‹ Histoire générale des Arabes (volume 2)Chapitre 20 sur 32 · PATIE · texte numérisé non relu

PATIE

et des milliers de voix avaient aussitôt répondu à un appel fait au nom du Dieu des chrétiens. Avant lParrivée de Godefroy de Bouillon (1097), les armées de Pierre l’Ermite et de Gautier sans Avoir, déjà décimées en Hongrie et en Bulgarie, avaient péri tout entières dans les États du sultan d’Iconium; les musulmans crurent alors n'avoir rien à craindre des ennemis du dehors et recommencèrent les guerres intestines ; aussi lorsque les troupes disciplinées des chefs de la première croisade eurent passé le Bosphore, elles n’eurent à . combattre que les Turcs seldjoukides divisés entre eux, et triomphèérent de leurs efforts partiels. Les croisés, après avoir traversé les montagnes de la Cilicie, pris Antioche et négocié avec les émirs de la Syrie, entrérent dans la Palestine. Ils y trouvèrent pour adversaire le khalife fathimite qui venait de reprendre Jérusalem sur les Turcs ortokides (1099) et le vainquirent. Une fois établis dans la ville sainte et ses environs, les chrétiens firent peu de progrès ; Baudoin seul, qui s'était emparé de la ville d'Édesse dans le Djezireh, essaya d'avancer du côté de Bagdad.

Les musulmans restaient fractionnés et sans chef; les khalifes fathimites, Mostali (10941101), Amer (1101-1130), Haphed (1130-1149), Daher (1149-1154), Jaieh-ben-Nasrillah (1154-1160), Adhed - Ledinillah (1160-1181), ou plutôt leurs grands vizirs, ne songérent jamais à s’unir aux princes indépendants de la Syrie, pour rejeter dans la Méditerranée les ennemis de leur commune religion. Il semblait, au contraire, que leurs démêlés avec les émirs turcs fussent le principal objet de leur politique, et que la guerre contre

les Francs ne dût venir qu'en seconde ligne; mais, après la mort de Barkiaroc, et au milieu des déchirements de l'empire seldjoukide, il s’éleva tout à coup un nouveau défenseur de l’islamisme.

Emadeddin-Zenghi (appelé Sanguin par nos chroniqueurs) s'était distingué à la cour des Seldjoukides de Mossoul et d'Alep. Sous le nom d’Atabek, il se forma d’abord, entre le Djezireh et l’Irak-Arabi, un petit État . indépendant (1199), et se rendit tellement redoutable aux émirs voisins, que nul n'osa lui refuser obéissance. Il fit de Mossoul sa capitale, attaqua le sultan seldjoukide d'Alep, et se rendit maître de cette ville (1127). Réveillant ensuite chez les musulmans la haine du nom chrétien, il commença contre les Francs une guerre d’escarmouches, qui se termina par la prise d'Édesse, et il força les rois de Jérusalem de faire appel à l’Europe. Alors eut lieu la croisade de Louis VII et de l’empereur Conrad III, st désastreuse par ses résultats. Zenghi étant mort avait eu pour successeur ses fils, Seifeddin et Noureddin. Ce dernier se montra le digne continuateur de son père; il fatigua les Frances par des attaques multipliées, et vit les deux rois s’épuiser en vains efforts contre Damas, soumise encore aux Seldjoukides. Lorsque Louis et Conrad se furent retirés, il assaillit lui-même le sultan de Damas affaibli par une longue et héroïque résistance, lui enleva sa capitale et entra en Palestine qu’il ravagea dans tous les sens. Bientôt une heureuse circonstance lui permit de s’im- miscer dans les affaires intérieures de l'Égypte ; il fournit des troupes à wn vizir pour opprimer le khalife Adhed, et, n’ayant pas obtenu l'exécution des promesses

| anges il ouvrit les hostilités, sans se laisser intimi-

der par l'alliance des Francs el des Égyptiens. Les chances de la guerre tournèrent en sa faveur; il défit plusieurs fois le roi de Jérusalem, notamment dans un grand combat près d’Artésie, tandis que son lieutenant Schirkouk devenait maitre de l'Égypte et se faisait donner par le khalife la charge de grand vizir : c'était l’arrêt de mort des Fathimites. Le neveu de Schirkouk, Saladin, héritier des secrets desseins de son oncle, n’hésita pas à consommer la révolution. En moins d’un mois la prière fut dite dans toutes les mosquées au nom du khalife de Bagdad Mosthadi, et Adhed, le dernier de sa race, fut déposé sans qu'une voix s’élevât en sa faveur (1171). L'Égypte, de schiite qu’elle était, devint sonnite. Saladin suivait la doctrine de Schaffei; ïl ne laissa professer dans les écoles que ceux qui se déclarérent partisans de cette secte, et la génération qui succéda à celle qu’il avait vamncue se trouva imbue des idées religieuses qu’il désirait voir se propager autour de lui. | À peine eut-il entre ses mairis les ressources de l'Égypte, qu’il commença contre les Francs cette série de combats qui ont rendu son nom si célèbre. Lieutenant de Noureddin, il oubliait déjà l’obéissance qu’il devait à son maître, lorsqu'un événement inaitendn l’éleva au rang suprême. Nourreddin expira en 1174; son fs fut sacrifié. Les musulmans se rangèrent du côté de Saladin, et le chef de la guerre sainte ne résida plus à Alep, mais au Caire.

Saladin est un personnage très-intéressant dans l’histoire des croisades; et son règne représente pour

nous le plus haut point de la civilisation des Arabes. * Kurde de naissance, il n’appartient ‘pas précisément à la race turque; mais il en a l'instinct guerrier, et il y joint uné intelligence supérieure. On à personnifié dans Godefroy de Bouillon et Richard Cœur de Lion la foi, la générosité, la bravoure des chevaliers chrétiens ; Saladin est au même titre le héros des musulmans. En lui viennent se résumer leurs plus belles qualités. Courage à toute épreuve, grandeur d'âme, fidélité inébranlable aux traités, piété sincère, esprit de justice, modération dans la victoire, simplicité de mœurs, s’unissant quelquefois à toute la magnificence orientale, tels sont les traits principaux de son caractère. Passant sa vie au milieu des combats, il ne:nous apparaît pas comme le protecteur des lettres, des arts et des sciences, mais il ne leur est pas étranger ; il possède toutes les connaissances arabes, et il ne néglige aucun moyen de s'élever dans l'estime des peuples (7). Saladin fut le premier qui réunit entre ses mains. les forces de l'Égypte et de la Syrie; là est le secret des revers qu'il fit éprouver aux croisés. À peine eut-il appris la moft de Noureddin, qui le laissait seul maître de l'Égypte, qu’il envahit la Syrie et s’empara de Damas, d’Hems et d'Alep (1174-1182). Ce ne fut qu'après ces conquêtes qu'il songea à réaliser son projet favori, l'expulsion des Francs de la Palestine. Le royaume de Jérusalem était livré à des discordes funestes; au lieu de songer uniquement à se maintenir dans les saints lieux dont la chrétienté leur avait confié la garde, les chefs des croisés se disputaient sans cesse le gouvernement des villes et des places fortes. Une expédition mal conçue

LUS ant MOINE

avait diminué leurs ressources. Renaud de Châtillon avait voulu pénétrer, malgré un engagement pris, jusqu'aux villes de la Mecque et de Médine, et s'était avancé dans le désert, où 1l avait perdu la plus grande partie de ses troupes, sans autre avantage que le pillage d’une caravane.

Telle était la situation des chrétiens quand Saladin entra en Palestine; il remporta la victoire de Tibé-

riade, et se présenta devant Jérusalem qui tomba bien-

tôt en son pouvoir. Les musulmans érigérent tous les temples en mosquées, et profitant de leurs rapides succès, assiégérent les places maritimes; un échec devant Tyr rendit le courage aux Francs et leur permit d’attendre l’arrivée de Richard et de Philippe-Auguste. La troisième croisade (1187-1192) releva Les cœurs abattus. On ne put cependant rendre à la chrétienté Jérusalem qui, malgré toute la bravoure du*roi d’Angleterre, resta aux mains du sultan d'Égypte. On sait

avec quelle magnanimité ce prince traitait ses ennemis

vaincus. Il rendait la liberté aux chevaliers, en leur imposant pour seule condition de donner son nom à l'un des enfants nés ou à naitre.

Quelques mois après le départ de: Richard, Saladin mourait à Damas, admiré de ses ennemis et regretté des musulmans qui prévoyaient de nouvelles divisions ; on vit, en effet, s'élever trois États aïoubites (du nom d’Aïoub, aïeul de Saladin), l’un en Égypte, l'autre à Damas, à Jérusalem et dans la basse Syrie; le troisième enfin à Alep et dans la haute Syrie. Trois fils de Saladin s'étaient partagé les États de leur père; deux d’entre eux furent dépouillés par leur oncle Malek-

Adhel Seif-eddin-Abou-Bekre, qui resta maître de . l'Égypte et de Damas. Malek-Adhel, nommé dans nos chroniques Saphadin (1200-1918), fut l'ennemi acharné des Francs; 1l leur enleva la ville de Tripoli, et détermina la cinquième croisade. Le roi de Hongrie, les ducs de Bavière et d'Autriche, chefs des Latins, devaient se porter contre Damiette; Jean de Brienne et le légat Pélage dirigeaient l'expédition qui fut désastreuse pour les chrétiens. Meledin ou Malek-Camel, fils de Malek-Adhel (1218), venait d'être reconnu sultan d'Égypte, tandis qu’un de ses frères s’emparait de Damas. Les Francs ne surent pas profiter de ces luttes de famille. Ils trouvèrent toutefvis dans Meledin un ennemi généreux. Quand Frédéric I, le chef de la sixième croisade, se présenta en Palestine, ce prince accepta. ses présents et lui céda gracieusement cette ville de Jérusalem qui avait coûté aux musulmans tant d’efforts et de sang (1228). Il s’y réserva pourtant une mosquée, ce qui valut à l’empereur d'Allemagne de nouveaux anathèmes de la part de la cour de Rome. Dès ce moment les croisades cessent d’avoir leur premier carac-

tère : celles de saint Louis ne seront plus commandées

par l'esprit général de l’Europe; elles tiendront à des faits particuliers et n'auront de retentissement que sur un théâtre fort restreint. Les sultans aïoubites, après Meledin, regardent les Francs comme des ennemis implacables qu’il faut expulser de l’Asie. Ils ne leur laissent que quelques villes maritimes, Joppée, Acre (Ptlémaï), Césarée, Arsouf et Antioche. Jérusalem retombe aux mains des infidèles et appartient tantôt au sultan d'Egypte, tantôt au sultan de Damas.

Ainsi, au commencement du XIIIe siècle, dans la partie occidentale de l’empire arabe, la famille de Saladin se partage l’obéissance des peuples; un descendant de Noureddin possède, il est vrai, une partie du Djezi- : reh; mais elle domine dans la Syrie, une partie dela Palestine et l'Égypte. Certaines provinces de la péninsule arabique ont pour gouverneurs des princes aïoubites, l'Yémen, par exemple, qui, en 1173, avait été soumis par un frère de Saladin, dont les fils régnérent jusqu’à l’invasion mongole (1258). Toutefois le nom des Abbassides, derniers représentants de la puissance des Arabes, est encore proclamé dansles prières publiques ; les Alides ou Fathimites ne forment plus qu'une secte sans unité comme sans influence politique. L’Arménie et la Géorgie sont redevenues chrétiennes ; enfin un parti considérable, connu dans l’histoire sous lenom d'Ismaëliens, de Bathéniens ou Assassins, ét qui a joué un rôle important pendant toute la durée des croisades, conserve encore une certaine prépondérance.

Vers la fin du XIe siècle, Hassan Sabbah avait commencé à prêcher une nouvelle doctrine qui se rapprochait, selon toute apparence, de celle de Karmath; il s'était déclaré à la fois l’ennemi des chrétiens et des musulmans. Maître de plusieurs forteresses, il avait établi sa principale résidence au château d’Almout (chàâteau de la mort), situé sur une hauteur près de Caswin: de là le nom de Scheik-al-Djebel (vieux de la montagne) que lui donnent les anciennes choniques. C'était un homme versé dans les sciences. Il avait beaucoup voyagé et connaissait à fond les sectes de l’islamisme. Comme Abou-Abdallah, le dernier chef des Karmathes,

il avait pris un empire absolu sur l'esprit de ses par- tisans; au moindre signe de sa volonté, ils se précipitaient du sommet d’une tour sur la pointe des piques, ou s’enfonçaient un poignard dans le cœur. Il lui suffisait d’ordonner, pour qu'ils allassent frapper ceux qu'il avait désignés à leurs coups, fussent-ils vizirs, rois, sultans ou khalifes. Le nom d’Assissins qui leur a été donné est une corruption du mot assassins, buveurs de haschich, sorte de boisson enivrante au moyen de laquelle Hassan leur persuadait qu'il pouvait leur faire goûter toutes les joies du paradis; ces hommes, à moitié abrutis par l'ivresse, étaient prêts à commettre les plus grands forfaits pour revoir ces jardins de délices dont leur imagination avait été frappée. Hassan se posa donc comme une seconde providence chargée de redresser les torts et de punir les parjures ; il autorisa en même temps les brigandages de ses sectaires, et sa dynastie fit trembler l’Asie occidentale pendant près de deux siècles ; on a prétendu qu'il favorisait secrètement les Khalifes fathimites, parce que les meurtres qu’il commanda frappèrent plus souvent les ennemis des souverains de l'Égypte que ces princes euxmêmes. Pourtant les récits contemporains ne confirment point cette hypothèse ; il paraît seulement que les Assassins, en faisant une guerre implacäble aux Sonnites, firent cause commune avec les Alides. Établis dès l’année 1161 dans l'Irak persique, ils y bravèrent les efforts de Malek-Schah. Nizam, le grand vizir du sultan, périt, dit-on, de la main d'un des fanatiques du château d’Almout. Ils portèrent leurs armes en Syrie, jusqu'aux montagnes du Liban, où ils eurent des postes fortifiés.

Toutes les caravanes qui passaient près de leur terri-

toire étaient pillées; ils ne souffraient pas plus que les Karmathes le pélerinage de la Mecque; ils infestaient les routes, et nul n’osait les suivre dans leurs retraites.” Ils possédaient encore au commencement du XIHIe siècle

un grand nombre de stations dans l'Irak et en Syrie,

Cadmous, Mafiat, voisine de Tripoli, et plusieurs autres

places non loin de Damas et d’Alep.

Telle était la situation de lOrient, lorsqu'une nouvelle race de conquérants, celle des Mongols ou Mogols, vint s’abattre sur l'Asie tout entière. Les Mongols, comme les Turcs, formaient une horde particulière de la grande famille scytique; ils avaient conservé au fond de la Tartarie leurs mœurs primitives; religion, coutumes, vie nomade, législation, gouvernement, organisation en tribus, obéissance à leurs chefs, amour du pillage et de la guerre, c’étaient toujours les mêmes traits distinctifs. Leur arrivée causa une profonde terreur, non seulement chez les Arabes, mais chez les Turcs eux-mêmes qui, au contact de la civilisation de leurs devanciers, avaieut abandonné une partie de leurs habitudes sauvages.

Gengis-Khan était déjà maître de la Tartarie et de la Chine septentrionale (‘#) lorsqu'il se dirigea vers l’occident et menaça le Mawarannahar (1219). Cette province appartenait alors au sultan du Khowaresm, Mohammed, qui était en guerre avec le khalife de Bagdad, Naser Ledinillah ; cette lutte avait une cause sérieuse. Nasser, effrayé de la puissance de Mohammed, avait armé contre lui les princes Ghourides. Le sultan voulait se venger, il assembla dans son palais un grand conseil de

. jurisconsultes et de docteurs, dont la décision ne pouvait être douteuse, et déclara que les Abbassides, usurpateurs du khalifat sur les descendants d’'Hossein, petit-fils d'Al, avaient cessé de régner. Un descendant d'Al, nommé Ala-Eddin, qui résidait dans le Mawarannahar, fut proclamé khalife, et une grande expédition fut préparée contre Bagdad. L'arrivée des Mongols sauva Naser Ledinillah; le sultan fut obligé de diriger toutes ses forces vers le Mawarannahar, où elles furent taillées en pièces. Lui-même repassa rapidement le Gihon (Djihoun) et se réfugia dans une île de la mer Caspienne, laissant à son fils Djelal-Eddin le soin de tenir tête aux ennemis (1220). Djelal-Eddin était digne d’une sembla-

* ble mission. D’un courage à toute épreuve, s’il eût été soutenu par un peuple déterminé à défendre pied à pied ses foyers, il aurait résisté aux Mongols; mais, abandonné et trahi de toutes parts, il eut la douleur de voir les hordes de Genghis-Khan inonder le Mawarannabar, le Khowaresm,le Khorasan, le Ghilan, l’Aderbidjan. Lorsque le vainqueur, maitre de dix-sept cents lieues de.pays, fut retourné à Caracorum, sa capitale, située près du désert de Ghamo (1220-1227), Djelal-Eddin, qui avait cherché un refuge dans l’Inde, revint sur ses pas, et comme sa bravoure était partout célèbre, les peuples non encore soumis se rangérent sous ses drapeaux. Il forma des débris

des possessions de son père Mohammed un nouvel empire qui s’étendait des sources du Gange aux portes

de Mossoul, dans le Djezireh, et Bagdad se trouva encore garantie pour quelque temps du contact immédiat des Mongols. Mais Octaï, devenu par la volonté de Gengis

son pére, et le consentement de tous les grands, khan suprême de la nation mongole, fit envahir immédiatement les États de Djelal-Eddin qui, réduit de nouveau à prendre la fuite, finit par être assassiné dans le Diarbekir.

Octaï fut moins heureux dans ses tentatives contre le sultan d’Iconium et contre Bagdad, défendue par le khalife Mostanser (1935-1241). Gaiouk, son successeur (1241-1951), fit aussi peu de progrès, et se contenta de chasser de sa cour les ambassadeurs du khalife, du Vieux de la montagne et des sultans Seldjoukides ; après lui, Mangou-Khan, animé d’une nouvelle ardeur de conquêtes, chargea ses frères Kublaï et Houlagou d'étendre au loin les frontières de son empire. Tandis que Kublaï allait achever la soumission de la Chine, Houlagou partit de Caracorum à la tête d’une nombreuse armée, et se portant vers l’occident, anéantit en moins de deux ans les dernières traces de la domination des Assassins en Perse. Puis il vint assiéger Bagdad où :l entretenait déjà des intelligences. Le khalife Mostasem, instruit de son approche, ne songea point à faire résistance; il voulut négocier, ne fut point écouté, et vit, dans le mois de Sapher 656 de lhégire (1958), sa capitale emportée d’assaut et saccagée sept jours entiers par les Mongols; les manuscrits les plus précieux, trouvés dans les bibliothèques et les colléges, furent en partie brûlés, en partie jetés dans les eaux du Tigre, qui, selon le récit fort exagéré d’un historien arabe, devinrent toutes noires d’encre. Les Mongols furent étonnés eux-mêmes des prodigieuses richesses que contenait la ville d’Almanzor, et

cependant ils avaient déjà pillé Bokhara, Samarcande, Mérou, Nischabour, fIspahan. Quant à Mostasem, il fut étranglé, sur l’ordre d'Hsulagou, et son cadavre sanglant traîiné sous les murs de Bagdad, témoins tour à tour de la grandeur des Abbassides, de leur déchéance et de leur ignominie.

Les Mongols n'avaient plus qu’un pas à faire pour s'emparer de la Syrie et de l'Égypte; mais ils y rencontrèrent les Mamlouks et ne purent les vaincre; les Mamlouks, ainsi que leur nom l'indique, étaient des esclaves circassiens pour la plupart, que les successeurs de Saladin avaient introduits dans leur palais et qui renouvelaient au Caire les désordres et les prétentions de la milice turque de Bagdad.

Lorsque les Kharizmiens fuyant devant Gengis-Khan

s'étaient précipités sur la Syrie, le sultan de Damas, . pour obtenir les secours des Francs, leur avait abandonné Tibériade, Jérusalem et Ascalon; le sultan d'Égypte et ses Mamlouks s’unirent aux Kharizmiens, et après une lutte pendant laquelle Jérusalem fut prise et reprise plusieurs fois, ils finirent par combattre leurs propres alliés et les taillèrent en pièces (1240- 1245) ; trois ans plus tard, ils repoussaient à la Massoure l'agression de saint Louis qui venait d’envahir l'Égypte. En 1250 une révolution vint changer la face du pays.

Les Mamlouks, peu satisfaits du traité conclu avec le roi de France leur prisonnier, se soulevérent et proclamèrent sultan un de leurs chefs, Moezzeddin Ibegh ; 1ls avaient à leur disposition toutes les ressources de l’État; nul ne put s'opposer à leur usurpation;

saint Louis, retiré en Palestine, chercha inutilement à leur susciter des ennemis, en ouvrant des relations avec le khan des Mongols et le Vieux de la montagne; la Syrie, après avoir été occupée un instant par Houlagou qui mit fin (1258) aux sultanies d'Alep et de Damas, resta définitivement, ainsi que le Dejzireh, au pouvoir des Mamlouks; les Francs perdirent successivement leurs dernières possessions, et une nouvelle dynastie de khalifes abbassides, pontifes sans autorité, ne servit qu'à donner à la domination des souverains de l'Égypte une sorte de consécration religieuse jusqu'en 1517 (‘). À cette époque, les Turcs ottomans, déjà maîtres de Constantinople et de l'Asie Mineure, exterminèrent les Mamelouks et étendirent leur autorité sur toutes les contrées désignées aujourd'hui par le nom de Turquie d'Asie.

Au milieu de ces révolutions incessantes, les Ârabes s’effacent devant les barbares du nord, Turcs et Mongols ; 1ls n’ont plus d'existence politique en dehors de la péninsule, et disparaissent pour ainsi dire de l’histoire des peuples de l'Orient; mais le grand mouvement qu’ils ont imprimé à la civilisation se manifeste encore; les bouleversements de l'Asie ne font que le consacrer de la manière la plus éclatante. Nous avons vu le Sedjoukide Malek-Schah emprunter à l’école de Bagdad la réforme du calendrier persan; avant lui, Mahmoud le Ghaznévide avait appelé à ses conseils un génie universel, Albirouni, qui exerça une si remarquable influence sur son siècle; à son tour le Mongol Houlagou, qui n'a pas su préserver des flammes tant de riches monuments recueilhs par un zèle éclairé, cède à l’as-

. cendant de Nassir-Eddin-Thousi, et permet à ce célébre mathématicien de bâtir un magnifique observatoire à Méragah; son frère Kublaï, devenu empereur de la Ghine, transporte enfin dans le Céleste Empire les connaissances de l'Occident. Lorsque, deux siècles plus tard, s’élévera sur la ruine des dynasties mongoles celle de Tamerlan, qui, à la tête des Turcs orientaux, pourra se croire un instant appelé à régner sur l'Asie tout entière, son fils Schah-Rokh et son petit-fils Oloug-Beg mériteront d’être regardés comme les derniers représentants de l’école arabe. En outre l’Hindoustan, qui du temps des Ghaznévides s’est éclairé de la science d’Albirouni, recevra de Baber, petit-neveu d’Oloug-Beg et fondateur de l'empire du Grand Mogol, une impulsion féconde (°°). Sous les premiers empereurs ottomans, nous aurons encore à signaler des écrivains illustres faisant usage du dialecte des Abbassides ou du persan moderne qui n’en est plus qu’un dérivé; mais ce seront les derniers rayons de cetie longue période de gloire. Le despotisme du sabre rêgnera sur tout le continent asiatique; à l’est chez les Tartares Mantchous, au nord chez les Usbecks, dans l'Inde au milieu des guerres civiles, dans la Perse chez les Sophis, à l’ouest enfin chez les Turcs ottomans. Sous le rapport intellectuel, l'Orient retombe dans l’immobilité et la barbarie, jusqu’à ce que l'Occident, reprenant en grand l’œuvre des Arabes, développe merveilleusement toutes les sources de la science et de l’industrie humaine, et, réagissant sur l'Asie, pénètre ses vastes contrées d’une vie nouvelle.

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