L'EMPIRE ARABE CONSTITUÉ. — PUISSANCE DES KHALIFES
OMMÏADES.
Les victoires d'Hégiage avaient délivré Abdelmalek de ses plus dangereux ennemis; aussi, jusqu'à la mort de ce prince, en 705, n'y eut-il aucun mouvement dans l'empire. Les chrétiens avaient été protégés; le khalife les avait même appelés dans son conseil. Saint Jean Damascène, fils de Sergius, questeur général d'Abdelmalek, élevé par le moine Cosmas, qui lui avait fait parcourir tout le cercle des éludes scolastiques, aurait été, dit-on, sous le nom de Mansour, ministre de Hescham et l'initiateur des Arabes à la philosophie grecque. Ce ne serait donc pas à la cour des Abbassides, mais à celle des khalifes ommïades, non pas à Bagdad, mais à Damas, qu'il faudrait placer les premiers travaux des Arabes (3i). C'est aller trop loin; si les princes ommïades, au temps de leur plus grande puissance, encouragèrent les savants, c'est aux khalifes abbassides qu'appartient la gloire d'avoir fait revivre l'école d'Alexandrie.
Walid, fils aîné d'Abdelmalek, prit les rênes de l'État sans opposition; après un règne qui dura dix ans (705-715), on vit ses trois frères, Soliman, Yézid et
Hescham, se succéder presque immédiatement de 715 à 743, ne laissant entre eux qu'un intervalle de trois ans, rempli par le règne d'un de leurs cousins, Oraar II (717-720). Conformément aux désirs exprimés par Soliman, Omar II avait été proclamé khalife; il montra des dispositions favorables aux Alides et mourut empoisonné; il fut remplacé par Yézid II, dont la courte domination (720-724) fait contraste avec le long règne d'Hescham (724-743). Il ne faudrait pas supposer cependant que les partis et les sectes, qui tout à l'heure encore troublaient si profondément l'État, eussent entièrement disparu; leur silence n'était qu'un témoignage de leur faiblesse ; ils n'attendaient qu'une occasion favorable pour renouveler leurs prétentions. Les Alides crurent l'avoir trouvée en 739 ; mais leur tentative, mal conçue et mal exécutée, n'eut pour eux d'autre avantage que d'appeler l'attention sur leurs menées clandestines. Ils n'avaient même pu s'entendre sur le choix d'un prince digne du khalifat. Ils reprochaient aux Sonnites d'avoir trahi la vraie religion, lorsqu'ils avaient écarté du trône Ali, Hassan, Ilossein ; et eux-mêmes, après avoir choisi pour chef Zéid, petitfils d'Hossein, l'abandonnèrent avec leur légèreté ordinaire. Les uns étaient entièremennt dévoués à la descendance de Fathime;les autres réclamaient le pouvoir pour les enfants qu'Ali avait eus d'un second lit ; une troisième faction, enfin, prétendait que ces derniers avaient renoncé à leurs droits en faveur de la postérité d'Abbas, oncle de Mahomet, qui avait été un des fermes soutiens de la politique du prophète, et un des plus fervents adeptes de sa doctrine. Une fusion était néces-
saire entre ces divers partis ; tant qu'elle n'aurait pas lieu, les Ommïades n'avaient rien à redouter. Aussi leur politique se borna-t-elle à fomenter les jalousies et les haines dans les rangs des dissidents. Cependant les Abbassides devaient finir par attirer sous leurs drapeaux les familles qui avaient jusque-là soutenu les Alides, et ce fut là, plus tard, le secret de leur force.
Une autre cause encore, le prestige de la victoire, explique la facilité avec laquelle les fils d'Abdelmalek se transmirent l'autorité souveraine. On leur savait gré des triomphes nouveaux des armées musulmanes. C'était en quelque sorte la preuve que la Providence se déclarait en leur faveur, et que la prospérité de l'empire était liée à la domination de leur famille. Aussi, loin de ralentir l'ardeur sans égale des musulmans qui ne voyaient nulle part de barrières qu'ils ne pussent franchir, ils les poussèrent eux-mêmes en avant. L'étendue de l'empire, déjà si vaste, ne les effraya point; inhabiles ou trop généreux dans l'administration des provinces dont ils auraient pu faire une source intarissable de richesses, et auxquelles ils ne demandaient qu'un tribut très-modique, ils cherchaient dans la guerre étrangère les trésors qui leur étaient indispensables pour acheter des partisans et récompenser le zèle de leurs amis. Les expéditions lointaines occupaient en même temps les esprits les plus entreprenants et les détournaient des questions de politique intérieure.
L'Europe était devenue cette fois le principal théâtre de la conquête ; sans abandonner entièrement les deux continents, dont ils ne possédaient qu'une partie, les
Arabes allaient se diriger vers le nôtre. Déjà, en 672, la résistance de Constantinople les avait empêchés d'y pénétrer par l'Orient; ils furent plus heureux du côté de l'Occident. Aussitôt qu'ils eurent atteint le détroit de Gibraltar, ils envahirent l'Espagne et la Gaule, et les disputèrent aux peuples de race germanique qui y dominaient depuis trois siècles.
Déjà, sous la conduite d'Akbah, les Arabes avaient aperçu les lointains rivages de l'Atlantique. Et sans aucun doute, si les guerres civiles leur avaient permis de recevoir les renforts nécessaires, ils auraient pénétré, avant le VIIIe siècle, dans la péninsule ibérique. Mais, chassés de Gairowan parles Maures et les Grecs réunis, dénués de ressources, ils s'étaient retirés à Barcah, et désespéraient presque de la fortune, lorsque Abdelmalek, vainqueur de tous ses rivaux, envoya au gouverneur de l'Égypte l'ordre de rétablir dans l'Afrique septentrionale l'honneur de l'étendard du prophète, compromis par les derniers événements. Hassan, chargé de cette glorieuse entreprise, se dirigea d'abord sur la cité d'Akbah, où il entra sans difficulté. Avant d'attaquer les Maures dont il devait tirer une vengeance éclatante, il résolut de chasser les Grecs de l'Afrique; il assiégea Carthage, qu'aucun chef arabe n'avait encore osé attaquer, et qui, grâce à ses puissantes fortifications, présentait une ligne de défense formidable. Rien ne résista à l'impétuosité des troupes musulmanes ; la ville fut emportée de vive force: ses richesses passèrent entre les mains du vainqueur. Hassan n'hésita pas à la détruire pour enlever à Cairowan une rivale redoutable.
Quant aux Grecs, la plupart avaient cherché leur salut sur les vaisseaux rassemblés dans le port de Carthage ; les uns allèrent s'établir en Sicile, les autres en Andalousie ; un très-petit nombre eut le courage de continuer la lutte, et forma, en dehors de l'Afrique consulaire, à Setfoura et à Bizerte, un point de rassemblement où Ton attendit quelque temps des secours de Constantinople. Une flotte grecque parut en effet. Mais après avoir débarqué plusieurs fois sur la côte des troupes dont le plus bel exploit fut de visiter les mines de Carthage, elle remit à la voile, et consacra par sa retraite l'abandon définitif que les empereurs faisaient de la contrée (704).
11 ne restait plus que les Maures à soumettre; leurs tribus, ordinairement divisées, étaient alors réunies en confédération, et toutes groupées autour de la prophétesse Kahina. Cette femme se disait revêtue d'une puissance surnaturelle; elle avait pris, à la suite de quelques prédictions qui s'étaient réalisées, un ascendant marqué sur les Berbères du mont Aurès; sa renommée s'était ensuite répandue rapidement, et son courage au milieu de dangers de toute espèce, aussi bien que sa haine pour les Arabes, en qui elle ne voyait que des spoliateurs, avaient rendu le soulèvement général. Telles étaient les forces dont elle disposait, qu'Hassan, vainqueur de Carthage, craignant d'exposer les dépouilles dont il s'était emparé, ne voulut même pas s'enfermer dans Cairowan et revint en Égypte, afin de les déposer en lieu de sûreté. Pendant son absenee, les Berbères avaient dévasté tout le pays, s'attaquant indifféremment aux Arabes et aux Grecs ; ils formaient une masse
compacte dont le choc était irrésistible. Hassan comprit qu'il fallait détruire avant tout le lien qui unissait celle vaste confédération; dès qu'il eut rassemblé des forces suffisantes, il se mit à la poursuite de Kahina, qui, de son côté, voulait à tout prix éviter les hasards d'une bataille. Elle essaya d'échapper à son ennemi en faisant un désert de l'Afrique et en affamant les Arabes ; par ses ordres les moissons furent détruites, les villes rasées et les côtes de la mer changées en véritables solitudes; mais Hassan continua hardiment sa marche, atteignit la prophétesse et la contraignit d'accepter le combat. Kahina, vaincue et tuée, laissa aux musulmans la possession définitive du littoral et de l'intérieur du pays, et les Maures de l'Atlas, que les successeurs de Bélisaire n'avaient jamais pu soumettre au tribut, payèrent le kharadj, que de hardis cavaliers vinrent exiger au fond de leurs retraites les plus secrètes (708).
Il serait difficile de fixer aujourd'hui avec exactitude jusqu'où s'étendit la domination arabe en Afrique ; on ne sait rien ni sur le nombre des tribus vaincues, ni sur le chiffre de leur population, ni sur celui des sommes qu'elles eurent à payer. Tout ce qu'on peut dire, c'est que le Magreb (nom que les Arabes donnèrent à toute la contrée qui s'étend de Barcah à l'Atlantique) fut toujours à leurs yeux une de leurs possessions les plus importantes. Le khalife Walid l'éleva à un trèshaut rang dans la hiérarchie des provinces en lui donnant un vice-roi et en la dégageant de toute dépendance à l'égard du gouvernement de l'Egypte. Les riches dépouilles rapportées par Hassan provoquèrent un mouvement d'émigration considérable ; tandis que trois cent
mille Berbères étaient transportés en Asie, on vit un grand nombre d'Arabes quitter leur pays pour aller chercher fortune en Afrique, où ils répandirent le code religieux de l'islamisme. Les Berbères étaient comme eux indépendants et pasteurs nomades ; ils avaient les mêmes instincts et les mêmes sentiments, la fierté hautaine, l'amour de la liberté, l'esprit de rapine, le respect de l'hospitalité. L'analogie de leurs passions et de leurs mœurs renversa les barrières que n'avaient pu franchir les Romains, les Vandales et les Grecs, et les Berbères devinrent les plus fermes appuis des armes musulmanes. Lorsque la guerre fut portée en Espagne, quelques-uns cependant refusèrent de se mêler à la population arabe, et leurs descendants, sous le nom de Kabyles, vivent aujourd'hui dans les montagnes de l'Algérie, conservant leur caractère de nationalité et la haine de l'étranger.
Le successeur d'Hassan, Mousa-ben-Noséir, par une conduite habile, sut inspirer aux principaux chefs berbères une confiance sans bornes ; il les attira près de lui, les incorpora dans ses troupes, et, affectant à leur égard une grande bienveillance, il les détermina à le suivre partout où il voudrait les conduire (709-741). Son plan était déjà arrêté; il voulait franchir le détroit de Calpé, envahir l'Espagne, et y faire triompher la religion qui s'acclimatait si bien sur le sol africain.
Les Visigoths, qui possédaient la péninsule depuis le commencement du Ve siècle de notre ère, paraissaient un peuple aussi courageux que puissant. Ils avaient défendu contre Mousa la Mauritanie tingitane, et Ceuta
qu'il avait assiégée plusieurs fois inutilement. Son orgueil s'irritait de deux défaites que Wamba (683) et un lieutenant du roi Vitiza (709) avaient fait subir sur mer aux Arabes ; il se souvenait aussi que la flotte des Visigolhs s'était jointe à celle des Grecs pour surveiller les aîtes de l'Afrique consulaire, après la destruction de Carlhage. Aussi, quand le gouverneur de Ceuta, le comte Julien, vint lui proposer, au nom d'un parti considérable, de l'introduire dans la péninsule, accepta-t-il avec empressement.
Au moment de s'engager dans cette périlleuse entreprise, il crut devoir toutefois en informer la cour de Damas. Il écrivit donc au khalife, et lui peignit sous les couleurs les plus séduisantes la magnificence et les richesses de l'Espagne. Walid approuva les projets de son lieutenant, en lui recommandant de se tenir à l'égard des traîtres dans une prudente réserve, et de ménager surtout les vrais musulmans. C'était lui dire d'employer les Berbères tant qu'il n'y aurait pas apparence de succès. Mousa le comprit, et prépara un corps expéditionnaire principalement composé d'indigènes, commandé même par un Berbère nommé Tarik dont il avait éprouvé le mérite, et qui s'était voué au triomphe de l'islamisme. Tarik, dans une exploration maritime, avait déjà visité la côte méridionale qui regarde le détroit. Guidé par le comte Julien dont les immenses domaines étaient situés dans cette partie de l'Espagne, et qui lui livra le château d'Algéziras, il opéra heureusement le débarquement de sa petite armée, composée à peine de douze mille hommes. Le lieu où il établit son camp a gardé des traces de son nom : c'est aujour-
d'hui Gibraltar, mot formée par corruption de Djebel- Tarik, montagne de Tarik.
Le général berbère, pour exciter le courage des siens, avait brûlé ses vaisseaux. Ses premiers pas furent marqués par des succès ; la défaite d'Edeco apprit à la cour de Tolède qu'il était temps d'agir avec vigueur, et le roi Roderic appela cent mille hommes à la défense de la patrie. La puissance du royaume des Visigoths no répondait nullement à son étendue et au nombre de ses habitants. Il n'y avait pas, il est vrai, comme en Gaule, opposition et lutte de peuple à peuple: nulle part la fusion des Romains et des barbares ne s'était accomplie plus intimement. Les éléments de faiblesse se trouvaient dans l'organisation de la société, divisée en classes ennemies, dans l'absence de tout esprit militaire et dans les exigences d'un clergé intolérant. La couronne élait élective, et le forum judicum, composé dans les conciles de Tolède, offrait un singulier mélange de la loi romaine et des coutumes germaniques. Les villes où régnait encore l'ancienne organisation municipale conservaient une sorte d'indépendance locale, sauf les dons volontaires que réclamaient impérieusement les conciles et les prélats.
La servitude de la glèbe avait éteint dans les masses tout sentiment national ; la foi religieuse n'était plus aussi vive; les persécutions contre les juifs, forcés de choisir entre l'esclavage et l'apostasie, avaient semé dans une partie de la population des ferments de haine prêts à éclater, et devaient donner aux Arabes de nombreux alliés. Enfin la politique des derniers rois, qui cherchaient à rendre absolue et héréditaire une autorité
émanant de l'élection et resserrée dans d'étroites limites avait irrité la noblesse et le clergé, jaloux de leurs prérogatives. Roderic venait de ravir la couronne à Witiza ; il avait outragé le comte Julien. Celui-ci, animé par le ressentiment, n'hésita pas à trahir son pays. L'archevêque de Séville, Oppas, était entré dans la conjuration, et Tarik put compter sur de puissants auxiliaires. Ces renforts lui donnèrent la victoire dans la bataille qui allait décider du sort de l'Espagne. L'action s'engagea dans une plaine du Guadalète, située non loin de la ville de Xérès. Les Visigoths étaient commandés par Roderic qui s'était empressé d'accourir avec toutes ses troupes et qui avait fait appel à ses propres ennemis, ne les croyant pas capables de sacrifier leur patrie à des idées de vengeance ou d'ambition. Il montrait une grande fermeté ; mais il n'avait pas abdiqué entièrement la mollesse et le luxe dont il donnait à la cour un funeste exemple. Ses vêtements couverts d'or, son char d'ivoire, sa selle toute garnie de pierreries, cachaient sous leur éclat le fer qui seul, en ce moment, avait de la valeur. Les nobles qui l'entouraient, équipés magnifiquement, se fiaient bien moins à leur courage qu'au nombre des soldats, esclaves abrutis et ne combattant qu'à regret. Pour les Berbères, habitués à la lutte, dirigés par un chef intelligent, prêts à accepter la mort comme un bienfait, puisqu'elle devait leur assurer le ciel, ils semblaient avoir oublié leur infériorité numérique. « Mes amis, s'écrie Tarik, l'ennemi est devant vous et la mer derrière; où fuiriezvous? Suivez votre général; il périra ou foulera aux pieds le roi des Goths. » Pendant sept jours, les deux
I9i LIMIE III, CHAPITRE V.
armées s'épuisent en escarmouches et en combats singuliers; les Arabes ne peuvent rompre des bataillons qui se recrutent et se reforment sans cesse. Enfin Tarik, à la tête de sa cavalerie, charge impétueusement Tannée des Visigoths et parvient à la traverser tout entière» Aussitôt l'archevêque de Séville se range sous sa bannière avec les troupes qu'il commande, et dès ce moment Roderic est vaincu. En vain cherche- t-il à rallier ses escadrons éperdus et mis en fuite, lui-même est entraîné et va périr dans les eaux du Guadalquivir (711).
En grand capitaine, Tarik sut mettre à profit l'effroi qu'il avait répandu sur le champ de bataille et dans toute la péninsule. Il marcha vers la capitale; mais, craignant qu'il ne se formât au loin une nouvelle armée, il dirigea de divers côtés des corps isolés avec ordre de s'emparer des principales villes. C'est ainsi qu'Ecija, Malaga, Elvira, Grenade et Cordoue se soumirent ou furent emportées d'assaut. Tarik approchait de Tolède, lorsqu'un envoyé de Mousa vint lui enjoindre d'attendre au lieu où il se trouvait l'arrivée du vice-roi. L'ordre était formel. Tarik néanmoins eut la généreuse audace d'achever la conquête en intéressant l'armée à sa propre désobéissance. S'arrêter, c'était laisser aux Visigoths le temps de se reconnaître, d'élire un nouveau roi et de fortifier la capitale où les fuyards de Xérès avaient porté le trouble et le désordre. Dès que le vainqueur parut, Tolède capitula et se soumit sans murmure. Tarik y laissa, pour appuyer les Juifs, une faible garnison chargée spécialement de la surveillance des habitants, continua sa route vers le nord, et tout le
pays, de Gibraltar à Gihon, sur les bords de la baie de Biscaye, reconnut ses lois.
Cependant Mousa, jaloux des succès de son lieutenant, venait de débarquer en Espagne avec de nouvelles troupes, et pénétrant dans l'Andalousie qui n'était pas entièrement subjuguée, avait réduit Carmona et Séville ; il avait ensuite assiégé Merida, place forte, ville florissante, pleine de monuments romains dont les traces existent encore aujourd'hui, et n'avait pu vaincre d'abord l'héroïque résistance des Visigoths qui s'y étaient réfugiés. Mais son fils Abdelazis lui avait amené d'Afrique sept mille hommes de renfort, et la ville en proie à la famine s'était enfin rendue. L'Estramadure et la Lusilanie avaient fait leur soumission, lorsque Mousa prit le chemin de Tolède où il trouva le reste de l'armée expéditionnaire» et manifesta hautement l'intention de punir son lieutenant. N'osant devant les murmures des soldats enlever à l'islamisme un de ses plus habiles capitaines, il le frappa de son fouet et le condamna à un emprisonnement auquel un ordre exprès du khalife mit bientôt fin. Waîid rendit même à Tarik son commandement ; il craignait les talents et l'ambition de Mousa dont la famille nombreuse et distinguée pouvait aspirer à l'indépendance; il voulait aussi que la gloire de la conquête restât partagée. Déjà le jeune Abdelazis méritait l'amour des musulmans par les qualités les plus brillantes : excellent général, adroit politique, chargé après la prise de Mérida de pacifier Séville révoltée, il avait su, en alliant avec habileté la rigueur et la clémence, maintenir les droits du vainqueur et s'attirer l'affection des habitants. De là
il s'était porté dans le royaume de Murcie où le prince golh Théodemir avait créé en quelque sorte une principauté indépendante, et il s'était contenté de lui imposer tribut en signe de vassalité, témoignant sans ostentation pour sa belle défense une estime et une admiration qui les honoraient tous deux également. C'était le meilleur moyen pour les chefs arabes de faire aimer leur domination.
Mousa et Tarik, après avoir reçu les instructions du khalife qui les plaçait presque au même niveau, se remirent en marche, le premier pour les Asturies où il refoula les derniers défenseurs de l'Espagne réunis par Pélage, le second vers les pays situés au-delà de- l'Èbre. Cette double expédition soumit aux musulmans toute la péninsule jusqu'aux Pyrénées qui ne furent pas encore franchies. La longue résistance de Saragosse avait réclamé le concours des deux armées et affaibli momentanément les Arabes. Il fallait d'ailleurs régler l'organisation de l'Espagne, et Mousa suspendit l'exécution de ses projets contre la Gaule.
En changeant de maîtres, la péninsule retrouva bientôt son ancienne prospérité; le tribut exigé ne dépassait pas la taxe annuelle payée sous les rois visigoths; on s'y soumit avec empressement. Cependant le pays différait trop par sa constitution physique des déserts de l'Arabie et de l'Afrique pour accepter les mœurs et les lois que leurs habitants lui apportaient. Déjà les khalifes de Damas avaient fait, bien à regret, subir au mahométisme certaines modifications imposées par le climat de la Syrie et de la Perse ; en Europe, la lettre du Coran devait avoir encore moins d'autorité. Mais
les concessions qu'il était indispensable de faire s'accordaient mal avec une loi d'une inflexible rigueur; il était à craindre que les délégués de la puissance souveraine ne rompissent peu à peu les liens qui les rattachaient à la mère patrie ; c'est ce qui explique l'instabilité du gouvernement dans la péninsule de 715 à 743. Les walis ou émirs envoyés par la cour de Damas arrivaient avec l'intention de briser toutes les résistances, d'imposer l'islamisme dans toute sa pureté; puis, en présence des difficultés qui les attendaient, éclairés sur les véritables intérêts de l'Espagne, ils établissaient des règles incompatibles avec leur mandat, et dénoncés aux khalifes, recevaient aussitôt l'ordre de résigner leurs pouvoirs. Mousa fut la première victime de celte politique ombrageuse. Il lui fut enjoint de se rendre avec Tarik auprès de leur souverain ; ils obéirent tous deux et arrivèrent séparément. Tarik était pauvre ; aucune malversation ne pouvait lui être imputée. On accorda des éloges à ses succès ; seulement, comme dans le Magreb sa gloire eût pu attirer autour de lui des Berbères enthousiastes, on le garda en Asie. Quant à Mousa, il était suivi d'un nombre immense de captifs, et son entrée triomphale à Damas indisposa contre lui Soliman qui venait de succéder à son frère Walid (715). Condamné à une amende de deux cent mille pièces d'or, à l'exposition publique et au fouet pour la sévérité qu'il avait montrée à l'égard de son lieutenant, il fut ensuite exilé à la Mecque où il mourut de douleur en apprenant la fin tragique de ses enfants. Tandis, en effet, qu'il subissait ces indignes traitements, ses fils Abdallah et Abdelazis étaient les
maîtres de l'Afrique et de l'Espagne. On craignil qu'ils ne se servissent de leur pouvoir pour venger l'injure de leur père, et Soliman les fit massacrer (716). Abdelazis était surtout redoutable par l'affection qu'il avait généralement inspirée. Clément pour les vaincus dont il avait amélioré la condition, il avait satisfait également les Arabes et les Maures conquérants par des établissements convenables, et il laissait l'Espagne dans la situation la plus florissante (•*).
La péninsule se trouvait partagée en quatre grands arrondissements ayant chacun leur gouverneur particulier chargé de veiller sur les caïds (administrateurs des cités); les gouverneurs avaient été placés euxmêmes sous la direction immédiate d'Abdelazis qui était instruit à temps de toutes les tentatives de troubles, et qui avait su conserver à l'Espagne une tranquillité inespérée.
Le premier arrondissement comprenait l'Andalousie, province située entre la mer et le Guadalquivir, de sa source à son embouchure, et les terres qui s'étendent entre ce fleuve et la Guadiana, avec les villes de Cordoue, Séville, Malaga, Ecija, Jaen etOssuna.
Le deuxième arrondissement comprenait toute la partie centrale du pays, depuis la Méditerranée à l'est jusqu'aux frontières de la Lusitanie à l'ouest, et s'étendait au nord jusqu'au Duero, avec les villes de Tolède sur le Tage, Guença sur le Xucar, Ségovie sur un affluentdu Duero, Guadalaxara, Valence, Dénia, Alicanle, Carthagène, Murcie, Lorca, Baeza.
Le troisième arrondissement comprenait la Galice et la Lusitanie avec les villes de Mérida, fivora, Beja,
Lisbonne, Coïmbre, Lugo, Astorga, Zamora, Salamanque.
Le quatrième s'étendait des bords du Duero jusqu'aux Pyrénées sur les deux rives de l'Èbre, et se trouvait borné, à l'ouest, par la Galice. Il comprenait les villes de Saragosse, Tortose, Tarragone, Barcelone, Girone, Urgel, Tudela, Valladolid, Huesca, Jacca, Barbastro.
11 y eut plus tard, au-delà des Pyrénées, un cinquième arrondissement formé de la Septimanie, dont les villes étaient Narbonne, Nîmes, Carcassonne, Béziers, Agde, MaguelonneetLodève.
Toutes les conditions faites à l'époque de la conquête avaient été religieusement observées : les armes et les chevaux avaient été livrés ; on avait accordé à ceux des habitants qui voulaient se retirer la libre sortie en renonçant à tous leurs biens ; à ceux qui préféraient rester, la conservation de leurs propriétés, de leurs magistrats, de leurs lois, de leurs églises, avec défense d'en construire de nouvelles, et le paiement d'une redevance qui n'excédait pas généralement le dixième du revenu. Les vainqueurs s'étaient réservé les terres abandonnées dont une grande partie ne fut occupée que longtemps après. Les Arabes et les Maures préféraient le séjour des villes où ils se groupaient en tribus ; par là ils n'offraient point aux Espagnols l'occasion d'attaques isolées ; mais un esprit de rivalité funeste devait les diviser eux-mêmes profondément et préparer insensiblement le triomphe de l'Espagne chrétienne. La légion de Damas s'établit à Cordoue, celle de Hems à Séville et à Niebla ; celle de Kinnesrin (l'ancienne Chalcis) à Jaen ; celle de Palestine à Medina-Sidonia et à Algéziras; celle
de Perse à Xérès de la Frontera ; celle de l'Yémen à Tolède; celle de l'Irak à Grenade; celle de l'Egypte à Murcie et à Lisbonne, etc. EnOn dix raille cavaliers de l'Hedjaz se partagèrent les plaines les plus fertiles de l'intérieur. Abdelazis, loin de s'ériger en musulman fanatique, avait constitué un conseil ou divan pour adapter au pays les lois du Coran et faciliter ainsi la fusion des deux peuples. A son instigation, des mariages s'étaient formés, contre les prescriptions du prophète, entre des individus de religion différente, et lui-même avait épousé la veuve de Roderic. Les habitants de Tolède prirent le titre de Mozarabes, et virent sans se plaindre Séville, puis Cordoue (720), élevées au rang de capitale.
Venus de l'Égypte, de la Syrie et de la Perse, pays essentiellement agricoles ; doués comme les juifs, qui les suivirent dans toutes leurs colonies, du génie commercial, et portés vers l'industrie par la loi du prophète, qui fait un devoir du travail, autant que par la double nécessité de mettre en œuvre les riches produits d'un sol fertile et de satisfaire aux besoins nombreux du luxe oriental, les nouveaux conquérants de l'Espagne y apportèrent des procédés agronomiques fondés sur l'expérience et l'observation ; ils défrichèrent ses campagnes incultes, repeuplèrent ses villes désertes, les ornèrent de monuments magnifiques et les unirent entre elles par des relations commerciales multipliées. L'Espagne, ainsi fécondée et affranchie de la servitude de la glèbe, devint la plus populeuse et la plus industrieuse des contrées européennes.
Cependant des dissensions intestines troublèrent de bonne heure son repos et dévoilèrent dans la domina-
lion musulmane l'existence du mal qui devait entraîner sa ruine. Les Arabes et les Maures avaient vu renaître en eux une haine amortie quelque temps par la communauté de foi et d'intérêts. Des jalousies réciproques amenèrent les collisions sanglantes qu'éternisèrent le droit de représailles inscrit dans le Coran et l'esprit de vengeance qui animait les deux peuples. Lorsqu'un Berbère recevait un outrage, la tribu à laquelle il appartenait prenait sa défense. Si le gouverneur envoyait pour la réduire des troupes venues de l'Asie, les Maures faisaient appel à leurs compatriotes ; les Orientaux oubliaient aussitôt leurs propres divisions, et la lutte menaçait de devenir générale. D'autres fois, c'étaient des Syriens émigrés en Espagne qui, ne recevant pas un établissement en rapport avec leurs prétentions, avaient recours à la force des armes, et s'emparaient d'une cité dont ils faisaient leur propriété. En 742, une bande de ces étrangers, après avoir longtemps fait la guerre en Afrique, à la solde du vice-roi, contre des Berbères révoltés, descendit en Espagne et ravagea l'Andalousie. Victorieuse de l'émir qui lui fut opposé, elle remplit la péninsule d'affreux désordres qui ne cessèrent que trois ans après, à l'arrivée d'un délégué du khalife (742-746).
11 n'y avait qu'un moyen d'arrêter ces ferments de discorde : c'était de proclamer la guerre sainte et de porter au dehors l'activité des nouveaux conquérants. Il fut employé avec succès par les premiers successeurs d'Abdelazis ; et c'est ce qui explique l'état paisible de l'Espagne pendant les quinze premières années qui suivirent la mort de ce chef illustre.
Du sommet des Pyrénées, Mousa, suspendu sur l'Europe, se préparait à subjuguer les peuples placés entre la Gaule narbonaise et le Bosphore, lorsque sa disgrâce vint arrêter en Occident les progrès de l'islamisme. Les Arabes, énervés par la politique dissolvante de la cour de Damas, ne devaient plus porter dans leurs entreprises cette ardeur et cet enthousiasme qui les rendaient invincibles ; ils allaient d'ailleurs trouver dans la Gaule un peuple animé aussi d'une foi sincère, pouvant se recruter à son berceau même, et que de récentes victoires avaient rendu confiant en ses propres forces. Les Francs austrasiens avaient, en 687, à la suite de la bataille de Testry, imposé leur joug aux Gallo-Romains qui formaient l'élément principal de la population neustrienne; le rappel de Mousa leur donna le temps de se reconnaître et d'opposer au flot de l'invasion une barrière infranchissable. Les Arabes s'étaient emparés presque sans résistance d'une partie du midi de la Gaule, qui formait une dépendance du royaume des Visigoths. Dès l'année 719, la Septimanie fut occupée par l'émir Alsamah. Narbonne qui, par son admirable position, oiTrait un point d'appui formidable, reçut une colonie musulmane et devint le centre d'opérations importantes. Ambizah, successeur d' Alsamah, s'empara de Carcassonne, de Nîmes, et s'avança jusqu'en Bourgogne où il pilla la ville d'Autun (725) ; mais l'Aquitaine fit une résistance inattendue; elle était gouvernée par un descendant de Clovis, le duc Eudes qui avait rallié un grand nombre de guerriers francs, et était en état de tenir la campagne. Quand les Arabes se présentèrent devant Toulouse, sa capitale, en
721, il leur fit essuyer une déroute complète. Ceux-ci durent se contenter d'exiger des contributions des villes secondaires, et dirigeant d'un autre côté leurs courses aventureuses, ils s'avancèrent sans obstacle sur les bords du Rhône et de la Saône; Beaune fut prise et saccagée ; Sens se racheta par un tribut. L'Albigeois, le Rouergue, le Gévaudan, le Velay furent aussi exposés à de fréquentes incursions, et, si Ton s'en rapportait à la tradition, il faudrait les peindre des plus noires couleurs : encore aujourd'hui c'est aux Sarrasins, nom adopté de préférence par les Occidentaux, qu'on attribue toutes les ruines, toutes les dévastations dont on aperçoit des traces dans les provinces qu'ils ont parcourues; et pourtant, loin de combattre avec la fureur et la barbarie des Huns ou des Northmans, ils étaient généralement modérés dans la victoire. Ne serait-ce pas reflet de l'impression qu'ils ont dû produire snr l'imagination du peuple? Leur figure hâlée, leurs regards farouches, l'allure précipitée de leurs chevaux, la singularité de leur costume, les récits exagérés des fuyards, jetaient dans les esprits une terreur profonde ; ils venaient avec une langue inintelligible, et le fer à la main, apporter une religion nouvelle à des hommes pleins de foi dans les enseignements de leurs évêques, et le clergé ne pouvait avoir que des paroles de haine contre les ennemis du Dieu des chrétiens.
ïn 730, les Arabes surprirent Avignon; jusque-là ils n'avaient fait que des expéditions passagères ; l'émir Àbderrahman résolut de tenter la conquête de la Gaule entière. Renommé par son courage, dont il avait donné une preuve éclatante en arrêtant, après la défaite de
Toulouse, tous les efforts du duc d'Aquitaine, il vit accourir sous ses étendards des troupes considérables de volontaires. 11 commença par attaquer un gouverneur de la Tarraconaise, Munuza, qui aspirait à Tindépendance, et avait épousé la princesse Lampagie, fille du duc d'Aquitaine, l'assiégea dans Puycerda, et le contraignit à se donner la mort. Puis, à la tête d'une belle et nombreuse armée, il envahit l'Aquitaine. Le duc Eudes, battu sur les bords de la Garonne, ne put défendre Bordeaux qui fut emporté d'assaut. Après ce succès, Abderrahman, vainqueur de nouveau au passage de la Dordogne, se dirigea vers Tours, dans le but de s'emparer de l'abbaye de Saint-Martin, dont on vantait les trésors immenses. Charles, fils de Pépin d'Héristal, étâit alors le véritable roi des Gaules ; il résolut de sauver la chrétienté menacée; il appela les leudes aux armes et exigea de tous les Francs le service militaire pour cette guerre nationale.
Abderrahman avait quitté les bords de la Loire, et il attendait son ennemi entre Tours et Poitiers ; c'est là qu'allait se décider le sort de l'Occident. Les Arabes comptaient sur une seconde bataille de Xérès et furent déçus dans leurs espérances. Les Francs austrasiens ne ressemblaient pas aux Goths dégénérés; ils ne portaient point d'or sur leurs vêtements et se présentaient au combat tout bardés de fer. Là point d'esclave combattant pour des maîtres délestés, mais de braves compagnons entourant un chef qui se disait leur égal ; pendant les six premiers jours, il n'y eut que des engagements partiels où les musulmans eurent l'avantage; le septième, l'action devint générale ; elle fut sanglante et
solennelle. Les Orientaux furent accablés par la force et la stature des Germains ; leur déroute fut causée par l'impétuosité de Charles qui gagna dans cette bataille le nom de Martel, et par la mort d'Abderrahman. Pendant la nuit, le désordre et le désespoir portèrent les différentes tribus de l'Yémen et de Damas, de l'Afrique et de l'Espagne, à tourner leurs armes les unes contre les autres, et les débris de cette armée se dispersèrent. Le duc d'Aquitaine s'était empressé de retourner sur ses pas, pour intercepter aux fugitifs le passage des montagnes ; les Arabes comprirent le danger: au lieu de se diriger vers l'Aquitaine, ils prirent le chemin de la Septimanie, et se trouvèrent bientôt en sûreté, à l'abri des places fortes de Narbonne et de Carcassonne (732).
Quelques années après (735-739), les lieutenants de l'émir Abdelmalek firent des incursions en Provence, où ils étaient appelés par des seigneurs mécontents ; Charles Martel et son frère Childebrand reprirent Avignon et battirent les musulmans sur la Berre, mais ne purent s'emparer de Narbonne. Pour empêcher les Arabes de s'établir au nord de l'Aude, ils démantelèrent Nîmes, Agde, Béziers, et firent du pays un véritable désert ; en 737, Mauronte, gouverneur de Marseille, livra la Provence aux infidèles qui assiégèrent et occupèrent la ville d'Arles; Charles, réuni à Luitprand, roi des Lombards, qui était lui-même menacé sur la côte ligurienne, força l'ennemi à la retraite (739) ; une heureuse expédition contre la Sicile racheta pour les Arabes la honte de ces échecs répétés, qui consacraient la fortune et la puissance des Francs cariovingiens.
iOG LIVRE 111, CHAP1THE V.
La victoire de Poiliers avait fermé aux musulmans l'Europe du côté de l'Occident; ils pouvaient néanmoins la prendre à revers et y pénétrer par Constantinople ; déjà, en 672, ils avaient assiégé la capitale de l'empire grec, et leurs tentatives avaient échoué ; ils l'attaquèrent de nouveau par mer, sous Soliman et Omar II (717-719), et virent encore une fois leurs flottes détruites par le feu grégeois. Léon III, l'Isaurien, qui venait de monter sur le trône, déploya dans cette circonstance un courage à toute épreuve; dirigeant lui-même les brûlots incendiaires, il ruina une partie des bâtiments ennemis, et força les autres à la retraite. Les troupes de débarquement, qui avaient pris terre à la hauteur d'Abydos, s'étaient emparées des villes qui bordent la Propontide jusqu'à Constantinople; la résistance de Léon, un hiver rigoureux, la famine et la peste triomphèrent de leurs efforts.
Les Arabes ne réussirent pas mieux sur terre, quoique Justinien 11 eût, par une mesure impolitique, obligé les Mardaïtes à descendre du Liban et du mont Taurus. En 692, le khalife Àbdelmalek avait obtenu quelques avantages dans la Gilicie ; une bataille livrée prés de l'île d'Éleuse avait été fatale aux Grecs par la trahison d'un corps d'Esclavons mercenaires ; sous Absimare Tibère, les hostilités prirent un caractère de férocité sans exemple. Héraclius, frère de l'empereur, remplit la Syrie de désolation et de carnage. Les habitants de la petite Arménie ayant massacré les garnisons musulmanes répandues sur le territoire, payèrent bientôt le prix du sang ; une armée d'Arabes vint fondre sur eux, égorgeant les populations sur son passage, et
les seigneurs de la province furent brûlés vifs. En 703, la Cilicie était le théâtre de nouveaux combats : les succès des généraux romains sauvèrent les empereurs héraclides des dangers qui les menaçaient.
Cependant Justinien II, déposé en 695, avait ressaisi la couronne dix ans plus tard, et ne songeait qu'à satisfaire ses implacables vengeances. Moslemah, frère de Walid 1er, qui s'était déjà signalé par ses excursions en Asie Mineure, s'empara de Tyane, capitale de la seconde Cappadoce. Tel était le mépris qu'inspirait l'empereur qu'un parti de trente Arabes osa traverser toute la contrée, pénétra jusqu'à Chrysopolis, vis-àvis de Constantinople, mit le feu aux vaisseaux réunis dans le port, et revint sans avoir perdu un seul homme. En 711, sous le règne de Philépique Bardane, Moslemah envahit le Pont et la Lycaonie, prit Antioche de Pisidie, et fit plusieurs campagnes glorieuses, sans obtenir toutefois de résultats bien importants. Maîtres d'une grande partie de l'Arménie, les Arabes fortifièrent les défilés de Derbend contre les Turcs khozars dont les incursions s'étendaient quelquefois jusqu'à Mossoul; ils assiégèrent successivement Amorium, Périme, Nicée, en Bilhynie, et après s'être avancés jusqu'aux rives de la Propontide et du Bosphore, ils finirent par renoncer à des entreprises pour lesquelles il eût fallut plus d'ensemble et la réunion de forces considérables ; les Grecs, en défendant les murs de leur capitale et les places fortes de l'Asie Mineure, si souvent menacées, avaient eu du moins la gloire de sauver l'Europe du côté de l'Orient.
208 LIVRE III, CHAPITiŒ Y.
Dans l'Asie centrale, les progrès de l'islamisme avaient été plus remarquables ; l'Indus et l'Oxus avaient été franchis ; les Arabes ne s'étaient arrêtés que sur les frontières du grand empire chinois. Maîtres de Tarmidz, ils s'étaient plusieurs fois approchés de Bokhara et de Samarcande, mais sans occuper ces deux villes. Kotaïbah, un de leurs meilleurs généraux, placé sous le commandement immédiat d'Hégiage, qu'Abdelmalek avait chargé de gouverner toutes les provinces situées à l'est de l'Euphrate, s'avança contre les Turcs, les battit complètement, et réduisit le Khowaresm ou Kharizme et le Mawarannahar, où Salem-ben-Ziad et Mohalleb n'avaient fait que des incursions passagères. La grande partie du pays connu dans nos cartes sous le nom de Tartarie indépendante se soumit à l'autorité des khalifes ; non content d'avoir brûlé les idoles de Ferganah, de Nakscheb, de Baikend, de Bokhara et de Samarcande (712), Kotaïbah prit Kaschgar, Aksou, Jerkhen, Khotan, et envoya douze ambassadeurs à l'empereur de la Chine, qui détourna l'orage dont il était menacé en rassasiant d'or leur cupidité.
A l'est du Sedjestan, on se contenta d'imposer un tribut au roi de Caboul. L'effort des conquérants se porta principalement sur la vallée de l'Indus, où régnaient des chefs puissants. Une flotte remonta le fleuve bien avant dans l'intérieur des terres, en même temps qu'une armée venait à travers le Mekran et se répandait dans les plaines de Caschmir. Des villes opulentes et magnifiques couvraient les bords du fleuve; plusieurs d'entre elles essayèrent vainement de résister; il leur fallut reconnaître la puissance des khalifes, adopter une
langue nouvelle et tolérer la propagation de l'islam qui remplaça peu à peu le bouddhisme/
Les entreprises des Arabes contre les peuples de llnde avaient commencé prés d'un siècle auparavant ; dés 637, une flotte sortie de l'Oman avait fait une descente dans File de Tanah, non loin de la ville actuelle de Bombay; une autre flotte partie du Bahreïn avait attaqué dans le golfe de Cambaye la ville de Baroud; enfin une troisième expédition avait été dirigée vers les bouches de l'indus. En 643, Abdallah fils d'Ammer, après avoir envahi le Kerman et le Sedjestan, avait vaincu le gouverneur persan du Mekran et le roi du Sinde réunis; quelques années plus tard, Abderrahman fils de Samrah avait attaqué la province de Daver, détruit l'idole Zour et occupé la ville de Bost.
Les royaumes de Caboul et du Sinde formèrent alors la frontière des possessions arabes; en 664, Mohalleb rendit le souverain de Caboul tributaire; les territoires de Cosdar près de Kelath, et de Candabyl furent dévastés, et les musulmans s'approchèrent de plus en plus de la vallée de l'indus; les troubles qui éclatèrent sous les premiers Ommïades permirent à quelques princes de l'Inde de reconquérir leur indépendance; mais du vivant même de Moawiah, Abderrahman entrait en vainqueur dans Caboul, et en 683 Abdelazis fils d'Abdallah fils d'Ammer faisait respecter au loin l'étendard du prophète. Lorsqu'en 707, par les ordres d'Hégiage, Mohammed-ben-Cassem s'avança sur les bords de l'indus, il attaqua d'abord le roi Daher, le défit, et prit les villes de Daybal, Byroun, Bahraan-Abad, Alor, et Moultan qui devint le boulevard de l'islamisme ;
il se rapprochait de l'Himalaya et se disposait à envahir l'empire dégénéré de Canoge ; la mort d'Hégiage le rappela du côté de l'Euphrate, et il expia bientôt après dans les supplices le tort d'avoir pris un trop grand ascendant sur les populations indigènes par la sagesse de son gouvernement et la hauteur de son génie.
Les musulmans s'étaient montrés un instant sur les rives du Gange; mais ils ne conservèrent pas ces contrées qu'ils n'avaient fait que parcourir.
Ici s'arrêtent les conquêtes des Arabes ; les successeurs de Mahomet n'avaient déjà plus cet esprit de prosélytisme qui, soixante ans auparavant, renversait tous les obstacles. Les khalifes redoutaient même un accroissement de territoire, dans la pensée qu'au milieu des divisions des partis, de nouvelles conquêtes n'auraient fait que favoriser les idées ambitieuses de leurs généraux qu'ils regardaient déjà d'un œil jaloux.
La disgrâce qui frappait Mousa sur les bords du Tage atteignait, à trois mille lieues de distance, Kotaibah qui venait d'ajouter d'immenses provinces à la monarchie des khalifes, et Mohammed, fils de Cassem, dont la sage politique faisait accepter des Hindous la domination musulmane. On ne pouvait prévoir ce qu'auraient fait ces trois hommes à la tête d'armées victorieuses et pleines d'enthousiasme, si le khalife Soliman, pour se venger d'Hégiage qu'il considérait comme son plus cruel ennemi, n'avait fait porter le poids de sa colère sur les généraux choisis par cet habile ministre. Mais les fils d'Abdel-Malek étaient arrivés à l'apogée de leur puissance ; désormais ils ne pou-
vaient plus que déchoir, car Us n'avaient pas cette main ferme et vigoureuse qui seule pouvait maintenir l'unité dans leurs vastes États ; ils n'avaient pas, à l'exemple des compagnons du prophète, le sentiment de leur force, et en s'abandonnant a d'injustes soupçons contre leurs propres partisans, ils rallumèrent eux-mêmes le feu de la guerre civile.