PUISSANCE DES ABBASSIDES
75M46 (de J.-C.)- - «7-231 (de l'hégire).
Le règne des premiers Abbassides est l'époque de la grande splendeur des Arabes d'Orient. Le temps des conquêtes est passé; celui de la civilisation commence. Aboul-Abbas n'avait régné que deux ans ; son frère, Abou-Giafar Almanzor, ouvre la série de ces khalifes éminents dont le nom , resté toujours populaire en Asie, Test devenu également dans nos pays par le recueil célèbre des Mille et une Nuits. Il avait combattu, jeune encore, avec les chefs de sa famille, et il mérita le surnom de Victorieux ; mais son principal titre de gloire est d'avoir créé un système de gouvernement qui atteste la profondeur de ses vues. Dans les riches provinces de son vaste empire, les gouverneurs disposaient de la force militaire et des finances ; ils appliquaient une partie du produit des impositions aux besoins des localités, et n'envoyaient que le surplus aux khalifes. Almanzor, n'osant modiûer un état de choses si favorable aux administrés, érigea en principe d'opérer de fréquents changements dans le personnel des délégués de la puissance souveraine et d'écarter les
familles distinguées du maniement des affaires; la plus dangereuse de ses maximes fut de se jouer de la foi donnée et de perdre, sans égard pour d'anciens services, tout homme dont la grandeur devenait suspecte; Abdallah, le destructeur des Ommïades, Abou-Moslem lui-même, et plus tard, sous Haroun-al-Raschid, les Barmécides, furent sacrifiés 4 à une politique ombrageuse et impitoyable.
Almanzor employa une partie de sa vie à augmenter ses richesses ; il amassa un trésor immense que quelques historiens ont évalué à sept cent cinquante millions de francs. Cette avidité ne l'empêcha pas de se montrer libéral à l'égard des gens instruits ; il donna lui-même l'exemple d'un amour éclairé des sciences et des lettres, et nous le retrouverons, lorsqu'il sera question de l'histoire de l'astronomie chez les Arabes.
On s'habitua, sous ce règne, à considérer le khalife comme l'image de la divinité sur la terre. Il exigea toujours de ses sujets le respect le plus profond, et il l'obtint. L'autorité absolue de ses successeurs ne rencontra plus d'opposition ; la génération qui les entourait était façonnée à l'obéissance. Le seul écueil qu'ils eussent à éviter, c'était l'excès de leur propre despotisme. Les premiers successeurs d'Aboul-Abbas, qui, sous bien des rapports, ont été, à juste titre, comparés aux Antonins et aux Médicis, ne font servir leur suprême puissance qu'à l'amélioration intellectuelle et au bienêtre des Arabes. Respectés de leurs voisins, à l'abri des troubles que le fanatisme a si souvent excités, ils cherchent par une administration active et libérale, par des entreprises grandes et utiles, à mériter l'estime de tous.
A côté de Bagdad, d'autres cités s'élèvent; on construit des routes, des caravansérails, des marchés, des canaux, des fontaines; on forme un grand nombre d'établissements d'instruction et de bienfaisance; le gouvernement excite et protège l'étude des lettres, le commerce et tous les arts de la paix.
Les règnes d'Almahadi et d'Alhadi (755-786), dont la magnificence a été si vantée , furent effacés par celui d'Haroun-al-Raschîd ou Harounle Juste (786-809).
Cet homme célèbre, en qui peut se personnifier le génie de la race arabe parvenue à son plus haut développement, mérite une mention particulière dans l'histoire des vicaires de Mahomet. Doué des meilleures qualités, brave, généreux, magnanime, il eut souvent la force de résister aux entraînements du despotisme pour n'écouter que la voix de la raison. Chargé de gouverner, sans aucune espèce de contrôle, un empire immense dont les habitants exécutaient sans murmure les moindres décisions de sa volonté, il ne fut pas écrasé du fardeau des affaires publiques, et sut faire du bonheur de ses sujets le principal mobile de ses aciions. Ami sincère de la vertu, prêt à reconnaître ses torts, cherchant toujours à s'assurer par lui-même de la situation et des vœux de ses peuples, il ne négligeait aucune occasion de faire le bien. S'il se montra si différent de lui-même en ordonnant le meurtre des Barmécides, il faut croire qu'il fut trompé par de faux rapports sur celle famille qui lui avait donné ses meilleurs ministres, Fadhl et le grand vizir Giaffar. Les Barmécides, d'origine persane, avaient brillé pendant près d'un siècle auprès des khalifes, d'abord comme précur-
m LIVRE IV, CHAPITRE II.
seurs des Abbassides, ensuite comme promoteurs du mouvement littéraire et scientifique des Arabes. Ce fut principalement à leur instigation qu'Haroun-al-Raschid protégea les arts, le commerce et l'industrie; il reconnut plus tard leur innocence et regretta sa cruelle décision. Aussi charitable que religieux, Haroun accomplit scrupuleusement tous les devoirs d'un musulman sincère ; ses qualités supérieures firent une profonde impression sur les Arabes, et sa gloire brille en Orient du plus vif éclat. Par un singulier contraste, Amin, fils aîné d'Haroun, n'avait aucune des vertus paternelles. Dès Mes premières années de son règne, il s'aliéna les esprits, Jandis que son frère, Almamoun, montrait la plus grande sagesse dans le gouvernement du Khorasan. Le vœu unanime des musulmans porta ce dernier au khalifat, et Amin, en 813, dut résigner l'autorité.
Almamoun, surnommé l'Auguste des Arabes, surpassa les espérances qu'il avait fait concevoir. Moins brillant qu'Haroun, il lui fut supérieur par les connaissances et la hauteur de son génie. La seule faute politique qu'on ait à lui reprocher fut un acte de reconnaissance et de bonté; il donna à Thaher, en récompense des services qu'il en avait reçus, le gouvernement héréditaire du Khorasan; ce fut le premier démembrement du khalifat d'Orient, non pas que les Thahérites dussent abuser de leur indépendance et méconnaître les bienfaits que le chef de leur famille avait reçus des Abbassides ; mais un funeste exemple avait été donné, et l'on vit les gouverneurs des provinces chercher à se soustraire insensiblement à l'autorité de leur souverain légitime.
Alraamoun considérait l'instruction comme le vrai salut des peuples ; il ne voulut pas que le progrès des lumières dépendit de la munificence accidentelle du chef de l'État, et mit la dignité des lettres à l'abri des événements par des dotations permanentes ; de tous côtés des écoles furent ouvertes, « et l'on vit, pour la première fois peut-être dans [l'histoire du monde, un gouvernement religieux et despotique s'allier à la philosophie, préparer et partager ses triomphes. » Pénétré des idées d'une sage tolérance, et réunissant autour de lui des savants grecs, persans, coptes, chaldéens, il ne voulut pas admettre de distinction en matière de religion. Il fut établi que chaque fois qu'il y aurait dix chefs de famille, chrétiens, juifs ou mages, ils pourraient se constituer une église; tous furent déclarés susceptibles d'exercer des fonctions publiques, et les préjugés qui repoussaient les dissidents de la société des fidèles parurent un instant s'effacer. Ils devaient renaître plus violents que jamais sous le khalife Motawakkel, troisième successeur d'Almaraoun. Lui-môme ne fut pas toujours à l'abri d'injustes attaques. Les théologiens de Bagdad avaient déjà provoqué des persécutions contre le zendikisme qui, né dans le Khorasan, n'offrait en réalité qu un amalgame d'idées mages et islamites. Almanzor s'était servi de leurs écrits pour rendre odieuse la mémoire d'Abou-Moslem, et Alhadi avait ordonné de sanglantes exécutions contre les novateurs. Almamoun fut accusé de zendikisme ; pour réduire ses adversaires au silence, il aggrava les peines portées contre les séparatistes, et, fidèle cependant à ses principes de tolérance, il évita soigneusement de les appliquer.
Les deux successeurs d'Almamoun, Motassem (833- 842) et Walhek (842-846), furent dignes du trône; le premier, prince charitable et généreux, eut le seul tort de former sa garde particulière de jeunes Turcs qui devaient plus tard renouveler, auprès des khalifes, les excès des prétoriens de Rome auprès des empereurs. Pour Walhek, son règne ne fut troublé que par des querelles de doctrines. La divergence des opinions religieuses était grande, puisque l'on a compté chez les Arabes jusqu'à soixante-treize sectes principales; ajoutez à cela les trois cent treize sciences coraniques, et vous aurez une idée de la confusion où devaient tomber souvent les esprits. Walhek, pour avoir apprécié avec les lumières de sa raison le dogme de l'éternité du Coran, soutenu avec véhémence par le docteur Ahmedben-Nassar, se vit au moment d'èlre détrôné et remplacé par ce rude adversaire. Jugé très-sévôrement par des historiens prévenus, il fut cependant un excellent prince; protecteur des lettres qu'il cultivait lui-même, il encouragea l'industrie, et sous son gouvernement il n'y eut pas de mendiants dans ses ÉtaU ; brave et rempli de bienveillance pour tous, il mourut avec la résignation pieuse d'un caractère ferme et éclairé. «
Ce qui distingue surtout les règnes des premiers Abbassides, c'est l'absence complète d'expéditions entreprises dans des vues d'agrandissement. Ces princes soutinrent plusieurs fois la guerre contre leurs voisins, mais sans songer à de nouvelles invasions. Ce fut surtout avec les Grecs que, durant cette époque, les Arabes d'Orient eurent des démêlés. La ligne de frontières qui les séparaient était fréquemment le théâtre de col-
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lisions sanglantes. Les Grecs regrettaient la perle de leurs plus belles provinces, et d'un autre côté ils élaient fiers d'avoir opposé, à Constantinople et dans l'Asie Mineure, uue heureuse résistance à l'islamisme. Leurs généraux, souvent battus, cherchaient cependant une occasion de gloire au milieu d'hostilités partielles. Un succès flattait à tel point la vanité de ces Grecs dégénérés, que celui qui l'avait obtenu était presque sûr de la couronne. Cette guerre d'escarmouches se prolongea sous la plupart des successeurs d'Aboul- Àbbas.
Pendant le règne d'Almanzor, les empereurs de Byzance perdirent Mélitène, ville très-importante de la Cappadoce; ils eurent la douleur de voir toute la Cilicie ravagée et une de leurs armées vaincue sur les bords du Mêlas, en Pamphylie. Le khalife Almahadi leur fit éprouver de nouveaux revers (775-785). Ils avaient cru d'abord un instant que la fortune allait favoriser leurs armes ; l'ennemi s'était présenté devant Dorylée, ville de Phrygie, et après une attaque de plusieurs semaines, il avait été forcé de se retirer (771). L'année suivante, il avait été chassé de toutes les places fortes qu'il occupait en Cilicie. Mais les Arabes, irrités de ces défaites successives, se préparèrent à prendre une revanche éclatante. Ils organisèrent une expédition sur une plus grande échelle, entrèrent dans l'Asie Mineure par la Cappadoce, battirent toutes les troupes qu'Irène, tutrice de Constantin Copronyme, envoya contre eux, et parurent devant les murs de Constantinople. Réduite aux abois, l'impératrice airna mieux se soumettre à un tribut que d'exposer sa capitale aux
horreurs d'un siège. Elle rendit les villes de Gilicie et s'engagea à payer annuellement soixante mille dinars. C'était Ilaroun-al-Raschid que son père Almahadi avait mis à la tête de l'armée; il rentra en Syrie avec un butin considérable et traînant à sa suite plus de six raille prisonniers.
Irène, en 792, se crut assez forte pour pouvoir rompre le traité et se soustraire à ses obligations ; des deux côtés on se prépara aux hostilités. Haroun était devenu khalife. Il ne se contenta pas d'envoyer des troupes dans l'Asie Mineure; il fit équiper des vaisseaux pour ravager les iles de la Méditerranée. Irène paya cher ses velléités belliqueuses. D'abord la Phrygie, la Bylhynie, la Lydie furent dévastées ; puis la marine grecque fut entièrement détruite dans le golfe de Satalieh. Les Arabes, maîtres de la mer, allèrent ravager l'Archipel qu'ils mirent à feu et à sang. En présence de ces revers qui constataient si évidemment son impuissance, Irène se résigna de nouveau â payer le tribut; elle stipula de plus un échange de captifs. Cet échange eut lieu sur les bords d'un petit fleuve de Cilicie, et dans la suite cet usage prévalut toutes les fois qu'une trêve avait lieu entre les parties belligérantes. Irène avait reçu de trop dures leçons pour songer désormais à recommencer la lutte. Nicéphore, son successeur, se liant à son courage, n'hésita pas à tenter de nouveau la fortune. Il adressa une missive orgueilleuse au khalife qui lui fit celle courte réponse : c Au nom de Dieu clément et miséricordieux, Haroun-al-Raschid, commandeur des croyants, à Nicéphore, chien de Romain. J'ai lu ta lettre, fils d'une infidèle; tu
n'entendras pas ma réponse, tu la verras; » et il récrivit en caractères de feu dans les plaines de l'Asie Mineure. Non seulement Nicéphore ne put se dégager du tribut imposé, mais encore il exposa ses provinces à des invasions réitérées qui leur enlevèrent leurs dernières richesses. On ne] peut toutefois méconnaître ses grandes qualités, comme Font fait les historiens grecs. 11 y a quelque chose de noble et de touchant dans la conduite de cet empereur qui, toujours battu, ne voulut jamais reconnaître son infériorité, et qui, réduit plusieurs fois à la dernière extrémité, ne déposa jamais les armes. On l'a accusé d'avarice et d'avidité; les blessures qu'il reçut en s'exposant dans les combats le montrent sous un jour plus avantageux; ses efforts, du reste, furent inutiles: Haroun demeura constamment vainqueur. Le Pont fut dévasté, et la ville d'Héraclée assiégée, prise et réduite en cendres. Les côtes de la Pamphylie, de la Mysie, de la Lydie furent saccagées ; l'île de Rhodes eût passé tout entière sous la domination musulmane, sans la vigoureuse résistance de la capitale. Ces guerres prouvent d'ailleurs que si les Arabes n'avaient pas encore perdu leur science militaire, ils étaient loin de ces temps d'héroïsme où le moindre revers excitait l'ardeur enthousiaste de la nation tout entière ; les généraux d'Omar ne se seraient arrêtés qu'à Constantinople.
En 829, la guerre recommença sous un singulier prétexte. Almamoun, qui aimait avec passion les mathématiques, ayant appris qu'il existait à Constantinople un savant nommé Léon auquel nul ne pouvait être comparé, désira le voir â Bagdad. L'empereur refusa
de laisser partir Léon. C'en fut assez pour déterminer le khalife à reprendre les armes ; il ne poussa point, il est vrai, la guerre avec activité. Quelques avantages obtenus par les Grecs enflèrent le cœur de Théophile ; il crut le moment venu de ressaisir tout ce qui avait été enlevé à Constantinople au delà des anciennes limites, et il prit l'offensive (833). Motassem venait de monter sur le trône ; il était capable de repousser vigoureusement son ennemi. Les succès furent longtemps balancés ; l'empereur s'étant emparé, en 830, de Sozopelra, ville natale du khalife, la traita, malgré les représentations de ce prince, avec la plus grande rigueur; il détruisit tous les monuments, passa les habitants au fil de l'épée et réduisit les femmes et les enfants en esclavage. Motassem jura de tirer de cet acte de barbarie une vengeance éclatante. A la tête d'une nombreuse armée, il marcha contre Amorium, patrie de Théophile, l'emporta d'assaut et lui fit subir le même sort que Sozopetra (840). Pendant deux ans encore, il resta sous les armes sans vouloir écouter aucune proposition de paix ; il entrait chaque année sur les terres de l'empire, mettait à contribution les villes ouvertes (840-842) et revenait chargé de butin. Watheck, son successeur, se montra moins acharné; mais ce furent les Grecs qui voulurent alors continuer la lutte. Commandés par l'empereur Basile, ils furent plus heureux, et recouvrèrent en Cilicie toutes les places qu'Haroun leur avait enlevées (842-846).
Les Arabes curent encore, pendant cette période, à repousser les incursions des Turcs khozars. Ce peuple envahit l'Arménie pendant le khalifat d'Haroun-al-Ras-
chid, et enleva près de cent mille captifs (787). Les Arabes se contentèrent de fermer à l'ennemi les défilés du Caucase.
Les Abbassides ne firent point voir une sollicitude très-vive pour leurs provinces occidentales; c'est à# peine s'ils cherchèrent à rattacher l'Espagne à leur empire, et ils abandonnèrent l'Afrique à elle-même; bien plus, ils contribuèrent eux-mêmes à l'élévation de la famille des Aglabites en la déliant de toute obéissance à leur égard, sous la seule restriction de reconnaître leur souveraineté, comme s'ils étaient las d'exercer leur autorité temporelle dans cette partie du monde, et qu'il leur suffît de savoir leur nom répété dans les mosquées. Ibrahiin-ben-Aglab accepta ces conditions d'Haroun-al-Raschid; il s'empara du gouvernement de tout le Magreb, et l'investiture qu'il avait reçue lui servit à donner à sa dynastie une sorte de consécration religieuse. Toutefois, ses successeurs ne purent empêcher qu'un représentant de la famille des Alides ne détachât définitivement du khalifat de Bagdad la Mauritanie occidentale, où les Édrissites s'établirent.
Les Abbassides espéraient peut-être que les divisions, qui ne pouvaient manquer de s'élever en Espagne, ramèneraient la péninsule sous leur domination, ce qui expliquerait leur politique d'expectative et leurs négociations avec les rois francs. On connaît les relations d'Haroun al-Raschid avec Charlemagne, les ambassades qu'ils s'envoyèrent, les présents qu'ils échangèrent. Cependant les Abbassides ne firent aucun armement contre les khalifes de Cordoue, et eurent même à souffrir des entreprises des Arabes de la péninsule. Une escadre,
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montée par des pirates andalous, vint piller, en 820, Jes côtes d'Egypte. Les assaillants entrèrent dans la ville d'Alexandrie qu'ils mirent à feu et à sang ; Almamoun ne tira aucune vengeance de cette attaque ; il ne songea •même pas à occuper l'île de Crète (Candie), que ces pirates avaient conquise sur les Grecs, après avoir brûlé leurs vaisseaux pour s'imposer la nécessité de vaincre ou de mourir.
En renonçant aux entreprises guerrières, les khalifes abbassides ne faisaient que céder à l'esprit de leur temps; les Arabes de l'Orient commençaient à comprendre les bienfaits de la civilisation; et les maîtres de Bagdad répondirent aux vœux de leurs peuples en leur donnant un, système d'administration régulier, en établissant une justice sévère, en répandant partout l'instruction, en favorisant par le commerce l'union plus intime des différentes provinces de l'empire musulman.
On avait d'abord institué une chambre des finances et une chancellerie d'État : la première devait acquitter toutes les dépenses des khalifes et recevoir leurs revenus ; la seconde, imprimer un caractère d'authenticité aux ordres qui émanaient de leur volonté; elles avaient fonctionné quelque temps toutes seules : puis, leur insuffisance s'étant fait sentir, on avait remplacé la chambre des finances par quatre diwans, dont l'un était chargé spécialement de la solde des troupes ; le second de la perception des impôts ; le troisième de la nomination des fonctionnaires subalternes, et dont le quatrième enfin contrôlait la comptabilité.
A cette organisation, les Khalifes s'étaient contentés
d'ajouter la création de la charge tfhadjed, espèce de chambellan, qui avait pour mission d'introduire les ambassadeurs, et de celle d'un grand juge qui les débarrassa du sein de décider dans les affaires importantes, en cas d'appel du jugement des cadis.
Les Abbaisides, dès leur arrivée au pouvoir, résolurent de doancr plus d'unité et de force à l'administration. Comme le poids des affaires était réellement trop lourd pour une seule tête, ils appelèrent auprès d'eux un vizir (porteur de fardeaux), non pas qu'ils voulussent abdiquer entre ses mains toute l'autorité, mais afin que celui-ci, espèce de premier ministre, préparât leurs décisions par un travail préliminaire ; ils fixèrent ensuite, d'une manière régulière, les contributions que les différentes provinces devaient payer, de sorte qu'ils savaient d'avance de quelles ressources ils pouvaient disposer. Le total des revenus d'Haroun-al-Raschid, sans compter les prestations en nalure, s'éleva, en une année, à deux cent soixante-douze millions trois cent cinq mille huit cents dirhems (pièces d'argent) et à quatre millions quatre cent vingt mille dinar* (pièces d'or (34). C'est sur le Coran que les khalifes s'nppuyaient pour exiger l'impôt. Un verset du chapitre îx leur ordonnait d'exiger le djézieh de tous les infidèles qui résidaient sur le territoire musulman ; le montant de cette capitation fut fixé à un taux différent, suivant la fortune des individus : le riche devait payer quarantehuit dirhems ; celui qui n'était qu'aisé, vingt-quatre; le pauvre, douze seulement. Il y avait, en outre, une contribution foncière, diversement appelée, suivant qu'elle s'appliquait aux juifs et aux chrétiens, ou aux
musulmans : pour la première catégorie, c'était le kharadj ; pour la seconde, la dîme. Le kharadj, comme la capitation, eut un maximum qu'on ne pouvait pas dépasser ; quant à la dîme, elle s^appliquait -à trois sortes de biens fonds : 1° les terres vagues, que les musulmans avaient mises en culture; 2° les terres dont les possesseurs étaient convertis à l'islamisme, sans y avoir été contraints par la force des armes; 3° les terres prises sur les inOdèles, et possédées à titre de butin. On voit par là que les biens antérieurs à la conquête étaient exempts de tout impôt. En présence de ces catégories, on comprend aussi combien, dans l'empire arabe, il y avait des voies ouvertes à l'exaction des gouverneurs, et l'extrême nécessité d'un pouvoir vigilant pour empêcher les abus et les confusions. En dehors de la capitation, du kharadj et de la dîme, les khalifes avaient encore d'autres sources de revenus dans les droits de douane, l'exploitation des mines, la location des terres vagues, l'appropriation des biens de ceux qui mouraient sans héritiers, etc.
Le bon état des finances permit aux Abbassides d'en- . treprendre de grands travaux. C'est ainsi qu'Almahadi fit construire des caravansérails, creuser des citernes dans le long trajet de Bagdad à la Mecque, afin que les pèlerins et les caravanes trouvassent un abri dans les mauvais temps et des secours çontre les souffrances de la soif; qu'il perça une route entre la Mecque et Médine; qu'il établit enfin entre l'Hedjaz et l'Yémen des relais de chevaux et de chameaux, pour faciliter les communications entre ces deux importantes provinces.
Déjà, depuis Moawiah, un service de courriers reliait les chefs-lieux des différents gouvernements de l'empire arabe.
Ce n'est pas tout : les Abbassides instituèrent en divers lieux un grand nombre de fondations pieuses, en faveur de mosquées et d'écoles qui, grâce à ces biens de main-morte, subsistèrent sans peine au milieu des révolutions politiques. Ils réunirent â Bagdad les archives du khalifat, afin qu'jon put consulter les ordonnances de leurs prédécesseurs, créèrent dans cette même ville une excellente police, dont la mission n'était pas seulement de protéger les personnes, mais aussi d'assurer le respect des propriétés, et organisèrent un guet nocturne pour empêcher les attaques à main armée. Les marchands eux-mêmes durent se constituer en syndicats responsables, chargés de surveiller les transactions et de réprimer les fraudes en matière de commerce. Ce fut Almahadi qui créa la charge si utile de mohtesib, espèce d'intendant des marchés à qui se trouve confiée toute la police municipale. Le mohtesib parcourt de temps en temps la ville à la tète d'un certain nombre de soldats, s'assure de l'exécution des ordonnances de police, et vérifie les poids et mesures dont les marchands font usage; sa justice est sommaire : il fait immédiatement châtier les coupables par ses soldats.
Les bédouins, depuis que les expéditions guerrières avaient cessé, recommençaient déjà dans leurs déserts une vie de pillage et de déprédations. Le miradje eut pour mission spéciale de protéger les pèlerins et les caravanes qui se rendaient à la Mecque.
C'est ainsi que les khalifes abbassides s'efforcèrent d'assurer la prospérité de leur empire; préférant les travaux de la paix à la gloire des armes, ils imprimèrent une vive impulsion à l'activité des esprits. Les Arabes atteignirent rapidement un haut degré de civilisation : on les vit entreprendre, avec cette même ardeur qui avait caractérisé leurs succès militaires, de surpasser les Grecs dans le commerce, l'industrie, dans les arts et même dans les lettres et les sciences, où les habitants de Conslantinople croyaient, au milieu de leur décadence, être restés sans rivaux.
L'agriculture fut surtout en honneur; une culture habile accrut le mérite et la réputation des fruits de la
Perse, des fleurs du Mazanderan. Les vins de Schiraz, d'Yed et d'Ispahan se répandirent dans toute l'Asie et devinrent l'objet d'un commerce très-suivi ; on exploita les raines de fer du Khorasan, les mines de plomb du Kerman ; de belles étoffes furent dès cette époque fabriquées dans les villes de l'Irak et de la Syrie, à Mossoul, à Alep, à Damas ; le bitume, le naphte, la terre à porcelaine, les marbres de Tauris, les dépôts de sel gemme, le soufre furent exploités avec intelligence; les arts mécaniques firent de remarquables progrés. On sait qu'Haroun-al-Raschid envoya à Charlemagne une . horloge dont la perfection étonna les seigneurs de la cour, parmi lesquels il ne se trouva personne capable d'en comprendre et d'en expliquer les ressorts.
L'industrie et le commerce ne marchèrent point seuls en avant; on s'occupa aussi activement des arts, des lettres et des sciences. L'architecture et la musique fu-
rent cultivées avec zèle ; la peinture et la sculpture étaient arrêtées dans leur essor par le Coran qui interdit la représentation soit des figures humaines, soit des images de la divinité ; mais elles reçurent d'autres applications. Un nombre considérable de monuments magnifiques s'élevèrent dans les principales villes, à Bagdad, à Bassorah, à Mossoul, à Racca dans la Mésopotamie, à Samarcande dans le Mawarannahâr. Quant aux études littéraires, la passion avec laquelle les Arabes s'y adonnèrent dépasse même celle que manifesta l'Europe à l'époque de la renaissance. Les meilleurs écrits de la langue grecque apportés de Constantinople furent immédiatement traduits ; une école d'interprètes s'ouvrit à Bagdad sous la direction d'un médecin nestorien ; un revenu de quinze raille dinars fut affecté à un collège où six mille élèves de toute condition puisèrent une instruction gratuite; des bibliothèques furent fondées ; l'accès en fut ouvert à tout le monde, et ces établissements furent agrandis de siècle en siècle par des princes dont quelques-uns, à l'exemple d'Almamoun, assistaient aux cours publics des professeurs; la langue arabe se propagea dans toutes les parties de l'Asie, et détrôna définitivement les idiomes anciens; elle se plia aux exigences d'une nomenclature nouvelle; les mathématiques brillèrent d'un éclat sans égal ; l'astronomie s'enrichit de découvertes importantes; on construisit des observatoires munis d'instruments dont la grandeur étonne l'imagination. 11 y eut des hôpitaux pour l'instruction des médecins qui, avant d'exercer leur profession, devaient subir plusieurs examens; ilyeut également des laboratoires pour les pharmaciens qui
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découvrirent de nouvelles plantes médicinales et des remèdes inconnus jusque-là.
Les Arabes enfin créèrent la chimie, et s'ils tombèrent dans de grandes erreurs en accordant trop de confiance aux données astrologiques et aux problèmes de l'alchimie, ces erreurs mêmes contribuèrent indirectement au progrès des sciences d'observation. Nous ne nous étendrons pas sur ce sujet, nous réservant de tracer séparément un tableau plus complet des travaux des Arabes; rappelons seulement que les Abbassides, auteurs de ce mouvement intellectuel si merveilleux, virent l'école de Bagdad briller du plus vif éclat pendant près de deux cents ans, plus fortunés que Charleraagne qui voulut tirer ses peuples de la barbarie en s'appuyant sur les plus savants hommes de l'Occident, mais dont l'œuvre périt avec lui.
Si le siècle littéraire des Abbassides forme un heureux contraste avec l'ignorance profonde de l'Europe au moyen âge, le luxe et la magnificence qu'ils déployèrent ne présentent pas un spectacle moins curieux; seuls dépositaires des richesses de tant de provinces, sans armées permanentes, ils avaient la libre disposition des énormes revenus dont on vient d'indiquer la source. Ce furent souvent des profusions sans règle, des dons prodigieux, l'or et les perles répandus à pleine main dans les palais, dans les jardins, dans les mosquées. Almahadi, pendant un seul pèlerinage à la Mecque, dépensa six millions de dinars. Zobéide, la femme d'Haroun, ne se servait jamais que de vases d'or rehaussés de pierres précieuses et d'étoffes tissues avec des fils d'argent; elle portait des vêtements de soie doublés
d'hermine, et ses pantoufles étaient brodées de perles fines. Elle fit bâtir à la Mecque un aqueduc afin de conduire dans la ville l'eau des montagnes voisines, et pour ce seul objet il fut dépensé un million sept cent mille dinars. Almamoun en distribua un jour à ses courtisans quatre cent mille, et organisa en même temps une loterie où le nombre des lots correspondait à celui des invités qui montait à plus de deux cents, et où chaque lot rapportait une terre considérahle avec tout un personnel d'esclaves; il comptait, dit-on, dans son palais trente-huit mille pièces de tapisserie, dont douze mille cinq cents brodées en or, et vingt-deux mille tapis de pied ; à la réception d'un ambassadeur grec, il fît élever dans la salle d'audience un arbre d'or massif couvert de perles en guise de fruits. Sa maison se composait de sept mille eunuques dont trois mille noirs; sept cents gardes étaient distribués dans les appartements, et des soldats d'élite défendaient les abords du palais. Les écuries que Motassem fit bâtir non loin de Bagdad, dans la ville de Samara, auraient pu contenir, au rapport des historiens arabes, jusqu'à cent mille chevaux ; et lorsque le khalife fonda cette vilfe, il avait fait exhausser le terrain destiné aux constructions, sans tenir compte des dépenses immenses de cette œuvre gigantesque.
Charlemagne avait entendu parler de la puissance des souverains qui résidaient à Bagdad. Il voulut entrer en communication avec les khalifes; un juif et deux députés francs se rendirent par ses ordres dans l'Irak, et portèrent des présents au commandeur des croyants ; le prétexte de cette ambassade était de réclamer la [proie
tection du vicaire de Mahomet pour les chrétiens qui allaient à Jérusalem. Haroun, qui redoutait une alliance entre le roi franc etlesOmmïades d'Espagne, répondit avec bienveillance à cette demande, et pour ne pas demeurer en reste de libéralités, adressa à Charleraagne des étoffes précieuses, des parfums, des bois aromatiques, un éléphant, une vaste tente disposée à la manière arabe, et enfin, comme cela a déjà été dit, une horloge mécanique.
Si la grandeur des Abbassides avait fait impression sur l'esprit du maître de l'Occident, à plus forte raison devait-elle agir sur les Chinois, les Hindous et les Tartares. Partout les khalifes étaient considérés comme les princes les plus opulents de la terre, et l'on se faisait illusion sur leur puissance réelle. On croyait que la centralisation avait uni les diverses provinces de leur immense empire, et qu'un long avenir lui était assuré; cependant, pour un œil attentif, les germes d'une prochaine décadence apparaissaient de toutes parts.
Dans l'ordre matériel, le droit absolu du souverain sur les propriétés de ses sujets devait détruire les pensées d'émulation et de progrès; les peuples n'ayant aucune garantie pour la conservation des fruits de leur travail, ne pouvaient que s'éteindre au milieu de la mollesse et du découragement. Sous les premiers khalifes, ils n'eurent point sans doute à redouter la spoliation; mais lorsque les Turcs, race intelligente et brutale, se furent emparés des avenues du pouvoir, la oi du Coran, confirmée par les décisions des jurisconsultes, qui rapportaient tout à un seul individu ire-
présentant Dieu sur la terre, ne pouvait manquer de produire les plus funestes effets.
Dans Tordre moral, le même vice se faisait sentir ; les esprits, enchaînés à la lettre du livre de Mahomet, mais attirés par les lumières de la science, avaient besoin d'être affranchis du joug de principes trop absolus. Il fallait qu'on reconnût la nécessité de modifier selon les temps et selon les lieux des institutions faites primitivement pour de certains hommes et pour un certain but ; il fallait, en un mot, fonder la société sur une base nouvelle; ce fut une des tentatives d'Almamoun auquel se joignirent ses deux successeurs Motassem et Watek- Bilîah (par Dieu); toutefois leurs efforts échouèrent contre Faveugle obstination des docteurs de la foi musulmane. Le fils d'Ilaroun-al-Raschid protégeait la secte des Motazélites dont les doctrines se résument dans les propositions suivantes; l°on ne peut séparer les attributs de Dieu de son essence ; 2° le Coran a été créé et n'est point éternel; 3° la foi ne se perd point; cependant on ne peut donner le nom de fidèle à celui qui pèche grossièrement; 4° Dieu n'a qu'une influence générale sur les actions des hommes ; il leur laisse une entière liberté, et c'est par là qu'iîs méritent d'être récompensés ou punis. Ces principes étaient approuvés par les khalifes; le fanatisme les fit rejeter; les jurisconsultes de* Bagdad triomphèrent d'AImamoun, de Motassem et de Watek, et ce triomphe fut la première cause de la chute de l'empire. En maintenant que le Coran était incréé, et qu'il n'était point permis d'y rien changer, on laissa à l'autorité suprême, contre l'avis de ceux-là mêmes qui en étaient revêtus, toutes les pré-
rogatives d'un despotisme sans frein. La société continua de se concentrer tout entière entre les mains d'un seul auquel chacun dut le sacrifice de ses pensées, de sa fortune et de sa vie (35). Si les princes abbassides avaient toujours été des hommes d'une vertu éprouvée, d'un talent supérieur, sans aucun doute ils n'auraient fait usage de leur puissance absolue que pour le bien de leurs peuples, et ils eussent ramené l'âge d'or des Antonins ; malheureusement on ne voit plus sur le trône, dans la seconde moitié du IXe siècle, que des esclaves couronnés. Le mépris qu'ils inspirent détruit tous les ressorts du gouvernement ; l'anarchie est au comble, et les partis, un instant comprimés, reprennent les armes et répandent partout le désordre et l'effroi.
Les Alides avaient plusieurs fois fait revivre leurs prétentions : sous Alhadi, en 785, sous Haroun, en 792, et même sous Almamoun. Ce dernier, pour mettre fin à des divisions qu'il déplorait, avait même un instant songé à remettre sa couronne entre les mains des Alides, reconnaissant ainsi la légitimité de leurs droits; c'était renouveler les projets de l'Ommïade Omar II, et susciter les mêmes protestations; une révolte éclata immédiatement à Bagdad. Les membres de la maison d'Abbas et leurs partisans, au nombre de trente-trois mille, forcèrent Almamoun de renoncer à l'idée de déposséder sa propre famille. Quoique sans résultat, cette disposition du khalife devait cependant inspirer aux Alides une nouvelle confiance dans leur fortune; au lieu de se soumettre sans murmure à la domination des Abbassides, ils ne négli-
gèrent rien pour profiter des divisions que l'absence d'une loi de succession rendait inévitables (8fl).
L'empire arabe, sous Haroun et Àlmamoun, avait atteint en Orient le plus haut degré de splendeur. Nous allons assister maintenant à sa dissolution.