‹ Histoire générale des Arabes (volume 2)Chapitre 17 sur 32 · ère chrétienne). — 232-447 (ère musulmane · texte numérisé non relu

ère chrétienne). — 232-447 (ère musulmane

À partir du règne de Watek-Billah (846), le khalifat est livré à l'anarchie. Bagdad ne fait à chaque instant que changer de maître, et tombe le plus souvent sous le joug de despotes cruels ou incapables.

Motawakkel, le Néron des’ Arabes, ouvre cette nouvelle période; ses vengeances et sa cruauté dépassérent toute idée: pour punir un vizir qui l'avait offensé, il le fit brûler vif dans un fourneau garni de pointes de fer ; il laissait circuler librement dans son palais des bêtes féroces et venimeuses dont les courtisans ne devaient ni fuir ni repousser les atteintes. Craignant sans cesse qu'une conjuration ne se trâmât contre lui, il invita à un festin tous les officiers de sa cour, les fit entourer par ses sicaires et ordonna un massacre général auquel il prit part lui-même. L’horreur qu’inspiraient ses forfaits arma la main parricide de son fils Mostanser qui ne jouit pas longtemps de son crime : il mourut de douleur et de remords, l’année même de son avènement (861). On choisit pour lui succéder un petitfils de Motassem nommé Mostain-Billah, au détriment de ses quatre frères dont deux, Motaz et Motamed, par-

vinrent plus tard au khalifat. Mostain occupa le trône un peu plus de trois ans (862-866), et fut remplacé par Motaz qu'une faction proclama khalife (866). Une autre faction le déposa en 869, et ce fut un fils de Watek, Mothadi-Billak, qui monta sur le trône (869-870). Ce prince conçut des projets de réforme qui devinrent son arrêt de mort : il fut massacré dans son propre palais. Après lui, Motamed régna vingt-deux ans (870-892), grâce au dévoüment et au mérite de Mowaffek, son frère, devant lequel se brisèrent toutes les tentatives de révolte. Ces bouleversements perpétuels étaient causés par la milice turque dont Motassem avait fait sa garde particulière. Ces esclaves, enrégimentés et fixés à Bagdad auprès de la personne du souverain, s'étaient dès l’origine portés à de tels excès, que Motassem avait été obligé d’abandonner- sa capitale et de se retirer dans la petite ville de Samara ; leur nombre et leur mfluence n'avaient fait que croître sous le règne de Watek-Billah : à sa mort, ils étaient déjà une puissance dans l’État, et il leur avait sufffi de demander Motawakkel pour décider son élévation. |

Ces Turcs pour la plupart avaïent été faits prisonniers dans les guerres que les gouverneurs du Mawärannahar et da Khowaresm soutenaient sur les bords du Gihon. Pressées du côté de l'Orient par les Chinois, décimées par leurs dissensions intestines, les hordes turques venalent se précipiter sur les frontières de empire arabe, et toujours vaincues jusqu'alors, laissaient entre les mains de leurs ennemis un grand nombre d’esclaves que les généraux, pour plaire aux khalifes, envoyaient à Bagdad.

On sait combien sont dangereuses ces milices organisées dont le monarque veut faire l'instrument de sa toute-puissance, et dont il devient lui-même la première victime. Les Turcs, commandés par des chefs pris dans leurs rangs, ne recevaient d'ordre que des khalifes. Séparant leurs intérêts de ceux des Arabes, ils firent résider leurs droits dans la force brutale; pour se venger de quelques largesses que Motawakkel leur avait refusées, ils furent les complices du crime de Mostanser ; ils forcèrent ensuite ce prince d’exclure ses frères du trône, et de désigner Mostain comme son successeur ; ils se partagérent plus tard entre Mostain et Motaz qui avait pour lui les Arabes, et qui ne sut pas détruire cette redoutable milice, quand l’occasion lui en était offerte. Un retard dans le paiement de la solde suffit pour exciter une émeute, et réduire le khalife à signer son abdication. Mothadi-Billah eut un plus triste sort, pour avoir voulu soumettre les Turcs à une discipline sévère; et Mowaffec ne réussit à détourner leurs esprits des intrigues de palais qu’en appliquant leur activité à des entreprises lointaines.

Les troubles qui avaient tenu, pendant un demi-siècle, le khalifat chancelant, eurent, en dehors de Bagdad et dans tout l’empire, les plus graves conséquences. D’une part, les gouverneurs, restant seuls dépositaires du pouvoir durant les interrègnes, aspiraienit à l’indépendance, et marchandaïent ensuite leur soumission au nouveau souverain. De l’autre, les provinces cessaient de respecter l’autorité centrale; elles regrettaient les richesses que les impôts leur enlevaient et qui allaient alimenter les désordres de la capitale. Elles tendaient à

recouvrer leur ancienne nationalité, et encourageaient les prétentions ambitieuses de leurs gouverneurs qui, se transformant en grands feudataires des khalifes, réduisirent désormais ceux-ci à une suprématie purement nominale.

L'histoire des dynasties qui apparurent dans l’empire arabe, de 814 à 1055, ressemble à celle des familles puissantes qui, en France, ont occupé les duchés de Normandie, de Bourgogne ou de Guyenne: seulement le régime féodal, en Orient, s'arrête au sommet, et loin de s'attacher les populations, en les enlaçant fortement, les opprime, les irrite, et bientôt les poussera au devant des conquérants étrangers qu’elles considéreront comme des libérateurs. ;

Le démembrement de l'Espagne et de l'Afrique avait porté un premier coup à l'unité des États musulmans; les khalifes abbassides, pour ne point perdre entièrement le Magreb, en avaient donné l'investiture aux Aglabites, sans comprendre que c'était de leur part une abdication définitive; en Asie, ce travail de décomposition avait été plus lent. Almamoun avait commis la faute, dans un moment de reconnaissance, de donner à son général Thaher le Khorasan en toute souveraineté (814). Thaher sut si bien disposer les esprits en sa faveur, que son nom seul fut bientôt prononcé dans les prières publiques (*’). Ses fils lui succédèrent sans aucune difficulté ; ils se firent donner l'investiture par les khalifes et conservèrent toujours avec eux d’excellentes relations ; ils furent même quelquefois chargés de commander leurs armées (814-873). Le quatrième prince de cette dynastie, Thaher-ben-Abdallah, se mon-

tra le protecteur éclairé de l’astronomie ; on a conservé une observation de l’équinoxe d'automne de 851, faite en sa présence à Nischabour, capitale du Khorasan, avec une grande armille qui marquait les minutes. Il eut en 862, pour successeur, Mohammed qui tomba dans la mollesse et ne sut pas se défendre contre les attaques des Soffarides. |

Les Thaérites trouvèrent en effet des imitateurs, et Bagdad restant en proie à l’anarchie, toute l’Asie orientale échappa aux Abbassides.

En 864, dans le Tabarestan (province voisine de la mer Caspienne), une branche de la famille des Âlides se rendit indépendante du reste de l’empire; le chef de cette famille, Hassan-ben-Zéid, fut un instant en possession du Dilem et du Djordjan, mais il succomba presque en même temps que les Thahérites devant une puissance plus redoutable, celle des Soffarides, qui s’éleva dans le Sedjestan, en 870. Yacoub dont le pêre Leitz avait été ouvrier en cuivre (soffar, chaudron: nier), après avoir exercé quelque temps le métier de son père, s'était lancé avec succès dans la carrière des armes; il entra dans le Khorasan à la tête d'un corps ide troupes considérable, conquit le Sedjestan, mit fin à la dynastie des Thahérites (873), enleva aux Alides le Tabarestan et se trouva ainsi maître d’une vaste contrée; il établit sa; résidence tantôt à Merou, tantôt à Nischabour, dans le Khorasan; ses succès enflèrent son orgueil, et il voulut attaquer la ville de Bagdad (874). Mowaffec, qui commandait celte place, alla lui présenter la bataïlle, le vainquit près de Waseth, et ne se sentit pas la force de le poursuivre. Yacoub

se retira dans ses États; dès l’année suivante, il avait réparé ses pertes; il menaçait déjà le khalife d’une ruine complète, lorsque la mort vint le surprendre à Djondisabour (879). Son frère et son successeur Amrou fit la paix avec Motamed, et obtint, par lettres patentes, la libre possession des pays qu’il occupait (877).

L'établissement de la dynastie des Soffarides dans le Khorasan, le Sedjestan et le Tabarestan coupait toutes les communications du centre de l’empire avec le Khowaresm et le Mawarannahar ; le gouverneur de ces provinces, sûr de l’impunité, se déclara indépendant. C'était Ismaël, arrière-petit-fils d’un conducteur de chameaux, nommé Saman. En 819, les fils d’Asad-ben- Saman avaient obtenu d’Almamoun des commandements à Samarcande, Ferghanah et Balkh; un d’eux, Ahmed, transmit sa puissance à son fils aîné, Naser, qui s’empara de Bokhara et devint par le fait souverain de la Transoxiane; Naser avait pour mission de défendre cette province contre les irruptions des Turcs et les empiètements des Soffarides. Soupçonnant son frère Ismaël d’avoir des intelligences secrètes avec ses ennemis, il le poursuivit en 888 les armes à la main, se laissa surprendre et fut fait prisonnier. Ismaël révéla dans cette occasion toute la grandeur deson caractère ; au lieu de profiter de ses avantages, il rendit à Naser les honneurs dus à son rang, et jusqu’à sa mort, arrivée en 899, fit respecter son autorité. Libre alors d’agir en souverain, il ne négligea rien pour consolider son pouvoir, rejeta les Turcs au delà de l’laxarte et fonda la dynastie des Samanides sur des bases solides (°). A

la même époque, d’autres principautés prenaient aussi naissance dans l’Asie occidentale.

Un aventurier osa se rendre maître de la ville de Bassorah, aux portes mêmes de Bagdad; il appela près de lui des noirs du Zanguebar et résista à toutes les attaques durant les règnes de Motaz et de Motamed. Presque tout l’Irak-Arabi reconnut la domination des Zenghiens ; ils s'étaient même avancés dans la province d’Ahwaz et dans le Khousistan. Ce fut Mowaffec, le vainqueur d’Yacoub, qui eut encore la gloire de les repousser et d'anéanlir leur autorité ; il reprit l’Irak- Arabi, les provinces persiques, et même la ville de Bassorah (889).

Mowaffec ne fut pas aussi heureux à l'égard des Thoulonides qui détachaient de lempire arabe l'Égypte et la Syrie. Ahmed-beri-Thouloun était un de ces Turcs affranchis que les khalifes élevaient à leur cour; il s'était distingué par son mérite et par son courage, et avait été jugé digne de gouverner l'Égypte et la Syrie. Une fois établi dans ces provinces, il sut s’y maintenir avec l'appui des chefs de la milice turque, et résolut enfin de se rendre indépendant; il fit si bien, que tous les émirs placés sous ses ordres n’hésitérent pas à seconder son entreprise. Quand tout fut prêt, il s’attribua la perception des impôts (877). Cétait rompre ouvertement avec les khalifes qui, sentant leur faiblesse, cherchérent seulement à susciter des embarras aux Thoulonides, en leur opposant des émirs de Syrie, qui tentèrent des révoltes partielles. Ahmed sortit vainqueur de ces difficultés, et Mowaffec, occupé contre les Zenghiens, le laissa consolider son pouvoir. .

À la mort d’Ahmed (884), son fils Khomarouiah se fit reconnaître à Damas où il fixa sa résidence, et réprima avec succès l'opposition de quelques partis hostiles (889).

Loin d’être funeste à l'Égypte et à la Syrie, le gouvernement des Thoulonides leur fut, au contraire, avantageux. Ahmed aimait les sciences ; il était généreux, libéral, charitable surtout. Ces diverses qualités le firent chérir de ses sujets. Fostat, la’ capitale de l'Égypte, lui dut des accroissements : il y fit bâtir une superbe mosquée qui existe encore aujourd’hui sous le nom de mosquée de Thouloun (°°). On construisit aussi, par ses ordres, des palais et des marchés destinés aux commerçants des différentes nations, qui affluaient en Égypte. Pour Khomarouiah, il brilla par son luxe et sa magnificence; il fit, dit-on, bâtir à Mesrah une immense ménagerie où l’on entretint des animaux de toute espèce; chacun d’eux avait sa loge et un bassin de marbre où l’eau était apportée par des canaux de bronze. Ce prince étalait le même faste dans ses équipages de chasse, dans ses fêtes, dans l’ornement de ses châteaux; un petit lac de vif argent soutenait et berçait mollement le lit sur lequel il reposait; il périt assassiné, et avec lui s’anéantit la splendeur des Thoulonides.

Ainsi, dès 899, trois grands États s'étaient constitués en Orient; c’étaient ceux des Soffarides, des Samanides et des Thoulonides. Il restait aux khalifes de Bagdad l'Arabie, le Djezireh, l’Irak-Adjemi, l’Aderbidjan, l'Arménie, les provinces de la mer Caspienne, celles de la mer des Indes et enfin lIrak-Arabi.

C'était encore un assez bel empire, s’ils avaient su le conserver.

On put croire un instant qu'ils y parviendraient, car sous les règnes de Mothaded, fils de Mowaffec (892-909), de Moctafi (902-908) et dans les commencements de celui de Moctader (908-913), il n’y eut pas de nouveau démembrement. Au contraire, des événements favorables contribuërent à affermir la puissance de ces princes qui réunirent à leurs possessions quelques-unes des provinces déjà détachées. À peine monté sur le trône, Mothaded reçut la soumission de Khomarouiah qui demandait l'investiture et s’engageait à payer, comme redevance, un million de pièces d’or; il repoussa ensuite du Djezireh des Arabes et des Curdes, qui sortant des déserts de la Syrie, avaient voulu s'emparer de Mossoul. Dans la même province il réprima la tentative de l’émir Hamadan qui s'était déclaré indépendant. A la mort de Khomarouiah, une guerre de succession ayant éclaté entre ses fils, Geish et Haroun, Mothaded força le vainqueur d'augmenter son tribut de quatre cent quatre-vingt mille pièces d’or (899). Moctafi fut plus - heureux encore : il fit attaquer Haroun par terre et par mer, et sans livrer bataille, reçut la soumission de tous les émirs : les descendants de Thouloun furentabandonnés par ceux qu’ils avaient comblés de richesses (905).

Les Soffarides s’effacèrent à la même époque. La politique des khalifes avait réussi à les mettre aux prises avec les Samanides, et le souverain du Mawanrannahar, bientôt maître du Khorasan, avait envoyé à- Bagdad le dernier représentant d’une dynastie abattue pour jamais. Cet événement, préparé de

longue main, ne devait toutefois profiter qu’au vainqueur. À leurs États déjà considérables, les Samanides ajoutèrent, après le Khorasan, le Tabarestan dont ils reçurent l'investiture dans des lettres patentes. Plus tard, ils conquirent le Sedjestan où s'était retiré un descendant de la famille des Soffarides. Moctafi leur en donna également l'investiture, et les remercia, comme s’ils lui avaient rendu un service éclatant, quoique en réalité il y eût peu gagné. Au lieu de voir à ses portes deux princes rivaux, il eut pour voisin un seul chef dont l'autorité s’étendait sur six grandes provinces, et quiaurait pu devenir redoutable, si les Turcs ne l’avaient pas tenu dans de continuelles alarmes. Jusqu'à la fin de son régne, Moctafi continua de conserver sa domination intacte (*); il n’en fut pas de même de son successeur Moctader-Billah (908-939), que des factions insolentes firent plus d’une fois trembler sur son trône; impuissant dans sa capitale, il ne fut point respecté en dehors de l’Irak-Arabi. De toutes parts recommencérent les déchirements que ses prédécesseurs avaient un instant suspendus. Dès lors rien n’arrêta la rapide décadence et la chute du khalifat. Kaher (932-934), Rhadi (934-940), Motaki (940-944), Mostakfi (944-946), perdirent leurs dernières provinces, et l'autorité temporelle que les khalifes exerçaient dans la ville de Bagdad disparut entièrement.

Le signal fut donné dans le Djezireh: en 950, un descendant de l’émir Hamadan qui, sous Mothaded, avait arboré déjà le drapeau de l'indépendance, parvint à s'emparer de plusieurs places fortes de cette province, pénétra jusque dans le nord-est de la Syrie (937), et

se forma une principauté assez importante, dont Mossoul fut la capitale. Ses deux successeurs, Nasser-Eddaulah et Seif-Eddaulah, ont laissé dans l’histoire arabe un certain renom. Le premier intervint plus d’une fois dans les luttes intestines de Bagdad; le second soutint contre les Grecs une guerre héroïque. L'établissement des Hamadanites dans le Djezireh facilita la rébellion de l'Égypte. Depuis la chute des Thoulonides, les khalifes avaient eu le tort de laisser réunies l'Égypte et la Syrie, croyant qu’il suffisait de changer fréquemment leurs délégués. Le Turc Ischkid, prévoyant une prochaine disgrâce, se hâta, pendant le court intervalle de son administration, de se faire un grand nombre de partisans, et quand on voulut le remplacer, il refusa d’obéir. Comme on n'avait aucune force à lui opposer, il fallut bien subir son usurpation; alors l'Égypte et la Syrie furent définitivement perdues pour les Abbassides (936). Ce qu’ils n’avaient pu faire, les Hamadanites le tentèrent; on les vit disputer à Ischkid et à ses successeurs les plaines de la Syrie avec des succès balancés ; ils occupèrent plus d’une fois la ville de Damas et restèrent en possession d'Alep.

Les environs de Bagdad virent aussi s'élever des principautés indépendantes. Les Raïikites et les Baridiens (940-941) se disputèrent les villes de Bassorah, de Waseth et la province d’Ahwaz, en même temps qu'ils cherchèrent à jouer un rôle politique dans la capitale (1).

Les seigneurs d'Arménie et de Géorgie cessèrent de payer aux khalifes des tributs qu’on ne venait plus réclamer; ils s’unirent ensemble pour résister à leurs

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voisins, et ces deux provinces commencérent dès cette

époque à former des royaumes séparés.

Sur les bords de la mer Caspienne, dans le Mazandéran, le Gilhan, le Schirvan, le Djordjan, le même mouvement eut lieu. Sous Moctader-Billah, un chef du Gilhan, nommé Mardawige, avait pris les armes, conquis cette province, et après avoir enlevé le Tabarestan aux Samanides, il était descendu dans l’Aderbidjan dont il avait soumis la plus grande partie. Il n’eut pas cependant la gloire de fonder une nouvelle dynastie; cette gloire lui: fut ravie par trois frères qui se trouvaient dans son armée et qui prétendaient descendre des anciens rois sassanides, bien que leur père Buieh (d’où leur vint le nom de Bouides) n’eût été qu’un pauvre pêcheur. Les populations dont ils frappérent en même temps les regards par leur courage et leur mérite se rangérent avec Joie sous leurs étendards. Bientôt ils joignirent aux États de Mardawige le Kerman, le Mekran, lIrak-Adjemi, le Laristan, le Susistan et même le Kousistan (933-940 (*?).

Dès ce moment, Bagdad fut environnée de tous côtés de principautés indépendantes. Le territoire des khalifes se réduisit à la ville même où ils résidaient ; encore leur autorité y était-elle purement nominale. Les révolutions de palais qui avaient commencé sous Motawakkel n'avaient pas cessé de se renouveler à des intervalles trés-rapprochés, et devaient se prolonger jusqu’à la fin du khalifat. L'histoire des Abbassides n’est plus que le tableau mouvant d’exécutions continuelles | de généraux, de vizirs, de prétendants et de souverains. Sur cinquante-neuf commandeurs des croyants, trente-

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huit subiront une mort violente ou des catastrophes pires que la mort. Dans la crainte de verser le sang sacré de la famille du prophète, on fait périr les uns du supplice de la faim; les autres sont murés ou jetés dans des glacières ; Caher sort de prison les yeux cre- -vés pour aller, couvert de haïllons, demander l’aumône aux portes des mosquées. Rhadi, son successeur, pour échapper à la domination des officiers turcs qui se sont dégoûütés d’un rôle subaltérne et disposent de toutes les branches du gouvernement, profite d’un instant de liberté pour créer la charge d’émir al-omrah

(émir des émirs); le nouveau ministre, véritable maire

du palais, a le commandement général des troupes et l'administration des finances. Son nom est prononcé dans la mosquée avec celui des khalifes; il parle au peuple lorsque les circonstances l’exigent; il est le véritable souverain. Rhadi ne se réserve rien, pas même la gestion des revenus nécessaires à son entretien. Retiré au fond de son palais, 1l ne veut prendre aucune part au gouvernement, et il détourne sur l’émir alomrah les vues ambitieuses qui ne craignaient pas de s’élever jusqu’au vicaire de Mahomet. Mais en croyant donner un maître à la milice turque, Rhadi ne fait qu'augmenter la puissance de ses chefs. Un d’eux, Yakem, irrité de voir l'autorité entre les mains d’'Ibn- Raiek, vient assiéger avec ses soldats la ville de Bagdad, s'empare de Rhadi et le force de le reconnaître pour Émir-al-Omrah (940). IL gouverne sans opposition jusqu’à sa mort, arrivée la seconde année du règne de Motaki (943); c’est le signal de nouveaux troubles. Les Turcs ont à combattre les prétentions des Raikites,

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des Baridiens de Waseth, et même des Hamadanites de Mossoul; on se dispute la charge d’émir al-omrah comme autrefois le Khalifat lui-même. Motaki, qui ne peut que sanctionner le triomphe du plus fort, songe un instant à se mettre entre les mains des Ischkidites ; le chef de la milice turque, Tozun, vainqueur de ses rivaux, lui fait payer cher son hésitation; il ordonne sa mort et proclame à sa place Mostacfi. Les habitants de Bagdad, irrités de ces déplorables excès, appellent à leur secours les frères Bouides qui viennent de s’étabhir dans les provinces de l’ancien empire des Perses. On leur ouvre les portes de la ville, et les Turcs sont chassés (945). Moez-Eddaulah se saisit de la charge d'émir al-omrah, crée un nouveau khalife entièrement dévoué à ses intérêts, et commence la série des émirs Bouides, qui se doit continuer pendant plus d’un siècle.

Par un singulier contraste, tandis que les avenues du pouvoir étaient ensanglantées et que la garde prétorienne de Bagdad dictait la loi aux successeurs du prophète, les Arabes, fatigués de la guerre et des discordes civiles, se livraient à l’étude des sciences et des lettres. L’œuvre d’Almamoun, loin de périr avec lui, s’était développée de plus en plus; les Abbassides, retirés au fond de leur palais, s’entouraient de savants, c’est-à-dire de ceux qui, suivant Aboulfaradje, s’éloignent

des choses que convoitent les brutes, les Turcs et les

Chinois, et se consolaient’de leur sort infortuné dans l'entretien de gens éclairés. Après la mort de Rhadi, le dernier des khalifes qui firent des lettrés leur société intime, on vit les princes Bouides imiter l’exemple d’Almamoun et donner un nouvel essor à l'astronomie et

aux mathématiques ; puisant en dehors de Bagdad, dans les provinces soumises à leur domination, des forces suffisantes pour imposer silence aux factions, ils s’attribuérent sans difficulté le pouvoir suprême. Les khalifes Mothi (945-974), Thaï (974-991), Kader-Billah (991-1031), Kaiem-Biamrillah (1031-1075), sans autorité, privés de leurs revenus, réduits à n'avoir auprès d'eux qu'un simple kateb ou secrétaire, jouérent tout à fait le rôle des rois fainéants de la race mérovingienne placés sous la tutelle des maires du palais. La plupart des familles qui dominaient en Asie tenaient pourtant encore à recevoir d'eux des lettres d’investiture. Pour les musulmans sincères, les Abbassides étaient toujours leurs légitimes souverains. On avait détruit leur pouvoir temporel ; il leur restait l’autorité spirituelle que les Sonnites respectaient encore.

Des sectes dans tous les temps avaient troublé l’empire musulman. Les Ommiades avaient eu à combattre les Kharegites, les Cadariens, les Azarakites et les Safriens. Sous les Abbassides, celle des Motazélites, pro- ‘ tégée par Almamoun, s'était proposé un plus noble but, et si elle ne sut pas triompher, elle exerça du moins une heureuse influence sur les âmes élevées. D’autres se contentérent de protester contre la dépravation des mœurs et l’oubli de la morale du Coran, ou demandèérent des réformes sociales. Quelques-unes semblent n’avoir servi que les projets d’ambitieux subalternes; on voit cependant dans certaines occasions des fanatiques de bonne foi; c’est ainsi que les Ravendiens prétendaient que les khalifes devaient étre adorés comme des divini-

tés, et qu'il fallait considérer leur palais comme

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