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CHAPITRE IV

EMPIRE DES TURCS SELDJOUKIDES. — INVASION DES MONGOLS ET DES TURCS ORIENTAUX

La dénomination de Seldjoukides donnée aux Turcs qui, à la suite de Togrul-Beg, prirent part à ses conquêtes, ne doit pas faire illusion sur leur nombre; il ne s’agit pas d’une horde spéciale; dans les déserts du Turkestan comme dans ceux de FArabie, toute tribu qui établissait sur d’autres sa souveraineté leur imposait le nom de ses chefs. Les Turcs appartenaient à la race scythique, de même que les Huns qui nous ont été présentés par les historiens grecs sous un jour si effrayant, les terribles cavaliers alains qui s’avancèérent jusqu'au détroit de Gibraltar, les Bulgares, les Avares, les Hongrois, les Khozares, les Petschenègues, les Comans et les Mongols, qui plus d’une fois ravagèrent l’Europe et l’Asie occidentale.

Une distinction est cependant nécessaire ; tandis qu’à l'extrémité de l'Asie les Tartares et Mongols (Tatares et Mogols) conservent leur caractère primitif et vivent en quelque sorte dans l’état sauvage, ne recon-

naissant d'autre dieu qu’un sabre nu planté en terre, les populations qui se rapprochent davantage de l’Occi-

dent, et qui paraissent dans l’histoire à partir du

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Ve siècle sous le nom de Turcs, se sont modifiées au contact de la civilisation et de la race arabe; ils n'ont déjà plus les traits repoussants des anciens Scythes ; ils s'occupent d'agriculture et de commerce; orgueilleux et vains, 1ls sacrifient tout à l’amour du pouvoir et consentent à devenir esclaves pour s’emparer de l'esprit de leur maître par une sorte d’oppression matérielle qui étouffe l'intelligence. Lorsque les Seldjoukides envahissent la Perse, 1ls trouvent partout des frères au milieu des rangs ennemis; musulmans et Sonnites, 1ls demandent aux Abbassides l'investiture de leurs conquêtes. Animés de linstinct guerrier, pleins d’ardeur et d'enthousiasme, lorsque les Arabes cherchent déjà le repos dans les arts de la paix, ils règnent bientôt sans partage. Vainqueurs des Grecs auxquels ils enlévent l'Asie Mineure, ils étendent leur domination de lIndus au Bosphore. Mais ils ne savent point s’organiser fortement; partout se fait sentir l’absence d’une autorité supérieure ; des chefs indépendants rivaux les uns des autres se disputent les lambeaux de la puissance souverainè, et leurs divisions les livreront presque sans défense au fer des Mongols, lorsqu’au commencement du XII siècle Gengiskhan se précipitera sur l'Occident. |

L’époque la plus brillante de l’histoire des Seldjoukides fut celle de l'invasion de 1055 à 1099; ils ne reconnaissaient alors qu'un seul chef, le dispensateur du butin. Togrul-Beg pouvait distribuer de nombreux gouvernements à ses parents et à ses serviteurs les plus devoués; reconnu par les khalifes comme sultan suprême, il s’avança jusque dans le

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Djezireh et l’Arménie, qui se soumirent à ses lois. La mort le surprit au milieu de ses exploits (1062). Son neveu Alp-Arslan lui succéda et régna avec autant d'éclat. Il envahit la Cilicie; l’empereur romain Diogène essaya vainement de protéger les conquêtes de Jean Zimiscès; il fut battu complètement et fait prisonnier, mais traité par le vainqueur avec tous les honneurs dus à son rang. Les habitants de la Mecque cessèrent dans la Khotbah de prononcer le nom du khalife fathimite, et le remplacérent par ceux du khalife abbasside et du sultan seldjoukide. Ce fut aussi Alp-Arslan qui détruisit l'indépendance des Géorgiens. Il venait d’assailhir le Turkestan lorsqu'il périt frappé du poignard d’un Khowarezmien ; la plus belle partie de l’Asie reconnaissait son autorité; douze cents chefs lui rendaient hommage; deux cent mille soldats marchaient sous sa bannière, et cependant, malgré sa magnificence, son courage et ses brillantes expéditions, il ne fut pas le plus grand prince de sa famille : cette gloire était réservée à son fils Djelal-eddin-Malek-Schah (ou Malek-Schah) (1072-1099). | Malek-Schah était doué des plus belles qualités, et il fut merveilleusement secondé dans ses projets par son grand vizir Nedham-el-Mulk dont le nom est resté po-. pulaire en Orient, comme celui de tous ceux qui ont donné aux sciences et aux lettres une protection effcace. On vit s'élever à Bagdad les colléges appelés me- . dreseh hanifiah et nezamiah; des mosquées furent construites; des routes et des canaux facilitérent les communications dans toute l'étendue de l'empire. C'est sous le règne de Malek-Schah qu'Omar-Keïam entreprit

la réforme du calendrier persan, connu sous le nom d’ère djélaléenne, supérieure en exactitude au calendrier grégorien (‘). Pendant que Nedham-el-Mulk s’occupait des utiles travaux de l'administration, son maître ne cessait de parcourir dans tous les sens ses États et en reculait les frontières. Son nom retentissait dans les prières, à la Mecque, à Médine, à Jérusalem, à Bagdad, à Ispahan, à Reï, à Samarcande, à Bokhara et à Kaschgar; il affermit sa domination dans le Djezireh, la Syrie, la Palestine même, et se rendit maître de l’Asie Mineure. Par ses ordres, un de ses parents, Soliman, entra sur le territoire des Grecs et s’avança jusqu’au Bosphore, après avoir conquis tous les pays situés entre la Grande Arménie, la Géorgie, la mer Noire, la Méditerranée, l’Albanie et la petite Arménie (1081). Ce fut là l’origine de la sultanie d’Iconium ou de Roum, plus tard Turquie d'Asie, qui joua, dans les croisades, un rôle si important. Les Urrecs furent chassés de l’Asie par les victoires de Soliman. Antioche et les villes de la Mésopotamie, malgré leur population toute chrétienne, durent se soumettre au joug des nouveaux conquérants. Malek-Schah, dans une de ces expéditions, fut fait prisonnier; la simplicité de ses vêtements le fit confondre au milieu des captifs, et son ministre, Nedham-el-Mulk, assura sa délivrance par une conduite aussi prudente qu'habile ; plus tard, le sultan, trompé par de faux rapports, disgracia cet homme éminent qui avait été la colonne de l'empire et que le glaive des Ismaëliens frappa à l’âge de quatre-vingt-treize ans. Malek-Schah, à limitation d’Alp-Arslan, avait pénétré dans le Turkestan et imposé sa souveraineté à plusieurs chefs de cette

contrée; ses frontières s’étendaient du Bosphore à l’Indus. À sa mort (1092), l'empire des Seldjoukides perdit son unité et forma plusieurs principautés indépendantes. Ce fut en vain que le sultan de Perse prétendit exercer une sorte de suprématie sur les autres princes de sa famille; les quatre fils de Malek-Schah, Mahmoud, Barkiarok, Sandgiar et Mohammed, se partagèrent ses États à la suite de longues guerres qui épuisérent les forces des Seldjoukides, sans aucun résultat ni pour la race turque, n1 pour l’islamisme (1099-1154). Les sultanies de Perse, de Kerman, d’Alep ou de Syrie, de Roum ou de l'Asie Mineure restèrent isolées; les gouverneurs particuliers des villes ou des provinces, les atabeks, les émirs, méconnurent l'autorité des fils de Seldjouk; Atziz le Kharizmien, lieutenant de Malek-Schah, avait porté les armes de son maitre jusque sur les bords du Nil ; rejeté en Syrie par les habitants du Caire ralliés autour du khalife Mostanser, il pilla Jérusalem; dés l’année 1096, l’émir Ortok s’établissait dans cette ville et cherchait à rendre sa puissance héréditaire. Quelques années plus tard, l’atabek Zenghi, maître de Mossoul, préparait la grandeur de son fils Noureddin. Plus loin un gouverneur du Khowaresm, profitant des dissensions intestines des Seldjoukides, devenait indépendant, malgré les efforts du sultan de Perse Sandgiar, le dernier héros de sa race (1127); et ses successeurs, commençant une série de conquêtes qui devaient comprendre le Mawarannahar, le Khorasan, l'Irak persique et le Kerman, renouvelèrent l’empire des Ghaznévides. Des princes de cette famille avaient conservé les provinces contiguës aux deux rives de lIndus jusqu’au

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moment où les Ghourides, descendant de Sam Ghouri, établirent à Lahor (1183-1905), puis à Delhi, le siége de la puissance mahométane dans l’Inde, saccagèrent Benarès, soumirent le Bengale et donnèrent naissance à la dynastie patane ou des Afchans, dans l’ancien Paropamisus.

Il y avait déjà vingt-cinq ans que les Ghourides avaient fondé leur domination sur les ruines des derniers Ghaznévides, lorsque Mohammed, sultan du Khowaresm, leur enleva leurs provinces occidentales et se trouva (1208) presque aussi puissant que lavait été Malek-Schah ; le Turkestan reconnaissait sa souveraineté; mais, au moment de sa plusgrande splendeur, il devait succomber devant l'invasion mongole (1208-1918).

Nous avons vu se développer l’antagonisme de la race turque et de la race arabe, et les progrès incessants des tribus du nord en lutte avec celles du midi; c’est la matière aux prises avec l'intelligence. La barbarie menace de s'étendre sur tous les États musulmans, comme en Europe, quelques siècles auparavant, elle se mêlait aux flots des conquérants germains; cependant, par un juste retour, les Turcs, -en faisant prévaloir autour d'eux l'autorité du sabre, subissent l'influence de la civilisation des Arabes; ils adoptent

leur religion, leur langage ; ils respectent les savants,

protégent les lettres et puisent leurs inspirations auprès de ceux-là mêmes qu’ils ont vaincus. Le tableau de la décadence de l'empire arabe et de l’empire romain offre les plus curieux rapprochements; les sultans renouvellent en Orient les règnes brillants de Théodoric, de Charlemagne, et l’école de Bagdad continuera de rayonner sur toute l'Asie jusqu’à la fin du XVe siècle.

Les khalifes abbassides qui avaient recouvré l’indépendance par suite de laffaiblissement des Seldjoukides restérent sans influence; ils ne sortirent jamais de leur capitale; leur autorité ne s’étendait point au delà. Kaiem, qui avait appelé Togrul-Beg, s'était aperçu * bientôt qu’il n’avait fait que changer de maître (1055- 1074). Après lui, ses successeurs, Moctadi (1075-1094) et Mostadher (1094-1118), s'étaient contentés d'envoyer aux maîtres d'Ispahan un diadème, un collier, des bracelets et une veste d'honneur, en signe d’investiture. Il n’en fut pas de même de Mostarched (1118-1135) et de Rasched (1135-1136). Ces deux princes cherchérent à relever le khalifat. Le premier repoussa un Seldjoukide qui voulait le contraindre à lui donner le titre de sultan ; le second périt en défendant Bagdad contre le sultan Massoud dont il avait refusé obstinément de reconnaître la supériorité. Massoud, petit-fils de Malek- Schah par Mohammed, son père, était encore assez fort pour se faire respecter des khalifes ; aussi, jusqu’à sa mort, Moctafi II (1136-1160), successeur de Rasched, n'osa faire aucun acte de résistance; mais la succession de Massoud ayant provoqué des troubles parmi les Seldjoukides, le khalife se posa ouvertement comme prince Souverain, triompha des attaques dirigées contre

Bagdad, et se fit reconnaître dans l’Irak-Arabi; seule-

ment il permit que le nom du sultan füt prononcé après le sien dans les prières publiques. Les choses se passérent ainsi pendant tout un siècle (1152-1958), et Mostanged (1160-1170), Mosthadi (1170-1179) Naser Ledinillah (1180-1995), Dhaher (1995-1926), Mostanser (1226° 1243), Mostassem (1243-1958) n’eurent pas la honte de

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laisser à d’autres le soin du gouvernement; ils purent, par eux-mêmes et selon leur caractère, protéger le commerce et l’industrie, les lettres et les sciences, sans que nul entreprit de censurer leur conduite. Naser fit élever de nouveaux colléges, des hôpitaux, des mosquées, et son règne trop court ne fut pas sans éclat, Bagdad, au milieu des bouleversements qui éclataient de tous les côtés en Asie, semblait une forteresse inaccessible ; à peine quelques luttes sanglantes entre les Sonnites exaltés et les intraitables Schiites, ou les prétentions armées de quelques parents des khalifes réonants, vinrent-elles troubler le repos de la cité.

La puissance des Seldjoukides, si considérable à la fin du XIe siècle, s'était done au XIIe beaucoup amoindrie dans les provinces orientales de l'empire arabe. Au commencement du XIITe siècle, les Atabeks de l’Aderbijan, du Laristan et du Farsistan étaient pour ainsi dire indépendants, et partageaient avec les sultans du Khowaresm et les khalifes de Bagdad l'autorité suprême. -

Que s’était-il donc passé dans les provinces occidentales? Malek-Schah avait soumis à sa domination le Djezireh, l’Asie Mineure et la Syrie. À sa mort (1099), trois sultanies s’étaient formées, celles d’Iconium, d’Alep et de Damas, tout à fait distinctes l’une de l’autre, et sans aucun rapport avec les sultanies de la Perse et du Kerman. La première s’étendait sur l’Asie Mineure, pays que les Arabes r’avaient point occupé; les deux autres se disputaient avec acharnement les grandes villes du Djezireh et de la Syrie. C'était une occasion favorable pour les khalifes fathimites du Caire de re-

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conquérir leur prépondérance dans ces contrées ; mais

ils étaient bien déchus de leur ancienne puissance; ils avaient laissé, sans aucune opposition, les habitants de l’'Hedjaz prononcer dans la prière publique le nom des sultans seldjoukides. Loin de chercher à rallier les Arabes contre les Turcs, Mostali, successeur de Mostanser (1094-1101), n'avait eu d’autre pensée que d’intervenir dans les querelles des princes seldjoukides, pour obtenir d’eux, par l'intrigue, quelques concessions stériles. Il est vrai qu’un incident imprévu avait détourné les esprits des luttes intérieures et des préoccupations de nationalité. L'arrivée de plusieurs armées chrétiennes venant en Palestine délivrer la ville sainte avait réveillé chez les musulmans le fanatisme religieux. Nul, en présence de la gacie (Ghaza, guerre contre les infidèles), n’aurait songé à prendre les armes pour une autre cause. Les Arabes et les Turcs allaient suspendre leurs rivalités et s’unir contre l’ennemi commun; mais une fois le premier danger disparu, les divisions devalent renaître et favoriser les progrès des chrétiens. Les croisades ont été quelquefois regardées comme une sorte de réaction contre l'Asie, et comme une revanche des invasions arabes sur notre continent. Mais la cause qui les a produites fut ce merveilleux enthousiasme que les pontifes de Rome surent allumer dans les âmes d’un bout à l’autre du monde catholique. La perspective de sauver Constantinople menacée par lesTures seldjoukides n’était pour les premiers croisés qu'une question secondaire ; on leur avait parlé du tombeau du Rédempteur souillé par des barbares ; on leur avait dit qu’il fallait préserver de la profanation le berceau de leur religion;

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