DE L’ASTRONOMIE ET DES MATHÉMATIQUES CHEZ LES CHINOIS
(Lettre de M. L.-Am. Sédillot à D. B. Boncompagni.)
Cher prince,
Le Journal des arts et des industries de Florence, cité par notre Moniteur du soir du 1er avril 1868, conserve une haute idée de la Chine, cette nation qui s’est occupée des sciences avant toutes les autres, et qui a gardé pour elle toutes ces découvertes : elle aurait été la première à mesurer le temps! Est-ce que le moment ne vous paraît pas venu de réduire à sa juste valeur, comme nous l'avons déjà fait: pour les Indiens, la science des Chinois, et de faire cesser le bruit de ces trompettes retentissantes qui sonnent dans le vide ?
Nos missionnaires ont eu le malheur de placer à la Chine, par un étrange abus des mots, un tribunal de
(1) Revue orientale du 25 avril 1868, p. 182.
APPENDICE. F 421 mathématiques ; inde labes. Un peuple qui, pendant une longue série de siècles, avait eu un tribunal de mathémaliques devait être en effet bien savant; mais aussi l’on aurait dû ajouter que ce peuple n’avait jamais su ce que c'était que les mathématiques ; qu’au XIIe siècle de notre ère il ne s'était point encore élevé au-delà du triangle rectiligne rectangle, et qu’à cette époque les astronomes arabes de Méragah lui apportaient les premières notions de la frigonométrie sphérique.
Le grand cheval de bataille des Chinois, qu’ils opposent avec infiniment d'adresse à toutes les criliques, leur a jusqu’à présent assuré une victoire facile. Ils ne demandent pas mieux que d’avoir été les instituteurs du genre humain ; mais toutes leurs belles connaissances ont disparu en l'an 213 avant J.-C., avec l'incendie des livres ordonné par l’empereur Tsin-Chi-Hoang-ti.
Cette opinion a été acceptée par M. le professeur Weber, de Berlin, et par J.-B. Biot qui, on le sait, a consacré bien des articles à la glorification des Chinois, dans la personne de son fils. Pour nous, nous l’avons combattue, il y a plus de quinze ans, par des arguments qui n’ont point été réfutés : « Pour un esprit réfléchi, disions-nous (1), cet événement, qui paraît établir une ligne de démarcation bien tranchée entre l’histoire ancienne et l’histoire moderne de la Chine, n’a pas une très-haute valeur. Personne ne supposera que la destruction des monuments écrits puisse faire disparaître entièrement les connaissances historiques et scientifiques de tout un peuple. L'empereur Tsin-Chi-
(1) Matériaux, etc., t. Il, p. 566, 567, 568,
Hoang était un conquérant illustre, qui avait fait construire la grande muraille de la Chine, et qui, pendant son règne, avait déployé une rare magnificence; si, pour déjouer les menées d’un parti qui menaçait son autorité ens’appuyant sur des passages et des extraits des anciens livres, 11 commanda en 246, ou plutôt l’an 213 avant J.-C., de brûler ces ouvrages, ne lui attribue-ton pas, d’un autre côté, linvention du papier et du pinceau à écrire? Et, quand bien même les traités d'astronomie auraient éprouvé le sort des vieilles chroniques chinoises, les découvertes scientifiques, généralement acceptées, seralent-elles tombées dans un profond oubli? On anéantirait aujourd’hui les admirables productions des Copernic, des Newton et de tant d’autres maîtres, que les brillants résultats dus à leur génie ne s’effaceraient jamais de la mémoire des hommes, à moins d'un cataclysme universel; et, nous devons le faire remarquer, cinq ou six ans s'étaient à peine écoulés depuis l'incendie des livres chinois, que déjà l’empereur Caotzé ordonnait la recherche de tous les ouvrages qui avaient échappé à la destruction, et formait neuf volumes... connus sous le nom de livres classiques. » M. Pauthier, dans un mémoire inséré au Journal asiatique (septembre-octobre 1867, pages 197-337), se . range complètement de notre avis et critique avec vivacité M. Weber et J.-B. Biot qui, dit-il, ne connaissait la Chine que très-imparfaitement et de seconde main; mais il va plus loin, et il s'appuie sur un enventaire de six cent vingt ouvrages (1), conservés par l'his-
(1) Journal asiatique, septembre-octobre 1867, p. 331, 332.
APPENDICE. 123 torien Pankou et publié au XVIIe et au XVIII siècle de notre êre, pour constater à la Chine une des plus grandes et des plus anciennes civilisations du monde, à l’époque même où les civilisations He SE re font commencer la leur (1).
Nous avons combattu sur ce point l'opinion de M. Pauthier dans une communication récente faite à la Société d’ethnographie; et il faut bien qu'on sache que là où M. Pauthier voit un arsenal de connaissances vraiment merveilleuses, nous n’apercevons que les Superstitions d’un peuple fort ignorant, incapable de s’élever jusqu'aux sciences spéculatives.
Prenons pour exemple l'astronomie et hs mathématiques :
M. Pauthier trouve extraordinaire que M. James Legge, des Missions de Londres, et que le révérend John (halmers fixent l’année 775 avant J.-C. comme la plus ancienne date qui puisse être déterminée avec certitude sur l’antiquité historique des Chinois; ïl s'étonne de ce que les nombreux travaux des missionnaires Parennin, Mailla, Gaubil (Souciet) et Amiot n'aient point porté la conviction dans l'esprit des érudits (2). Nous avons étudié ces travaux avec le plus grand soin, et nous sommes arrivés avec Delambre à cette conclusion : que les Chinois n’ont jamais eu d’astronomie proprement dite, et qu'ils n’ont jamais étudié les mathématiques. Tout ce qui dans leurs livres a un caractère scientifique leur a été importé du dehors, et
(1) Journal asiatique, septembre-octobre 1867, p. 232, (2) Id., p. 198, 199,
les Chinois eux-mêmes ne font aucune difficulté pour le reconnaître (1).
Il ressort des documents rassemblés par M. Pauthier que les Chinois se sont occupés de bonne heure du calendrier (2); qu'ils ont déterminé l’ordre des quatre saisons ; qu’ils ont partagé exactement les limites et la durée des {sieh, ou des vingt-quatre divisions lunaires, qu'il ne faut pas confondre avec les vingt-huit mansions de la lune; mais ce sont des notions purement élémentaires qu’on retrouve chez tous les peuples du monde; et si l’on ne recherche les conjonctions des planètes que pour reconnaître les effets du froid et de la chaleur, de la destruction et de la vie; pour signaler les troubles, les calamuités qu’elles suscitent, les joies, les satisfactions du bonheur qu’elles procurent, etc. (3), nous tombons tout simplement dans l'absurde.
Continuons nos citations :
« Les sages rois doivent tenir la main à ce que les calculs du calendrier soient toujours exactement établis, afin de déterminer les tendances des trois grands pouvoirs dirigeants du ciel ET LES COULEURS DES VÊTEMENTS (4). ».
« Les constellations exercent une influence fatale sur les événements malheureux. Si l’on n’en pénètre pas les secrets les plus profonds, on ne peut en faire. aucun usage.
« Gette contemplation des astres brillants sert à blä-
(1) Voyez nos Matériaux, etc., t. Il, p. 605, 648. |
(2) Journal asiatique, septembre-octobre 1867, p. 310, 311, 312,
(3) Id., p. 311.
(4) Id.
mer les fautes commises dans le gouvernement. Si leur forme n’est pas brillante, c'est que les rois ne veulent pas se prêter à écouter favorablement les avis de leurs conseillers (1), éte. »
. Ailleurs, on nous apprend que l’étude du ciel ou l'astronomie a pour objet de consigner l’influence heureuse ou malheureuse des astres, et de les représenter par des figures pour la bonne administration du gouvernement (2); que pour apprécier les événements, il faut consulter l'herbe à mille feuilles (3); que si l’on a des doutes sur une affaire importante, on doit interroger la tortue (4); qu'il y a un iraité spécial pour obtenir la - pluie et pour la faire cesser (5), etc.
Si l’on s’en tient à la partie purement astronomique des anciens livres chinois, tout se réduit à deux solstices et à l'indication d’une éclipse.
Il ne faut pas être bien savant pour reconnaître que le soleil ne paraît pas se coucher tous les jours au même point du ciel, et que le solstice d'hiver est à une certaine distance du solstice d’été. On suppose que les empereurs Fo-hi et Yao ont réglé le calendrier au moyen d’une observation de solstice, rien de mieux; seulement on n’est pas d’accord sur l’identificalion des étoiles déterminatrices. Quant au solstice qui se rapporte au règne de Tcheou-Kong, vers 1110, il n’est pas plus certain que l’évaluation de l’ombre du gnomon, d’un
(1) Journal asiatique, septembre-octobre 1867, p. 310. (2) Id., p. 309. :
(5) Id., p. 320.
pied cinq pouces, au Ie siècle de notre êre, et dont Laplace s’est servi comme d’une observation faite douze cenis ans auparavant.
Reste donc l'indication d’une éclipse qu’on place en lan 2155 avant J.-C. Les astronomes Hi et Ho, qui avaient déterminé un solstice du temps d’Yao, et qui ont vécu sans doute aussi longtemps que nos patriarches, se trompaient sur le calcul d’une éclipse deux cents ans plus tard, éfaient atlaqués à maïn armée, et punis de mort; Gaubil ajoute que Hi et Ho étaient des princes puissants qui s'étaient révoltés, et 1l se montre très-disposé à croire qu’il ne s'agissait pas en cette circonstance d’une éclipse de soleil.
On voit que le bagage scientifique des Chinois dans les temps anciens se réduit à bien peu de chose, et que l'incendie général des livres en 218 avant J.-C. était assez habilement trouvé pour laisser supposer, antérieurement à cette date, des connaissances très-étendues, mais anéanties; de cette manière on masquait adroite- . ment les importations étrangères. À la Chine comme dans l’Inde, ce qu’on apprenait du dehors se trouvait dans les anciens livres dont la trace s’était perdue, et de même que les pandits Hindous traduisaient en s/okas (en vers) tout ce que les Grecs et plus tard les Arabes leur enseignaient (1), trompant quelques siècles plus tard Legentil et Colebrooke par de méprisables mensonges (2), de même les Chinois ne se génaient guère
(1) Bulletin de la Société de géographie, Le série, t. IT, p. 426, rapport de M. L.-Am. Sédillot sur l'ouvrage de M. Reinaud, intitulé : Mémoire, etc. |
(2) Bulletin de la Société de géographie, t. IE, p. 427 et suiv. —
pour insérer dans leur Encyclopédie ce que les étrangers leur faisaient connaître d’intéressant; c’est ainsi qu'on à cru qu’ils avaient découvert, avant nous, deux satellites de Jupiter d’après une planche fabriquée dans ces derniers temps.
Comment supposer, en effet, qu’un peuple qui transporte dans le ciel le gouvernement de son pays, l’empereur, son héritier présomptif, ses femmes, ses enfants, les grands dignitaires, etc.; qui s’attache à identifier avec les étoiles les royaumes, les provinces, les villes, etc. ; imbu de l’idée que les actions des princes modifient les mouvements célestes; qui considérait les éclipses comme des calamités publiques et faisait un bruit étourdissant pour empêcher le dragon de dévorer le soleil (1), ait jamais pu s'élever à la hauteur d’une sclence spéculative ?
Il faut donc laisser aux Chinois comme aux Indiens certains arts pratiques dans lesquels ils ont excellé, et reconnaître que pour eux les sciences proprement dites ont été lettres closes. Fréret lui-même avoue que de temps à autre les étrangers sont venus les instruir'e (2).
Il est certain que l'influence grecque s’est fait sentir dans tout l'Orient à la suite des conquêtes d'Alexandre, et que la Chine en a eu sa large part; cette influence s’est continuée pendant toute la durée de. l’école d'Alexandrie, non seulement sous le règne des Ptolémées, mais sous la domination romaine, jusqu’à la
Matériaux, etc., 1845, p. 462, 464, 465, 466 ; t. I, 1849, p. 497, 498. |
(1) Matériaux, etc., t. IT, p. 592, >
(2) Id., p. 605,
fermeture des écoles d'Athènes et la dispersion des Nestoriens; il n’est pas nécessaire de rechercher dans les auteurs contemporains, grecs et latins, des traces certaines des rapports de l’Orient et de l'Occident, ni de se convaincre avec les poêtes de Rome (1) qu’on s’occupait alors des affaires de l'Inde et de la Chine; les écrivains du Céleste Empire nous fournissent à cet égard des documents irréfutables.
N'oublions pas, d’ailleurs, que dans cette longue période les Chinois s'étaient avancés jusqu’à la mer Caspienne; que les gens de Cashgar, de Samarcande, de la - Perse, de l'Arabie et des pays situés entre la mer Caspienne et la mer Méditerranée venaient constamment faire le commerce à la Chine (2). Au Ier siècle de notre ère, des officiers chinois visitaient les contrées soumises aux Romains, et l’an 164 Marc-Aurèle envoyait une ambassade en Chine. Plus tard, lorsque’ le Nestorien Olopen y fonde un nouvel établissement, la Transoxiane reconnaît encore les lois de l’empereur chinois (3). |
De ces relations multipliées que résulte-t-il? La trans-. mission dans l’extrême Orient des idées et des travaux de l’école grecque ; nous retrouvons dans les traités d'astronomie des Chinois : 1° l’ennéadécaétéride de
(1) Journal asiatique,Ë 6e série, t. I, p. 191, 192, 234, marsavril 1863; Relations politiques et commerciales de l’Empire romain avec l'Asie orientale, etc., par M. Reinaud, p. 116, 117, 159. — D. Junii Juvenalis Satiræ ex recensione A. Ruperti ilem À. Persi Flacci ex recensione L. Kœnig, t. I, 1820, sat. vi, v. 585-591, p. 119, 120.
(2) Matériaux, ete., t. IT, p. 607, 608.
(3) Id., p. 609.
Méton, ou le cycle de dix-neuf ans, qu’on fait remonter à deux ou trois cent millions d’années, pour donner au monde une antiquité fabuleuse, à la manière des Indiens: 2° la correction de Callippe, ou. période de soixante-seize ans, avec l'intervalle de plus d’un siécle qui sépare les deux observateurs grecs ; 8° l’exéligme de Geminus, triple du Saros chaldéen (1); 4° le zodiaque grec, l’obliquité de l’écliptique, la précession des équinoxes, etc. ; D° une table d’éclipses remontant à la première Olympiade. k
Mais les Chinois ne tirent aucun parti de ces connaissances nouvelles; du VII au XIIIe siècle de notre ère, on les voit adopter des règles défectueuses, rapporter des observations inexactes, des solstices et des équinoxes mal placés (2); ils ne savent point calculer une éclipse, el en inventant après coup de longuées périodes, en donnant une importance ridicule à certains nombres mystiques (les Koua, les Ho-tou, le Lo-chou) (3), ils essaient vainement de dissimuler des erreurs dont la cause leur échappe (4); sous la dynastie des Song (960-1278), seize réformes du calendrier n’amènent aucun résultat acceptable (5).
Avec l'invasion mongole, une sorte de réveil se manifeste; lorsque Kublaï-Khan fait la conquête de la Chine, son frère Houlagou à mis fin au khalifat de - Bagdad (1958), et, protecteur des savants, il s’est en-
. (1) Matériaux, etc., t. Il, p. 620.
(2) Id., p. 630. er (3) Id., p. 601, 602.
(4) Id., p. 634.
(5) Id., p. 638.
touré des derniers représentants de l'école arabe. Par ses ordres Nassir-Eddin-Thousi à fondé l’observatoire de Méragah, et d’habiles astronomes sont envoyés au nouvel empereur de la Chine; Gemal:Eddin est à leur tête; sous ces auspices, Co-Chéou-King publie de nouvelles tables, calquées sur celles d’Ebn-Jounis et de Nassir-Eddin; et de même qu’on retrouve dans les livrés de l'Inde les dénominations grecques et arabes conser: vées: ou légèrement modifiées, les Chinois: nous offrent des transformations analogues, soit pour l'indication des instruments, soit pour les rois de l’année persane, soit pour les nos d'hommes (1).
On peut en dire autant des mathématiques et des prétendues découvertes attribuées sans aucune preuve solide aux habitants du Céleste Empire ; de la boussole, de la poudre, restées dans leurs mains sans application aucune. Il est inutile de grandir outre mesure les Indiens et les Chinois; leur bagage scientifique sera toujours de très-mince valeur, et le viel adage Ex oriente lux, peut être mis au même rang que le fameux vers de Voltaire : |
C’est du nord aujourd’hui que nous vient la lumière.
L’astronomie et les mathématiques ne doivent rien, en fait de découvertes, aux peupaples russes, indiennes
‘ou chinoises.