MESSIEURS
« Nous sommes réunis auprès de la tombe d’un Savant modeste, dont le mérite a été plus grand que la fortune, et qui, pen- dant une vie longué et honorable, a rendu aux lettres et à l’enseignement des services que nous ne pouvons pas oublier.
(1) On trouvera dans mon Histoire des Orientalistes, t. I, p. 121, une notice étendue sur Sédillot.
« Fils d’unorientaliste distingué, A. Sédillot, né en 1808, entre de bonne heure dans l’Université. Professeur d'histoire à Bourbon, à Henri IV, à Saint-Louis, il a laissé les meilleurs souvenirs dans ces trois grands établissements ; il a eu de nombreux élèves qui, pour la plupart, sont restés ses amis.
« Mais Sédillot poursuivait un but plus élevé. Il voulait suivre les traces de son père; 1l voulait surtout achever les œuvres que la main paternelle avait laissées incomplètes. De là ses études sur l'astronomie, les mathématiques, la géographie chez les Arabes, labeur considérable et qui demandait les connaissances les plus variées et en apparence les plus étrangères les unes aux autres. De là aussi cette histoire des Arabes, si justement appréciée lors de sa publication, histoire qu’il réimprimait et dont il corrigeait les dernières épreuves la veille même de sa mort.
« Parlerai-je des services qu’il a rendus à l’enseignement ? En 1832, un maître illustre, M. Sylvestre de Sacy, fit nommer M. Sédillot secrétaire du Collége de France, ainsi que de l’école des langues orientales vivantes. Durant plus de quarante années M. Sédillot, placé au second rang, mais toujours actif et toujours prêt, a dirigé l'administration de ces deux grands établissements ; il y a fait régner l’ordre et l’économie. Il m’est doux de lui rendre ce témoignage, moiqui, depuis trois ans, ai eu tant d’occasions d'admirer sa capacité et son dévoüment.
« 1l aimait le Collége de France ; c’était sa patrie, c'était son bien. Aussi en a-t-il écrit l’histoire, histoire encore manuscrite, mais qu’on a lieu de croire achevée. C’est le legs qu’il nous laisse ; il a voulu nous être encore utile après sa mort.
« Ici, Messieurs, où toutes les grandeurs s’évanouissent, il n’y à pas de place pour la flatterie, mais c’est un devoir pour ceux qui restent de rendre justice à ceux quiont servi la science sans se laisser décourager par l'indifférence de la fortune, sans se laisser ébranler par le choc des événements.
« En louant Sédillot de son courage, de son dévoûment, de
son intégrité, de sa bonté, je suis sûr de trouver de l’écho dans tous les cœurs. C’est la vérité que je dis, vous en êtes témoins; le plus bel éloge de Sédillot, son titre à la miséricorde de Dieu, c’est sa vie. Nos regrets ne nous trompent pas; c'était un vrai savant et un homme de bien. |
« Adieu, Sédillot ! Le Collége de France conservera votre souvenir comme celui d’un ami fidèle dont le zèle ne s’est jamais démenti, et votre nom restera attaché à ces vieux murs où vous avez vécu si longtemps, aimé et respecté de tous, grands et petits.
« Adieu, mon ami, mon compagnon, adieu! »
Le souvenir de Sédillot restera cher à ceux qui ont. pu apprécier ses hautes qualités de cœur et d'esprit. Son œuvre est assez importante pour le faire revivre dans la mémoire des générations futures, et l’on ne pourra pas dire de lui, avec un de nos poètes (1) dont le souffle estau diapason de la pensée moderne :
Et ceux-là sont bien morts qui n’ont rien laissé d’eux.
GUSTAVE DUGAT.
(1) M. Sully Prudhomme.
Il semble, je l'ai du ailleurs (‘), que ce soit un parñ pris de vouer à l'oubli les Arabes et l’influence qu’ils ont exercée pendant toute la durée du moyen âge sur la civihisation moderne.
* Bossuet, dans son Discours sur lhistoire universelle, après avoir traité de la grandeur et de la décadence des anciens empires, s'arrête à cet empire arabe qui a commencé deux cents ans avant Charlemagne, se réservant de nous découvrir plus tard les causes du prodigieux succès de Mahomet et de ses successeurs. Le silence qu’il a gardé à cet égard a contribué à laisser planer sur cette période de plusieurs siècles une obscurité profonde que le fanatisme et l'ignorance ont rendue de jour en jour plus épaisse.
Aujourd'hur, le nom d’Arabes disparaît même sous ceux
de Sarrasins, Mahométans, Musulmans, Agaréniens, Mogrébins, Maures ou Mores, Turcs, Indiens même (°), et on ne l’emploie plus que comme terme de mépris. On oublie que les incursions et les établissements des Arabes dans le midi de la France, du VIII au XIe siècle, ont dû laisser des traces ineffaçables dans notre langue (°), et que l'influence arabe s’est fail sentir aux diverses époques de notre hs-. totre, aussi bien au temps des premières invasions que pendant les croisades, et lorsque l'expulsion des Mores d'Espagne faisait interner des tribus arabes en Auvergne et dans le bas Limousin; les patois de ces provinces sont peuplés de mots arabes ; les noms propres y affectent à chaque pas une forme toute arabe; il en est de même pour la nomenclature scientifique ; nos lexicographes modernes, le savant Littré lui-même, dont l'amitié nous est chère, acceptent des étymologies (*) à faire dresser, comme aurait dit Pascal, les cheveux à la tête.
Malheureusement il a toujours manqué à nos meilleurs lexicographes la connaissance des dialectes de l'Orient ; l'arabe conservé dans toute sa pureté par l’Alcoran (le Coran), et la plus admirable des langues, est resté pour eux lettre morte; ils ne songent méme pas que les mots qu'ils supposent italiens, espagnols, portugais, et qui ne dénoucent pas une origine latine, doivent avoir élé empruntés à l’arabe ; ils ne peuvent oublier pourtant que la péninsule ibérique a été presque entièrement sous la dominaion musulmane du VIII au XVe siècle; que les grandes iles de la Méditerranée, que la Sicile notamment et le littoral africain ont été pendant celte période au pouvoir
des Arabes; que le pape Jean VETI leur payait un tribul annuel pour préserver l'Italie méridionale de leurs incursions ; que Palerme, le Caire, Fez, elc., avaient un éclut littéraire comparable à celui de Bagdad et de Cordoue; que l'an 1150 de J.-C. Edrisi écrivait en arabe son traité de géographie pour le roi chrétien Roger Ier; qu'un siècle plus tard l’empereur Frédéric IT accueillait à sa cour les fils d’Averroës, et il faut véritablement n'avoir nul souci des ouvrages de MM. Narducei, Dozy, de Souza, et de ceux des orientalistes français, pour donner asile à des suppositions tout à fait fantastiques.
On ne peut nier cependant qu'au LXe siècle de notre ére, les khalifes étaient maitres d’un vaste empire d’une merveilleuse splendeur; que les souverains de Bagdad envoyaient à la fois des ambassades et des présents à l’empereur Charlemagne et à l’empereur de la Chine; qu'ils donnaient l'exemple de la véritable grandeur par leurs sages institutions et par leurs encouragements aux lettres et aux sciences; que des écoles fondées sur toute l’élenduc de leurs Etats rallumaient le flambeau de la civilisation, de l'extrême Orient aux colonnes d’Hercule, laissant partout d'admirables monuments de l’art arabe, et contribuant à renouveler le sang du vieux monde.
L'influence que l’école de Bagdad a exercée sur le progrès des sciences n’a pas élé moindre, comme intermédiaire entre Pécole d'Alexandrie et l’école moderne dont elle a préparé les découvertes. Au point de vue scientifique, nous devons tout aux Arabes; seulement, il faut bien le reconnaître, nos traducteurs semblent avoir pris plaisir à déj:
gurer de la manière la plus étrange les expressions qu’ils leur empruntent ; et la nomenclature dont nous nous servons encore aujourd’hui révèle à chaque pas la confusion ou l'ignorance. On ne peut se faire une idée de la négligence des interprètes, et dans un autre ordre d'idées, de l'indifférence des souverains qur se sont montrés amis des lettres. Un gouvernement éclairé aurait dû faire pour les manuscrits arabes ce que les khalfes de Bagdad avaient St heureusement accompli pour les livres grecs, et dans celle recherche des épaves intellectuelles d’un autre âge ne reculer devant aucun sacrifice. N’est-il pas honteux pour nous de ne posséder que des fragments des astronomes arabes du X° siècle et de leurs successeurs, et de ne pouvoir nous procurer un seul exemplaire complet de leurs écrûts ?
On ne connaît méme pas exactement ce que contiennent les débris épars dans quelques-unes des bibhothèques de l'Europe, et dl est à regrelter que les travaux entrepris pour combler ces desiderata soient si peu encouragés, au moment même où de récentes publications ont modifié si profondément des doctrines et des convictions qui faisant loi et paraissaient indiscutables.
Le temps est venu d'appeler l'attention sur lhustorre d’un peuple qui, reléqué dans un coin de l’Asie, par un merveilleux enchaînement de circonstances, s’est élevé si haut, et a rempli le monde pendant sept siècles du bruit de sa renommée.
Un seul homme a été cause de ce prodige: Mahomet, en s'inspirant des idées juives et chrétiennes, a fondé une religion dont le surnaturel était banni, et qui a produit des
AU LECTEUR. 5 sectateurs enthousiastes. Dieu de Mahomet, s’écriait Akbah en atteignant la limite de l'Afrique occidentale, si je n'étais arrêté par les flots de la mer, je porterais la gloire de ton nom jusqu'aux confins de l’univers.
L'œuvre du fils d’Abdallah a été appréciée très-diversement et jugée quelquefois avec une passion aveugle dont l’'Essai sur l’histoire des Arabes avant l’islamisme, pendant l’époque de Mahomet, etc., de Caussin de Perceval, et l’excellent hvre de M. Garcin de Tassy sur l’islamisme (5), ont fait bonne justice ; mais on pouvait lui prédire le sort de la plupart des religions, qui, en imposant des règles et des restrictions acceptables seulement par certaines populahions et sous certaines latitudes, ne sont pas de nature à deventr universelles.
La circoncision empruntée à la loi juive, l'interdiction d’usages dont l'abus seul aurait dû être réprimé, et d’une branche de l’art cultivée de tout temps (la reproduction des images), étabhssaient une ligne de démarcation in-' franchissable entre des nañons d’origine et d’appétences diverses. Aussi la puissance arabe devait-elle venir se briser dans les plaines de Poitiers contre la résistance des peuplades germaniques converties au christianisme.
En retraçant l’histoire de la grandeur et de la décadence des Arabes, nous ajouterons une démonstration de plus à ces belles paroles de Bossuet :
« Quand vous voyez passer comme en un instant devant « vos yeux, je ne dis pas les rois et les empereurs, mais les « grands empires qui ont fait trembler tout l'univers; € quand vous voyez les Assyriens, anciens et nouveaux,
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