme fut immédiatement comptée, et l’Arabe, fidèle à sa parole, se hâta de rentrer en Égypte, sans même occuper les pays qu’il avait envahis. Il sembla prouver par cette conduite qu’il n'avait eu d’autre but que de recueillir un riche butin. Ce n’était pas ainsi qu'’auraient agi Khaled, Amrou et Zobéir lui-même; mais ce dernier n’était déjà plus à l’armée ; il avait été envoyé à Médine pour annoncer le succès de l'expédition. Othman voulut qu’il proclamät lui-même du haut de la chaire du prophète les détails du combat, acte impolitique qui devait exalter plus tard

l'imagination de Zobéir et le porter à prétendre au kbalifat.

La cour de Constantinople apprit avec étonnement de quelle taxe énorme les Grecs d'Afrique avaient payé la retraite des Arabes. Elle se dit trahie par ses lieutenants et résolut d’exiger des contributions plus fortes. Vers 663, Constant IL fit réclamer du gouverneur de la province une somme égale à celle qu’Abdallah avait obtenue. Le gouverneur ne put ou ne voulut pas obéir, se retira auprès de Moawiah, devenu khalife, et l’excita à faire la conquête de l'Afrique, lui montrant d’un côté la faiblesse des Grecs, de l’autre la richesse et la fertilité du pays. Moawiah savait avec quelle ardeur les Arabes accueillaient les guerres saintes. Il n’était pas fâché de donner un aliment à leur activité guerrière, et d’entourer son administration de quelque gloire, afin d'assurer le pouvoir dans sa famille. L'expédition fut donc résolue. |

Le nouveau gouverneur de l'Égypte, Ben-Hadidje, se mit en marche pour la Byzacène; l’entreprise n’eut pas de très-grands résultats : elle se borna à loccupation de tout le littoral, jusqu’à El-Korn, à la défaite d’une armée grecque qui se rembarqua précipitamment après une courte apparition, et enfin à la prise de plusieurs places, Djeloula entre autres, dont le pillage rapporta trois cents pièces d’or à chaque soldat. Ce ne fut pas toutefois une simple incursion ; les Arabes s’établirent dans le pays, marquant par là leur ferme volonté de ne pas abandonner l'Afrique avant de lavoir entièrement subjuguée (665).

On donna un chef aux nouvelles provinces, moins

pour s'occuper de l'intérieur que pour arborer aussi loin que possible dans les villes grecques et chez les Maures l’étendard des croyants. Akbah-ben-Nasi, auquel cette mission fut spécialement confiée, avait toutes les qualités désirables : bravoure à toute épreuve, désintéressement, générosité, grandeur d'âme. Il avait, de plus, une foi inébranlable. Aussi osa-t-il, à la tête d’un faible corps d'armée, traverser toute l'Afrique septentrionale et s’avancer jusqu'à l’Atlantique, au milieu des peuples ennemis. Lançant son cheval au milieu de la mer : « Dieu de Mahomet, s’écria-t-il dans son enthousiasme, si je n'étais retenu par les flots, j'irais porter la gloire de ton nom jusqu'aux confins de l’univers. » Les Berbères étaient étonnés de tant d’audace ; Akbah leur paraissait un être supérieur; ils admiraient, sans la connaître encore, cette religion qui faisait entreprendre de si grandes choses. Nul ne résistait aux armes du courageux musulman. Pour contenir les tribus dont il redoutait l’inconstance, Akbah crut nécessaire de bâtir une ville; il choisit, à quelques lieues de la mer, non loin de Carthage, ur emplacement favorable, et posa les premières pierres de Cairowan qui succéda à la rivale de Rome comme métropole de l'Afrique. Une fois maître de ce point d’appui, il reconmença ses incursions, et sous ses puissants efforts l’œuvre de la conquête avançait rapidement, lorsqu'une trahison enleva aux Arabes le fruit de ses victoires. Akbah revenait d’une longue expédition; son armée avait pris les devants; lui-même, plein de sécurité, était à l’arrière-garde avec ses principaux officiers et une petite troupe d'environ trois

cents hommes. Tout à coup il voit apparaître une nuée de Berbères, commandés par un chef autrefois son prisonnier, et dont il avait irrité l’orgueil; enveloppé de tous côtés, il cherche à sauver quelques-uns des siens : une chance leur est offerte, mais ils abandonneront leur chef prêt à se dévouer pour eux; tous veulent partager son sort et mourir martyrs de la foi: ils récitent donc la prière, tirent leurs épées, en brisent le fourreau, se précipitent tête baisée dans les rangs ennemis et y trouvent la mort.

À la nouvelle de ce désastre, les Arabes perdirent courage ; les Maures, au contraire, exaltés par le succès, vinrent assiéger Cairowan. Ils furent assez heureux pour en chasser leurs ennemis démoralisés, qui se retirèrent jusqu'à Barcah (681).

Malgré cet échec, les expéditions d’Akbah n’en furent pas moins très-utiles à la cause de lislamisme; il avait fait retentir le nom du prophète jusque sur les bords de l'Atlantique ; 1l avait tracé la route pour la conquête de PAfrique; enfin il avait détruit toutes les ressources des Grecs qui devaient uniquement leur salut aux Maures soulevés. Ceux-ci devaient plus tard reconnaître chez les Arabes leurs mœurs, leurs habitudes, leurs idées mêmes, et devenir les auxiliaires d’un vainqueur SÉNÉreUux.

Pendant que lislamisme se répandait ainsi vers l'Occident, il avait fait à l'Orient de grands et rapides progrès. En 634 1l n'avait pas encore dépassé les bords de l'Euphrate; quarante ans ne s'étaient pas écoulés que déjà le Gihon (l’Oxus) et lIndus le voyaient triompher sur leurs rives.

On put croire un moment, aprés la prise de Hira et

d’Anbar, que les Arabes n’attaqueraient pas l'empire des Perses, dont Mahomet avait pourtant prédit la chute. Khaled avait bien écrit à la cour de Ctésiphon une lettre menaçante: mais appelé au siége de Daumat-Djandal, et de là en Syrie, il avait été obligé de ne laisser dans l'Irak qu’un petit corps de troupes sous le commandement de Mothanna fils de Harita.

En Perse l'anarchie était au comble; depais la mort du parricide Siroës, plusieurs princes s’étaient succédé sur le trône; l’un d’eux, Schahriran, avait envoyé vers Hira dix mille hommes qui avaient été taillés en pièces par les Arabes sur l'emplacement de l’ancienne Babylone; les troubles qui avaient suivi l’avénement des deux filles de Chosroës, Dokht-Zenan et Arzemidokht, avaient empêché les Perses de tenter de nouveaux efforts pour enlever aux musulmans leurs conquêtes ; Mothanna n'ayant pas de ressources suffisantes pour garder le vaste territoire envahi par Khaled, sollicita des renforts à Médine, au moment même de la mort d’Abou-Bekre.

La première province qui s'offrait aux yeux des Arabes, l’ancienne Assyrie ou Chaldée, réunissait dans son sein toutes les richesses de l’Asie, que les Séleucides et les Perses s'étaient plu à y accumuler ; arrosée par des fleuves majestueux pour lesquels ils ne trouvaient dans leur pays aucun terme de comparaison, elle frappait leurs sens par son faste, et leur imagination par les ruines immenses qu’elle étalait à leurs regards. Mais s'ils étaient victorieux, cette impression ne devait pas durer longtemps. En marchant vers l’Indus,

le pays change entièrement d’aspect; au lieu de plaines fertiles, de vallées délicieuses et de jardins riants, on ne rencontre plus qu’un terrain ingrat, des populations clair-semées, des montagnes inhabitables et des sables arides.

À peine Omar a-t-il été proclamé khalife, qu’il imprime à la guerre de Perse une activité sans égale; par ses ordres, Abou-Obeid se met à la tête de l’armée, et, guidé par Mothanna, il obtient des avantages signalés à Nemarik, à Saccatiyà et à Cosyatha ; Roustem, toutpuissant à la cour de Ctésiphon, lui oppose Bahman. Un terrible combat s’engage à Coss-Ennatif; Abou-Obeïd, confiant dans sa fortune, passe l’Euphrate à la vue de l'ennemi qu’il attaque dans une position désavantageuse ; après des prodiges de valeur, il est écrasé sous les pieds d’un éléphant, et les Arabes sont mis en pleine déroute. Mothanna sauve avec peine les débris de l’armée, et il n'échappe à de nouveaux désastres que par suite de troubles survenus parmi les seigneurs perses. Roustem, qui exerçait l'autorité au nom de Bourah, autre fille de Chosroës Parviz, voit son influence s’affaiblir; il est obligé de partager la souveraine puissance avec son collègue Firouzan, et pendant ce temps Mothanna reprend l'offensive. Vainqueur de Mihran près de l’emplacement où fut élevé depuis la ville de Koufah, 1l rentre à Hira, passe l’Euphrate, pénètre en Mésopotamie et défait devant Tekrit les tribus de Namir et de Taghhb restées fidèles aux Perses, tandis que ses lieutenants dévastent la contrée en tous sens. Ses succès provoquent une réaction violente; Roustem et Firouzan, accusés de sacrifier à leurs passions l'intérêt

de leur patrie, oublient leurs divisions et reconnaissent pour roi lezdedjerd EI fils de Schahriar fils de Chosroës Parviz; les factions s’éteignent, l’unité est rendue à l'empire; des mesures vigoureuses sont prises pour chasser les Arabes de l'Irak, et Mothanna se retire vers le désert, où 1l prend une position défensive (°°).

Ces événements avaient lieu en 634: lezdedjerd, qui devait faire remonter son avënement au 16 juin 639, jour initial de l'ère qui porte son nom, ordonne à Roustem de marcher contre les musulmans, et cent vingt mille hommes sont placés sous son commandement. Said, fils d'Abou-Wacas, avait été nommé par le khalife général en chef des troupes de l'Irak; privé des conseils de Mothanna qui venait de mourir de ses blessures reçues à la journée de Coss-Ennatif, il avait réorganisé l’armée et pris position près de Cadesiah; c’est là que devait se décider le sort de l'empire des Perses. Trois batailles sont livrées coup sur coup : la première, appelée journée d’Armut, reste indécise; la seconde, ou journée d’Agwath, se termine à l'avantage des Arabes; dans la troisième, ou journée d’Amas, Roustem est tué, et les Perses sont mis en pleine déroute.

Le butin fut immense; Saïd, après en avoir réservé le cinquième pour le trésor public, donna la valeur de six mille dirhems à chaque cavalier, et celle de deux mille dirhems à chaque fantassin, Omar voulut que tout fût distribué aux vainqueurs, et accorda une part plus considérable à ceux qui pouvaient réciter de mémoire de longs passages du Coran.

Said, poursuivant ses succès, prit possession de Hira qui allait déchoir de son importance; les musulmans,

un an plus tard, élevaient à trois milles de distance, vers le sud-est, la ville de Koufah, qui devint le chellieu de la province et le siége du gouvernement; d’un autre côté, Otba fils de Ghazwan s'étant emparé d'Obollah, voisine du golfe Persique, avait jeté à quatre lieues de là les fondements de Bassorah qui prit de rapides accroissements et servit d’entrepôt au commerce de l'Inde et de l'Asie orientale. R

Cependant Saïd soumettait tout le pays situé en deçà du Tigre; maitre de Babel, de Sabât et de Nahr-Chir, il vint méltre le siége devant Ctésiphon que les Arabes appelaient Madaïn ou les deux villes, parce qu'ils comprenaient sous ce nom Ctésiphon et Séleucie, séparées seulement par le Tigre, à l’est de l’ancienne Babylone.

Jezdedjerd avait pris la fuite à la nouvelle de la bataille de Cadesiah et s'était retiré à Holwan, prêt à rentrer dans sa capitalé si elle résistait courageusement aux Arabes; mais Ctésiphon ouvrit ses portes et livra aux musulmans toutes les richesses qui s’y trouvaient accumulées; la ville fut détruite de fond en comble; c'était une rivale de moins pour les deux nouvelles colonies (637). Le khalife reçut la couronne du grand Chosroës et l’étendard de l'empire.

Le malheureux lezdedjerd avait réuni une armée à la hâte pour arrêter la marche des Arabes ; vaincu à Djalulah, à l’est du Khat-el-Arab (nom du Tigre et de l'Euphrate réunis), il va s’enfermer à Istakar, l’ancienne Persépolis ; tandis que le vainqueur, maître de la Babylone ou Irak-Arabi, envahit l'Assyrie ou Kurdistan le long du Tigre, s'empare de Tekrit, de Mossoul et enfin d'Holwan qui conduisait de Madaïn dans la Médie ou Irak-

Adjemi par le défilé du mont Zagros, le jeune prince

‘fait un appel désespéré aux défenseurs de son trône et veut tenter encvre une fois la fortune des armes. Une bataille sanglante et décisive est livrée à Nehavend, au sud d’'Ecbatane; la wictoire des victoires, c’est le nom que lui donnent les Arabes, est suivie de la conquête de l’Irak-Adjemi et de l’Aderbidjan ou Médie atropatëne, sur la côte sud-ouest de la mer Caspienne; Ispahan, Hamadan, Caswin et Tauris sont prises successivement. L’Albanie ou Khirwan et l’Arménie voient leurs frontières envahies. Les Arabes se trouvent arrêtés par la concentration de la population chrétienne émigrée de la Syrie dans l’Arménie romaine, et au nord de l’Aderbidjan par les Khozars qui ont détruit les fortifications du Caucase et dévasté la Géorgie et l'Arménie persane ; ils reviennent vers le Kurdistan, franchissent le

Tigre à Mossoul et donnent la main à l’armée de Syrie qui, victorieuse des Grecs, avait achevé de son côté la conquête de la Mésopotamie ou Djezireh. Ainsi renforcés, ils pénètrent dans la Suziane ou Khouzistan et dans la Perside ou Farsistan, s'emparent d’Ahwaz, au sudest des ruines de l’ancienne Suze, de Chouster et de Djondischabour. lezdedjerd, chassé de Persépolis, renonce à défendre ses provinces occidentales, et après quelques tentatives malheureuses s’enfuit à Mérou dans le Khorasan, où :1l porte le feu sacré.

Le satrape Hermozan s'était montré le digne adversaire des Arabes; ayant habilement distribué ses troupes dans les places fortes de la Suziane, il avait longtemps soutenu tout le poids de la guerre; réduit enfin à la dernière extrémité, il se rendit et embrassa l’isla-

misme. Conduit à Médine, il trouve le khalife endormi parmi les pauvres de la ville, sur les marches de la grande

mosquée. Surpris de cette simplicité de mœurs associée à la puissance royale, et n’attendant aucune grâce du vainqueur, il se plaint de la soif et cherche à profiter de la coutume des Orientaux qui placent sous la sauvegarde de l’hospitalité celui dont les lèvres ont touché leur coupe. Omar devine son dessein et lui déclare que sa vie ne sera en danger que quand il aura pris le breuvage qui lui est présenté ; aussitôt le rusé Perse brise le vase, et le khalife, observateur scrupuleux de sa parole, respecte les jours du prisonnier. La résistance de ce satrape avait seule tenu les Arabes en échec ; sa soumission décida la conquête de l’empire des Perses; les lieutenants d’Omar n’eurent plus à compter qu'avec des peuples disposés à accepter sans murmurer le tribut qui leur était imposé.

Ne voulant point laisser d’ennemis derrière eux, les musulmans, avant de se diriger vers le nord, commencent par réduire à l’obéissance les habitants de Kerman (Caramanie), du Mekran (Gédrosie), le long de la mer des Indes, et rejettent au delà du Sind les Indiens venus au secours des provinces menacées. Libres de ce côté, ils se dirigent alors vers Reï, considérée avec raison comme la clef du Khorasan, c’est-à-dire de l’Arie, de l’Hyrcanie, de la Margiane, de la Bactriane, du Paropamisus et de l’Arachosie. Iezdedjerd s'était porté de Persépolis dans le Kerman, et de là dans le Sedjestan (ancienne Drangiane); l'alliance des Turcs de la Transoxiane lui avait permis de reprendre un moment l'offensive; Taï-Tsong, premier empereur des Tang,

régnait alors en Chine, et son empire s’étendait jusqu'à la mer Caspienne; il était reconnu par les hordes du Turkestan, qu’il mit au service du roi des Perses. Cinquante mille hommes vont s'opposer aux progrès de l’islamisme ; mais la fierté des Turcs s’irrite de la vanité présomptueuse d'Iezdedjerd : ils se laissent corrompre et battre. Le Sedjestan est occupé; Mérou, Hérat, Balk, Nischabour tombent au pouvoir d’Ahnaf, chargé par le khalife de la conquête du Khorasan, et une lutte de deux mois suffit pour achever la ruine de l’ancienne religion des Pérses et du dernier Sassanide (692). Iezdedjerd se rend auprès de Taï-Tsong; sur les bords du Margab, il est mis à mort par un hôte perfide, et avec lui finit la dynastie d’Ardeschir fils de Babek, qui avait régné trois cent vingt-neuf ans. La Perse tout entière reconnaît l’autorité des khalifes.

Jusqu’alors, la marche des Arabes n'avait à peu près été qu’une suite de victoires ; leurs progrès allaient devenir plus difficites. Le passage de l’Oxus fut vivement disputé, et si les musulmans, vainqueurs des cavaliers turcs dans leurs premières rencontres, traversant les plaines de la Bokharie et de la Sogdiane, aperçurent Bokhara et Samarcande, ils n’occupérent qu’une trèsfaible partie du pays, et une seule ville, Tarmidz, tomba en leur pouvoir (673-674).

lis furent plus heureux à l’ouest de la Transoxiane et sur les bords de la mer Caspienne, dans le Kharizme ou Khowaresm. La capitale de cette province et les villes de Cath et de Zumakshar furent mises à contribution (680), et les Arabes occupèrent le Djordan et le Mazandéran ; mais ces derniers avantages devaient pas-

ser inaperçus en présence des magnifiques triomphes qui les avaient précédés ; ce ralentissement dans la marche envahissante des musulmans apparut d’une manière plus frappante encore, lorsqu’en 681, à l’autre extrémité de leur empire, ils furent chassés de Caïrowan par les Berbères et réduits à se concentrer en decà de la Tripolitaine ; c’est que, dans la moitié du VITIe siècle, les Arabes avaient dépensé, dans les guerres civiles, celte activité qui, portée au dehors, leur avait valu de

- si éclatants succés.

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