‹ Histoire générale des Arabes (volume 3)Chapitre 1 sur 35 · ÉCOLE DE BAGDAD. — PROGRÈS DES SCIENCES MATHÉMATIQUES · texte numérisé non relu

ÉCOLE DE BAGDAD. — PROGRÈS DES SCIENCES MATHÉMATIQUES

Les Arabes sont au moyen âge les seuls représentants de la civilisation ; ils font reculer la barbarie qui s’était étendue sur l’Europe, ébranlée par les invasions des peuples du Nord; il$ remontent « aux sources éternelles de la philosophie grecque, » et, loin de se borner à préserver de toute attente le trésor des connaissances acquises, ils l’agrandissent et ouvrent des voies nouvelles à l’étude de la nature.

Des guerres d’invasion, à peine interrompues par les discordes civiles, des expéditions lointaines et d’éclatants triomphes avaient rémpli le premier siècle de l’hégire; même en 750, après la chute des Ommiades, rien n’annonçait qu’au tumulte des armes allait succéder, dans l'empire des khalifes, une période illustrée par les seuls travaux de l'intelligence. Plus occupés à faire des conquêtes et à propager leur système religieux qu’à favoriser les lettres et les sciences, les successeurs de Mahomet avaient jusque-là ravagé la Syrie, la Perse jusqu’à l’Indus et à la mer Caspienne, tout le nord de l'Afrique, la majeure partie de l’'Espagne, menaçant d’envahir la Gaule, si Charles Martel n’eût arrêlé ce torrent dévastateur en taillant en pièces les troupes d’Abdérame dans les plaines de la Loire ; mais, sous les Abbassides, une noble émulation, et par dessus tout l’exemple et la protection du souverain, devaient faire disparaître l'ignorance et la grossièreté justement reprochées aux disciples de Mahomet. Les esprits se pénétrèrent d'idées nouvelles, et l’on vit naître alors un grand nombre d’écrits de tout genre, source d’une intinité d’autres, qui firent de la langue arabe la langue savante de l'Orient et de tous les États musulmans.

Presque tous ces écrits subsistent encore, et leur réunion forme une des plus vastes littératures que l’on connaisse. |

C’est au khalife Abou-Giafar-Almanzor qu’est due la première impulsion donnée à l'étude des sciences exactes. Au milieu des traditions incomplètes ou confuses qu'on a réunies sur l’histoire des anciens Arabes,

on distingue à peine quelques notions d'astronomie pratique. Le spectacle du ciel avait attiré leur attention comme celle de tous les peuples que la douceur du chmat et la sérénité de l'air invitent à observer les astres, sans leur inspirer néanmoins le désir de déterminer les lois des mouvements célestes. Les noms des planètes et de certaines étoiles dont ils faisaient des divinités, une indication assez exacte des mansions de la lune et des croyances purement astrologiques, voilà tout ce qu'ils avaient inventé ou recueillif dans leurs rapports avec les nations qui les environnaient. Ils employaient l’année lunaire; mais il ne parait pas qu'ils aient jamais cherché à fixer l’incertitude des temps par des êres ou époques d’un usage général. Aussi est-il presque impossible d'établir un ordre régulier dans cette longue série de faits dont se composent les annales de l'Arabie jusqu’au moment où une révolution habilement préparée vint briser les cultes divers de ses populations nomades, les réunir sous la loi du Coran et développer chez elles de nouvelles inclinations (!).

« Les Arabes, dit M. de Humboldt dans son Cosmos, étaient admirablement disposés pour jouer le rôle de médiateurs et pour agir sur les peuples compris depuis l'Euphrate jusqu'au Guadalquivir et la partie méridionale de l'Afrique moyenne. Ils possédaient une activité sans exemple, qui marque une époque distincte dans l’histoire du monde ; une tendance opposée à l'esprit intolérant des Israélites, qui les portait à se fondre avec les peuples vaincus, sans abjurer toutefois, en dépit de ce perpétuel échange de contrées, leur carac-

tère national et les souvenirs traditionnels de leur patrie originaire. Tandis que les races de la Germanie ne commencèrent à se polir que longtemps après leurs migrations, les Arabes apportaient avec eux non seulement leur religion, mais aussi une langue perfectionnée et les fleurs délicates d’une poésie qui ne devait pas être perdue pour les troubadours provençaux ni pour les minnesingers.

« Si l’on veut rechercher comment l'invasion des Arabes en Syrie et en Palestine, et plus tard la prise de possession de l'Égypte, éveillérent chez eux le goût de la science et le désir d’en hâter les progrès par euxmêmes, il faut tenir compte de leurs dispositions naturelles pour les jouissances de l'esprit, de la configuration particulière du sol et des anciennes relations de commerce qui unissaient les côtes de l'Arabie avec les États voisins parvenus à une haute civilisation. Il entrait sans doute dans les merveilleux desseins de l'harmonie du monde que la secte chrétienne des nestoriens, qui a si utilement contribué à répandre au loin les connaissances acquises, éclairât aussi les Arabes avant qu’ils entrassent dans la savante et sophistique Alexandrie, et que le nestorianisme chrétien pût pénétrer dans les contrées orientales de l'Asie sous la protection armée de l'islamisme. Les Arabes, en effet, furent initiés à la littérature grecque par les Syriens, qui étaient. comme eux, de race sémitique, et les Syriens avaient eux-mêmes reçu ceite connaissance des nesloriens poursuivis pour crime d’hérésie. Déjà Mahomet et Abou-Bekre vivaient, à la Mecque, en relations d'amitié avec des médecins qui s'étaient formés

LIVRE VI, CHAPITRE I. > 5) par les leçons des Grecs et dans le célèbre établisse-

ment qu’avaient fondé les nestoriens à Édesse, en Mésopotamie. » |

Ce fut dans l’école d’Édesse, qui semble avoir servi de modéle aux écoles des bénédictins du mont Cassin et de Salerne, que prit naissance l'étude scientifique des substances médicinales empruntées aux minéraux et aux plantes. Lorsque cet institut fut détruit, sous ‘ Zénon lIsaurien, par un fanatisme irréfléchi, les nesloriens se répandirent dans la Perse, où ils acquirent bientôt une grande influence politique, et fondèrent à Djondisabour, dans le Khousistan, un nouveau collége médical qui fut très-fréquenté ; vers le milieu du VITe siècle, ils avaient déjà propagé dans l'Inde et la Chine leurs idées et leur croyance. Les semences de civilisation occidentale, répandues en Perse par des moines instruits et par des philosophes exilés de l’école platonicienne d’Athènes à la suite des persécutions de Justinien, furent, recueillies et mises à profit par les Arabes pendant leurs premières incursions en Asie. Les Ommiades, devenus les maîtres du monde, protégèrent les savants, mais on n’a pu dire qu'il fallait placer à Damas et non à Bagdad le point de départ des travaux d’une école nouvelle ; c’est au khalife abasside Almanzor qu’on doit en rapporter l’honneur ; il avait reçu, paraît-il, ses premières notions d’astronomie d'un Indien; mais, comme nous l'avons fait remarquer, les doctrines indiennes n'avaient pas beaucoup de valeur, puisque les Arabes les abandonnèrent dés qu'ils furent en possession des livres grecs (?).

Les successeurs d’Abou-Giafar-Almanzor imitérent

son exemple et favorisérent le développement de toutes les branches de l'intelligence humaine à une époque où les sciences et les lettres étaient généralement négligées en Europe. Pendant que Charlemagne essayait vainement d’en ranimer le goût, ces khalifes, appelant auprès d’eux les hommes les plus instruits des provinces qu’ils avaient réunies sous leur domination, faisaient traduire du grec les ouvrages les plus estimés et formaient de vastes établissements destinés à de riches bibliothèques et à des écoles publiques. On enseignait, concurremment avec le texte et les commentaires du Coran, les livres d’Aristote, d'Hippocrate, de Galien, de Dioscoride, d’Euclide, d’Archimède, d’Apollonius, de Ptolémée, etc., dont plusieurs nous ont été transmis immédiatement par les Arabes avant qu’on en eût retrouvé les originaux grecs. Les mêmes princes instituaient à Bagdad des académies où se discutaient tes objets qui ne pouvaient être traités que par d’habiles maîtres, et 1ls fondaient cette école célébre qui devait élever les plus beaux monuments de l’astronomie du moyen âge. |

Almamoun, le septième khalife de la maison d’Abbas, fut, après Almanzor, celui des souverains de Bagdad qui se rendit le plus recommandable par son instruction et ses efforts constants pour le progrès des sciences. Mais si ce prince donna son nom au siècle dont il assura la gloire littéraire, il ne faut pas cependant oublier ses prédécesseurs, Mohammed-al-Mahadi et Haroun-al-Raschid, qui portérent par leurs vertus et leur magnificence le khalifat d'Orient au plus haut point de splendeur. Les productions des savants et des

poëtes, qu’ils comblaient de bienfaits, ajoutérent à l'éclat de leur règne ; plusieurs ouvrages grecs et persans furent traduits en syriaque et en arabe, et les chrétiens répandus en Asie secondèrent par leurs travaux le zèle de ces khalifes. Alors fleurirent l’astronome Mashallah, si vanté par Aboul-Pharadje, Ahmed-ben- Mohammed-Alnehavendi, le plus ancien des observateurs arabes, et le mathématicien Hegia-ben-Yousef, le pre- - mier traducteur d’Euclyde. Nous n’avons pas besoin de rappeler à quel degré de perfection les arts mécaniques étaient parvenus dès cette époque ; lhorloge à eau envoyée par Haroun-al-Raschid à Charlemagne, et dont la description a été conservée, et les présents offerts à l’empereur de la Chine suffiraient pour en donner une idée, si les récits des historiens ne faisaient pas connaître en détail toutes les merveilles de ce genre accumulées à la cour de Bagdad. Cest surtout au fils de: Haroun, Almamoun, l’Auguste des Arabes, qu’appartient l'honneur d’avoir achevé l'ouvrage commencé par ” son aïeul Almanzor. Ce prince, entouré de l'élite des savants et des artistes, recueillit à grands frais les écrits de l’école d'Alexandrie, et ses rapports avec les empereurs de Constantinople lui permirent de faire rechercher jusque dans Athènes les ouvrages philosophiques des Grecs. 11 ordonna d’abord la révision de, V'Almagestie de Ptolémée, dont une première traduction avait été faite, sous Haroun-al-Raschid, par les soins . d'Iahia-ben-Khaled le Barmécide. Les instruments nécessaires furent construits par d’habiles artistes, et la Table vérifiée, dont Jahia-ben-abi-Mansour est considéré comme le principal auteur, présenta bientôt les résultats

des observations entreprises simultanément à Damas et à Bagdad (°). | Send-ben-Ali, qui avait été le collaborateur d'Iahia, fit d’autres observations, en 839 et 833, avec Khaledben-Abdelmalek Almerouroudi. C’est à ces deux astronomes, assistés d’Ali-ben-Isa et d’Ali-ben-Albahtari, que l’on doit aussi la mesure d’un degré du méridien. Aprés s'être rendus dans la plaine de Sennaar, ils marchérent vers le sud, puis vers le nord, jusqu’à ce que la hauteur du pôle eût varié de soixante minutes, et trouvèrent pour la valeur du degré terrestre, les uns cinquante-sept milles, les autres cinquante-six milles et un quart, chaque mille contenant quatre mille coudées noires; cette mesure offre la même incertitude que celle d’Ératosthène relativement à la longueur du module dont on fit usage. Laplace adopte le chiffre de deux cent mille cinq cents coudées noires. Ce nombre doit être porté soit à deux cent vingt-cinq mille, soit à deux cent vingt-huit mille. Montucla, en prenant pour résultat cinquante-six milles et cinquantesix milles deux tiers, discute d’une manière fort judicieuse quelle confiance on doit accorder à cette évaluation. Send-ben-Ali et Khaled firent leur observation, au rapport de Masoudi, entre Racca et Tadmor, tandis que Caussin à nommé, d’après Ebn-Jounis, Tadmor et Wamia, qu'il croit, être Apamée. Caussin n’a pas pris garde que la ville dont il s’agit doit être sur le méridien de Tadmor et à un degré de distance au nord ou au sud, et qu'Apamée de Syrie se trouve à deux degrés à l’ouest de Tadmor. Il raisonne d’après l’orthographe du mot au lieu de consulter la position géographique

du lieu. Le nom est d’ailleurs écrit de telle sorte qu’on peut lire Waset, ville voisine de Racca, qui satisfait à toutes les conditions.

A la même époque, Ahmed-ben-Abdallah-Habasch rédigeait trois tables sur les mouvements des planètes, après avoir vérifié lui-même les déterminations de ses devanciers, et Al-Abbas-ben-Saïd-al-Jauheri contribuait par ses travaux à illustrer le règne d’Almamoun. A côté de ces astronomes célébres se placent naturellement les noms d’Ebn-fshah-ben-Kesouf, d’Abdallah-ben- Shahl-ben-Naoubackh et d’Alfragan (Alfergani), qui prirent une part trés-active à la correction des tables grecques ; non seulement les erreurs de Ptolémée furent rectifiées sur plusieurs points importants, mais encore le mouvement de l’apogée du soleil reconnu. On évalua l’obliquité de l’écliptique à 930 33° 59”, et des observations d’équinoxes faites avec beaucoup de soin conduisirent à une estimation très-précise de la longueur de l’année; les éclipses, les apparitions de comètes, les autres ‘phénomënes célestes devinrent l’objet d’une scrupuleuse attention, et les taches du soleil furent même signalées. |

Si les auteurs de la Table vérifiée rendirent à la science un véritable service, il ne faut pas croire cependant qu'ils introduisirent les premiers chez les Arabes cette . méthode positive qui soumet tout aux lois de l’expérience. Avant eux, Mohammed-ben-Ibrahim-al-Fazari comparait l'astronomie des Indiens à celle des Grecs ; Ahmed-ben-Mohammed-al-Nehavendi observait dans la ville de Djondisabour et composait, en 803 de notre ère, de nouvelles tables intitulées : Almostamal ; enfin

Mashallah, qui florissait déjà sous le règne d’Abou- Giafar-Almanzor, et qu'Aboulpharadje appelle le phénix de son siècle, écrivait ses traités de l’astrolabe et de l’armille, et exprimait sur la nature des corps célestes des idées très-sages.

Mohammed-ben-Musa-Alkhowarezmi qui rédigea, à la demande d’Almamoun, un abrégé du Sind-Find ou des tables indiennes, est plus connu comme mathématicien que comme astronome, et nous parlerons plus loin de son traité d’algèbre. Alkendi, son contemporain, ne paraît pas non plus devoir être mis au rang des observateurs, mais ce fut l’un des savants les plus estimés de son temps; polygraphe d’un ordre supérieur, il composa plus de deux cents ouvrages dont les titres divers nous ont été conservés, sur l’arithmétique, la géométrie, la philosophie, l'astrologie, la météorologie, l'optique, la médecine, etc. Versé dans la connaissance de la langue grecque, il sut tirer très-habilement parti des écrits des écoles d'Athènes et d'Alexandrie, et y ajouta de savants commentaires; ses livres sont remplis de faits curieux et intéressants ; on les a mis souvent à contribution au moyen âge.

Albumazar (Abou-Maaschar), élève d’Alkendi, se hivra plus spécialement à l'étude des phénomènes célestes ; il fit d’utiles observations d’après lesquelles la table appelée Zidj-abou-Maaschar a été calculée. Quoiqu’on ne le connaisse guère: en Æurope que par ses nombreux opuscules sur lastrologie, on ne peut lui refuser une place distinguée parmi les astronomes observateurs dont l'Orient s’honore à juste titre (*).

Après la mort d’Almamoun, les travaux n'avaient pas

été interrompus ; les auteurs de la Table vérifiée avaient eu dans les fils de Musa-ben-Schakir, Mohammed, Ahmed et Hassan, des continuateurs très-zélés. Ebn Jounis s'appuie fréquemment sur leurs observations et les estimait très-exactes. On voit dans la table hakémite qu’ils faisaient le moyen mouvement du soleil dans l’année persane de 115 290 39° 8” 2°”, en degrés 359,45 39” 58” 2°”, sa plus grande équation de 20 0? 50”, le lieu de son apogée au temps d’Iezdedjerd (16 juin 632 de l’ère vulgaire) de 20° 44 19” des gémeaux, son mouvement de 1° en soixante-six années persanes. |

Ahmed, le second des trois frères, qui s'était surtout adonné à la mécanique, fit en 851 une table partieulière dans laquelle il établit que le moyen mouvement du soleil dans l’année persane était de 110 29s 450 407, en degrés 3990 45 40”, sa plus grande équation 20 0? 8”, et le lieu de son apogée 940 33 des gémeaux. Ces évaluations s’éloignent peu de celles des modernes, |

Cependant la précession des équinoxes supposée de 10 en soixante-six ans n’était point ramenée à sa juste valeur ; Habasch avait trouvé pour le lieu de Régulus Pan 630 de notre ère, 13° du lion environ; les trois frères observérent cette étoile en 840 et 847, et reconnurent qu’elle avait avancé dans ces sept années de 6” 15”, ce qui donnerait par an 53” 24” ; ce ne fut qu’un siècle plus tard que l’on corrigea cette estimation qui se rapprochait déjà de la vérité.

L'observatoire des fils de Musa était situé sur le pont de Bagdad qui aboutissait à la porte Pal-al-Tac; c’est

là qu’ils avaient fixé à 230 85 l’obliquité de l’écliptique, et qu'ils avaient remarqué pour la première fois les différences de la plus grande latitude de la lune. L’ainé des trois frères, Mohammed (Abou-Djafar-ben- Musa-ben-Schakir} avait dressé des éphémérides pour les lieux des planètes, et les éléments de ses tables servaient encore dans les calculs longtemps après lui ; Thebit-ben-Corrah fut son disciple en astronomie. | Ce qui caractérise surtout l’école de Bagdad à son début, c’est l’esprit véritablement scientifique qui préside à ses travaux ; marcher du connu à l’inconnu, se rendre un compte exact des phénomènes pour remonter ensuite des effets aux causes, n’accepter que ce qui a été démontré par l'expérience, tels sont les principes enseignés par les maîtres. Les Arabes, au IXe siècle, étaient en possession de cette méthode féconde qui devait être si longtemps après entre les mains des modernes l'instrument de leurs plus belles découvertes. Thebit-ben-Corrah, qui mourut l’an 900 de l’êre chrétienne, et qui avait à sa disposition les observations astronomiques faites depuis le règne d’Almamoun, regretlait qu'on n’en eût pas recueilli un plus grand nombre, et reconnaissait hautement qu'elles seules pouvaient assurer le progrès de la science. Cet habile mathématicien, qui paraît avoir appliqué le premier l’algèbre à la géométrie, traduisit de, nouveau l’Almageste, fit ressortir avec soin les corrections que les auteurs de la Table vérifiée avaient apportées aux déterminations de Ptolémée, et y ajouta lui-même de très-bonnes remarques. S'il admit la doctrine aujourd’hui abandonnée de la trépidation des fixes, il ne faut

pas oublier que c’était une idée grecque. Aussi doit-on repousser le jugement trop aksolu de Delambre sur un savant qui fut réellement un des promoteurs les plus actifs de l'astronomie.

L’intervalle qui sépare les fils de Musa-ben-Schakir d'Albatéoni se trouve aussi rempli par les observations d’Aboul-Abbas-Fadhl-ben-Hatem-al-Nairizi et par celles de Mohammed-ben-Isa-Abou-Abdallah, surnommé le Mahatien. :

AI-Naïrizi s’appliqua surtout à rectifier les erreurs qui s'étaient glissées dans les écrits des astronomes d’Almamoun, et qui avaient été reproduites jusqu’à lui sans examen nouveau ; observateur zélé, excellent géomêtre, il composa un commentaire sur l’Almageste et laissa des tables qui étaient encore un siècle plus tard consultées avec fruit; Ebn-Jounis, qui le cite très-fréquemment, lui reproche çà et là quelques inexactitudes, mais il se plaît, en toute occasion, à rendre justice à son mérite (°). |

La Bibliothèque des philosophes, d’Alzouzéni, nous fait plus particulièrement connaître le Mahani comme mathématicien, mais la grande table hakémite nous le montre marchant sur les traces des auteurs de la Table vérifiée, et déterminant avec ure extrême précision tous les phénomènes célestes survenus de son temps, éclipses de soleil et de lune, conjonctions de planètes, etc., de 824 à 868. Ces indications éparses, dont on peut apprécier l'importance pour l'évaluation des moyens mouvements, nous font regrelter plus vivement que jamais la perte ou l’absence des ouvrages originaux où elles sont consignées, et l’on ne comprend

pas que les voyageurs entretenus à grands frais en. Orient n’aient pas pour mission spéciale de rechercher et d'acquérir tant de manuscrits qui nous manquent, et qui jetteraient un jour nouveau sur une des périodes les plus intéressantes de l’histoire des sciences.

On s’est accoutumé à considérer Albatégni, qui suit presque immédiatement‘le Mahani, comme le représentant de l’école arabe au IX° siècle, parce que son traité d'astronomie nous est seul connu, et l’on a mis sous son nom plusieurs découvertes dont l'honneur revient de droit à ses devanciers.

« Albatégni, disait Baïlly, nous a laissé quatre observations d’éclipses du soleil et de la lune, qui, avec celles de Thius, sont utiles pour remplir les déserts qui séparent les astronomes d'Alexandrie des astronomes modernes ; 1l y a dans les observations une lacune de douze à treize siècles. » Cette opinion est complètement renversée par le tableau que nous venons de tracer des premiers progrès de l'astronomie chez les Arabes ; Bailly toutefois avait une excuse : il'ne faisait que répéter une erreur adoptée presque généralement par les savants du XVIe et du XVIe siècle. Montucla n’était pas plus heureux lorsqu'il attribuait à Albatégni, dans son Histoire des mathématiques, la correction du mouvement de précession des équinoxes supposé par les anciens d’un degré en cent ans. Cette correction avait été faite longtemps avant lui : le mouvement de l'apogée du soleil, inconnu à Hipparque et à Ptolémée, et l’excentricité de l'orbite de cet astre, avaient été également signalés dès le règne d’Almamoun ; et il serait tout aussi téméraire d'affirmer qu’Albatégni eut la pre-

mière idée de la substitution des sinus aux cordes, tant qu'on ne possèdera pas et qu’on ne pourra consulter les écrits de ceux qui l’ont précédé.

Cet astronome, si vanté des Européens, a joué chez les Arabes le même rôle que Ptolémée chez les Grecs ; tous deux ont reproduit l'exposé des connaissances acquises de leur temps, et leurs ouvrages ayant presque seuls surnagé au milieu des révolutions des empires, on n’a point hésité à les regarder comme la dernière expression de la science grecque et de la science arabe; mais, comme Ptolémée, Albatégni fut dépassé par ses successeurs ; comme Ptolémée, il n’a qu’un titre fort contestable à la qualification d’inventeur que certains écrivains s’obstinent à lui donner encore, et l’heure n’est pas peut-être éloignée où 1l sera enfin permis de rendre à chacun le bien qui lui appartient (°).

Albatégni observait à Racca en 880; il mourut en 929 ; et on lui doit assurément beaucoup de reconnaissance pour la part trés-active qu’il a prise aux grands travaux de lécole de Bagdad ; combien il est à regretter, dans l'intérêt même de sa gloire, que ses Tables astronomiques, si célébres dans tout l'Orient, ne nous soient point parvenues! La version latine de son traité: De Scientra stellarum, que l’on suppose être de Plato Tiburtinus, et qui fut commentée par Regiomontan, fourmille de fautes, et malheureusement le texte arabe n’a pu être retrouvé ; nous avons pourtant de fortes raisons de croire qu’il existe dans la bibliothèque du Vatican et à l’Escurial, et peut-être un jour réussira-ton à rectifier les passages mal traduits. Déjà Halley a proposé, dans les Transactions philosophiques, un assez

grand nombre de corrections qu'il serait intéressant de vérifier sur le texte de l’auteur arabe; une copie de la traduction que contient le manuscrit latin de la Bibliothèque nationale, n° 7266, et que nous avons eu l’occasion d'examiner, tout en justifiant sur quelques points l’opinion du savant anglais, offre en général les mêmes erreurs que les éditions de 1597 et de 1645.

Parmi les astronomes arabes qui fleurirent dans le même temps, nous devons encore mentionner Sehel- “ben-Bashar et Mohammed-ben-Mohammed-ben-lousefal-Samarcandi, qui contribuëérent par leurs observations à perfectionner la Table vérifiée ; Ali-Aboul-Hassanben-Ismaïl-Jauheri, Abou-Djafar-ben-Ahmed-ben-Abdailah-ben-Habasch, Costa-ben-Luka, l’émule d’Alkendi ; Mohammed-ben-Alhosain-ben-Hamid-ben-Aladami, qui paraît avoir fait usage des tables indiennes, etc., mais c’est aux fils d'Amadjour-al-Turki qu’il faut assigner le rang le plus distingué. |

Les Benou-Amadjour, et sous ce nom l’on comprend Ali-ben-Amadjour et son fils Aboul-Fassan-Ali-ben- Amadjour, observérent pendant près d’un demi-siècle, de 885 à 933, et rédigérent la Table al-bedia (la nouvelle, la merveilleuse), ouvrant par leurs travaux une voie nouvelle à d'importantes découvertes ; ils se faisaient aider ordinairement par un affranchi appelé Moflih, qui composa lui-même des tables astronomiques, et ils avaient signalé de notables différences dans les mouvements de la lune, teis qu’ils avaient été calculés avant eux, soit par les Grecs, soit par les Arabes; Aboul-Hassan-Ali-ben-Amadjour remarqua aussi que

les limites de la plus grande latitude de la lune n'étaient pas constamment les mêmes, comme le supposaient Ptolémée et Albatégni ; il faut encore, sur ce point, réformer le jugement que M. Biot a porté sur les Arabes, dans le Journal des savants (1843, p. 610). Si les Benou-Amadjour ne poussèrent point leurs investigations jusqu’à la découverte d’une troisième inégalité, ils avaient du moins frayé la route à leurs successeurs ; il était impossible que des savants, entraînés vers l’étude de l’astronomie par le seul désir de connaître, ne fussent point frappés des anomalies signalées par les fils d’Amadjour, et ne cherchassent point, après s’en être rendu un comple exact, à les expliquer par des hypothèses nouvelles (”). |

C’est en effet ce qui devait arriver cinquante ans plus lard.

Mais déjà le khalifat d'Orient avait été ébranlé par des révolutions successives ; depuis la mort d’Almamoun (833), douze princes avaient occupé le trône ; tous s'étaient montrés animés d'un amour éclairé des sciences et des lettres; tandis qu’ils cherchaient à oublier dans l'entretien d'hommes instruits les dangers qui les menaçaient, l’émeute grondait aux portes de leur palais, et le démembrement de l’empire musulman s’avançalt à grands‘pas. De toutes parts, on l’a vu plus haut, s'étaient élevées des dynasties indépendantes; l’'Esgagne était depuis longtemps perdue pour les Abassides ; en Afrique, les Edrissites, les Mequinez, les Medrarites dominaient à Fez, Miknasa, Sedjelmesse ; les Rostamites et les Abdoulouates possédaient Tahart et Tlemcen; à Cairowan régnaient les Aglabites, et

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