GÉOGRAPHIE DE L’ARABIE
L’Arabie est une vaste contrée dont la superficie est près du double de celle de la France; les calculs les plus récents lui donnent cent vingt-six mille lieues carrées. Entourée d’eau de trois côtés, elle touche par le quatrième à l’Afrique et à l’Asie, dont elle est en quelque sorte isolée. Le golfe Persique, la mer des Indes, la mer Rouge forment ses limites à l’est, au sud et à l'ouest: l’isthme de Suez la borne au nord-ouest.
Quant à la ligne frontière du nord, elle commence à Gaza, ville de Palestine située sur les bords de la Méditerranée, passe au sud de la mer Morte, à l’est du Jourdain, et puis va de Damas gagner l’Euphrate dont elle suit le cours jusqu’au golfe Persique.
L'intérieur du pays n’était pas connu des anciens ; les Grecs et les Romains n’eurent même jamais une idée bien nette des divisions géographiques de l’Arabie. Héro- . dote, qui avait beaucoup voyagé et qui sut réunir sur les mœurs des Égyptiens et des Mèdes tant de renseiognements utiles, dit seulement quelques mots de la péninsule arabique. Après lui Ératosthène et Agatarchide, Pline et Arrien, Strabon et Diodore de Sicile, nous fournissent des indications plus étendues ; mais ils attribuent souvent au sol qu'ils décrivent des produits de l'Inde importés par le commerce.
De tous les écrivains anciens, Ptolémée est celui qui parait avoir le mieux apprécié la situation de Arabie; il lui était facile de recueillir des informations authentiques sur un pays qui, par sa proximité avec l'Égypte, restait ouvert aux explorations des habitants des rives du Nil. Cependant les divisions qu’il nous a transmises sont tout à fait arbitraires, et les géographes arabes n’en ont point tenu compte. Î[l partageait l’Arabie en trois grandes régions : l’Arabie Pétrée, l'Arabie Déserte et l'Arabie Heureuse, noms qui expliquent d’ailleurs la nature du climat avec une exactitude suffisante pour une description générale. La première comprenait la presqu ile située entre les deux golfes que forme la mer Rouge à son extrémité septentrionale ; la seconde s’étendait depuis la limite orientale de ces golfes jusqu'aux
frontières de la Syrie et de la Mésopotamie, et le long du golfe Persique jusqu’à la mer des Indes ; le reste, ou la partie méridionale, composait l'Arabie Heureuse, où Ptolémée énumérait de son temps cinquante-six peuples différents, cent soixante-six villes, ports et bourgs, dont six métropoles et cinq villes royales. Les auteurs dans leurs récits ne s'accordent pas sur l’étendue de cette dernière région : les uns l’agrandissent d’une manière démesurée ; les autres la resserrent entre les montagnes voisines de l’océan Indien, et l’on conçoit aisément cette divergence d'opinions, dès que les fantaisies de imagination prennent la place de la réalité. Les divisions adoptées par les Arabes sont bien préférables ; elles conviennent à toutes les époques de l’histoire et s'adaptent parfaitement à la configuration du pays. Pour les limités générales, ce sont celles que nous avons déjà indiquées ; seulement elles n’embrassent point la presqu'île du Sinaï et les déserts de Chaldée et de Syrie, ainsi qu’on peul le voir dans la géographie d’Édrisi.
La presqu'île du Sinaï est formée par les golfes de Suez et d’Aïlath ; elle s'étend au nord jusqu'à la mer Morte; ses vastes déserts furent le séjour des Hébreux après leur sortie de l'Égypte, et formérent plus tard, sous le nom de éfroisième Palestine, une province de l'empire romain, dont la capitale était Pétra. Les monts Sinaï, Hor et Horeb ont été le théâtre de plusieurs des grandes scènes de la Bible. Quant aux déserts de Syrie, de Mésopotamie et de Chaldée (aujourd'hui déserts de Damas, d'Alep, de Bagdad, de Bassorah), ils ferment aux habitants de l'Asie Mineure et de la Perse l'entrée de la péninsule arabique ; la stérilité du sol en aurait
éloigné tous les conquérants, s’il n’avait servi de route de commerce. La traversée de ses plaines sablonneucses abrége considérablement le chemin des marchands qui portent en Occident les produits de l'Inde, et réciproquement chez les peuples de l'Orient les denrées de la Grèce et de l'Italie. En effet, si de l'embouchure del’Euphrate on se rend directement à Damas, on arrive de là facilement aux ports de la Méditerranée, tandis qu’en remontant le fleuve jusqu'aux montagnes de l’Arménie qu’on est obligé de franchir, on a encore à traverser Asie Mineure tout entière, et les frais sont bien plus considérables ; voilà pourquoi l’ancienne Palmyre ou Tadmor, située dans le désert même, avait acquis une si grande importance; elle protégeait les caravanes et assurait la sécurité dés transports. Lorsqu'elle eut succombé sous les armes romaines, les Arabes redevinrent peu à peu les maîtres absolus de ces voies de communication ; habitués à la vie nomade, connaissant le secret de leurs forces, ils disposèrent en souverains d’un ter- ‘ritoire qui ne leur était plus contesté. C’est dans ces régions que nous verrons successivement apparaître le royaume de Hira et d’Anbar, la puissante tribu des Nabatéens et les Ghassanides (°).
- Au delà, vers le sud, nous entrons dans l'Arabie pro- prement dite, qui se divise en huit provinces : - 40 L’Hedjaz, au sud-est de la presqu’ile du Sinaï, le long de la mer Rouge;
20 L’Yémen, au sud de l’Hedjaz;
30° L’Hadramaut, sur la mer des Indes, à l’est de lYémen ;
4o Le Mahrah, à l’est de l'Hadramaut ;
50 L'Oman, baigné au nord par les eaux du golfe Persique, au sud et à l’est par la mer des fndes, borné au sud-ouest par le Mahrah;
6° L’Haça, appelé aussi Bahrein à cause de l’importance des îles qui l’avoisinent, et s'étendant le long du golfe Persique, depuis la frontière de Oman jusqu’à
lEuphrate ; . 70 Le Nedjed, au sud des déserts de Syrie, occupant toute la partie centrale de la péninsule, entre l’'Hedjaz et l’Haça, avec la province d’Iemamah, ou d’El- Aroud, où se trouvait la ville d'Hedjer, et composé principalement de collines sablonneuses ;
8° L’Ahkaf, entre l’Oman, l’Haça, le Nedijed, l’Hadramaut etle Mahrah.
Ces diverses provinces ne nous sont pas également connues : si quelques-unes ont été en partie décrites par des voyageurs, d’autres sont restées fermées à leurs explorations. Il y a plus, les travaux qui ont été entrepris jusqu’à ce jour sur l’'Hedjaz et l’Yémen, dont on s’est surtout préoccupé, offrent encore de nombreuses lacunes ; c’est à peine si les limites de ces provinces ont été exactement déterminées ; on ignorait encore, dans ces derniers temps, l’existence d’un vaste pays nommé Asyr, qui tient à la fois aux deux contrées, et où se conserve une population énergique et belliqueuse. S'il en est ainsi du littoral de la mer Rouge qui, par sa position même, est d’un accès facile, que penser de l’intérieur de l’Arabie, qui n’a été qu’une fois visité dans toute son étendue d’un golfe à l'autre par un Européen, ou des côtes méridionales et orientales, dont les Anglais commencent à peine à faire lever le plan (*)?
L’Hedjaz attire en première ligne l'attention, parce qu’il renferme les deux villes principales de l'Arabie: la Mecque et Médine ou Ilathreb. La Mecque, où naquit Mahomet, l’ancienne Macoraba, était depuis des siècles un lieu de pélerinage où l’on allait se prosterner dans le temple de la Kaaba, devant une pierre noire qu’on disait avoir été apportée du ciel au temps d'Abraham par les serviteurs du Dieu tout-puissant. Médine devait être la rivale de la Mecque; ces deux cités, bâties dans l’intérieur des terres, ne trouvent pas sur le sol qui les entoure de quoi suffire à la subsistance de leurs habitants; elles tirent leurs provisions de deux autres villes situées sur la mer Rouge et qui leur servent de ports : Vanbo est le port de Médine, et Djedda celui de la Mecque. — L’Hedjaz est entrecoupé de dunes et de collines fertiles qui sont.la demeure ordinaire des tribus ; à l’entour se forment des villages; au sommet, une citadelle offre une retraite assurée en cas d’attaque ; les versants fournissent du grain, quelques fruits, de l'herbe pour les troupeaux et des sources d’eau vive ; près d’une de ces collines s'élève la ville de Tayef, le jardin de la Mecque, dont les fruits sont très-renommés.
A l'Hedjaz se rattache le Téhamah, ou pays qui s'étend des montagnes vers la mer; c’est là qu’on place Kondofah ; mais les géographes comprennent en général sous la dénomination de Téhamah tout le littoral, par opposition au Nedjed, lieu élevé, reculé dans les terres, et ils distinguent du Téhamah de l'Hedjaz le Téhamah de l’Asyr et celui de l'Yémen depuis Khoulan jusqu’à Aden (°).
L’Yémen répond à la partie de l’Arabie méridionale qui a reçu le nom d’Heureuse; au nord est le pays d'Asyr. Les habitants, en relations continuelles avec les Égyptiens, les Éthiopiens, les Perses et tous les peuples qui naviguent sur la mer des Indes, ont adopté de bonne heure un gouvernement régulier. Connus des anciens sous le nom d'Hémyarites, ils se sont adonnés constamment à l’agriculture et au commerce, et n’ont trouvé que fort tard le véritable produit de leur sol, le café dont ils fournissent tous les marchés du monde. S'ils employaient plus habilement les machines et les instruments de travail, s'ils savaient se créer un meilleur système d'irrigation, ils pourraient encore accroître cette source de leurs richesses; une température égale, l'élévation et l'humidité des terres favorisent le dévelopment de cette plante plus que partout ailleurs. Plusieurs villes doivent encore aujourd’hui leur prospérité au seul commerce du café : Moka, Hodeida, Lodeïa, Aden. L'or et l’encens étaient aussi exportés des ports de la Péninsule; mais c’est de l’Archipel indien que les Arabes tirent la plus grande partie des métaux précieux et des aromates qu’ils expédient par les golfes d'Arabie et de Perse.
Au nombre des villes les plus célèbres de lPYémen, nous mentionnerons Saba, appelée aussi Mareb, et Saanà, qui pendant longtemps disputa à la Mecque le titre de capitale de l'Arabie. Les rois de l’'Yémen ou Tobbas, et après eux les gouverneurs persans ou abyssins, avaient fixé leur résidence dans cette dernière place ; c’est là que règne encore aujourd’hui le prince le plus puissant de la contrée.
L'Hadramaut, où se trouve Dhafar et Schibam, touche à l’Yémen, jouit à peu près du même climat et participe aux mêmes avantages : son aloës était recherché des anciens. Le Mahrah est moins fertile ; ses habitants empruntent leurs ressources du dehors; la mer, en cet endroit, est si poissonneuse, qu’elle fournit même à la nourriture des bestiaux. L’Oman, placé en face de l’Inde, en aurait attiré tous les produits s’il avait eu quelque chose à lui donner en échange; malheureusement le pays n’offre qu’un peu de cuivre et de plomb, des dattes et quelques légumes : aussi n’a-t-il pas joué le rôle commercial que sa position aurait si bien justifié. L’Haça comprend toute la côte du golfe Persique, depuis l’Oman jusqu’à Bassorah ; il présente l'aspect le plus triste et le plus désolé à ceux qui naviguent en vue de ses bords. Mais quand la saison de Îa pêche des perles est arrivée, tout change d’aspect, et la contrée devient le centre d’un grand commerce. Les tribus qui séjournent ordinairement dans l’intérieur s’empressent alors de venir sur les rivages de la mer pour entrer en relation avec les habitants des côtes et des îles Bahreïn. El-Katif, El-Haça, El-Katha et Gréin, ordinairement désertes, reçoivent une foule affairée et tumultueuse. Ce moment passé, les tribus se retirent, les villes sont abandonnées, les commerçants vont porter leurs denrées dans les marehés de l'Inde et de la Perse, et l'Haça n’est plus qu’une vaste solitude.
Nous venons de parler des six provinces maritimes . de l'Arabie, l’'Hedjaz, l’Yémen, l’'Hadramaut, le Mahrah, l'Oman et l’'Haça; les deux dernières s'étendent dans "intérieur ; l’'Ahkaf, contrée déserte à laquelle on rat-
tache quelquefois l’Iémamah, est tout à fait inconnu; quant au Nedjed, nous savons qu'il renferme un grand nombre d’oasis, que ses pâturages y sont excellents, que le cheval et le chameau y sont remarquables par leur vigueur.
Mais le pays n’a été décrit d’une manière complète que dans ces derniers temps; le Nedjed (Haute-Terre) ou Arabie centrale forme un plateau entouré de déserts bordés par des montagnes pour la plupart stériles. En y pénétrant par le nord, c’est-à-dire en quittant à Maan la route qui conduit de Damas à la Mecque, on arrive après cinq jours de marche au milieu de steppes arides, dans la vallée du Djowf, sorte d’oasis composée de huit villages soumis à l’autorité d’un seul chef. Il faut encore traverser des déserts de sable ou nefouds pour atteindre de nouvelles habitations et la chaîne du Djebel Shomer, qui donne accès par un étroit passage au plateau central ou Nedjed.
Le Djebel Shomer a pour ville principale Hayel, résidence d’un chef qui étend son autorité sur le Djowf, et qui reconnait lui-même la suprématie du souverain wahabite de Riad.
Les autres provinces ou régions du Nedjed sont le Sedeyr au nord, le Woshem et lAred au centre, l’Aflad au sud-ouest, l’Yémamah et le Harik qui touchent le grand désert ou Dahna au sud.
Riad, dans l’Ared. a enlevé à Derreyah le rang de capitale du sultan wahabite, qui a imposé ses lois à V'Haça ou El-Katif, sur le golfe Persique, au Kasim à l’ouest, et qui a pénétré au sud-est jusqu’en Wadi- Seleyel, entre le Dowasir et le Wadi-Nedjran.
Le Kasim est un pays fertile où s’élévent les villes importantes de Bereydah et d’Oneyzah, et qui n’est séparé que par un étroit désert de la ville de Médine; deux routes conduisent du Kasim à Riad, l’une par Shakra, capitale du Woshem; l’autre plus au nord, par Zulfah et la vallée qui se trouve entre cette ville et le Djebel Toweyk.
Ainsi divisée, l'Arabie présente dans toute son étendue l'aspect d’une seule vallée triangulaire dont le sommet aboutit au mont Taurus, entre l’Halys et l’Euphrate. Deux chaînes de montagnes en constituent les côtes : l’une descend à travers la Syrie et la Palestine sous le nom de Liban et d’Anti-Liban, puis arrive dans la péninsule, où elle longe la mer Rouge jusqu’à Bab-el-Mandeb; l’autre suit parallélement le cours de l’Euphrate et le golfe Persique jusqu’au détroit d’'Ormus. Le triangle est terminé par une ligne de terrains très-élevés quirejoint les deux détroits. Le fond de la vallée forme une plaine très-basse dont le climat est plus redoutable que celui des côtes. Tandis qu'ici des pluies bienfaisantes fertilisent le sol, là rien ne peut résister à la sécheresse et à la chaleur. L’atmosphère est souvent chargée d’exhalaisons et de miasmes qui s'élèvent de la mer Morte et d’autres lacs salés; un vent terrible, connu sous le nom de simoun, et que les Arabes prétendent reconnaître à l'odeur du soufre qu'il répand, ruine les plantes que les rayons du soleil n’ont pas entièrement desséchées; non moins cruel pour les hommes et les animaux, il asphyxie tous ceux qui ne savent pas se précautionner contre ses funestes effets, et recouvre de sable leurs corps inanimés. Il n’en est pas de même
près des rivages de l'Océan, dans l’Yémen surtout, où Pair est toujours pur; la saison des plus grandes chaleurs est en même temps celle des pluies, et si les pluies font défaut, des rosées très-abondantes y suppléent heureusement. Le terrain depuis les bords de la mer s'élève comme par degré; la différence de hauteur modifie la température des diverses localités et facilite les irrigations; l’action du soleil, tombant perpendiculairement au solstice d’été, est atténuée par les nombreux accidents du sol. De tels avantages auraient dû fixer sur ces côtes les habitants de l’Arabie, et cependant-le désert n’a jamais été abandonné; la vie nomade qu’il impose a des attraits irrésistibles, compensation nécessaire des périls incessants dofñt on est environné; une terre sablonneuse et brûlante, qui ne produit ni mais, ni riz, ni froment; des citernes et des puits qui tarissent à chaque instant, quelques palmiers bientôt dépouillés de leurs fruits, des pâturages promptement épuisés, rien ne détourne le pasteur arabe du genre de vie qu'il a choisi (°).
« La péninsule arabe, dit Herder (‘’), l’une des contrées les plus remarquables du globe, paraît destinée, par la nature même, à donner à ses peuples un caractère particulier. Comme une Tartarie méridionale, le grand désert qui, d'Alep à l’Euphrate, s'étend entre l'Égypte et la Syrie, offrait de vastes espaces aux hordes vagabondes des Bédouins et des bergers, et dès les temps les plus reculés 11 fut occupé par des Arabes errants; le genre de vie de ce peuple, qui regarde une ville comme une prison; son orgueil fondé sur lantiquité de sa race, sur son dieu, sur la richesse et la
poésie de son idiome, sur la légèreté de ses chevaux, sur ses cimeterres étincelants, sur ses javelots qu’il - croit posséder comme un dépôt sacré, vous diriez que tout cela l’a préparé de loin au rôle qu’il devait remplir un jour dans les trois parties du monde d’une manière si différente des Tartares du nord. »